‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 37 sur 309 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

DE VILLERS-COTTEnETS A LA FRONTlÈnE

Le dernier calembour de IiOuis XVIIL — Dançers qu'on peut courir dans un tire-bottes. — La plaine de Boissons vue le soir. — Le voyageur regarde les étoiles — Celui qui passe contemple ce qui demeure. — I. G. — wSoissons — Phrase de Gésir. — Mot de Napoléon. — Silhouette de Saint-Jean-dcs-Vigncs. — Le voyageur voit une voyageuse. — Sombre rencontre. — Venus. — Paysage crépusculaire. — Ce qu'on voit de Reims en malle-poste. — La Champagne parfaitement |)ouillcuse. — R6thel. — Où donc est la forêt des Ardenncs? — De qui le déboisement est fds. — Mézières. — Ce qu^on y cherche.— Ce qu'on y trouve. — Le miracle de la bombe. — Gomment un dieu devient un saint. — Sedan. — Le voyageur se recueille et cherche des choses dans son esprit. — Une médiocre statue au lieu d'un bean château. ^ Sedan y perd. Turcnne n'y gagne oas. — Aucune trace du Sanglier des Ârdennes. — Cinq lieues a pied. — Un peu de Meuse. — On court après un verre d'eau, on tombe sur un saucisson. — Un goitreux. — Charlcville. — La place ducale et ia place royale. — Hocroy. — Les dialogues nocturnes qu'on entend en diligence. — Un carillon se mêle à la conversation, dans la bonne et évidente intention de désennuyer le voyageur. — Entrée & Givet.

Givet, 29 juillet.

Cetto fois i*ai fait du chemin* Cher ami, je vous écris aujourd'hui de Givet, vieille petite ville qui a eu Thonneur de fournir à Louis XVIII son dernier mol d'ordre et son dernier calembour (Saint' Denis, Giuet), et oii je viens d'arriver à quatre heures du matin, moulu par les. cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici la diligence. J'ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour est venii et je vous écris. J'ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site qu'on aperçoit de ma chambre et aui se compose de Tan-

§le d'un toit blanchi à la chaux, d une antique gouttière e bois pleine de mousse et d'une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits, avec une immense cheminée en menuiserie, ornée â l'extérieur d'un tout petit miroir et à l'intérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est posé délicatement à côté d'un balai un lire-bottes énorme et antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fur^r. La baie fantasliaue pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on a l'imprudence de l'y engager. On court risque dt» se promener, comme je viens de le faire, dans toute l'aulierge, le tire-bottes au pied, réclamant à grands cris du secours. Pour dire juste, je dois au site une petite rectificalion. Tout à rheure, j ai entendu cac{ucter des poules. Je me suis penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une charmante petite mauve de jardin tout en lleur qui prend

des airs de rose tréailère sur une planche portée par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernière lettre un incident qui ne vaut pas la peine de vous être conté m'a fait brusquement rétrograder de Varennes a Villers-CoUerets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de la Ferlé-sous -Jouarre, j*ai pris, aOn dc^ regagner le temps pordu,^ la diligence pour Soissons : elle était parfaitement vide, ce qui, entre nous, ne m*a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de Gassini sur la b.in()uette du coupé.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route s enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double Qèche de Saint-Jcandes-Vignes. Cependant, n travers les vapeurs qui rampaient pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de murailles, de toits et d'édifices qui est Soissons, à demi engagé dans le croissant d'acier de TAisnc, comme une gerlie que la faucille va couper, «le me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir de ce beau spectacle. — Un grillon clmntait dans un champ voisin, les arbi'es du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les yeux de 1 esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre plaine qui «i vu César vaincre. Clovîs régner et Napoléon clianceler. C'est que les hommes, même (lèsur, même Clovis, même Napoléon, ne sont que des ombres qui passent, c'est que la guerre n'est qu'une ombre comme eux qui posse avec eu.x, tandis que Dieu, et la nature qui s ri ttc Dieu, et la paix qui .sort de In nature, sont des choses éternelles.

Comptant prendre la malle de Sedan, qui n'arrive à Soissons qu'à minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laissé partir la dihgencc. Le trajet qui me séparait de Soissons n était plus qu'une charmante promenade, que j'ai faite à pied. À quelque distance de la ville, je me suis assis près d une jolie petite maison, qu'éclairait mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre cote de la roule. Là j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une sérénité superbe. Les trois seules plauéles visibles à cette heure rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace assez restreint et comme dans le même coin du ciel. Jupiter, — notre beau Jupiter, vous savez, mon ami? — qui exécute depuis trois mois un nœud f)rl. compliqué, faisait avec les deux étoiles entre lesquelles il est en ce moment placé une ligne droite parfaitement géométrique. Plus à Test, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et paisible étoile, cette planète-monstre, ce monde effrayant et my>tcrieux que nous nommons Saturne. De l'autre côté, ' tout au fond du

Îtaysage. un magniûque phare à feu tournant, bleu, écaraie et blanc, rayait de sa rutilation éblouissante les sombres coteaux qui séparent Noyon du Soissonnais. Au moment «ù je me demandais ce que pouvait faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de l'horizon et monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldcbaran, le soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent et de turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre blancheur du crépuscule.

0 mon ami ! quel secret y a-t-il donc dans ces astres que tous les poètes, depuis qu'il y a des poètes, que tous les penseurs, depuis qu'il y a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a drs'songeurs, ont tour iVtour contemplés, étudies, aaorés : les uns, comme Zoroastre, avec un confiant cblouissement; les autres, comme Pythagore, avec une inexprimable épouvante! Scth a nomme les étoiles comme Adam avait nommé les animaux. Les Chaldéens et les Généthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hésiode. Cadmus, Phérécide, Xénophon. liécatieus. Hérodote et Thucydide, tous ces yeux ae la terre, depuis si longtemps éteints a fermés, se sout attachés de siècle en siècle avec angoisse â ces yeux du ciel toujours ouverts, toujours allttinés, toujours vivants. Ces mêmes planètes,

Hune solcm, et stcilas, et deecdenli!i certis Tenqtora momentis, sunt qui formidine nulla Imbuli spectaotl

Quant à mot, je ne crains pas les astres, je les aime. — Pourtant je n'ai jamais réilcchi sans un certain serrement de cœur oue l'état normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe pour nous que parce que nous sommes prés d'une étoile.

On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini écrase; l'extase est aussi reliçîeuse que la prière, mais la prière soulage et l'extase fatigue. Des constellations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur du paysan auquel j'étais adossé. Là encore il y avait des sujets de méditation et de pensée. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bAti avait scelle une pierre, une vénéiable pierre, .sur laquelle la réverbération de la forge me permettait de reconnaître les traces presque entièrement crfacées d'une inscription antique; je ne distinguais plus que deux lettres intactes, L C; le reste était fruste. Maintenant qu'était cette inscription ? romaine, ou romane ? Elle parlait de Rome, sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne, ou de la Rome chrétienne? de la vîHe de la force, ou de la vHle de la foi? Je restai longtemps l'œil fixé sur cette pierre, l'esprit abimé dans des hypothèses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres m*avait prédisposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de voir en quelque sorte se ranimer et resplendir sous mon regard ces deux lettres mystérieuses — J. C. — qui, la première fois qu'elles apparurent aux hommes, ont gouverné le monde, et, la seconde fois, l'ont transformé. Jules-César et Jésus-Christ!

C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pareille d celle qui m'absorbait en oc moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse de l'enfer et fait dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan le grand traîti^ et le grand meurtrier. Judas et Brutus.

Trois villes se sont succédé i\ Soissons, la ISoinodunum des Gaulois, VAmjvsta Suessomum des Romains, ot le vieux Soissons de Clovis, de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette yoviodunum qu'épouvanta la rapidité de César. SuessoneSf disent les Gom-

ces mêmes astres que nous regardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon écoutait et entendait distinctement la va- ^ue musique des sphères ; Pline croyait le soleil dieu et imputait les taches de la lune aux fumées de la terre. Les poètes tartares nomment le pôle senesticot, ce qui veut dire clou de fer. Quelques rêveurs, pris d'une sorte de vertige, ont osé railler les coastellations.' Le lion, dit Rocoles. pourrait tout aussi aisément être appelé un singe, Pacuvius, fort peu rassuré pourtant, tâche de s'é- ( tourdir et de ne point croire aux astrologues, sous prétexte qu'ils seraient égaux â Jupiter :

Niira si qui. mm ventura sont, pnevideant, iËquiparent Jovi.

Favorinus se fait cette question redoutable : Si les causes de tout ne sont pas dans les étoiles? « Si vitœ mortisqne « hominum rerumqiie humanarum omnium et ratio et « causa in cœlo et apud stellas foret '/ n \\ croit que Tinfluence sidérale descend jusiju'aux mouchçs et aux vermisseaux, muscis aut vermiculis, et, ajoute-trîl, jusqu'aux hérissons, aut echinis. Aulu-Gelle, faisant voile d'Egine au Pirée, naviguant par une mer clémente, s'asseyait la nuit sur la poupe et considérait les astres : « Nox fuit, et de- « meiis mare, et anni îestaSy cœlumque liquide serenum ; a seilebamus ergo in puppi simul universi, et lucentia « sidéra considerabamus, n Horace lui-même, ce philosophe pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste, plus grand poète, il est vrai, que le Voltaire de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et il écrivait ces vers presque terribles :

meiUaires, celeritate Homanoruin pennoli, legutos ad Cstëarem de deditione rniltunt. Il ne reste de Suessonitim aue quelques débris défigurés, eutre autres le temule antique dont le moyen «Ige a fait la chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissonsest plus riche. II n daint-Jean-des-Vignes, son ancien chAtenu et sa cathédrale, où fui couronné Pépin en 752. Je n*ai pu vérifier ce qui restait des fortiûcations du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui firent dire en 1814 à Tempereur, rémarquant dans la muraille je ne sais quel coauillage fossile, gryphée ou bélemnilc, que les murs de Soissons étaient bâtis de la iuême pierre que les murs de Saint- Jean-d* Acre, Observation bien curieuse quand on songe comment elle est faite, par quel homme et dans quel moment. La nuit était trop noire ouand j'entrai dans Soissons

Jour que je pusse y chercher Noviodunum ou Suessoniuni. e me suis contenté de souper en attendant la mnlle et d'errer autour de la gigantesque silhouette de Saint-Jean des-Vignes, hardiment posée sur le ciel comme une décoration de ihéilre. Pendant que je marchais, je voyais les étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre édifice, comme s'il était plein dQ gens effarés, montant, descendant, courant partout avec des lumières.

Comme je revenais à Tauberge, minuit sonnait. Toute la ville était noire comme un four. Tout à coup un Induit d'ouragan se fît entendre à l'extrémilc d'une rue étroite jusqu'à ce moment parfaitement paisible et eu apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la malle-poste uni arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mou auberge. 11 y avait précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce sont vraiment ae fort élégantes et fort commodes voitures que ces nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si Ton ferme les yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre. Au moment où j'allais m*y installer trés-voluptueusement, un vacarme tellement étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétinements de chevaux, éclata dans une autre petite lue

raille, qui avait cet aspect odieux et glacial particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintrée, armée d'énormes verrons, était ouverte. Â quelques pas de cette porte stationnait, entre deux gendarmes a cheval, une espèce de carriole lugubre à demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le guichet se débattait un groupe de quatre à cinq hommes entraînant vers la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne sourde, portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle projetait, éclairait funébrement cette scène. La femme, une robuste campagnarde d'une trentaine d'années, résistait éperdument aux cinq hommes, hurlait, frappait,*, égratignail, mordait, et par moments un rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevclée et sinistre comme la figure même du Désespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer du guichet et s'y tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes tirent un effort violent, l'arrachèrent du guichet et la portèrent d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture, que la lanterne éclaira alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds grillés aux deux faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les verrous, la {portière s'ouvrit, et l'intérieur de la carriole apparut brusquement. C'était une espèce de boite, sans jour et presque sans air, divisée en deux compartiments oblongs par une épaisse cloison qui la coupait transversalement. La portière unique était disposée de manière qu'une fois verrouillée elle revenait toucher la cloi* son du haut en bas et fermait â la fois les deux compartiments. Aucune communication n'était possible entre les deux cellules, garnies, pour tout siège, d'une |)lanche percée d'un trou. La case de gauche était vide; mais celle de droite était occupée. 11 y avait là, dans l'angle, â demi accroupi comme une béte fauve, posé en travers sur le banc faute d'es))ace pour ses genoux, un homme, — si cela peut s'appeler encore un homme, — une espèce de spec-

tre au visage carré, au crâne plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts, poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile trouée et d'un haillon qui avait été un s.irrau. Le misérable avait les deux jambes étroitement liées par des nœuds redoublés qui montaient presque jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son pied gauche déchaussé était enveloppé de linges ensanglantés qui laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet être hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. Il ne paraissait faire aucune attention â ce qui se passait autour de lui. Il ne s'interrompit mè.ne pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui amenait. Elle, cependant, la tète renversée en arrière, résistant toujours auxargousins qui s'efforçaient de la pousser dans le compartiment vide, conliniiail de crier: «Je ne veux 4)as ! jamais! jamais! Tuez-moi plutôt ! » Hlle n'avait pas encore vu l'autre. Tout à coup, dans une de .ses convulsions, ses yeux tombèrent dnns fa voiture et aperçurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris cessèrent subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la force de dire avec une voix éteinte, mais avec une expression d'angoisse que je n'oublierai de ma vie : « Oh! cet homme! i»

En ce moment- là T homme la regarda d'un air farouche et slupîde, comme un tigre et un paysan qu'il était. — J'avoue qu'ici je n'y pus résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut être niéme quel(|ue chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu â l'autre dans un de ces odieux véhicules (|ue les gamins de Paris appellent métaphoriquement paniers à salade; mais enhn c'était une femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils ne se détournèrent inéme pas; seulement, uiî digne gendarme, qui eût certainement demandé ses papiers à don \juichotle, profita de l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle; Pendant que je m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent la portière, poussèrent les verrous ; et, à l'instant où je me tournais vers eux, il n'y avait plus dans la rue (lue le retentissement des roues de la voiture et du galop ae l'escorte qui s'enfonçaient ensemble à grand bruit dans les ténèbres.

Un instant après je galopais moi-même sur la roule de Reims, traîné dans une excellente voiture par quatre exceK lents chevaux. Je songeais à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur mon voyage au sien.

. C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.

Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes ces cnoses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague soufue parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de perle, de saphir et d'urabre, Vénus resplendissait, et son rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables. C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de Charles Vil et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.

De Reims a Rethel, rien. — La (!ham|mgne pouilleuse, à laquelle juillet vient de couper ses cheveux d'or ; de

Srandes plaines jaunes et nues, immenses et molles vagues e terre au sommet desquelles frissonnent, comme une écume végétale, quelques brou.s$ailles misérables; de temps en temps, au fond du paysage, un moulin uni tourne lentement et comme accable par le soleil de luiai i

CATFH^lDItALt: Dl<: !tl/:lHS

011, ait Itord de la roule, un polierqiii fdii racher sur des

lilanct)»!. au Heuil de ss dianmicrc, qnehiiies douziincade poLi à Qeursébaucliés,

Rethel se répand ^rscieiisemeot du liaul d'une colline jusque sur l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux on trois endroils. Du reste, il n'y a plus rien h qui .1

nonce l'ancienne résidence prînciére d'un des sept comlespairs de U Cliampagoe. Les rues sont des mes de gros bourg plutôt que des ruei de ville. L'é|;lise est d'un profil médiocre.

De Rethel à Mézîéres. In route gravil ces vastes j^radins pur lesi|uels le plateau de l'Argoone se rattaclie ou plateau supérieur de ïïocroy. Les grands toits d'ardoise, les fardes blancliies a la chaux, les parements de bois qui défendent contre les plaies le cAté nord des maisons, donnent aux villages nn aspect particulier. De lein|is en temps les premières croupes des monta Faucilles, qui apparaissent an snd-«st, relèvent la lit^ne de l'Iioriion. Du reste, peu ou point de Torêls. A peine voit-on ça et là dnus le lointain uuelques collines chevelues. Le deliuisemenl. ce llls l)3lard oe la civilisation, a Tort tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardcnnes.

anciennes tours > barde; je n'y ai trouvé que les ilgiigs froids et durs d'une citadelle de vauban. En revanclie, ej) regardant dans les Tossés, j'ai aprcu. à diiïérents endroits, des restes asseï beaux. Quoique dcmanle'cs, de la muraille attaquée par CharieS'Qiiint et dêrenduc jiar Bayard. L'église de Métiêres n une réimlalioudevitraui. J'ai proCté, pour la visiter, de la demi-heure oiie la malle-posie accorde aux voya^urs pour déjeuner. Les verrières ont Au être belles en eflet; il en reste à l'apside quelques Tragments tristement noyés dans de lattes fenêtres de vitres blanches. Mais ce qui est remari|uablc, c'est l'église elle-même. - qui est dn quînlième siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux ilamboyants et un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux piliers, à droite et à gauche du cbœur, deux bas-reliefs du itMfs deChiHesVIII, niallieiireusement bsrliouillés de chnui et mutilés. Tonte l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de couleurs variées. C'est fort béte et fort laid. En me promenant dans le lias-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur nue inscription qui rappelle que Héiiè-

AIX-LA-CHAfELLE

m ht cmellement usaillie et bombardée par les Prussieni an 1815. Au-dessong de l' inscription, on a ajoulé ces deux lignes eD Itlin quelconque : Leclor, leva oculos ad fornicem et vide quoii quoddam divirue manus indicium. J'ai leré les jeui ad fortiiam, et j'ai td une large dccliimre i la vofite au-deseus de ma lile. Dana cette décliirurc une groiae bombe m tient suspendue i iea saillies de la pierre par ses oreilloni, que je djstin|;aai parfaitement. C'eit une bombe prussienne mu, apré-i avoir percé le toit de l'église, tes charpentei et les massifi de maçonnerie, s'Mt arrêtée ainsi comme pur miracle au moment de tomber sur le pavé. Depuis vingl-cinq ans, elle est rettée li comme Di§u I't a accrochée. Autour de la bombe, on voit péle-méle des briques brisées, des moellons, des plâtras, tes entrailles de la voûte. Cette bombe et cette plaie béante au-dessus de la tèle des pnssanls font un étrange eiïel.L'eiïet e^lus singulier encore, par tons les rapprochements qui ninnent â l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur Héii ères que furent jetées en iS^I les premières bombes dont la guerre se soit servie. De l'autre cAlé de relise, une autre inscription constate que les BocM de Cflules IX STec Bliubeih d'Autriche forent t heu-

reusement célébrées, ■ féliciter celebrata fuere, dans l'éélise de Héiiéres, le 17 novembre 1570, — deux ansB*aDt la Saint-Barthélem;.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent d'un beau et noble goùl. Par malheur,

clocher n'a poussé qu'en 1620. Il est impossible de rien voir qui toit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les clo chersc^u'on Mliten ce moment aui diverses églises nenves de Pans.

Du reste, Héiières a de grtnds arbres sur ses remparts, des rues propres et tristes que les dimanches et fêles doivent avoir srand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Uellebarde et ^arinus qui l'ont Tondes, ni le comte Balthaiar qui l'a saccagée, ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et AdalDéron qui l'ont assiégée. Le dieu Hacer, qui a donné ton nom à Mesières, est devenu saint Maurt dans les chapdies de lléglise,

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sedan, où j'arrivai vers midi. De jolies femmes, de beaui

HMS — nr. MMf ufoinc', un s'

LE BUIN

carabiniers, des arbres et des prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis el des bastions, voilà Sedan. C'est un de ces endroits où Tair sévère des villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des villes-garnisons. J'aurais voulu IrSuverà Sedan des vestiges de M. de Turennc; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres dorées :

ICI NAQUIT TURENNE Le II septembre 461 1.

Cette date, qui étincelait sur celle jâerre sombre, m'a frappé. J'ai recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully se relirait. Henri Iv avait été assassiné l'année précédente. Louis XIIl, qui devait mourir un 14 mai comme sou pcrc, avait dix ans. Anne d'Autricbc. sa femme, avait le mênlfe âge, avec cinq jours de moins que lui. Richelieu était dans sa vingt-sixicme année. Quelques bons bourgeois de Rouen appelaient le petit Pierre celui que l'univers a nommé plus tard' le grand Corneille; il avait cinq ans. Shakspeare et Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi. Elisabeth d'Anî^leterrc était morte depuis huit ans; et depuis sept ans Clément VIII, pape pacifique et bon Français, comme dit TEtoile. En 1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe décimait; Gustave- Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi visionnaire; Philippe 111 chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis du auc d'Ossuna, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait les taches du soleil. — Voilà ce qui se pas.sait dans le monde pendant que Tiirenne naissait.

Du reste, Sedan n*a pas été une pieuse gardienne de cette noble mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenue a été jeté en bas comme je viens de vous le dire; son château a été rasé.

Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si Quelque paysan propriétaire n'a pas fait arracher l'allée a'arbres qu'il avait plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sedan donne au visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a plantés, c'étaient des souvenirs. «

Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de La Marck, cet eiïrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de Sedan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant :*dans un temps donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit Turenne.

Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle Vhôtel de la Croix-d^Or, rien ne me retenait plus à Sedan ; je me suis décidé & regagner Môziéres pour y prendre la voiture de Givet. 11 y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait allègrement mon sac de nuit. La roule suit presque toujours à mi-côte la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sedan, Donchery avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des villages riants, de jolis châtelels à poivrières enfouis dans des massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et c[u'on retrouve. Il faisait le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais très-chaud et grand soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y demander â boire. Enfin j'en a]erçois une. J'y cours, espérant un cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne : Bermer-Uannas, marchand d'avoine et charcutier. Sur un banc, à côté de la porîe, il y avait un goitreux. Les goitres abondent dans le pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier marchand a'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de l'eau qui avait fait ce goitreux.

A six heures du soir j'arrivais à Méziéres; à sept heures je partais pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame ap))elait son mari mon pauvre chiat. Je ne sais pas SI son intention était de l'appeler mon pauvre cltien ou mon pauvre chat. En traversant Charleviile, qui n'est qu'à une portée de cnnon de Méziéres, j''ai remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort grand style» par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les mêmes maisons à arcades, â façades de briques et à grands toits. Puis, comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi ; mais d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les ronfiements du gros homme et les geignements de la grosse femme. J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues comme celui-ci : « Dis donc, « héel — dis donc, hée ! — Qu'est-ce que c'est que celte rosse-là ? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur. — Et monsieur Simon? où est monsieur Simon? -— Monsieur Simon? bah! il travaille. 11 travaille toujours. Il travaille pire qu'un malsenaire, » Une autre fois, la voiture était arrêtée, on relajrait. J'ai ouvert les yeux, il faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder avec ses deux lucarnes allnmées comme avec des yeux de braise. Une autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture ; nous étions à Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas s'appeler voir Rocroy, j'ai eu un certain )Iaisir a songer que ie venais de traverser, dans la même , ournée et à si peu d'heures de distance, ces deux lieux léroïques, Rocroy et Sedan. Turenne est né à Sedan ; on pourrait dire que Condé est né i Rocroy.

Cependant les deux gros êtres mos voisins causaient entre eux et se racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux : — Qu'ils n avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans! — que M. Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami intime; — que, comme il était minuit, il devait être couché, ce hon monsieur Crochard, etc.. La dame assaisonnait ces intéressantes révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi elle disait : Eçoîste comme un vieux lièvre; la fortune du pauvre au lieu de la for' tune du pot. Le monstrueux bonhomme, son mari, faisait de son côté des calembours comme celui-ci : On dit que c'est un lieu commun (comme un), moi, je dis que cest un lieu comme trois, ou des proverbes travestis comme celui-là : VendS'torfemme-et-n'aie^point'd' oreilles. Puis il riait avec bonté. .

La voiture était repartie, mes doux voisins causaient encore. Je faisais beaucoup d'efforts pour n^ pas entendre leur conversation, et je tâchais d'écouter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur le pavé et des moyeux sur les essieu*, le grincement des écrous et des vis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coup un ravissant carillon est venu à mon secours, un carillon fin, léger, cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement dans cette nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantcs sonneries, et prodiguant sans fin son badinaçe moqueur, ironique et spirituel, comYne s'il re«

Srochait à mes deux lourds voisins leur slupide bavarage.

Ce carillon, oui m'eût réveillé, les a endormis. Je présume que nous devions être à Fumay, ïtms la nuit était trop oDscure pour rien distinguer. Il m'a fallu donc pa.sser, sans rien voir, près des magnifiques ruines du château d'Uierchos et de ces beaux rochers à pic qu'on appelle les Dames de Meuse» De temps en temps, au fond d un précipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou

LE RHIN

dans une fumée, quelque chose de blanchâtre : c'était la Meuse.

EdGd, comme les premières lueurs de Taube paraissaient, un pont-levis s'est abaissé, une porte s'est ouverte, la diligence s'est engagée an grand trot dans une espèce de lon^ défilé formé à gauche par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice lon^, bas, interminable, étrange, en apparence inhabité, perce de part en part d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes ouveites, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me laissant Yoir à travers cette sombre et fantastiaue maison le crépuscule qui étamait déjà lé bord du ciel de l'autre côté delà Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier, il y avait une seule fenêtre fermée et faiblement éclairée. Puis la voiture a passé rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est enfoncée dans une jue étroite, a tourné dans une cour, des servantes d'auberge sobt accourues avec des chandelles et des garçons d'écurie avec des lanternes; j'étais a Givet.

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