SUR M, DOVALLE
II y a du talent dans les poésies de M. Dovalle; et pourtant sans preneurs,, sans coterie, sans appui extérieur, ce recueil, on peut le prédire, aura, tout de suite, le succès qu'il mérite. C'est r|uc BI. Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour réussir. En littérature, lô plus sûr moyen d'avoir raison, c'est d'être mort.
Et puis, ce manuscrit du poète tué â vingt ans réveille de si douloureux souvenirs! Tant d'émotions se soulèvent en foule sous chacune de ces pages inachevées! On est saisi d'une si profonde pitié au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons toutes saignantes encore! Quelle critique faire après une si poignante lecture ? Gomment raisonner ce qu*on n senti ! Quelle tâche impossible pour nous autres surtout, critiques peu déterminés, simples hommes d'art et de po<*sie! Aussi, après avoir lu ce manuscrit, n'estpce pas de l'ouinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais volontiers.
El d'abord, ce qui fmppe en commençant cette lecture, ce qui frappe en la terminant, c'est que tout, dans ce livre d'un poêle si fatalement prédestiné, tout est grdce, tendresse, fraîcheur, douceur harmonieuse, suave et molle rêverie. El en y réfléchissant, la chose semble plus siugiiliére encore. Un grand mouvement, un vaste progrès avec lequel sympathisait complètement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art. Ce mouvement, nous l'avons déjà dit bien des fois, n'est qu'une conséauence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après s'être établi dans l'Etat et y avoir changé la face de toute chose, poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel, et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. Cette régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible. Elle s'adresse â tout, recrée tout, réédifio tout, refait à la fois l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularité), par cela même qu'elle est complète, la révolution de l'art a ses cauchemars, comme la révolution politique a eu ses échiifauds. Cela est fatal. Il faut les uns après les madrigaux de Dorât, comme il fallait les autres après les petits soupers de Louis XY. Les esprits, affadis par la comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de secousses et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes qui paraissent si fantasques et si désordonnés ont obéi â une loi de leur nature et de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du
Srincipe de liberté qui désormais gouverne et régit tout 'en haut, même le génie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique dans cette fantaisie.
Et puis, le grand malheur après tout ! Bonnet gens, soyons tranquilles. Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la terreur en fait de révolutions littéraires. En conscience, tout satanique qu'est le premier, et tout frénétique qu'est le second, B^ron et Mathurin me font moins peur que Marat et Robespierre.
Si sérieux que l'on soit, il est diflicile de ne pas sourire quelquefois en répondant aux objections que rancien régime littéraire emprunte à Tancien régime politique pour combattre toutes les tentatives de la liberté; dans l art. Certes, après les catastrophes ^ui, depuis quarante ans, ont ensanglanté la société et décimé la famille, après une puissante révolution qui a fait des places de Grève dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe, ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par conséquent dans la poésie, n'a besoin ni d'être expliqué ni d'être justifié. Sans doute la contemplation des quarante dernières années de notre histoire, la liberté d'un grand peuple qui éclôt géante et écrase une bastille à son premier pas, la marche de cette haute république qui va les pieds dans le sang et la tête dans la gloire, sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'après tout et enfin c'est un progrès et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie que de tristesse; mais s'il nous réjouit par notre côté divin, il nous déchire par notre côté humain, et notre joie même y est triste. De Id, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un deuil profond mêlé de fierté et d'orgueil dans la poésie.
Heureux pour lui-même le poêle qui, né avec le goût des choses fraîches et douces, aura su isoler son âme de toutes ces impressions douloureuses; et, dans cette atmosphère flamboyante et sombre qui rougit l'horizon longtemps encore après une révolution, aura conserva rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosée et de soleil !
M. Dovalle a eu ce bonheur d'autant plus remarquable, d'autant plus étrange chez lui, qui devait finir d une telle fin et interrompre si tôt sa chanson à peine commencée! Il semblerait d'abord qu'à défaut de douloureux souvenirs on rencontrera dans son livre quelque pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer, rien de fatal. Bien au contraire, une poésie toute jeune, enfantine parfois ^ tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de- nonchalance créole; un vers â gracieuse allure, trop peu métrique, trop' peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie plutôt naturelle que musicale; la joie, la volupté, l'amour ; la femme surtout, la femme divinisée, la femme faite muse; et puis >artout des fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la eiinesse : voilà ce qu'on trouve dans ce portefeuille d'éégies déchiré par une balle de pistolet.
Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mélancoh'e, c'est, comme dans le Premier chagrin, un accent cjnfus, indistinct, presque inarticulé, â peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, â peine une ride à la face transparente du lac, à peine une blanche nuée dans la ciel bleu. Si même, comme dans la touchante personnifir^tion du Sylphe, l'idée de la mort se présente au |>oëte, elle est si charmante encore cl si suave, si loin de ce que ' sera la réalité, que les larmes en viennent aux yeux.
Oh I respectes mes jeux cl ma faiblesse, Vous qui savez le secret de mon cœur { Oh ! laissez-moi pour unique richesse
De l'eau dans une fleur; L'air frais du soir; au bois une humble couche; Va arbre vert pour me fçarder du jour... Le sylphe, après, ne voudra qu'une bouche
Pour y mourir d'amour t
Certes, cela ne ressemble guère à un pressentiment. Il me semble que cetle grâce, cette harmonie, cette joie qui s'épanouit â tous les vers de M. Dovalle, donnent à cette lecture un charme et un intérêt singuliers. André Chénier, qui est mort bien jeune également et qui pourtant avait dix ans de plus que M. DÎovalle, André Chénier
ET PfilLOSOPHlB MÊLÉES.
a laifisé aussi un livre de douces et folles élégies, comme il dit lui-même, où se rencontrent bien çâ et là quelques ïambes anlenls, fruit de ses trente ans, et tout rouges des réverbérations de la lave révolutionnaire ; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre charmant de M. Dovalle, la grftce, Tamour, la volupté. Aussi, quiconque lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la jeune et pâle figure de ce noëte souriant comme André Ghénier, et sanglant comme lui.
Et puis cette réflexion me vient en terminant : dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, que faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poète de vin^t ans ^ui s*en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s*évlanouit ; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos ? R'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons; hommes loyaux auxquels. on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur œuvre de conscience, en proie, d'un côté, à de viles machinations de censure et ae police, en butte, de l'autre, trop souvent à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la télé avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment dans le tombeau? Invideo , disait Luther dans le cimetière de Worms, invideo ^ quia quiescunL
Qu'importe toutefois? Jeunes gens, ayons bon courage, si rude qu'on nous veuille fnirc le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est la sa •définition réelle, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu prés de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et. logiques ; voilà la douole bannière qui rallie, à bien peu a'intelli-
Î[ences prés (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si orte et si patiente d'aujourd'hui ; puis avec la jeunesse, et à sa tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que !e que font leurs fils est une conséquence de ce au'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra. Les ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter' secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature, chaque progrés du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudc. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance»
GDERRE AUX DÉMOLISSEURS 1
Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. Nodier, dont il
aavec
nous est bien permis de prononcer le nom avec admir tion, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre av amitié.
Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder le silence. Il faut qu'un cri universel ap-
Çelle enfin la nouvelle France au secours de Tancienne. ous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de ces admirables monumeuU du moyen âge, où s'est imprimée la vieille gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire de^ rois et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit à grands frais je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, d'autres édifices, admirables et originaux, tombent sans qu'on daigne s'en informer, et leur seul tort cependant, c est d'être français par leur origine, par leur histoire et par leur but. A Bloitf, le château des Etats sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des vieilles tours de Yincennes, qui faisaient une si ma- ' ^nifique compagnie au donjon. L abbaye de Sorbonne, si eléffante et si ornée, tombe en ce moment sous le marteau. Li belle église romane de Saint-Germains-des-Prés, d'où fleuri IV avait observe Paris, avait trois flèches, les seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale. Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. 11 fallait les éiayer ou les abattre ; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais portique dans le style de Louis XIII, qui en masque le portail, les restaurateurs ont remplacé quelc(ues-unes des anciennes chapelles par de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle de Saint-Sulpice; et on a badigeonné le reftte en beau jaune-serin. La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque nous passions à Lyon, en août 1825, il y a deux mois, on faisait également disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur 3ue les siècles avaient donnée à la cathédrale du primat es Gaules. Nous avons vu démolir encore, prés de Lyon, le château renommé de l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines avec le manoir des d'Aillecourl, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des monuments qui embelliraient Nuremberg. A Ne vers, deux églises du onzième siècle servent d*ecurie. Il y en avait une troisième du même temps, nous ne l'avons pas vue. A notre passage, elle était effacée du sol. Seulement nous en a vous admiré à la porte d'une chaumière on ih étaient jetés, deux chapiteaux romans ^ui attestaient par leur beauté celle de 1 édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit l'antique église de
LITTÉRATURE
Mauriac. A Soissont, on laisse crouler le riche cloître de Saint-Jean et set deux flèches si légères et si hardies. C'est dans ces magniflques ruines que le tailleur de pierre choisit des matériaux. Même indifférence pour la charmante église de Braisnes, dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes royales qu^elle renferme.
A la Gharité-sur-Loire, prés Bourges, il y a une église romane qui, par rimraeosilé de son enceinte et la richesse de son architecture, rivaliserait avec les plus célèbres cathédrales de TEurope; mais elle est a demi ruinée. Elle tombe pierre â pierre, aussi inconnue que les pagodes orientales dans leurs déserts de sable. Il passe là six diligences par jour. Nous avons visité Ghambord, cet Alhambra de la France. 11 chancelle déjé, miné par les eaux du ciel qui ont filtré à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le déclarons avec douleur, si l'on n*y songe promplement. avant peu d'années, la souscription, souscription qui, certes, méritait d'être nationale, qui a rendu le chef-d'œuvre du Primatice au pays, aura été inutile : et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau comme un palais de fées, grand comme un palais de rois.
Nous écrivons ceci à la hAte, sans préparation, et en choisissant au hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restés d'une excursion rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y réfléchisse, nous n'avons dévoilé qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cité que des faits, et des faits que nous avions vérifiés. Que se passe-t-il ailleurs?
On nous a dit que des Anglais avaient acheté trou cents francs le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de l'admirable abbaye de Jiimiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Là Turcs ne vendaient que les monuments grecs ; nous faisons mieux, nous vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de Saint- Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une carrière de pierres. Proh pudor! au moment QÙ nous traçons ces lignes, à Paris, aii lieu même à\i Ecole des Beaux- Arts, un escalier de bois, sculpté par les merveilleux artistes du quatorzième siècle, sert d'échelle à des maçons; d'admirables menuiseries de la renaissance, quelques-unes encore peintes, dorées et blasonuées, des boiseries, des portes touchées par le ciseau si tendre et si délicat oui a ouvré le chAteau d'Anet, se rencontrent là, brisées, aisloquées, gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installé là, et qui s'intitule archUecte de VEcole des Beaux-Arts, et qui marche tous les jours stupidement lé -dessus. Et nous allons chercher bien loin et payer bien cher des ornements à nos musées I
Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles et surtout par les restaurateurs ciassi(|ues, la France est riche encore en monuments français. 11 faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ue comprennent même pas qu'ils sont des barbares ! 11 y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté ; son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde ; c'est donc dépasser son droit que le détruire.
Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments. Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui, indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule église de Brou, b^tie vers la fin du quinzième siècle, a coûté vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs pour la jeter bas.
Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions reconstruire ces prodigieux édifices que nous ne le pourrions. Nous n'avons plus le génie de eei siècles. L'industrie a remplacé l'art.
Terminons ici celte note; aussi bien c'est encore lA un sujet qui exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent, à propos et hors de propos ; et, comme ce vieux Romain qui disait toujours : Hoc cemeo, et delendam esse Carthaginem, l'auteur de celte note répétera sans cesse : c Je pense cela, et qu'il ne faut pas démolir la France. >
Il faut le dire et le dire haut, cette démolition de la vieille France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration, se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis la Révolution de juillet, avec la démocratie quelque ignorance a débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces nravcs gens sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la centralisation, la bévue administrative s'engenare toujours comme par le passé du maire au tous-préfet, du sous -préfet au préfet, du préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.
Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé. Nous ne voulons traiter de la bévue administrative qu'en matière de monuments, et encore ne ferons-nous qu'efdeurer cet immense sujet que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.
Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut«étre pas en France, à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, où il ne se commence, ou il ne s'achève la destruction de quelque monument historique national, soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la (plérance de l'autorité locale.
Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous troniper, et nous en appelons é la conscience de quiconque a fait, sur un point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va avec h pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous bnson;;
auelque lettre du vénérable livre de la tradition. Etbienk, quand la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus qu'a nous écrier avec ce Troyen qui du moins emportait ses dieux :
Foit lliuiTi, et ingens Gloria.
Et d l'appui de ce que nous venons de dire, qn^on
Ï permette à celui qui écrit ces lignes de citer, entre une bule de documents qu'il pourrait produire, l'extrait d'une lettre é lui envoyée. 11 n'en connaît pas personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce, homme de goût et de cœur; mais il le remercie de s'être adressé à lui. Il ne fera jamais faute à quiconaue lui signalera une injustice ou une absurdité nuisible à uénoncer. Il regrette seulement que sa voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand fait général, la démolition successive et incessante de tous Us monuments de Vanderme France.
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
Gbarleville, 14 février 1832.
C MONSIKUR,
c Âa mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon c (Aisne), mon pays natal. Je Tavais quitté depuis i)lusieurs ff années : aussi, à peine arrivé, mon premier soin fut de
< parcourir la ville... Arrivé sur la place du bourg, au « moment on mes yeux se levaient sur la vieille tour de <t Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de « toutes parts bardée d'échelles, de leviers et de tous les « instruments possibles de destruction. J^ l'avouerai , a cette vue me fit mal. Je cherchais à deviner pourquoi ce ces échelles et ces j^ioches , quand vint a passer
« M. Th , homme simple et instruit, plein de ^oût
c pour les lettres et fort ami de tout ce qui touche a la a science et aux arts. Je lui fis part â Tinstant de Timorés- « sion douloureuse aue me causait la destruction de ce
« vieux monument. M. Th , qui la partageait, m*ap-
a prit que, resté seul des membres de Tancien conseil inu- <r nicipal, il avait été seul pour combattre Tacte dont nous c étions en ce moment témoins , que ses efforts n'avaient
< rien pu. Raisonnements, paroles, tout avait échoué, oc Les nouvea''ux conseillers, réunis en majorité contre lui, « l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement
« le parti ^e cette tour innocente, M. Th avait été
a même accusé de carlisme. Ces messieurs s'étaient écriés <( aue cette tour ne rappelait que les souvenirs des temps « féodaux, et la destruction avait été votée par acclama- «c tion. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui « ise charffe de l'exécution une somme de plusieurs mille « francs, les matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre,
« car c'est un véritable meurtre! M. Th me fit remar-
« quer sur le mur voisin l'affiche d'adjudication en papier « jaune. En léte était écrit en énormes caractères : des-
« TRUCTION DE U 10DR DITB DE LOCIS d'OUTREMER. Lô pilblic
tt est prévenu, etc.
c Cfette tour occupait un espace de quelques toises, a Pour agrandir le marché qui l'avoisine, si c'est là le « but qiî on a cherché, on pouvait sacrifier une maison (x particulière dont le prix n'eût peut-être pas dépassé la a somme offerte au soumimonnaire. Ils ont préféré a anéantir la tour. Je suis allligé de le dire à la honle ff des Laonnois, leur ville possédait un monument rare, « un monument des rois de la seconde race ; il n'y en « existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV était c le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on ap* « prendra quelque jour sans surprise qu'ils démolissent c leur belle cathédrale du onzième siècle, pour faire une c halle aux grains (1). »
Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.
Et d'abord, ne voil<i-t*il pas une excellente comédie ? Vous représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant en délibération la grande destruction de la tour dite de Louis d Outremer? Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des Turcs. Ecoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de faire disparaître un monument féodal. Les voilà qui mettent en commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils se font anucher le Constitutionnel par le magister de leur village. Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un a argué de la féodalité, et s*y
(1) Nous ne publions pas le nom du 8ig[nat«ire de la lettre, n'y étant point formellement aatorisé par lui ; mais nous le tenons en réserve pour notre garantie. Noua avons cru devoir aussi retrancher les passages qui n'étaient que l'expression trop bien • veillante de la sympathie de- noire correspondant pour nous personnellement.
tient; l'autre allègue la dîme; l'autre, la corvée; l'autre, les serfs qui battaient Veau des fossés pour faire taire les grenouilles ; un cinquième, le droit de jambage et de cuissage ; un sixième, les éternels prêtres et les éternels nobles; un autre, les horreurs de la Saint-Barthélémy; un autre, qui est probablement avocat, les jésuites; puis ceci, puis cela, puis jencore cela et ceci; et tout est dit, la tour ae Louis d'Outremer est condamnée.
Vous figurez-vous bien au milieu du grotesque sanhédrin la situation de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du goût, de l'histoire? Remar* quez-vous l'attitude humble et opprimée de ce paria? L'écoutez-vous hasarder Quelques mots timides eu faveur du vénérable monument r Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voiM qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts carliste, et probablement carlisse. Que répondre à cela? C'est fini. La chose est faite. La démolition du c monument des A^es de barbarie » est définitivement votée avec enthousiasme,, et vous entendez le hourra des braves conseillers municipaux do Laon, qui ont pris d'assaut la tour de Louis d'Outremer.
Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth auraient pu trouvée quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons, silhouettes plus réjouissantes à charbon ner sur les murs d'un cabaret ou sur les passages d'une batrachomyomachie ?
Oui, riez. — Nais, pendant que les prud'hommes jaraonnaient, croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, ae partout, les démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris ; son flanc s'éventre, son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le rut jamais par un assaut d'Anglais ou de Bourguignons.
Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer,
Bi*esque contemporaine des tours romaines de l'ancienne ibrax, pour faire ce que n'avaient fait ni béliers, ni batistes, ni scorpions, ni catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni serpentines, ni faucouneaux, ni coulevrines, ni les boulets de fer des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des canûères de Pcronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième siècle, merveilleux progrès 1 d'une plume d'oie, promenée à peu près au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits ! méchante plume d'un conseil municipal du vin^eme ordre! plume qui formule boiteusemeut les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume imperceptible du sénat de Lilliput ! plume qui fait des fautes de français ! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr, a tracé plus de croix que ae signatures au bas de l'inepte arrête!
Et la tour a été démolie ! et cela s'est fait, et la ville a ayé pour cela ! on lui a volé sa couronne, et elle a payé e voleur !
Quel nom donner à toutes ces choses?
Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n*est pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point en France où il ne se passe quelijue chose d'analogue. C'est plus ou c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, mais c'. st toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la grossir, H serait impossible de la clore.
On vient de voir une prouesse du conseil municipal. Ailleurs, c'est un maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal; c est un évéque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un préfet qui I jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démas-
LITTÉRATUEB
quer les fenêtres de sou salon; c*est un nrtilleiir qui rase un cloilre de 1460 pour rallonger un poWi^ono; c'est un adjoint qui fait du sarcopliage de Théodel>èrthe une auge aux pourceaux.
Nous pourrions dter les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons. *
Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a fait démolir le jubé de son église, donnant
f)our raison que ce massif incommode, ciselé et fouillé par es mains miraculeuses du quinzième siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé, dans sa splendeur à Tautel. Le maçon qui a exécuté Tordre du béats*est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut voir à Fécamp. Quelle, honte ! qu*est devenu le temps où le prêtic était le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre ! '
N*y a«-t-il pas aussi un di^agon ou un housard qui veut faire de Téglise de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et oui en demande ingénument la permission au ministre! N'élait-on pas en train de gratter du haut en bas la belle cathédrale d*Ângers quand le lonnorre est tombé sur la flèche, noire et intncte encore, et Ta brûlée, comme si le tonnerre avait eu. lui,derintelligence et avait mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser cgratigner par des conseillers municipaux ! Un minisire de la restauration n*a-t-il pas roffné à Yincennes ses admirables tours, et ii Toulouse ses oeaux remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a aétruit aux trois quarts les magnifiques ruines de Sa inl-Ber tin, sous prétexte de </onner du travail aux ouvriers? Dérision! si vous êtes des administrateurs tellement médiocres, des cervaux tellement stériles, qu*en présence des routes â ferrer, des canaux à creuser, des rues à macadamiser, des ports â curer, des landes 6 défricher, des écoles â bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à 'démolir, ne leur dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagezles plutôt, ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou, et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de Taulre. Ëtpuis payer-leur ce travail. Voilà une idée. J*aime mieux Tinutile que le nuisible.
 Paris, le vandalisme florit et prospère sous nos yeux. Le vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, consulté^ subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est installé sournoisement dans le budget, et il inrignote à petit bruit, comme le rat son fromage. Et certes, il gagne bien son argent. Tous les jours il démolit qûeloue chose du peu qui nous resle'dc cet admirable vieux Paris. Que sais-jer Le vandalisme a badi- ^^eonué Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais-deJustice, le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois à Saint-Germain-des-Pros. Nous parlerons peut-être dans quelques instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien rente, boufli d*orgueil, presque savant, très-classique, bon ioî^icien, fort tnéoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et content de lui. Il tranche du Mécène. 11 protège les jeunes talents. Il est professeur. Il donne des grands prix d'architecture. Il envoie des élèves à Rorc^e. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte française. Il est de rinslilut. Il va à la cour. Il donne le bras au roi, et flAne avec lui dans les rues, lui souillant ses plans à Toreille. Vous avez dû le rencontrer.
Quelquefois il se fait propriétaire, et il chancre la tour magnifimie de Sa int-Jac(|ues-de-la- Boucherie en faorique de plomb ae chasse, impitoyablement fermée à Tantiquaire tureteur; et il fait de la nef de Saint-Pierre-aux-Bœufs un maffasin de futailles vides, de Thôtel de Sens une écurie â routiers, de la Maisou-de-Ia-Gouronne-d'Or une draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landrv pour construire sur remplacement de cette simple et oelle église
une grande laide maison qui ne se loue pas. Qw^ il se fait greffier, et il encombre de paperasses la SaÎDte- Chapelle, cette église qui sera la plus admirable parure de Paris, (|uand il aura détruit Notre-Dame. Quelauefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de Saint-Benoit il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre ! Opprobre! le cloitre saint, docte et grave des bénédictins, métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire !
Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment le vandalisme, qui alors aussi était arcnitecle du roi, a traité la cathédrale de Ifeims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M. Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait, chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent de toutes paris son profil. A Tépoque du sacre de Charles X, le vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu*une pierre ne se détacnât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vint tomber Incongrûment sur le roi, au moment où Sa Majesté passerait; et sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant, il ebarba la vieille église! — Celai qui écrit ceci a ches lui une belle tête de Christ, débris curieux de cette exécution.
Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à celle-là, c'est l'exécution du jarain des Tuileries. Nous reparlerons quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne le citons ici que pour mémoire. Nais qui n'a haussé les épaules en passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà les deux bouchées qu'il se réserve. Toute J'harmonie d'une œuvre royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est éborgnée, les bassins entaillent la terrasse : c'est égal, on a ses deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se taillerait un couplet ou deux dans les chœurs à*Athalie! Les Tuileries, c*etait < VÀthalie de le Nôtre.
On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui. Il veut faire tout â travers , Paris une grande, grande, grande rue. Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant! Saint- ' Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint- , Jacques-de-la-Boucherie y passera peut-être ausû. Mais qu'importe I une rue d'une lieue! comprenez-vous comme ' cela sera beau ! une ligne droite tirée au Louvre â la bar- i riére du Trône! d'un bout de la rue, de la barrière, on , contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est \ dans ses proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la | distance; mais qu'esl»ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue ! de l'autre bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les jambes de Potier. 0 merveilleuse perspe(îlive I
Espérons que ce buriesqite projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y pousserons de notre mieux.
Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on ])rofanait les édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La congrégation avait développé sur les églises la même excroissance que sur la religion. Le sacié-cœur s'était fait marbre, bronze, badigeonna^e et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée, mystérieuse, élégiac|ue, pleine d'anges bouffis, coquette, galante, ronde et a faux jour, comme celle de Saint- Sulpice. Pas de cathédrale, pas de paroisse en France â laquelle il ne poussât, soit au front, soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait pour les églises une véritable maladie. G était la verrue de Saint- Âcheul.
Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. An prétexte dévot a sucoédé le pré-
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
texte nalional, libéral, patriote, philosophique, voltairien. Go ne restaure plus, on ne gftle plus, on n^enlaidit plus un monument, on le jette bas. Et Von a de bonnes raisoqs pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la féodalilé. On dénonce un monument; on massacre un tas de pierres, on septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent à se sauver en prenant cocaroe. Pas une r^otre-Dame en France, si colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique, si calme et si magnifique qu elle soit, qui n'ait son petit drapeau tricolore sur Toreille. Quelquefpis on sauve une admirable ôgHse en écrivant dessus : Mairie, Rien de moins populaire parmi nous que ces édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été témoins. Nous voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A force d'être bons Français, nous devenons d'excellents Welches.
Dans le nombre, on rencontre certaines cens auxauels répugne ce qu'il y a d'un peu banal dans le magninque pathos de juulet, et qui applaudissent aux démolisseurs
Sar d'autres raisons, des raisons doctes et importantes, es raisons d'économiste et de banquier. — A quoi servent ces monuments? disent-ils. Gela coûte des frais d'entretien, et voilé tout. Jelez-Ies a terre, et vendez les matériaux. C'est toujours cela de gagné. — Sous le pur rapport économiaue, le raisonnement est mauvais. Nous Tavons déjà établi plus haut, ces monuments sont des capitaux. Beaucoup d entre eux, dont la renommée attire les étrangers ricnes en France, rap]^ortent au pays bien au delà de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver le pays d'un revenu.
Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut. Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner 1 art sur son utilité? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert! On n'a rien de plus à vous dire. Allez ! démolissez 1 utilisez! Faites des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la Colonne. D'autres acceptent et veulent l'art ; mais, à les entendre, les monuments du moyeu âge sont des constructions de mauvais goût, des œuvres barbares, des monstres en architecture, au'on ne saurait trop vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus de la génération qui voit le soleil. Car il faut bien, nous le répetons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à 1 entendre dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution intellectuelle s'est accomplie dans 1 art. Voilà vingt-cinq ans que Charles Nodier et madame de Staël lont annoncé en France; et s'il était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle. Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la lin du même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arriére-parloir des collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants qui lont joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un autre ftge; qui poètes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec -les trois unités, celuilà avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre selon Yignole, les autres gâchant des vers selon Boileau. . Cela est respectable. N'en parlons plus. Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la bonne cause générale, gagnée par toutes les raisons de la science, gagnée par toutes les raisons de Thistoire, gagnée par toutes les raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par le cœur. Ne revenons donc pas sur lachose jugée et bien jugée, et disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils sont res-
ponsables de tous les monuments nationaux que le hasard met dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. Posteri, posteri, vestra res agitur.
Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Us sont mauvais. L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs (1) sur les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou quatre petites églises cubiques que vous nâlissez piteuse* ment çà et là? Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds cintres et ses vilaines 'colonnes engagées ! laissez crouler votre palais de la chambre des députés, qui ne démandait pas mieux ! N'est-ce pas une insulte au lieu dit Ecole des Beaux-Arts que cette construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et SA laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon ! Sommes-nous toml}és à ce point de misère qu'il nous faille absolument admirer les oarriéres de Paris? Y a-t-il rien .au monde de plus bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (nh çà, décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Ricnelieu? N'est-ce pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh ! qui me délivrera des colonnades!
De grâce, employez mienx nos millions.
Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze ; et pour un trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs le Louvre, hors ce qui est de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne fout pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel, que soit leur bon air, quelle
Eue soit leur grande mine, il en est des monuments de ouîs XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de bâtards.
Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de ceux-là.
S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver, à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui appartiennent à l'Etat, et à racheter ceux qui son! aux particuliers. La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre.
Faites réparer ces beaux et graves édifices, railes-les réparer avec soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail. Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres imaginations ; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la ligne
fénerale et de la li^ne particulière du monument qu'on ui met entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie de l'architecte ancien.
Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.
Quantaux particuliers, qaant aux propriétaires qui voudraient s'entêter à démolir, que la loi le leur défende ; que leur propriété soit estimée, pa^ée et adjugée à l'Etat. Qu'on nous permette de transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825 ; < Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à
(1) ffotre^Datnê de Parti.
LITTKRATCIIE
Tour lie Silnt-J<c(|ue»-ile-
Cw est une qaeslion d'intérêt général, d'inlêrèt oalional. Tous les jonrii, qunnd l'iatùril aêncral élève ta voix, laloifhilUireles^cIspissemeDtsdelinlérét iirivé. La pro- |iriclé [larlicuUére a été liouveol el est encore A (ous momeals mndiliée dans le sens de la communauté sociale. On roiis acheté de lorcc voire champ pitiir en Tiirc une place, voire maison pour en Taire nu hoipice. On vous acnéten folre monument.
S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la Tasse. Ici, noua enlendoo.s les objecliong s'élever de touies paris. — Est-ce que les chambres ont le temps? Une loi potir si peu de chose!
Pour si peudecliose!
Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que faire, quaranle-qualre mille lois sur
lesquelles il ; en a à peine dii de bonnes. Tout les lu, quand les chambres soûl en chaleur, elles en pondent par centaines, el, dans la couvée, il j en a tout au pltta deux ou troisqui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, contre (oui, à [)ropos de tout. Four transporter les cartons de tel minisiore d'un coté de ta rue de Grenelle i l'autre, on fait une loi. Et une loi pourlei monuments, une loi pour l'art, une loi pnurlanationalilé de la France, une loi pour les Bouvenirs, une loi pour tes caihédralet, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence humaine, une loi pour I œuvre collective de nospères, une loi pour l'histoire, une loi pour l'irréparable qu on détruit, une loi pour ce qu'une nation a ae plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé, cette loi juste, bonne, ciceilenle, sainte, utile, nécessaire, iodisfénsabtc, urgente, on n'a pas le temps, on ne la Fera pasi nisible! risible! risille!
ET PHILOSOPHIE HÉLÉES.