‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 46 sur 309 · COLOGNE · texte numérisé non relu

COLOGNE

Tout ce que TaQleur n'a pas vu à Cologne. — Droits régaliens des uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de nuit. — Qu'à Cologne il ne faut pas se loger à Cologne — Le voyageur va au hasard. — Rencontre d'un poêle et d'une tour. — Le brin d'herbe ron«;e les cathédrales. — Âpparitior. du dôme de Cologne au crépuscule. — Un paysage rétrospectif. — Le voyageur regarde en arrière et ne pousse aucun en d'admintion. — Eiîets de iupon? courts. — Description d'un musicien. — Description d'un chasseur. — Les quatre dieux G. — Pourquoi on paye si cher à VMtel de V Empereur d'Aix-la-Chapelle. — L'auteur se voit aux^ vitres d'un hbraire et donne sa malédiction i toutes les caricatures qu'on vend comme étant ses portraits. — 1/auteur ait un mal affreux des éditeurs qui publient ce livre. — Grandeur des servietl^f en Allemagne. — Immeusité des draps. — Quelques détails touchant les hôtelleries. — Grattez le Français, vous trouvez l'Allctnand. -- Seconde visite a la cathédrale. — Grutfîle extrémité où sont réduits aujourd'hui les va-nu-pieds. — Intérieur de l'éfflise. — Impression désagréable et singulière. — Mariage mal assorti du tapage et du recueillement. — Les verrières. — Â quoi sert un rayon de soleil. — Corne» Emundva. — L'auteur fait le pédant — L'auteur se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église. — Ce qui empoche l'archevêque de Cologne de cacher son fige. — Importance et beauté du r:hœur. — Détail. — L'auteur ne laisse pas échapper l'occasion de se faire des ennemis de tous les bedeaux, custodes, niarguilliers et sacristiins de Cologne. — Le tombeau des trois mages. — Néant des choses à propos d'un clou dans un pavé. -~ Il ne reste de i'épilaphe et du blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la botte de routeur. — Le logis d'Ibacb, Stcrngasse, n* 10. — L'auteur saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi irrécouciliablo de Tarchitecte actuel de la cathédrale de Cologne. — L'hôtel de ville. — Mode particulier de croissance et de végétation des hôtels de ville. — Comment est construite la maison de ville de Cologne. — Vérités. — L'auteur, pouvant seToirc un ennemi mortel de l'architeclo actuel de l'hôtel de Ville de Paris, n'a garde d'en négliger yoccaaiou. — Qu'avait donc lait Corneilleà ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il parait, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur Ândrieux?-r-Lo voyageur au haut du beffroi. — Cologne à vol d'oiseau. — Vingt-sept églises. — L'auteur considère un porche avec ainuur, comme il sied de considérer les porche:;. — Après un porche, un porc. — Un porc épique. ^ La grande harangue du petit vieillard. —

nous aime, j'ai presque dit nous attend. >- L'auteur prend

la liberté de refaire la vignette que monsieur Jean-Marie Farina colle sur ses boites d eau admirable de Cologne.

Bords du Rhin. Ândernacli, il août.

Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J*ai travenc Cologne comme un barbare. A peine y ai-je passé quaranle-butt heures. Je comptais y rester quinie Jours ; mais, après une semaine presque entière de brume et de

pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin,

3ue j'ai voulu en profiter pour voir le pa]^sage du fleure ans toute sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitté Cologne ce matin par le bateau à vapeur le CockeriU. J'ai lai.ssé la ville a'Agrippa derrière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de Sainte-Marie-au-Capitole, ni la crypte pavée de mosaïques de Saint-GéréoUj ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens pour la vieille église denii-romaine de Saint-Pierre où il fut baptisé, ni les ossements des onze mille vierees dans le cloître des Ursulines, ni le cadavre imputréfiable du martyr Albinus, ni le sarcophage d'argent de saint Cunibert, ni le tombeau de Duns Scotus dans Téglise des Minorités; ni le sépulcre de rimpératrice Théophanie, femme d'Othon il, dans réglise ae Sainl-Pantaléon ; ni le Maternus>-Gruft dans réglise de Llsplphe, ni les deux chambres d*or du couvent de Sainte-Ursule et du dôme; ni la salle des diètes de l'empire, aujourd'hui entrepôt de commerce; ni le vieux arsenal, aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est absurde, mais c'est ainsi.

Qu'ai-je donc visité à Cologne? La cathédrale et Thôtel de ville ; rien de plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux édifices.

Je suis arrivé â Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange, qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et lucratif travail, je vous assure; le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage avec le roi). Ici un détail utile : avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l'ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de Fautre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison : je choisis, autant que possible, Thorizon et le paysage que .j'aurai dans ma croisée quand je dois garcler plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz regardent Cologne ; ce ^ui m'a fait prendre auberge à Deuz, car ie me suis posé à moi-même ce principe incontestable : Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.

Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le dôme et l'attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable, l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues étroites ; je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez longtemps au hasard.

Enfin, après m'êlre Itventuré sous une espèce de portecochère dans une espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor, j'ai débouché tout i cpup sur ' une assez grande place parfaitement obscure et déserte.

Lé, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur fantastique d'un ciel crépusculaire, s'élevait et s'élargissait, au milieu d'une foule de maisons basses i pignons capricieux, une énorme masse noire, chargée d'ai-

fuilles et de' clochetons; un peu plus loin, à une portée 'arbalète, se dressait, isolée, une autre masse noire, moins larse et plus haute, une espèce de grosse foifteresse carrée, tiauquee à ses quatre angles de quatre longues tours enffagées, au sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente étrangement inclinée qui avait la figure d'une plume gigantesque posée comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'était une «abside; ce donjon, c'était un commencement de clocher; celle abside et ce commencement de clocher, c'était la cathédrale de Cologne.

Ce oui me semblait une plume noire penchée sur le cimier au sombre monument, c'était l'immense ^e symbolique que j'ai revue le lendemain bardée et cuirassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa tour, dit à quiconque passe que cette basilique inachevée sera conlinuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon d'église, séparés à cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront d'une vie commune ; que le rêve d'Engelbert de Berg, devenu édifice sous Conrad de Hochsteaen,

LE VIEUX CHATEAU A ANDERNACH Pij* Ht

Kcra dam un siècle ou deiii 1t ping ^inde CHihédrale du monde, el que cette iliade iocomplete espère encore des HoméreK.

L'église éliil fermée. Je me suis approché du clocher; les diraen^ioDS en sont énormes. Ce que j'ivais pris pour dei tours aux quatre angles, c'était loul aimprement le rcnOemenl des conlre-forls. It n'; a encore d'éaiflé que le rei-de-chsuiïée, et le premier ét«ge composé d'une colos-

projetée se dresse sur re monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien à câlë. Je doute que le clocher de- Halines lui-même, inacheté aussi, soit assis sur le sut avec cette carrure et celle ampleur.

Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une ébauche. Déjn les ronces, les sailfrages et les pariétaires, touies les herbes qui aiment à ronger le ciment et i enfoncer leurs ong)es dans les jointures des pierres, ont escaladé le vénérable poriail. L'homme n'a pas Uni de construire que la nalure dèlmit dqjà.

La place était ùlencieuse.' Personne n'y passait. Je m'étais approché du poriail aussi prés que me le permettait

une riche grille de fer du quiniiéme Riëcle qui le protège, et j'enlend.iis murmurer psisihletneni an vent de nuit ces innombrables petites forêts q^ui s'inslalleol el pn»pèreDt sur toutes les saillies des vieilles niasurea. Une lumière qui a paru i une feaélre voisine a éclairé un momeiit sous les voussures une foule d'exquises slatueltea assises, anges el saints qui lisent dans un grand ItTre ouiert sur leurs genoui, ou i^ui parlent el prêchent, le dwgl leTé. Ainsi les uns étudient, les a^ulrts enseignent. Admirable nrolo^e pour une église, qui n'est autre chose que le Verbe ftiit marbre, brome et pierre 1 La douce maçunnerie des nids d'Iiï rondelles se mêle de toutes parla comme an correctif charmant à cette séTère architecture.

Puis la lumière s'est éteinte, et je n'ai pins rien vu que ta vas!e i^lve de quatre-vingts pieds toute grande ouverte, sans chissis et uns «bat-vent, éventrant la tour dn banl en bas et laissant pénétrer mon regard dans les ' »e« entrailles du clocher. Dans celte fenêtre s'i amoindrie par la perspective, la fenélre ouiosee, toulr grande ou*erR également et dont la rosace et les meneaux, comme tracés i l'encre, se découpaient avec une pnreic Inexprimable sur le ciel clair et metalliqne dH crépûciile.

LE RHIN ADRACHËNFELS

BieDâeplusméhncoliqueetdeptuBsindulier qiiecellcclégsDie petite ogive blancle dans celte grnnde oaive noire.

Voità quelle a été ma première visite i h cathédrale de Cologne.

Je ne vous ni rien dit de la route d'Aix-Ia -Chapelle n Culo|;De. Il n'y a pas grand'chose à en dire. C'esl va pur et simple paysage picard ou tourangeau, une plaine verte oit blonde avec uu orme lortu de temps en lemiis et quelque pAlc rideau 9e peupliers au foud. Je ne nais pas ce genre paisible, mais j'en jouis sans cris d'enthousiasme. Dans le^ village)), les vieilles pavsannes passent comme des spectres enveloppées dans de longues manies d'indienne grine DU rose tendre dont le capuchon se rnliat sur leurs yeuxi les jeunes, en jupons courts, coiiïces d'un petit «rre-lête couvert de paillons et de verroteries oui caclie i peine leurs magnifiques cbeveui ratinchês au-aessus de la nuque par une large Qèche d'argent, lavent allègrement le devant des maisons, et, en se baissant, montrent leurs jarrets aui passants comme dans les vieui mailres hollindais. Vour ce uui est des hommes, ils sont ornés d'un sarrau bleu el a'un chapeau tromblon, comme s'ils élaicDt les paysans d'un pays constitutionnel.

11 Pin». -m >iMo^Riï<

Quant i la route, il avait plu, elle était fort détrempée. Je n'y ai rencontré personne, si ce n'est, par inslanU, quelque jeune musicien blond, maigre el pîle, allant aui redoutes d'Aii-la-C ha pelle ou de Spa. son liavre-iac sur le flanc, s.1 contre-basse couverte d'une loque verte sur le dos, son bdloD d'une main, son cornet à piston de l'autre; vêtu d'un habit bleu, d'un gilet fleuri, d'une cravate blanche et d'un pantalon demi-collant retroussé au-dessus des bottes à cause de la boue; pauvre diable arrangé par le haut pour le bal et par le bas pour le voyage, fai vu aussi, dans uu champ voisin du chemin, un chasseur local ainsi cosiunic : un cnapeau rond vert-pomme avec grosse cocnrde lilas en satin lanê, blouse grise, grand nei. fusil.

Dans une jolie petite ville carrée, flanquée de muraille» de briques et de tours en ruine, nui est à moitié chemin et dont j'ignore le nom. j'ai Fort admiré quatre magniflijue* voyageurs assis, croisées ouvertes, au rei-de-chausséed une auberge, devant une tihle pantagruélique encombrée de viandes, de poissons, de vins, de pétés et de fruits; buvant, coupant, mordant, tordant, dépeçant, dévorant; l'un rouge, l'aulre cramoisi, le troisième pourpre, le quatrième violet, comme quatre personnifications vivantes 06 la vo-

LE RHIN

racilé et de la gourmandise. Il m'a semblé voir le dieu Goulu, le dieu Glouton, le dieu Goinfre et le dieu Gouliaf, allablés autour d'une montagne de mangeaille.

Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pays« en exceptant toutefois celle où je logeais à Aix-la-Chapelle» laquelle n'est que passable {VHôtet de VEmpereur), et où j'avais dans ma chambre, pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le plancher, magnificence qui molive probablement Texorbilanle cherté dudit gasthof.

Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que la contrefaçon.y fleurit comme en Belgique. Dans une grande rue qui aboutit â la place de THôlel-de-VilIe,^ je me suis vu exposé aux vitres d'une boutique côte à côte avec Lamartine, illustre et chère compagnie. Le portrait contre^ fait de cette réimpression prussienne était un peu moins laid que toutes ces horribles caricatures que les marchands d'images et les libraires, y compris mes éditeurs de Paris, vendent au public crédule et épouvanté comme étant ma ressemblance exacte; abominable calomnie, contre laquelle je proteste ici solennellement. Cœlum hoc et conscia sidéra lestor.

Je vis d'ailleurs comme un parfait Allemand. Je dîne avec des serviettes grandes comme des mouchoirs, je couche dans des dra])8 grands comme lies serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du lièvre aux pruneaux, et je bois d'excellent vin du Bhin et d'excellent vin de Moselle qu'un Français ingénieux, dînant hier à quelques pas de moi, aj)pelaît du vin de demoiselle. Ce même Français, après avoir dégusté sa carafe, formulait cet axiome : Veau du Rhin ne vaut pas le vin du Bhin.

Dans les auberges, hôte, hôtesse, valets et servantes ne parlent qu'allemand; mais il y a toujours un garçon qui

f^arlc français, français à la vérité, quelque peu coloré par e milieu tudesque'dans lequel il est plongé; mais celte variété n'est pas sans charme. Hier j entendais ce môme voyageur, mon compagnon, demander au garçon, en lui montrant le plat quon venait de lui servir : « Qu'est-ce que cela? d Le garçon a rqiondu avec dignité : Cest des bichons. C'étaient des pigeons.

Du reste, un Français qui, comme moi, ne sait pas l'allemand, perd sa peine s'il adresse à ce « premier garçon, » comme on rappelle ici, des questions autres que les questions prévues et imprimées dans le Guide des Voyageurs. Ce garçon est tout simplement verni de français; pour peu ({u'on veuille creuser, on trouve l'allemand, l'allemand pur, l'allemand sourd.

J'arrive maintenant à ma seconde visite au dôme de Cologne.

J'y suis retourné dés le matin. — On aborde cette église chef-d'œuvre par une cour de masure. Là, les pauvVesses vous assiègent. Tout en leur distribuant quelque monnaie locale^ je me rappelais qu'avant l'occupation française il y avait à Cologne douze mille mendiants, lesquels avaient le privilège' de transmettre à leurs enfants les places fixes et spéciales où chacun d'eux se tenait. Celte institution a disparu. Les aristocraties s'écroulent. Notre siècle n'a pas plus respecté la gucuserie héréditaire que la pairie héréditaire. Maintenant les va-nu-pieds ne savent plus que léguer à leur famille.

Les pauvresses franchies, on pénètre dans l'église.

Une forêt de piliers, de colonnes et de colonnettes embarrassées à- leur base de palissades en planches et se perdant à leur sommet dans un enchevêtrement de voûtes surbaissées, faites en voliges, et de courbes différentes et de hauteurs inégales; peu de jour dans l'église; toutes ces voûtes basses et ne laissant pas monter le regard au delà d'une quarantaine de pieds; à gauche quatre ou cinq verrières éclatantes descendant du plafond de bois au pavé de pierre comme de larges nappes de topazes, d'émeraudes et de rubis; à droite un fouillis d'échelles, de poulies, de cordages, de bigues, de treuils et de palans; au fond le plain-chant, la voix grave des chantres et des prébendiers, le beau latin des psaumes traversant la voûte par lambeaux mêlé à des bouffées d'encens^ un orgue admirable pleurant avec une ineffable suavité; au premier plan le grincement des scies, le gémissement des chèvres et des grues, le tapage assouraissant des marteaux sur les

Slanches : voilà comment m'est apparu rintérieur du dôme e Cologne.

Cette cathédrale gothique mariée à un atelier de charpentier, cette noble chanoinesse brutalement épousée par un maçon, cette grande dame obligée d'associer ^tiemment ses habitudes tranquilles, sa vie auguste et discrète, ses chants, sa prière, son recueillement, à ces outils, à ce vacarme, à ces dialogues grossiers, à ce travail de mauvaise compagnie, toute cette mésalliance produit d'abord une impression bizarre, qui tient i ce que nous ne voyons plus bâtir d'églises gothiques, et qui se dissipe au bout d'un instant quand on songe qu'après tout rien n'est

ftlus simple. La grue du clocher a un sens. On a repris 'œuvre interrompue en 1499. Tout ce tumulte de cnarpentiers et de tailleurs de pierre est nécessaire. On continue la cathédrale de Cologne; et, s'il plaft à Dieu, on l'achévera. Rien de mieux, si l'on sait l'achever.

Ces piliers portant ces voûtes de bois, c'est la nef ébanchée (fui réunira un jour l'abside au clocher.

J'ai examiné les verrières, qui sont du temps de Haximilieu et peintes avec la robuste et magnifique exagération de la Renaissance allemande. Là, abondent ces rois et ces chevaliers aux visages sévères, aux tournures superbes, aux panaches monstrueux, aux lambrequins farouches, aux morions exorbitants, aux épées énormes, armés comme des bourreaux, cambrés comme des archers, coiffés comme des chevaux de bataille. Ils ont près d'eux leurs femmes, ou, pour mieux dire, leurs femelles formidables, agenouillées dans les coins des vitraux avec des profils de lionnes et de louves. Le soleil passe a travers ces figures, leur met de la flamme dans les prunelles et les fait vivre.

Une de ces verrières reproduit ce beau motif que j'aî déjà rencontré tant de fois, la généalogie de la Vierge. Au bas du tableau, le géant Adam, en costume d'empereur, est couché sur le dos. De son ventre sort un grand arbre qui remplit le vitrail entier, et sur les branches duquel apparaissent tous les ancêtres couronnés de Marie, David jouant de la harpe, Salomon pensif; au haut de l'arbre, dans un compartiment gros bleu, la dernière fleur s'entr'ouvre et laisse voir la Vierge portant l'Enfant.

Quelques pas plus loin j'ai lu sur un gros pilier celte épitaphe triste et résignée :

1NCI.ITVS ANTE FVl, GOMES EMYNDVS VOCITATVS, HIC NEGE PROSTRATVS, SUB TEGOR VT VOLVl. FRISHEIM. SA?iCTB, VEVM FERO, PETRE, TIBI GOMITATVM, ET MtUl REDDE STATVM, TE PRECOR, iËTHERE\tl. U/fiC LAPIDVMMASSA COMlTIS COMPLEGTITVR OSSA.

Je transcris celte épitaphe ainsi qu'elle est disposée sur une table verticale de pierre, comme de la prose, sans indication des hexamètres et des pentamètres un peu barbares qui forment des distiques. Le vers à césure rimante qui clôt l'inscription renferme une faute de quantité, massa, qui m'a étonné, car le moyen âge savait faire des vers latins.

Le bras gauche du transept n'est encore au'indiqué et se termine par un grand oratoire, froid, laid, ennuyeux et mal meunlé, à quelques confessionnaux près. Je me suis hàlé de rentrer dans l'église, et, en sortant de l'oratoire, trois choses m'ont frappe presque à la fois : à ma gauche, une charmante petite chaire du seizième siècle très-spirituellement inventée et trés-délicatemenr coupée dans le chêne noir ; un peu plus loin, la grille du chœur, modèle rare et complet de l'exquise serrurerie du quinzième siècle; vis-à-vis de moi, une fort belle tribune à pilastres trapus et à arcades basses, dans le style de notre arrière-Renaissance, que je suppose avoir été pratiquée là pour la triste reine réfugiée Marie de Médicis.

A l'entrée du chœur, dans une élégante armoire rococo, étincelle et reluit une vraie madone italienne chargée de

Saillettes et de clinquants, ainsi que son bambino. Auessous de cette opulente madoM aux bracelets et aux colliers de perles, on a mis, comme antithèse apparemment, un massif tronc pour les pauvres, façonné au douzième siècle, enguirlandfé de chaînes et de cadenas de fer

LE RHIN

et à demi enfoncé dans un bloc de granit grossièrement sculpté. On dirait on billot scellé dans un pavé.

Comme je levais les veux, j'ai vu pendre i Togive audessus de ma tète des bâtons dorés attachés par un bout é une tringle transversale. A côté de ces bâtons il y a celte inscnption : — Quot pendere vides baculos, lot emscopus annos huic ÀgrippmsB prmfuU ecclesim. — /aime cette façon sévère de compter les années, et de rendre perpétuellement visible aux yeux de Tarchevêque le temps uu'ii a déjà employé ou perdu. Trois bâtons pendent à la voûte en ce moment.

Le chœur, c'est Tintérieur de cette abside célèbre qui est encore à cette heure, pour ainsi dire, toute la cathédrale de Cologne, puisque la flèche manque au clocher, la voûte â la nef et le transent à l'église.

Dans ce chœur les richesses abondent. Ce sont des sacristies pleines de boiseries délicates, des chapelles plei* nés de sculptures sévères ; des- tableaux de toutes les époques, des tombeaux de toutes les formes ; des évéques de ffranit couchés dans une forteresse, des évéques de pierre de touche couchés sur un lit porté par une procession do Ûgurines éplorées, des évéques de marbre couchés sous un treillis de fer, des évéques de bronze couchés â terre, des évéques de bois agenouillés devant des autels; des lieutenants généraux du temps de Louis XIV accoudés sur leurs sépulcres, des chevaliers du temps des croisades gisant avec leur chien qui se frotte amoureusement contre leurs pieds d'acier ; des statues d'apôtres velues de robes d*or : des confessionnaux de chêne à colonnes torses ; de nobles stalles canonicales ; 'des fonts baptismaux gothiques qui ont la forme d'un, cercueil; des retables d'autel chargés de statuettes; de beaux fragments de vitraux; des Annonciations du quinzième siècle sur fond d*or, avec les riches ailes multicolores en dessus, blanches en dessous, de leur ange qui regarde et convoite presque la Vierge; des tapisseries peintes sur des dessins de Rubens; des grilles de fer qu*on croirait de Metzis- Quentin, des armoires à volets peintes et dorées qu'on croirait de Franc-Floris.

Tout cela, il faut le dire, est honteusement délabré. Si c|uelqu'un construit la cathédrale de Cologne au dehors, je ne sais qui la démolit à rintérieur. Pas un tombeau dont les figurines ne soient arrachées ou tronquées; pas une grille qui ne soit rouillée où elle a été dorée. La

Soussière, la cendre et l'ordure sont partoul. Les mouches éshonorent la face vénérable de l'archevéaue Philippe de Heiusberg. L'homme d'airain qui est coucné sur la dalle, qui s'appelle Conrad de UochstetlÀ, et qui a pu bâtir celte cathédrale, ne peut aujourd'hui écraser les araignées qui le tiennent lié é terre comme Gulliver sous leurs innombrables fils, llélasl les bras de bronze ne valent pas les bras de chair.

Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard couché, que j'ai aperçue dans un coin obscur, brisée et mutilée, est de Micnel-Ange. Ceci me rappelle que j*ai vu à Aix la- Chapelle, gisantes dans un angle du vieux cloitre-cimetiére, comme des troncs d'arbres qui attendent l'équarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre antiques prises par Napoléon et reprises par Blûcher. Napoléon les avait prises pour le Louvre, Blûcher les a reprises pour le charnier.

Une des choses que je dis le plus souvent dans ce monde, c'est : « A quoi bon? »

Je n'ai vu dans toute cette dégradation que deux tombes un peu respectées et parfois époussetées, les cénotaphes des comtes de Schauenbourg. Les deux comtes de Schauenbourg sont un de ces couples qui semblent avoir été prévus par Virgile. Tous deux ont été frères, tous deux ont été archevêques de Cologne, tous deux ont été enterrés dans le même chœur, tous deux ont de fort belles tombes du dix-septième siècle dressées vis-à-vis l'une de l'autre. Adolphe regarde Antoine.

J*ai omis jusqu*ici à dessein, pour vous en parler avec quelque détail,' la con^ruction la plus vénérée que contienne la cathédrale de tSologne, le fameux tombeau des trois mages. C'est une assez grosse chambre de marbre de toutes couleurs fermée d'épais grillages de cuivre; archi-

tecture hybride et bizarre où les deux styles de Louis XllI et de Louis XV confondent leur coc[uetterie et leur lour«^ deur. Cela est situé derrière le maitre-autel dans la chapelle culminante de l'abside. Trois turbans mêlés au dessin du grillage principal frappent d'abord le regard. On lève les yeux, et Von voit un oas-relief représentant V Adoration des mages; on les abaisse, et on lit ce médiocre distique :

Gorpora saoctorum recublbt hic terne nuigonmi. Ex ois sublatum nihil esX alibive locatum.

Ici une idée à la fois riante et grave s'éveille dans res>

f^rit. C'est donc là que ciseut ces trois poétiques rois de 'Orient qui vinrent, conduits par l'étoile, ab Oriente veTierunt, et qui adorèrent un enfant dans une étable, et procidentes adoraverunt. J'ai adoré à mon tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus que cette légende des Mille et une Nuits enchâssée dans l'Evangile. Je me suis .. approché de ce tombeau et à travers le grillage jalouse- i ment serré, derrière une vitre obscure, j ai aperçu dans ^ lombre un grand et merveilleux reliquaire byzantin en or ' massif, étincelant d'arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit à travers les ténèbres de vingt siècles, derrière le sombre et austère réseau des traaitions de l'Eglise, l'orientale et éblouissante histoire des Trois-Rois.

Des deux côtés du grillage vénéré deux mains de cuivre doré sortent du marbre et entr'ouvrent chacune une aumôniére au-dessous de laquelle le chapitre a fait graver celte provocation indirecte : — El apertis thesauris suis obtulerunl ex munera.

Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre dont l'une porte ce nom : Gasfar^ l'autre Melchior, la troisième Balthazar, C'est une idée ingénieuse d'avoir en Quelque sorte allumé, devant ce sépulcre, les trois noms des trois mages.

Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe a

{tercé la semelle de ma botte ; j'ai baissé les yeux, c'était a tête d'un clou de cuivre enfoncé dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais. Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Médicis avait voulu queson cœur mt déposé sous le pavé de la cathédrale de Cologne devant la chapelle des Trois-Rois. Cette dalle que je foulais aux pieds recouvre sans doute ce cœur. 11 y avait autrefois sur cette dalle, où l'on en dislingue encore l'empreinte, une lame de cuivre ou de bronze doré portant, selon la mode allemande, le blason et l'épitanhe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou qui a déchiré ma botte. Quand les Français ont occupé Cologne, les idées révolutionnaires, et proljablement aussi auelque chaudronnier spéculateur, ont déraciné celte lame euroellsée, comme d'autres d'ailleurs oui Tenlouraient, car une fuule de clous de cuivre sortant oes dalles voisines attestent et dénoncent beaucoup d'arrachemenls du inême genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue d'abord effacée du cœur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa créature; la voilà maintenant effacée delà terre!

Et que la destinée a d'étranges fantaisies! Cette reine Marie de Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée, aban- ■ donnée, indigente comme Ta été, quelques années plus tard, sa fille Henriette, veuve de Charles 1", esl venue mourir à Cologne en 1643, dans le logis d'ibach, Sterngasse, n^' 10, dans la maison même ou soixanle-clnq ans auparavant, en 1577, Rubens, son peintre, était né.

Le dôme de Cologne, revu au grand jour» dépouillé de ce grossissement fantastique que le soir prête aux objets et que j'appelle la grandeur crépusculaire, m'a paru, je dois le dure, perdre un peu de sa sublimité. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec quelque sécheresse. Cela tient peut-être à racharnement avec lequel l'architecte actuel rebouche et mastique cette vénérable abside. Il ne faut pas trop remettre à neuf les vieilles églises. Dans cette opération, qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague mystérieux du contour s'éva nouit. A l'heure qu'il est, comme masse, j'aime mieux le

LE RHIN

clocher ébauché que Tabside parfaite. Dans tous les cas, n*en déplaise à quelques raffinés qui voudraient faire du dôme de Cologne leParthénon de rarchileclure chrétienne, je ne vois, pour ma part, aucune raison de préférer ce chevet de cathédrale à nos vieilles Notre-Dame complètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.

J*avoue même que la cathédrale de Beauvais, demeurée, elle aussi, à 1 état d'abside, à peine connue, fort peu vantée, ne me parait inférieure, ni pour la masse, ni pour les détails, à la cathédrale de Cologne.

L'hôlel de ville de Cologne, situé assez près du dôme, est un de ces ravissants édifices -arlequins faits de pièces de tous les temps et de morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes communes qui se sont ellesmêmes construites, lois, mœurs et coutumes, de la même manière. Le mode de formation de ces édifices et de ces coutumes est curieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt que construction, croissance successive, agrandissement capricieux, empiétement sur les voisinages ; rien n'a été fait d'après un plan régulier et tracé d'avance; tout s'est produit au fur et a mesure, selon les besoins surgissants.

Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probablement ((uelque cave romaine dans ses fondations, n'était vers 1250 qu'un grave et sévère logis à ogives comme notre Maison -aux-Piliers; puis on a compris qu'il fallait un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a édifié une belle tour bourgeoise et féodale tout à la fois; puis, sous Maximilien, le souflle joyeux de la Renaissance commençait à agiter les sombres feuillages de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'ornement se répandait partout ; les échevins de Cologne ont senti le besoin de faire la toilette de leur maison de ville, ils ont appelé d'Italie ({^uelque architecte élève du vieux Michel-Ange ou de France quelque sculpteur ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté sur leur noire façade du treizième siècle un porche triomphant et magnifique. Quelques années plus tard, il leur a fallu un promenoir à côté de leur greffe, et ils se sont bâti une charmante arrière-cour â galeries sous arcades, somptueusement égayée de blasons et de bas-reliefs, que j'ai vue, et que dans deux ou trois ans personne ne verra, car on la laisse tomber en ruine. Enfin, sous Charles-Quint, ils ont reconnu qu'une grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour les criées, pour les assemblées de bourgeois; et ils ont érigé vis-à-vis de leur beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en pierre du plus beau goût et de la plus noble ordonnance. — Aujourd'hui, nef du treizième siècle, beffroi du Quatorzième, porche et annère-cour de Maximilien, halle de Charles-Qumt, vieillis ensemble par le temps, chargés de traditions e^dc souvenirs par les événements, soudés et groupés par le hasard de la façon la plus originale et la plus pittoresque, forment rhôtel de ville de CoUiji^ne.

Soit dit en passant, mon ami, et comme produit de Tart et comme expression de l'histoire, ceci vaut un peu mieux ijue cette froide et blafarde bâtisse, bâtarde par sa triple devanlure encombrée d'archivoltes, bâtarde par l'économique et mesquine monotonie de son ornementation où tout se répète et où rien n'étincelle, bâtarde par ses toits tronqués sans crêtes et sans cheminées, dans laquelle des maçons quelconques noient aujourd'hui, à la race même de îiotre bonne ville de Paris, le ravissant chef-d'œuvre du Bocador. Nous sommes d'étranges gens, nous laissons démolir l'hôtel de la Trémouille et nous bâtissons celte chose! Nous souffrons que des messieurs qui se croient et se disent architectes baissent sournoisement de deux ou ttois pieds, c'est-à-dire défigurent complètement lecharmant toit aigu de Dominique Bocador, pour l'appareiller, hélas I avec les affreux combles aplatis qu'ils ont inventés. Se* rons-nous donc toujours le même peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher, émonder et corriger par M. Andrîeux? — Tenez, revenons à Cologne.

Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous un ciel gris et morne, qui n'était pas sans harmonie avec ces édifices et avec mes pensées, j ai vu i mes pieds toute cette admirable ville.

Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine, comme Anvers sur l'Escaut, comme toutes les villes appuyées à un cours d'eau trop large pour être aisément tranchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve fait la corde.

Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les autres, pointus comme des cartes pliées en deux; les rues sont étroites, les pignons sont taillés. Une courbe rougeâtre de murailles et de douves en briaues qui reparaît partout au-dessus des toits presse la ville comme un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval par la tourelle Thurmchen, en amont par celle superbe tour Bayenthurme, dans les créneaux de laquelle se dresse un évêque de marbre qui bénit le Rhin. De la Thurmchen â4a Bayenthurme la ville développe sur le bord du fleuve une lieue de fenêtres et de façades. Vers le milieu de cette longue ligne un grand pont de bateaux, gracieusement courbé contre \o courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va sur l'autre rive rattacher à ce vaste morceau d'édifices noirs qui est Cologne, Deuz, petit bloc de maisons blanches.

Dans le massif même de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faites variés de vingt-sept églises parmi lesquelles, sans compter la cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales ellesmêmes, Saint-Martin au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les Saints* Apôtres au sud, Sainte-Marie-du-CapitoIe au levant, s'arrondissent comme d'énormes nœuds d'aosides, de tours et de clochers.

Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite ; le pont est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent, toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Çà et là de vertes touffes d arbres caressent doucement ces* noires maisons, et les vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à la monotonie des toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue (irise de fleurs, de fruits et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombe^ viennent se poser avec joie.

Autour de celte grande commune, marchande par son industrie, militaire par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne au nord-est de ses sept croupes historiuues ce nid merveilleux de traditions et de légendes qu on appelle les Sept- Montagnes.

Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa poésie, se dressent comme les deux grands aspects de l'esprit humain, le positif et l'idéal, sur l'horizon de Cologne, ville elle-même de négoce et de rêverie.

En redescendant du beffroi, je me suis arrêté dans la cour devant le charmant porche de Ih renaissance. Je rappelais tout à l'heure porche triomphant^ j'aurais dû dire porche liiomphal ; car le second étage ae cette exquise composition est formé d'une série de petits arcs-de-triomphe accostes comme des arcades et dédiés, par des inscriptions du temps, le premier à César, le deuxième à Auguste, le troisième à Agrippa, le fondateur de Cologne (Cohnia Agrippina) ; le quatrième à Constantin, l'empereur chrétien ; le cinquième à Justinien, l'empereur législateur ; le sixième à Maximilien, l'empereur vivant. Sur la fiiçade le sculpteur-pocte a ciselé trois bas-reliefs représentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pcpin le Bref et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de Crotone qui terrassait les lions par la puissance du corps, et Daniel (|ui les soumettait par la puissance de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme un lien naturel tenant à la fois de l'un et de l'iiulre, il a placé Pépin le Bref qui attaquait les bêtes féroces avec ce mélange de vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la force pure et la pensée pure, le courage. Entre l'athlète et le prophète, le héros.

Pépin a l'épée a la main, son bf^s gauche enveloppé de son manteau est plongé dans la gueule du lion ; le liou, griffes et mâchoires ôuverte<«, est dressé sur ses pieds de aerriére dans l'attitude formidable de ce que le blason ap-

pellelelionrampaot; Pépin lui fait face vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras pendants, les yeux levés au ciel pendant que les lions amoureux se roulent à ses pieds; 1 esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant â Milon de f.rotone, les bras pris dans l'arbre, il se débat, le lion le dévore ; c*est Tagonie de la présomption inintelligente et aveugle qui a cru dans ses muscles et dans ses poings; la force pure est vaincue. ^ Ces trois bas-reliefs sont d*un grand sens. Le dernier est d'un effet terrible. Je ne sais quelle idée effrayante et fatale se dégage, à Tinsu peut-être du sculpteur lui-même, de ce sombre poème. C'est la nature qui se venge de l'homme, la végétation et l'anknal qui font cause commune, le chêne qui vient en aidç au lion.

Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entablements, impostes, corniches et colonnes, tout ce beau porche est restauré) raclé, rejointoyé et badigeonné avec la propreté la plus déplorable.

Cfomme j'allais sortir de l'hôtel de ville, un homme, vieilli plutôt que vieux, dégradé plutôt que courbé, d'aspect miséi'able et d'allure orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge 'qui m*avait conduit sur le beffroi me l'a fait remarquer. Cet homme est un poêle, qui vit de ses rentes dans les cabarets et qui fait des épopées. Nom d'ailleurs

riarfaitement inconnu. Il a fait, m'a dit mon guide, qui 'admirait fort, des épopées contre Napoléon, contre la Révolution de 1830, contre les romantiques, contre les Français, et une autre belle épopée pour inviter l'architecte actuel de Cologne à continuer l église dans le genre du Panthéon de Pans. Epopées, soit. Mais cet homme e^t d'une saleté rare. Je n*ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je ne crois pas que nous ayons en France rien de comparable à ce poële-épic.

En revanche, ({uelques instants plus tard, au moment où je traversais ie ne sais quelle rue étroite et obscure, un petit vieillard é l'œil vit est sorti brusquement d'une boutique de barbier et est venu à moi en criant : Monsieur! monsieur! fous Français! oh! les Finançais ! ranl plan! plant ran ! tan ! plan ! la guerre à toute le monde! Prafes! prafesl Navolion, n'est-ce pas? La guerre, à toute V Europe ! Oh l les Français ! pien prafes ! monsieur! La paXonnette au qui à tous ces Priciens! eine ponne guitpiie gomme à léna! Prafo les Français ! ran! plan ! plan!

J*avoue que la harangue m'a plu. La France est grande dans les souvenirs et dans les espérances de ces nobles nations. Toute celte rive du Rhin nous aime, — j'ai presque dit nous attend.

Le soir,^ comme les étoiles s'allumaient, je me suis promené de l'autre côté du fleuve, sur la grève opposée a Cologne. J'avais devant moi toute la ville, dont les pignons sans nombre et les clochers noirs se découpaient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du couchant. Â ma

gauche se levait, comme la géante de Cologne, la haute éche de Saint-Martin avec ses deux tourelles percées à jour. Presque en face de moi la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons aigus, figurait un liérisson monstrueux, accroupi au bord oe l'eau, dont la grue du clocher semblait former la queue et au(juel deux réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des

Îeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le rissonnement caressant et discret du flot â mes pieds, les pas sourds d'un cheval sur les planches du pont de bateaux, et an loin, dans une forge q ne j 'entrevoyais, la sonnerie éclatante d'un marteau sur une enclume. Aucun autre bruit de la ville ne traversait le Rhin. Quelques vitres scintillaient vaguement, et au-dessous de la forse, fournaise embrasée, point étincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve une longue traînée lumineuse, comme si cette poche pleine do feu se vidait dans l'eau.

De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans ma pensée une mélancolique rêverie. Je me disais ; — La cité germaine a disparu, la cité d'Âgrippa a disparu, la ville de saint Engeibert'est encore debout. Mais combien de temps dur^a-t-elle? Le temple bâti là-bas par saiute Hélène est tombé il y a mille ans ; l'église construite par l'archevêque Anuo tombera. Celte ville est usée par son

fleuve. Tous les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelcrue vieille coutume s'en détache au frottement de vingt oateaux à vapeur. Une ville n'est pas impunément posée sur la grosse artère de l'Europe. Colosfue, quoique moins ancienne que Trêves et Soleure, les deux plus vieilles communes du continent, s'est déjà déformée et transformée trois fois au rapide et violent courant d'idées qui la traverse, remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant â Cologne de Mayence les affluents de TAIIemagne, et de,Strasbourç les affluents de la France. Voici qu'une quatrième époque climatérique semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du positivisme et de. Vutilitarisme, comme parlent les barbares d'à présent, la pénètre et l'envahit ; les nouveautés s'engagent Je toutes parts dans le labyrinthe de son antique architecture ; les rues neuves font de larges trouées à travers cet entassement gothique ; a le bon [çoût moderne » s'y installe, y bàlit des façades-Rivoli et y jouit bêtement de l'admiration des boutiquiers i il y a des rimeurs ivres qui conseillent à la cité de Conrad le Panthéon de Soufdot. Les tombeaux des archevêques tombent en ruine dans cette cathédrale continuée aujourd'hui par la vanité, non par la foi. Les splendides paysannes vêtues d'écarlate et coiffées d'or et d argent ont disparu ; des griseltes parisiennes se promènent sur le quai ; j'ai vu aujourd'hui tomber les dernières briques sèches du cloître roman de Saint-Martin, on va y construire un café-Tortoni ; de longues rangées de maisons blanches donnent au féodal et catholique faubourg des Martyrs-de-Thèbes je ne sais quel faux air des BatignoUes. Un omnibus passe l'immémorial pont de bateaux et chemine pour six sous d'Agrippina à Tuilium. ~ Hélas! les vieilles villes s'en vont !

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