‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 45 sur 309 · AR0L0 MAGNO · texte numérisé non relu

AR0L0 MAGNO

Rien de plus choquant et de plus effronté qne cette chapelle rococo étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carloviogien. Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de ruban, voilà ce que * le goût pompadour a mis sous le dôme d'Oihon Ili et sur la tombe de Ghartemagoe.

La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette indécenle chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent doré, ala îormed'une couronne impériale; elle esl suspendue A la voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de fer de quatre-vingt-dix pieds de long.

Ùl lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de lai|;eur.

Il est évident, du reste, que Charlemagne avait à cette mAme place nn autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit ancienne. Quant aux lettres gaii(mx> magro, elles n'ont pas plus de cent ans.

Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric Rarberousse, dont c^^ lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne rachète pas le sacrilège, fit déterrer le grana empereur. L'église a pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe du douzième siècle : Brachium sancti Caroli Magm, Après le bras, j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec Kongle.

Ces choses sont dans une armoire.

Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son sommet de quelques-uns de ces anges pareils à des amours dont je narlais tout à l'heure, voila aujourd'hui le tombeau de ce Cnarles qui rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles et qui n'est sorti de te monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité, de ces deux mots, sancius, magnus, saint et grand, les deux plus augustes épiihètes dont le ciel et la terre puissent couronner une tête humaine 1

Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle de ce crAne et de ce bras, grandia ossa. Charlemagne en eflet était un de ces très-rares grands hommes oui sont aussi des hommes grands. Le fils de Pépin le Rrei était colosse par le corps comme par l'intelligence, il avait en hauteur sept fois la lonpeur de son pied, lequel est devenu mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le mètre, sacri-

fiant ainsi d'un seul coup l'histoire, la poésie et la langue i je ne sais quelle invention dont le genre humain s'était passé six mille ans et qu'on appelle le système dé' cimaL -^

- L'ouverture de cette armoire cause, du reste, une sorte d'éhloulssement, tant elle est resplendissante d'orfèvreries. Les ballants en sont couverts a l'intérieur de peintures sur fond d'or, parmi lesquelles j'ai remarqué huit admirables panneaux qui sont évidemment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l'armoire contient : le cor de Charlemagne, énorme dent d'éléphant évidée et sculptée curieusement vers le gros bout; la croix de Charlemagne, bijou ou est enchâssé un morceau de la vraie croix et que lempereur avait à sou cou dans sou tomUeau; un charmant ostensoir de la renaissance donné par Charles-Quint et gâté au siècle dernier par un surcroit d'ornements sans goût ; les quatorze plaoues d'or couvertes de sculptures bysantinés qui ornaient le fauteuil de marbre du grand empereur; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil du dôme de Milan; la corde dont fut lié Jesus-Christ pendant la (lagellation ; un morceau de Téponge imbibée de fiel dont on l'abreuva sur la croix: enfin, fa ceinture de la sainte Vierge en tricot et la ceinture de Jésus-Christ en cuir. Celte petite lanière tordue et roulée sur elle-même comme un fouet d'écolier a occupé trois cmpereui*s; de Constantin, lequel apposât dessus son sigillumt qui y est encore et que j y ai vu, elle est tombée à Uaroun-ai-Raschid qui la donnée à Clinrlemogne. j

Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d'étince- i lants reliquaires golhiiiues et byzantins, qui sont autant de chapelles, de iléches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.

Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur les deux étages de l'armoire s'élèvent, comme deux monUgnes d'or et de pierreries, deux grosses châsses d'une valeur immense et d'une beauté niiraculeuse. La première, la plus ancienne, qui est byzantine, entourée de niches où sont assis. In couronne en tète, seize empereurs, contient le reste des os de Charlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du douzième siècle, et que Frédéric Rarberousse a donnée à l'église^ renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parlé au commencement de celte lettre et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une seule ouverture de cette châsse en 1496 attira cent 4|uarantcdeux mille pèlerins, et rapporta en quinze jours quatrevingt mille florins d'or.

Cette châsse n'a au'une clef. Celte clef est cassée en deux morceaux dont l'un est gardé par le chapitre, l'autre par le magistrat de la ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour les télés coUtonnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant eucore que prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refusée.

Dans une petite armobre, voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte en argent doré de la couronne germanique de ClSarlemaffne. La couronne germanique carlovingienne, surmontée o^une croix, chargée de pierreries et de camées, est formée seulejne'nt d'un cercle fleuronné qui entoure la tète, et d'un demi-cercle soudé du front à la nu- 3ue avec une légère inflexion qui iiniie le profil de la corne ucale de Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées Charlemagne il y a dix siècles comme empereur d'Allemagne, comme roi de France et comme roi des Lombards, la première> la couronne impériale, est â Vienne; la seconde, la couronne de France, esta Reims; la troisième, la couronne de fer, est à Milan (1).

Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au suisse ui s'est mis à parcourir l'église devant moi, m'ouvraut ie temps en temps de mornes armoires derrière lesquelles éclataient tout â coup des magnificences.

Ainsi, la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se débarrasse de sa hideuse chrysalide de bois roussatre et vous apparaît subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire, prodige de la cise-

(1) A Non», près Ntten.

LE RHIN

lare et de Torrévrerie du onzième siècle, donnée par T'empercur Henri II à la Gliapelle. Des ivoires byzantins prorondément fouillés, une confe de cristal de roche avec sa soucoupe, un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sonl incruslés dans cette cuirasse d'or oui entoure le prêtre parlant au nom de Dieu, et dont ta lame antérieure représente Charlemagne portant la Chapelle d'Aix sur son bras.

Celle chaire est placée i Tangle du chœur, lequel occupe la merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrières de couleur ont disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe d'Othon III, fondateur du dôme, détruite en 1794, est remplacée par une pierre i>lale qui en marque l'emplacement à rentrée du chœur, tn orffue donné par l'impératrice Joséphine afliche prés de Tadmirable voûte du quatorzième siècle le mauvais slyle de 1804. Voûte, piliers, chapiteaux, colonneltes, statues, tout le chœur est badigeonné.

Au milieu de celle abside déshonorée, le bec ouvert, Tœil irrité, les ailes à demi déployées, s'effare et frissonne Taif^le de bronze d'Othon III transformé en lutrin et tout indigné de porter le livre du plaint-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pirds.

On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand ?iapoléon visita la Chapelle, au monde que perlait dans ses serres l'aigle d'Othon, on ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés du globe impérial.

Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.

Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironii|ue preiisen liment, le scul))teur du dixième siècle avait étendu une chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur laquelle s'appnie maintenant le livre du lutrin.

A droite de l'autel esl .scellé le cœur de M. Antoine Bcrdolel, premier et dernier évèque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a jamais eu qu'un seul évèque, celui que Bonaparte avait nommé, et que son épitapbe qualifie prtmtcs Àquisgranensis episcopn$. A présent» comme jadis, la Chapelle est administrée par un cnapilre que préside un doyen avec le titre de prévôt.

Dans une salle sombre de la Chapelle, le suisse m'a encore ouvert une armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est sculpté, du ciseau le plus magistral, renlèvement de Proserpine. J'ai longtemps contemplé ce bas* relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec désespoir Proserpine saisie par Plulon. La main robuste du dieu presse la gorge demi -nue de In jeune fille qui se renverse en arriére et dont la tète échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve casquée. Pluton emporte la Proserpine â laquelle Minerve, la conseillère, parle bas à l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur le char, entre les jambescolossales de Pluton. Derrière Proserpine, se débat, selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales, le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et ignivomes, qui est là comme une voiture de suite. Une des jeunes déesses, qui a saisi hardiment un draffon par les ailes, lui fait nousser des cris de douleur. Ce bas.relief est un poème. G est de la sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu emphatique, comme en faisait la Rome païenne, comme en eût fait Rubens.

Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été, dit-on, le sarcophage d'Auguste.

Enfin, par un autre escalier étroit et sombre, qu*ont monté, depuis six siècles, bien des rois, bien des emnereurs, bien des passants illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à la galerie qui forme le premier étage de U ro> tonde, et qu on appelle le llochmunster.

Là, sous une armature de bois qu'il a enlevée à demi, et qui ne tombe jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le fauteuil de pierre de Charlemagne.

Ce fauteuil, bas, large, à dossier arrondi, formé de quatre lames de marbre blanc, nues et sans sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siège une planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est exhaussé sur six degrés dont deux sont de granit et quatre de marbre blanc.

Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête, le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de Jésus- Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste, l'empereur Cnarlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans cette ombre, sur ce trône et dans celte attitude pendant trois cent cinquante-deux ans, de 814 à 1166.

Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail. Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où cet homme couronné se trouva face à face avec ce ca* davre également couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le fauteuil de marbre; et, de celle chaise où avait siégé le néant de Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre siècles la grandeur des empereurs.

Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés et couronnés sur ce fauteuil dans le Uochmunsier d'Aix-la-Chapelle. Ferdinand 1*' fut le dernier ; Charles - Quint l'avant- dei*nier. — Depuis, le couronnement des empereurs d'Allemagne s*est fait à Francfort.

Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si simple et si grand. Je considérais les quatre marches de marbre rayées par le talon de ces trente-six césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre rayonnement et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et des souvenirs^ sans nombre me venaient à l'esprit. Je me rappelais que le violateur de ce sépulcre, Fréaéric Barberousse, devenu vieux, voulut se croiser pour la seconde ou la troisième fois et alla en Orient. La, un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le Cydnus. Il avait chaud et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait profané Charlemagne pouvait oublier Alexandre. Il entra dans le fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait failli y mourir; -> Barberousse, vieillard, y mourut (1).

Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à quelque roi ou à quelque empereur. On ôtera Charlemagne de l'armoire où des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squeletle. On lui rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophase romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l'estrade ae pierre et orné de quatorze placfies d'or. On reposera le diadème carlovingien sur ce crâne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place aui pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l'estrade toutes les châsses d'orfèvrerie et de diamants comme les meubles et les coffres de cette dernière chambre royale ;

(1) La chose est diversement racootêe par les hMloneoi. Selon d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser Je Cydnns ou le Cyrocadnus de vive force, que l'illastre eotpcreur Frédéric il, atteint d'une flèche sarrasincau milieu du fleuve, s'y nova. Scion les légendes, il ne s'y noya pas, il y disparut, fut sauve par des pitres, au dire des uns, par des génies, au dire des outres, et fut rairacttleusenienl transpNorté de Syrie en Allemagne, où il fit pénitence dans la lanieuso grotte de Kaiserslautern, si l'ou en eroii les contes des bords du Rhin, ou dans la caverne de KiffhsBuscr, si l'on en croit les traditions du Wurtemberg.

LE RBIN.

et «lors, -^ puisque t'Egli^ vent qu'on puisse contempler SOS saints sous la forme que leur a donnée ta mort, — par quelque lucarae étroite taillée dans l'épaisseur du mur et croisée de barreaui de fer, à la lueur d une lampe suspendue i la voûte du sépulcre, le passant o^renotiillé nourra voir, au haut de ces quatre marches hhuches qu aucun pied humain ne louchera plus, sur un fauteuil de marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à la mnin, resplendir vaguement dans les ténèbres, ce fantôme impérial qui aura été Charlfimagne.

Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée. On y viendra des extrémités de la terre, et toutes les espèces de penseurs' y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces êtres complets qui regardent l'humanité par quatre faces. Pour l'histoire, c'est un grapd homme comme Auguste et Scsostris; pour la fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour l'Efflise, c'est un saint comme Jérôme et Piètre; pour la philosophie, c'est la civilisation même qui se personniQe, qui se fait géant tous les mille ans pour traverser quelque profond abime, les guerres civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors tantôt César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.

En 1604, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita Aix-la-Chapelle. Joséplune, qui l'accompagnait, eut le caprice de s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'em-

{)erenr, qui, par respect, avait revêtu son grand uniorme, laissa taire cette créole. Lui resta immobile, debout, silencieux, et découvert devant la chaise de Charlemaffoe.

Chose remarquable et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne moumt. Mille ans a|irés, en (|uelque sorte heure pour heure, en 1814, Napoléon tomba.

Dans celle même année fatale, 4814, les souverains alliés firent leur visite à l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme Napoléon, avait revêtu son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; François d'Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse monta * deux des marches de marbre et se fil expliquer par le prévôt du chapitre le détail du couronnement dos empereurs d'Allemagne. Les deux empereurs gardèrent le silence.

Aujourd'hui Napoléon, JosépUne, Alexandre, Frcdéiic- Guillaume et François sont morts.

Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat français d'Austerlîtz et d'Iéna. fixé depuis à Aix-la-Chapelle et devenu Prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte le baudrier et la hallcl>àrde devant le chapitre dans les cérémonies. J'admirais la Providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet homme, qui parle aux passant! de Charlcmngnc, est plein de Na-

Soléon. De là, à son insu même, je ne sais quelle graneur dans ses paroles. Il lui venait des larmes aux yeux quand il m^ racontait ses anciennes batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet accent qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graiudorge, et, sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. 11 avait reconnu M moi un Français, et ie n'oublierai jamais avec quelle solennité simple et profonde il me dit en me quittant ; — Vous pourrez dircy monsieur; que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du trentesixième régiment suisse de la cath(fdrale.

Dan;s[ un autre moment il m'avait dit : — Tel que vous me voyez, monsieur, l'appartiens à trois nations : je suis Prussien de hasard, Suisse de métier. Français de cœur. Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours de celle visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les stalles en me disant avec gravité : Voici les places des chamoines. Ne pensez-vous pas que cela doive s'écrire chats-moines?

En quittant la chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée nnique^que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église une façade, pourtant forl belle, du quatorzième siècle, ornée de sept lléres statues d'empe-

rcurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne sais qud cloaque. Et puis en ce moment-U il m'est survenu une distraction. Deux visiteur^f comme moi sortaient de la chapelle, où mon vieux soldai venait nrobablement de les piloter peudant quelques minutes. Gomme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai reconnu deux voyageurs dont le plus Agé avait écrit, le matin même, devant moi son nom sur le registre de Vhôtel de l'Empereur, monsieur le comte d'A — , un des plus vieux et des plus nobles noms de l'Artois. Ils parlaient haut.

— Voila des noms! disaient-ils, il a fallu la révolution pour produire de ces noms-lâ, Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où cela sort-il? — C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi. Je n'ai pu m'empêcher de leur répondre : c D'où cela sort? je vais vous le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arriére' petit-cousin du maréchal de liorges, beau-père du duc de Saint-Simon ; et quant au' capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de Bouillon, oncle de relecteur palatin.

Quelques instants après fêtais sur la place de rflôtelde-ville, où j'avais hête d'arriver.

L'hôtel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un édifice fait de cinq ou six autres édifices. D^ aeux côtés d'une sombre façade à fenêtres longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent deux beiïroLs, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte etquadrangulaire. Le second befTroi est une belle construction du gualorziéme siècle. Le premier est tout simplement 1^ rameuse tour de Granus, qu'on a peine à reconnaftre sous l'étrange clocher contourné dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répèle plus petit sur l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et dé~ croissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se développe un vaste escalier conmosé comme l'escalier de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vif-àvis, au centre de la place, une fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite par le dixhuitième siècle, supporte, au-dessus d'une large coupe d'airain, la statue de bronze de Charlemagne armé et couronné. A droite et à gauche deux autres fontaines plus petites portent «i leur sommet deux aigles noirs effaroucnés et terribles, i demi tournés vers le grave et tranquille empereur.

C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être, qu'est né Charlemagne.

Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble, est royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier. Il résume dans sa puissance unité les disparates de cet édifice. La tour de Granus rappelle llome, sa devancière; la façade et les fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs. A n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse vaguement songer à ce magnifique kalife llaroun-al-Rascbid, son ami.

Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville, de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans d^ fraîches allées vertes où je suis resté jusqu^à la nuit, errant le long des vieilles murailles. Aix-Ia-(^hapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de l'hôtel de ville et dés caveaux de la chapelle jusqu'à l'abbaye de Borcctte et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.

Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon. Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir, gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux clochers de la ville, rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Krem-

Lfi RttlN.

SI

lin. n ne s*est plus délaché de toute cette cité aue deux masses distinctes, Thôtel de ville et la chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule. La ville ellemême, celte illustre et 8)rmbolique ville, s'est comme trnnsflgurée dans moi esprit et sous mon regard. La première des deux masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules, n'a plus été jjour moi que la crèche d'un enfant; la seconde que 1 enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde où j*élais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant que nous nommons Gharlemagne se lever lentement sur ce pélc horizon de nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.

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