ANDERNACH
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LE RHIN
— Paysages qui se déforinent au crépuscule. — ^La pleine lune. Qu'est-ce quon voil donc ià-bas? — Le bloc mystérieux au haut delà colline. — Le voyageur y va. — Ce que c'était.— Le voyageur frappe à la porte. — b'il y a quelqu'un, il ne répond pas. — L'armée de Sambre^t-Meuêe à son général. — Hoche, Marceau, Bonaparte. — Dans quelle chambre le voyageur entre. — ^Ce que lui montre le clair de lune. —-Il re^rdc dans le trou où pend un bout de corde. — Ce qu'il croit entendre dire à une voix. — Il retoorne à Andcrnach. — ^Le voyageur déclare que les touristes sont des niais. — Les beautés d'Andern.ich révélées. — I/église byzantine. — Attention aue prêtaient à un verset do Job quatre enfants et un lapin. — L église gothique. — Ce que les chevaux prussiens demandent à h sainte Vierge. — La tour vedette, — L'auteur dit quelques paroles aimables à une fée.
Andcrnach.
Je vous écris encore d'Andernach, sur les bords du Rhin, où je suis débarqué il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain remplacé par une commune gothique qui existe encore. Le paysage de ma fenêtre est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une haute colline qui me laisse à peine voir une étroite tranche de ciel, une belle tour du treizième siècle, du faîte de laauelle s'élance, complication charmante que je n'ai vue quici. une autre tour plus petite, octogone, à huit frontons, couronnée d'un toit conique; à ma droite le Rhin et le Joli village blanc de L.eulersdorff entrevu parmi les arbres; à ma gauche les quatre clochers byzantins d'une magnifique église du onzième siècle, deux au çorlail, deux a l'abside. Les deux gros clochers du portail sont d'un protll cahoté, étrange, mais grand; ce sont des tours carrées surmontées de quatre pignons aigus, iriangulftires, portant dans leurs intervalles quatre losanges ardoisés qui se rejoignent par leurs sommets et forment la pointe de l'aiguille. Sous ma fenêtre jasent en parfaite intelligence des poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas, des paysans çrimpeut dans les vignes. -^ Au reste, il parait que ce taoleau n'a point paru.suflisant à l'homme de goût qui a décore la chambre où j'habite; à côté de ma croisée il en a cloué un autre, comme pendant sans doute : c'est une image représentant deux grands chandeliers posés é terre avec celte mscription : Vue de Pans. A force de me creuser la tôte, j'ai découvert qu'eu effet c'était une vue delà barrière du Trône. — La chose est ressemblante.
Le jour de mon arrivée j'ai visité l'église, belle à l'intérieur, mais hideusement badigeonnée. L empereur Valentinien et un enfant de Frédéric Barberousse ont été enterrés là. Il n'en reste aucun vestige. Un beau Christ au tombeau en ronde-bosse, figure de grandeur naturelle, du quinzième siècle ; un chevalier du seizième en demi-relief, adossé au mur; dans un grenier, un tas de figurines coloriées, en albâtre gris, débris d'un mausolée quelconque, mais admirable, de la renaissance : c'est là tout ce qu'un sonneur bossu et souriant a pu me faire voir pour le petit morceau de cuivre argenté qui fbprésente ici trente sous.
Maintenant il faut que je vous raconte une chose réelle, une rencontre plutôt qu'une aventure, qui a laissé dans mon esprit l'impression voilée et sombre d'un r^ve
En sortant de l'église, qui s'ouvre presque sur la campagne, j'ai fait le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrière la haute colline cultivée et boisée qui a
à l'hu
été un monceau de lave dans les temj^s antérieurs à l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrière de basalte meulière, qui dominait Arlonacum il y a deux mille ans, et qui domine aujourd'hui Andernach, qui a vu s'effacer successivement la citadelle du préfet romain, le palais des rois d'Austrasie. des fenêtres duquel ces princes des époques naïves péchaient des carpes dans le Rhin, la tombe impériale de Valentinîen, l'abbaye des filles nobles de Saint-Thomas, et qui voit crouler maintenant nierre à pierre les vieilles murailles delà ville féodale des électeurs de 'Trêves. •
J'ai suivi le fossé qui longe ces murailles, où des masures de paysans s'adossent familièrement aujourd'hui, et qui
ne servent plus qu'à abriter contre les yents du nord des carrés de choux et de laitues. La noble cité démantelée a encore ses quatorze tours rondes ou carrées, mais convertiras en pauvres logis de jardiniers; les marmots demi-nus s'asseyent pour jouer sur les pierres tombées, et les jeunes fiiles se mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours dans les embrn sures des catapultes. Le châtelet formidable qui défendait Andernach ?u levant n'est plus qu'une grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les rayons de soleil ou de lune les baies de ses croisées défoncées, et la cour d'armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert, où les femmes de la ville font blanchir l'été la toile qu'elles ont filée l'hiver.
Après avoir laissé derrière moi la grande porte ogive d'Andernach, toute criblée de trous de mitraille noircis
{)ar le temps, je me suis trouvé au bord du Rhin. Le sable in coupé de petites pelouses m'invitait, et je me suis mis (i remonter lentement la rive vers les collines lointaines de la Sayn. La soirée était d'une douceur charmante ; la nature se calmait au moment de s'endormir. Des bergeronnettes venaient boire dans le fleuve^et s'enfuyaient dans les oscraies ; je voyais au-dessus des champs de tabac passer dans d'étroits sentiers des chariots attelés de bceuis et chargés de ce tuf basaltique dont la Hollande construit ses digues. Près de moi était amarré un bateau ponté de Leutersdorf, portant à sa proue cet austère et doux mot : Plus, De l'autre côté du Rhin, au pied d'une longue et sombre colline, treize chevaux lemorauaient lentement un autre bateau, oui les. aidait de ses aeux grandes voiles triangulaires enllées au vent du soir. Le pas mesuré de l'attelage, le bruit des grelots et le claquement des fouets venaient iusqu'à moi. Une ville blanche se perdait au loin dans la brume; et tout au fond, vers l'orient, à l'extrême bord de l'horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un œil de cyclopc, apparaissait entre &ux paupières de nuages au front du ciel
Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans la rêverie de toute la nature? Je l'igiiore. Mais la nuit était tout à fait tombée, la campagne était tout à fait déserte, la lune éclatante touchait presque au zénith quand je roe suis, pour aipsi dire, réveillé au pied d'une cminence couronnée à sou sommet d'un petit bloc obscur, autour du* quel se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les autres des mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté jusque-là en enjambant des gerbes de grosses fèves fraîchement coupées. Ce bloc, posé sur un massif circulaire en maçonnerie, c'était un tombeau enveloppé d'un échafaudage.
Pour oui ce tombeau? Pourc^uoi cet échafoudage? ^ Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une porte cintrée et basse grossièrement fermée par un assemola^e de ]il.inches. J'y ai frappé du bout de ma canne; l'habitant endormi ne m'a pas répondu.
regardé le tombeau.
Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme dé figurant un sarcophage romain, le tout, obélisque et dé, en granit bleuâtre; autour du monument et jusqu'à son faite, une grêle charpente traversée par une longue échelle; les quatre faces du dé crevées et ouvertes comme si Ton en avait arraché quatre bas-reliefs; çà et là, à mes pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu brisées, des fragments de corniches, des débris d'entablement, voilà ce que la lune me montrait.
J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois premières façades il n'y avait rien; sur la quatrième j'ai vu cette dédicace en lettres de cuivre qui étincelaient : Larmée de Sambre-et-Metise à ion général en chef; et au-dessous de ces deux lignes le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutôt indiqué qu'écrit :