‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 48 sur 309 · A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF · texte numérisé non relu

A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF

Biographie, monographie et épopée dn pourboire. -^ L'catafîer. — Le conducteur. — Le postillon. — Le grand drôle. — L'autre drôle. — Le brouetteur. — Celui qui a apporté les effets. — La vieille femme. —-Le tableau, le rideau, le bedeau. —L'individu grave et triste. — Le custode. — Le suisse. — Le sacristain. — La face qui apparaît an judas. — Le sonneur. — L'être importun qui vous coudoie. — L'explicatcur. -»• Le baragouin. — La fabrique. — Le jeune gaillard. — ('encore le bedeau. — Encore l'estafier. — Lo domestique. — Le garçon d'écurie. — Le facteur. — Le gouvernement. — a N'oubliez pas que tout pourboire doit ôtrcau moins une pièce d'argent. »

Andernach.

Outre la cathédrale. Phôtel de ville et la maison Ibach, j'ai visité, au Schleis-Kotten. prés de Cologne, les vestiges de Taqueduc souterrain qui, au temps des Romains, allait de Cologne à Trêves, et dont on trouve encore aujourd'hui les traces dans trente-trois villages. Dans Cologne même, j'ai vu le musée Wallraf. Je serais bien tenté de vous en faire ici l'inventaire, mais je vous épargne. Qu'il vous suffise de savoir que, si je n'y ai pas trouvé, grâce -aux déprédations du baron de Hubsch, le chariot de guerre des anciens Germains, la fameuse momie égyptienne et la grande coulevrine de quatre aunes de long, fondue i (k)logne en 1400; en revanche j'y ai vu un fort beau sarcophage romain et l'armure de 1 évoque Bernard de Galen. On m'a aussi montré une énorme cuirasse qui passe pour avoir appartenu au général de l'Empire Jean de Wert; mais j*ai vainement cherché sa grande epée longue de huit pieds et demi, sa grande pique pareille au pin de Polyphème, et son grand casque homérique que deux hommes, dit-on, avaient peine à soulever.

Le plaisir de voir toutes ces choses belles ou curieuses, musées, églises, hôtels de ville, est tempéré, il faut le dire, par la grave importunité du pourboire. Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans toutes les contrées trésvisitées, le pourboire est un moustique fort importun, lequel revient, à chaque instant et à tout propos, piquer, non votre peau, mais votre bourse. Or la bourse du voyageur, cette bourse précieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte hospitalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des maisons avec son doux sourire et sa cordialité auguste. Voici à quel degré de puissance les intelligents naturels de ce pays ont élevé le pourboire. J'expose les faits, je n'exagère rien. — Vous entrez dans un lieu quelconque -, d la porte de la ville, un estafier s'informe de l'hôtel où vous comptez descendre, vous demande votre passe-port, le prend et le garde. La voilure s'arrête dans la

cour de la poste; le conducteur, qui ne vous a pas adressé un regard pendant toute la route, se présente, vous ouvre la portière et vous offre la main d'un air béat. Pourboire. Un moment après, le postilloa arrive à son tour, attendu que cela lui est défendu par les règlements de police, et vous adres.se une harangue charabia qui veut dire : pourboire. On débâche ; un ^and drôle prend sur la voiture et dépose à terre votre valise et votre sac de nuit. Pourboire. Un autre drôle met le bagage sur une brouette, vous demande à quel hôtel vous allez, et se met à courir devant vous poussant sa brouette. Arrivés à l'hôtel, l'hôte surgit et entame avec vous ce petit dialogue qu'on devrait écrire dans toutes les langues .sur la porte de toutes les auberges. — - Bonjour, monsieur. — Monsieur, je voudrais une chambre, — Cest fort bien, monsieur, fA u cantonnade :) Conduisez monsieur au n^ Al — Monsieur, je voudrais dîner, — Tout de suite, monsieur, etc., etc. vous montez n** 4.. Votre bagage y est déjà. Un homme apparaît, c'est celui qui l'a brouetté à l'hôtel. Pourboire. Un second arrive; que veut-il? C'est lui qui a apporté vos effets dans la chambre. Vous lui dites : C'est bon, je vous donnerai en partant comme aux autres domestiaues. — Monsieur, répond Thomme, je n'appartiens pas a l'hôtel. — Pourboire. Vous sortez. Une église se présente, une belle église. Il faut y entrer. Vous tournez alentour, vous regardez^ vous cherchez. Les portes sont fermées. Jésus a oit : Compelle in trare ; \e& ^rèires devraient tenir les portes ouvertes, mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous. Cependant une vieille femme a vu votre embarras, elle vient à vous et vous désigne une sonnette à côté d'un petit guichet. Vous comprenez, vous sonnez, le guichet s'ouvre, le bedeau se montre; vous demandez à voir l'église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers le portail. Au moment où vous allez entrer dans l'église, vous vous sentez tirer par la manche ; c'est l'obligeante vieille que vous avez oubliée, ingrat, et (|ui vous a suivi. Pourboire. Vous voilà dans l'église; vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez, c Pourquoi ce rideau vert sur ce tableau ? Parce que c'est le plus beau de l'église, dit le bedeau. — Bon, reprenez- vous. Ici on cache les beaux tableaux, ailleurs on les montrerait. — De qui est ce tableau ? — De Rubens. — Je voudrais le voir. » Le bedeau vous quitte et revient quelques minutes après avec un individu fort grave et fort triste. C'est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s'ouvre, vous voyez le tableau. Le tableau vu, le rideau se referme, et le custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant votre promenade dans l'église, toujours remorqué par le bedeau, vous arrivez à la grille du chœur, qui est parfaitement verrouillée, et devant laquelle se tient debout un magnifiçiue personnage splendidement harnaché, c'est le suisse qui a été prévenu de votre passage et qui vous attend. Le chœur est au suisse. Vous en faites le tour. Au moment où vous sortez, votre cicérone empanaché et galonné vous salue majestueusement. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez devant la sacristie. 0 miraclel elle est ouverte. Vous y entrez. Il y a un sacristain. Le bedeau s'éloigne avec dignité, car il convient de laisser au sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de vous, vous montre les ciboires, les chasubles, les vitraux que vous verriez fort bien sans lui, les mitres de l'évéque, et, sous une vitre, dans une boite garnie de satin blanc fané, quelque squelette de saint habillé en troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain. Pourboire. Le bedeau vous reprend. Voici l'escalier des tours. La vue du haut du grand clocher doit être belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse silencieusement la porte; vous escaladez une trentaine de marches de la vis-oe-Saint-Gilles. Puis le passage vous est barré brusauement. C'est une porte fermée. Vous vous retournez. Vous êtes seul. Le bedeau n'est Ïdus là. Vous frappez. Une face apparaît à un judas. C'est e sonneur. 11 ouvre et il vous dit : Montez, monsieur. Pourboire. Vous montez, le sonneur ne vous suit pas; tant mieux, pensez-vous; vous respirez, vous jouissez d'être seul, vous parvenez ainsi gaiement à la haute plate-forme de la tour. Là, vous regardez, vous allez et venez, le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon est immense.

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