‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 38 sur 309 · GIVET · texte numérisé non relu

GIVET

Les deux Givet. — Dissertation sur les architectes et les cruches à propos des clochers flamands. — Givet le soir. — Paysage. — La tour du Petit-Givet. — José Qutierez. — Ce qu'on peut trouver dans trente-deux lettres. — Ce qu'on peut voir sur rîropériale de la diligence Yan Gend.

Dans une auberge sur la route, 1*' août.

C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitaliéi'e, située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les lignes géométriques du fort de Charleroont gâtent un peu le sommet. L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Hont-d Or, y est fort bonne, quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par conséquent loger les passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.

Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise ; quant au clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus compliquée et plus savante. Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d'avocat. Sur ce bonnet carré il a échafaudé un saladier renversé ; sur le fond de ce saladier devenu plate-forme il a posé un sucrier ; sur le sucrier, une bouteille ; sur la bouteille, un soleil emmanché dans le goulot par le rayon inférieur vertical ; et enfin, sur le soleil, un coq embroché dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu'il ait mis un jour a trouver chacune de ces six idées, il se sera repose le septième jour.

Cet artiste devait être Flamand.

Depuis environ deux siècles, les architectes flamands se sont imaginé que rien n'était plus beau que des pièces de vaisselle et des ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et titan iques. Aussi, quand on leur a donne des clochers à bâtir, ils ont vaillamment saisi Toccasion et se sont mis à coifier leurs villes d'une foule de cruches colossales.

La vue de Gi^et n'en est pas moins charmante, surtout quand on s'arréft vers le soir, comme j'ai fait, au milieu au pont, et qu'on regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache -sottises, commençait à voiler le contour absurde du clocher. Des fumées suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frémir avec une douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clarté vespé-

rale ftlsalt vivement saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine a mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, à faîtage conique, mi-partie de pierre et de brique, se reflétait tou^ entière dans fa Meuse, miroir éclatant et métallique qui traversait tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchâtre, ce long édifice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement une caserne inhabitée. Au-dessus de la ville, auHlessus des tours, au-dessus du clocher surgissait à pic une immense paroi de rochers qui se prolongeait à perte de vue jusiju'aux montagnes de l'horizon et enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que Dieu nous laissait entrevoir la moitié de son anneau d'or.

Dans la journée, j'avais voulu visiter cette vénérable tour qui tenait jadis en resp^t le petit Givet. Le sentier est âpre et occupe autant les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel est de granit fort beau et fort dur. Arrivé, non sans Quelque peine, au pied de la tour qui tombe en ruines et aont les baies romanes ont été défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte ornée d'un gros cadçnas. J'ai appelé, j'ai frappé, personne n'a répondu. Il m'a fallu descendre comme j étais monté. Cependant mon ascension n'a pas été tout â fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont le parement est presque complètement écorcé, j'ai remarqué, parmi les décombres qui s'écroulent chaque jour en poussière dans la ravine, une assez grosse pierre où l'on pouvait distinguer encore des vestiges d'inscription. J'ai regardé attentivement ; il ne restait plus de l'inscription que queues lettres déchiffrables. — Voici dans quel ordre elles cnrient disposées :

Page 1