MM
LE RHIN
je déclare que ce que disatl ce faotoche ^aît parfaitement inintelligible pour moi, pour les pavsana et pour l'Eeyj)tien, lequel avait pris une posture de bas relief, et prêtait Toreille avec autant de dignité aue s^il eût assisté à la dédidace des grandes colonnes de la salle hypostyle de Karnac par Menephta 1", père de Rhamsés II.
Cependant, dés les premières paroles du charlatan, 6 — avait tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me dit tout bas : « Vous qui êtes jeune, qui avez de bons veux et un crayon, faites-moi le plaisir d écrire ce que dit cet homme. » Je voulus demander à G— Texplication de cet étranjp^e désir, mais déjà son attention clnit retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il m'entendit. Je pris le parti de satisraire G—, et comme le charlatan parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa dictée :
c La famille des scyres se divise en deux espèces : la première n'a pas d'yeux ; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre ciinaaa, qui en a deux, et du genre bdellat qui en a quatre. »
Icf G~, qui écoutait avec un intérêt de pins en plus profond, ôta son chapeau, et, s'adressant an charlatan de sa* voix la plus gracieuse et la plus adoucie : « Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du groupe des gamases?
— Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'œil sur l'assistance, mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux, dans le groupe des gamases je n*ai trouvé qu'une espèce, c'est un dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.
— Je croyais, reprit G^ timidement, que c'était un gly> ciphagus cursor?
— Erreur, mon brave» répliqua le Sbrigani. Il y â un abime enlre le glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Bering et Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le sarcoptes ovis, qui a au moins une des deux paires de pattes postérieures complète et (vironculée; le sarcoptes rupicaprx, dont les pattes poslérieuses sont rudimentaii'es et sétigéres, sans vésicule et sans tarse; le sarcoptes kippopodos, qui est peut-être un glyciphage...
— Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G— -presque avec respect.
— Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le ch'irlatan. Oui, je dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du jprand-duc. Ce dont Je luis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des galeries d'anatomie comparée, des glycipha^es dans les cavités, entre les cartilages et sous jes épiphyses des squelettes.
— Voilà qui est prodigieux ! murmura G—.
— Hais, poursuivit l'homme, ceci m'entraine trop loin. Je vous parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte. L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer aujourd'hui, e'est le sarcopte. Chose effirayante et merveilleuse! l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval,^ ressemble à celui de l'homme. De là* une confusion jpossible, dont les suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les, messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est à peu prés la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus allongé que le sarcopte humain; la paire intermédiaire des poils postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus nettement séparé dans le sarcoptes twminis, et il envoie inférieurement une pointe acicufiformequi n'existe pas dans \e sarcoptes dromadariû €e dernier est plus ^s que l'autre. Il y a aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et inégalement bifides dans la seconde... »
Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imnosantés, je ne pus m'empêcher de pousser le coude de G — et de lui demander tout bas : « liais de quoi diable parle cet homme? »
G— se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité : c De la gale. »
Je partis d'un éclat de rire si violent que le livre de notes me tomba des mains. G— le ramassa, m*arracha le crayon, et sans daigner répliquer à ma gaieté, même par un geste de inépris, plus que jamais attentif aux paroles du charlatan, il continua d écrire à ma place, dans l'attitude recueillie et raphaêlesque d*un disciple de l'école d'Athènes.
Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient, au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G—. L'extrême science ot l'extrême iporance se touchent par l'extrême naïveté. Le dialogue obscur et formidable du cliarlalan avait parfaitement réussi près de.<« villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est comme l'enfant i il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et -merveilleux. Plus l'homme est {«[norant, plus l'obscur le charme ; plus l'homme est barbare', plus le compliqué lui plail. Rien n'est moins simple mi'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et aes chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à aemi engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins traduisent ce mot si court, si simple et si doux, France^ par Mittigouchiouekendaicàùmk.
Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, imj^aliente de contempler les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés an peuple d'en bas ou au peuple d'en haut.
Une neure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la lisière d'un petit nois. G — ne m'avait pas encore adressé une parole. Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à c(mp, paraissant sortir d'une
S refonde rêverie et comme se répondant à lui-même, il it : c Et il en parle fort bien !
•> De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.
— Oui, pardieu, de la gale, » me répondit G— avec fermeté.
Il ajouta après un silence : c Cet homme a fait de magnifiques observations microscopiques. De vraies découvertes. »
Je hasardai encore un mot. c II aura étudié son sujet sur ce pharaon d'Egypte dont il a fait son laquais et son musicien. »
Mais G— ne m'entendait d^à plus. ( Quelle prodigieuse chose! s'écria -t-il, et quel sujet de méditation mélancolique ! La maladie suit l'homme après la mort.. Les squelettes ont la gale ! »
Il y eut encore un silence, puis il reprit : c Cet homme manque à la troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont charlatans ; voilà un cnarlatan qui devrait être académicien. »
Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à voire tour et vous écrier : « Est-ce tout? oh ! les aimables aventures, les engageantes histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou entendre un a va leur de sabres, bras nus et ceinturonné de ronce, confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et faire à des paysans un cours philosophique de ^ale comparée ! Mais, en vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste, et ce sont ià de merveilleux bonheurs. »
Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces souvenirs, déjà anciens, hélas ! mais ils rayonnent en moi. Je leur trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous voudrez du voyageur A pied^ je suis toujours tout prêt à recommencer, et s il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure pareille, c J'y prendrais un plaisir extrême. »
Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand I j'entreprends une excursion à pied, pourvu que le ciel ait
un air de joie, pourvu que les villa)jes aieni un air de bonlieur, |ionrvii que In rosée tremble » la |iolnte dM herben,
rourvu i|iie l'homme travaille, i[ue le soleil brille el que oUeau chiiiite. je remercie le Imid Dieu, el je ne lui demande pus d'aulresAvenLurex. — L'aulre jour donc, àcimi heures el demie du lualiit, après avoir donné les ordres uécetiuires pour Taire transporter mon bagage à Binpen, dès l'aube, je- quittais Lorcti, cl un halcau me transporlail iiir le bord opposé. Si vous suivez jamais celle route, Tailes de même. Les ruines fontaines, romanes el gothiques de 11 rive gauche ont beaucoup plus d'inlérêi pour le picton que le^ ardoises de la rive droite. A six heures j'élais assis, aprèï une a sseï rude ascension à travers les vjfjneset les broussailles, sur la croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le chAtesu de Furstembei^ el )n vallée de Dicliach, et lii je conslalaîs une erreur des antiquaires. Ils i-acontenl, el je vous écrivais d'anrés eui dans ma précédente lettre, que la grosse tour tie Furslember^, ronde au dehors, esl hexagone «u dedans. Or, du point élevé où je m'étais placé, je plongeais assez profondémcnl dans la tour, el je puis voua aHinner, si In chose vous iniéi-esse, qu'elle est ronde il l'intérieur comme à l'citérieur. Oe qui
esl remarquable, c'est sa hauteur qui est prodis'reuse cl sa forme qui est singulière. Gomme elle a d'énormes créneaux sans mAchicDuIis cl comme elle va s'élai^tssanl du sommet à la base, sans baies, snns fenêtres, percée à peine de quelques lon^ups meurtrières, elle res.<«mble de la plus étrange manière aux mj^slérieui el massifs donjons de Samarcande, de Calicut on de Granj^anor; el l'on t'attend i voir plutôt apparaître nu tniie de celle grosse tour presque hindoue le nialmradja de Lihore on le lamorin de Malabar que Louis de Bavière ou Gustave de Suède. FourLini celle citadelle, oluiôt orientale que gothique, a joué uo grand râle dans les luttes de rturojw. Au moment où je ton* geais i toutes les échelles ((ni oui été successivement ap< pliquées aux lianes de cette géante de jiierre, et ou je me rappelais lelriplc siège des Bavarois en 13'J1, des Suédois en 1S33 et des Français en 1689, un grimpereau l'etcaladail gaiement.
Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défendis citadelle du coté de la montagne, et qui, ronde au dedans, esl armée à son sommet d'un couronnement de mitcliicoulis taillé â six pans. Ils ont pris la tourelle pour II tour et te dehors pojir le dedans. Du reste, à
celle heure matiualc. gtice aux vaiiears encore posées et ap|iuyées sur te soi, je ne dislingunis <]ue la lile du danjoD, 1.1 cime des murailles, et à l'horiion, lout autour de moi, la hntile crèle des collines. A mes pieds, le fond du paysage claîl caché par nne brume blonclie et épaisse dont le Eoli'il dnraille bord. On eûldit qu'un nuage était tombe dans la vallée.
Comme scpl heures sonnaient dans ce Duaee au clocher Je Rheindicbàch, (jiii est un hameau au piea de Purstemlerg, le grinipereau s'envola et je me levai. Pendant f|ue je descendais, le brouillard montait, et lorsque je parvins au villnge,les rayons du soleil y arrivaient. Quelques inslanls après, j'avais laissé le villafje derrière moi, sans même avoir pensé, je l'avoue, à inlerrojjer l'écho fameui de sou ravin; je clieminais joyeusement !e long' du Bhin, elj'échanjteais un bonjour amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eui, vers Bacbarach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes tes Tois que je rencontre trois jeunes sens qui vt^agentà pied en mince équipage, allègres d'ailleurs et les yéui rayonnants comme si leur prunelle rellélait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empécner d'espérer pour eux la réalisvion de leurs chimères et de songer
0 i:cs trois frères, Cadenel, Luynes et Blindes, qui, il f a de cela deux cents ans, partirent uu beau mnlin â pied pour la cour du roi Uenri IV, n'ayant i eux trois qu'un manteau porté par cbocuii i son tour, et qui, quinie^ans après, sous Louia XIII, élaieot, le premier, duc de (^haulnes; te deuxième, connétable de France; le troisième, duc de Luxembourg. — Itévei donc, jeunes gêna, et marchez! Ce voyaae a trois parait du reste être à la mode sur les bords du Rhin; carie n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine Nicderheimbnch . que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en civilisant la jeune Allemagne Ils portaient la casquette classique, les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bMon à la main, la pinède faïence coloriée à la bouche, et, comme tes peintres, le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient peintes des armoiries, probahlement les siennes. Ils paraissaient discuter avec chaleur et s'en allaient, de même que tes peintres, du cAlc de Bacbarach. tn passant prés de moi, l'un d'eux me cria, en me saluant de la casquette : ■ Die nobU, domine, in
LB RHIN
Îua parle corporis animam veteres locant vkilosophi? » e rendis le salut el je répondis : « In corde Plato, in sanguine Empedocles, inUr duo supercilia Lucretius. » Les trois jeunes gens sourirent el le plus Agé s'écria : « Vivat Gallia regina! » Je répliquai : « Vivat Germania mater l » Nous nous saluâmes encore une fois de la main, el je passai outre.
J'approuve celte façon de voyager à trois. Deux amants,
trois amis.
Au-dessus de Niederheîmbach s'étagenl cl se superposent les mamelons de la sombre forêt ae Sann ou de Sono, el là. pnrpii les chênes, se dressât deux forteresses écroulées, floimburg, cWteau îdeis Romains, Sonneck, château des briganéfe.'L'ejripereue Mota)lVB^ détruit Sonneck en 4282; le («-ttips a dénoli litfpftourg. Une ruine plus mélancoliane encore ae cac|^ dans les plqf de ces montagnes, c'est FalkeBbqrg.
J'avais, comme jç vous Tai dit. laissé le village derrière moi. Le soleil ct,tiit ardcnl, h fraîche haleine du ftnîn s'alliédissaîl, la roule se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement entre deux rochers un charmant ravin p!,?in d'ombre; un tas de petits oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux commérages ' les uns'Snr les autres dans les profondeurs des arbres; un ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, lorabant de pierre en pierre, prenait des aîi*s de torrent, dévastait les p.lquerettes, épouvantait Içs moucherons et faisait de petites cascades tapageuses dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau, dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, unsentier que mille fleurs sauvages, le liseron, le passe- velours, l'hélicryson, le glaïeul aux lancéolés cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses, cachaient pour le profane el tapissaient pour le poète. Vous savez qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses; il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient : c Où vastu? lu cherches les endroits où il y a peu de pas humains et où il y a beaucoup de traces divines ; tu veux mettre ton âme en équilibre avec l'âme de la solitude ; tu veux de l'ombre el de la lumière, du mouvement el delà paix, des transformations et de la sérénité ; tu cherches le lieu où le Verbe s'épanouit dans le silence, où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au fond ; tu aimes le désert el tu ne bais pas l'homme ; tu cherches de l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de sève, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums qui se répandent. Eh bien ! entre. Ce sentier est ton chemin. »
Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le raviu.
Vous dire ce que j'ai fait lé, ou plutôt ce que la solitude m'y a fait; comment les guêpes boui*donnaienl autour des clochettes violettes; comment les nécrophores cuivrés el les féronies bleues se réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient les feuilles; ce
aui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui jasait ans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations, des minéralisations el des fécondations mystérieuses ; la richesse des scarabées, l'activité des abeilles, la gaieté des libellules, la patience des araignées; les arômes, les reflets, les épanouissements, les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les catastrophes de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui venaient du ciel é travers les arbres comme des regards, les (gouttes d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; es demi-révélations qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus près de Dieu que l'homme ; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre rinfWii. Qu'ai-je Htit là? Je ne le sais plus. Comme cluns les ravius de Sainl-Goarshausen, j'ai erré, jai songé, j*ai adoré, î'ai prié. A quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le savez , où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.
Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait avec ma rêverie : la verdure, les masures, les fantômes, le paysage, les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire qui a flamboyé là, le soleil qui v rayonne toujours. César, me disais-je, cheminant â pied comme moi, a peut-être franchi ce roissean, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les grandes voix oui ont ébranlé rinlelli^nce humaine ont troublé les ccnos du Rhin^u et du launus. Ces montagnes sont les mêmes qui s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé Bos mutus^ poussa enfln dans la doctrine ce mugissement qui fit tressaillir le monde, c Dédit in doctrina mugitum, quod in toto mundo sonavit, » C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme si le rideau qui se déchire A la dernière heure laissait voir distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constanre ce cri prophétique : Aujaur» d*hui vous brûlez Voie (1 ), mais dans cent ans te cygne naîtra. Enfin, c'est à travers ces rochers que Luther, cent ^ns après, surgissant â l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette clameur formidable : Meurent tes évéques et les prùi' ces, les monastères, les cloîtres, les égl&es et les palais, pltitôt qfi^ine seule âme !
Et' il me semblait ^ue, du milieu des branchaffes et des ronces; les ruines répondaient de toutes parts : 0 Luther, les évêquies et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont morts!
Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle petite? Décidez cette quesiioii si vous pouvez. Quant à moi, il me semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu, tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son œuyre et qui joue son rôle an milieu des faits immenses de la création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de vie, gonflé de sève, chargé de feuillages, habité par mille oiseaux, c'est beaucoup qu'on puisse songer encora â ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été Jeair Huss, à cette ombre qui a été César.
Cependant, je vous l'avoue, il j eut dans ma promenade un moment où toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus plus dans l'ame que Dieu seul. J'étais arrivé, ie ne pourrais plus dire par quels sentiers, au sommet d'une très-haute colline couverte de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chênekermès de Provence, et j'avais sous les yeux un désert, inais un désert ioyeux et superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet endroit. Ce n'était autour de moi é perte de vue que montagnes,
f prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, ueurs humides qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de plumes vertes, horizons moirés d'ombres el de clartés. C'était un de ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on appelle la nature.
Derrière la colline où j'étais assis, au haul d'un monticule couvert de sapins, de châtaigniers et d érables, j'apercevais une sombre ruine, colossal monceau de basalte brune. On eût dit un las de lave pétri par queloue géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce château r Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.
Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.
Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme on amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme luimême et risque d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux, toutes les belles se ressemblent el toutes les ruines aussi. Je ne dis pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute description d'é* difices. Je sais que l'histoire el l'art voim passionnent ; je
(i) fftw« veut dire OM.
LE RHm.
sais ((ue vous êtes du public inleliigeut, et non du public grossier. Celle fois pourlant, je vous renverrai au porlrail minulieux que je vous ai fail de la Souris. Figurez-vous force broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses *de tours, noires, évenlrées et formidables.
J*allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant, interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l*espoir d'y trouver quelque inscription qui me signalerait un Tait ou quelque sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait jadis clé une porte, m'a ouvert passage sous une voùle ou pénélrait par une crevasse un éclatant rayon de soleil, j'y suis entré cl je me suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des meurtrières, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis penché à Tune de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. Il y a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la montagne, jadis traversé par' un pont dont il ne reste plus que l'arclie d'appui. D'un côté un éboulement de terres et de roches, de l'autre une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent dans le ravin. Des arbres malades çt malsains y ombragent de petites prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les avaient affaissées ça et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire, il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des spectacles hideux, quil voit se faire dans les ténèbres des choses mauvaises et surnaturelleiJ, et qu'il en garde, même en plein jour, même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur. Dans cette vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que les sombres et froides heures de la nuit passent là ; il semble qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de sinistre et de désolé.
Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai écarté les décombres, et en peu d'instaiTls j'avais mis à nu une fort belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grés rouge de Heilbron, Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un chevalier armé de toutes pièces, mais auc^uel manquait la tète. Sous les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer :
VOX TACVIT. PERIIT LvX. KoX KVIT ET RVIT VMBRA. Vin CARET IN T^HBA QVO CARET EFFIGlfiS.
J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une énigme, j'en avais clierché le mot, et je venais de le trou\er. Le mol de celte énigme, c'était une iuscrip* lion sans date, une épllaphe sans nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse sombre et une explication ténébreuse.
De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur celte pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête comme reffigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X détachées, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents; celui-ci sur la main
droite
YY Y : celui-là sur la main gauche yOO(^5
et cet autre à la place de la tète :
Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat. des trente; si elle eût daté du dix- septième siècle, ces trois X eussent pu indiquer la guerre île trente ans ; mais en Allemagne et au quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir ? et puis, était-ce le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé daus la formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X, qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne Vlnc'onnu ? — J'avoue que je n ai pu sortir de celle ombre.
Du reste, je me rappelais que celte façon dévoiler, tout en la signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est prof^e à toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace Te portrait du cinquanle-septiéroe doge, et au-dessous ta morue république a écrit ce mémento sinistre :
LOCUS MARINI FALIEUI DECAPITATL
Eu Egvpte, quand le voyageur fatigué arrive à Bibanel-MolouK, il trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un sépulcre mystérieux ^ui est le sépulcre de Bhamsés V, et sur ce sépulcre il voit cette légende :
Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie : qui est sans tête.
Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à Biban-ei-Molouk, on sait où Ton est, -on sait qu'on a affaire à Marino Faliero ou à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un tombeau, le droit de se taire à ce point.
J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et des cris joyeux que ces quelques mots : Fall ofihe mouH"
tain Subterranean passage,.. Vert/ ogly foot-path.
Un moment après, comme je me levais du tombeau où j'étais assis, trois svelles jeunes filles, vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses au frais sourire et aux yeux bleus, entrèrent subitement sous la voùle, et, en m'apercevant, s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illumiuait le seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rêveur assis sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette lumière. Un poète,
LE RUIN
à coup sûr. eût eu le droit de voir là des anges et des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises.
Je confesse même a ma honte quMl nie vint sur-lechamp la plate et prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château. Voici comment je raisonnai, et cela trcs-rapidement : Ces Anglaises, — car ce sont évidemment des Anglaises, elles parlent anglais et elles sont blondes, — ces Anglaises, selon toute apparence, sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de promenade. — Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai ù mon aide le peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais â moi-même, je ne sais quels épiphonèmes admiratifs et ridicules : Beautiful wiew ! — Ve}'y fine, i)ery pretty waterfall! etc., eic. — Les jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se mirent à cimcholer tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je pris alors un grand parti, je résolu daller droit au fait; et, quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoiaue le th en particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieui à la plus grande des trois : MisSj lui dis je en corrigeant le laconisme de la phrase par l'exagération du salut, what is, i(you please, the naine of Ihis castle? La belle enfant sounl; comme je méritais un rclal de rire et que je m'y attendais, je fus touché de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit en rougissant «légèrement et dans le meilleur français du monde : — Monsieur, il parait que ce château s'appelle Falkenburg. G*est du moins ce qu*a dit un chevrier qui est Fronçais et qui cause avec notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous les trouverez.
Ces Anglaises étaient des Françaises.
Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter : — Nous n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous somme» Françaises et vous êtes Français.
— Nais, mademoiselle, repris-je, â quoi avez-vous vu que j'étais Français?
— A votre anglais, dit la plus jeune.
Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir 1 air sévère. Moi, je me mis à rire.
— Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais touti l'heure.
— Pour nous amuser, dit la plus jeune.
— Pour nous exercer, r^rit l'aînée.
Cette reclification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la jeune, qui courut* gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde. '— Oh! s'écria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a pas de tête. C'est un homme.
— C'est un chevalier , dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait encore dans cette parole une ombre de i^eproche, et le son de voix dont elle fut prononcée signifiait : 91a sœur, une jeune personne ne doit pas dire c'est un hunime, nmis elle peut dire c'est un chevalier.
En général ceci c«t un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes là. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots, elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard,. — trop tard souvent, — combien il y a de réalité dans l'a peu prés.
La plupart des femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des traductions adoucies.
Du reste cette simple nuance, c^est un homme — c*est un chevalier, disait l'état de ces deux jeunes coeurs. L'un dormait eucore profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des deux sœurs était déjà une femme, la desniére était encore une enfant. II n'y avait pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.
Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de charme.
A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur entre la naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui dit trèsbas : Vois donc, Stella ! Je n'ai jamais mieux compris qu'en cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumi • neux et de charmant dans ce nom d'étoile.
La plus jeune faisait ses réflexions tout haut. — Pau> vre homme (la leçon avait été perdue) ! On lui a cou|>é la tête. C'était des temps comme cela où Ton coupait la tête aux hommes! — Tout à coup elle s'interrompit : — Ah! voici l'épitaphe! c'est du latin. — Vox — - tacuit — pe» riit — lux.,, *- C'est difficile à lire. 4e voudrais bicu savoir ce que cela veut dire.
— Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous l'expliquera.
Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.
Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi ; J'étais un peu humilié aue mon anglais leur eût donne si mauvaise idée de mon latin. *
On avait fiyt iadis sur ce tombeau je ne sais q«el scellement qui avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la truelle. Je pris un crayon, et sar cette page blanche j'écrivis cette traduction du distique :
Dans la nuit la voix s'est tac. L'ombre éteignit le flambeau.
Ce qui manque à la statue Manque à l'homme en son tombeau.
Les jeunes filles étaient à peine partie depuis deux minutes, que j'entendis leur voix crier : Par ici, père! par icil Elles revenaient. J'écrivis en h«1te le dernier vers, et, avant qu'elles reparussent, je m'esquivaL
Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus revues.
Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste destinée ! Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes lui avalent infligé la mort, la Providence y a aîouté l'oubli. Ténèbres sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied le squelette mutilé qu'elle recouvre ])eut-ètre encore, coupera en deux cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants riront autour de la statue sans nom dérnpî
LE RHIN
tée jadis parle bourreau et sciée aujourd'hui par un maçon. Garde nos jours, en Allemagne comme en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des ca* banes neuves.
Hélas! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu prés la même transformation.
Regardons^ étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce qu'il fait.
Seulement je me demande quelquefois : Pourquoi faut-il que c le goujat » ne se contente pas d'être debout, et qu'il ait toujours Fair de chercher à se venger de Vempe» reur enterré?
Hais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens. — C'était beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir dire des choses précises à ces vieilles (ours qui se tiennent encore si fléres et si droites quoique mortes et laissant aller leurs entrailles dans rherbe. J'étais doue dans ce manoir fameux dont je vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas. Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont que Guntram rencontra les deux nommes qui portaient un cercueil. C'est dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras ei lui dit en riant : Un cercueil? non, c'est le lit nuptial aue lu auras vu. C'est prés de cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond» qu était le bois de Ht qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra. C'est dans celte cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleurs, que Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vil marcher devant lui, visibles pour lui seul, un chevalier velu de noir et une femme voilée. C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se promènent sur les lézards sculptés,
3u*au moment de passer l'anneau bénit au joli doigt rose e sa fiancée, il sentit tout d coup une main froide aans la sienne, «^ la main de la pucelle du château de la forêt qui se peignait la nuit en chantant prés d'un tombeau ouvert et vide. — C'est dans celle salie basse qu'il expira et (|ue Liba mourut de le voir mourir.
Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.
J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous <r impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui ^ne venaient. Spiritus loci. Ma prochaine lettre vous les portera peut-être.
Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures, grâce au chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trigani Castrum.
Il n'y avait \k pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout ainer qu'un gigot lort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe A la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affame, arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté. Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi : Ce que Barberousse n'a pu prendre, Barbegrise le prendra; mais j'ai mangé le gigot.
Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.
Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la chapelle gothique de Saint- Cléroenl. J'avais à ma cauche la rive droite du Rhin chargée de vi^es et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil rougissaient au loin les fameux coteaux d Assmannshausen, au pied duquel des vapeurs, des fumées peut être, me révélaient Aulhausen, le villaj^e des potiers de terre. Au-dessus de la route qufi je suivais, an-oessus de ma tête, se dressaient échelonnés de mootb)rne en montagne, trois châteaux : le Reichenstein et le Rneinstein, démolis par Rodolphe de Uabsburg et rebâtis par le comte palatin ; et le Vaugtsberg, habile en 1548 par huno de. Falkcnstein et restauré aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Nayence l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne, ne sacnant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chy-
f»re, vendit à son très^her seigneur Louis roi de France a comté de Chartres, la comte de Blols, la comté de Sancerre et la vicomte de Châleaudun, ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paye sa maison de campagne â Bagatelle ou à Pantin.
Cependant je faisais à peine allention à ce pavsa^e et à ces souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n avais plus qu'une pensée. Je savais qu avant d'arriver a Bingen, un peu en deçà du confluent de la Nnhe, ie rencontrerais un étrange édifice, une lugubre masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve enlre deux hautes montagnes. Celte masure, c'est la MaSsetburm.
Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon' lit un petit tableau entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée, entourée d'eaux profondes et noires qui la couvraient de vapeurs el de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix : la âlaûselhurni.
Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatlo, qui était aussi abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, ouvrant plutôt la main pour bénir que
{wur donner. Que dans une année mauvaise il acheta tout e blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour du burg de Mayence, Ïdeurant et demandant du pain. Que l'archevêque refusa, ci l'histoire devint horrible. Le peuple affamé ne se dispersait pas et entourait le palais de 1 archevêque en gémissant. Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, el enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut, ajoutait la bonne vieille, un spectacle dont les pierres eussent pleuré, Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables, expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit à dire : Entenaez'vous siffler les rats? Le lendemain la grange fatale était en ccnares ; il n'y avait
§lus de peuple dans Mayence ; la ville semblait morte et éserle, quand tout à coup une multitude de rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se multipliant sous les pieri^s et sous les massues, inondèrent les rues, la citadelle, le
Salais, les caves, les chambres et les alcôves. C'était un éau, c'était une plaie, c'était uu fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la plaine, les rats le suivirent ; il courut s'ebfermer dans Bingen, qui avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles et entrèrent dans Binsen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au milieu du {inin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle dix archers battaient l'eau ; les rats se jetèrent à la nage, traversèrent le Rhin, ffrim[»érent sur la tour, rongèrent les portes, le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin jusqu'à la basse fosse où s'était caché le misérable arclievéque, I'y dévorèrent tout vivanL — Maintenant la malédiction du ciel et l'horreur des hommes sont sur celte tour, qui s'appelle la Haûsethurm. Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée d'une fournaise : c'est l'âme de Hatlo qui revient.
Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est parfois immorale, les contes sont toujours honnêtes, moraux et
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vertueux. Dans Thistoire volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Gromwell meurent dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de faute qui n*ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui n'amène son supplice, souvent effroyable ; pas de méchant qui ne devienne un malheureux, quelquefois fort â plaindre. Cela tient à ce que Thistoire se meut dans l'inflni, et le conte dans le fini. L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits et d*en laisser supposer les. conséquences ; car il lAtonne dans l'ombre, i) n*est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait* l'histoire, montre ce qu'il veut et sait le reste.
Maûsethurm est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'andes ; qui chassent la poésie ae tout, et qui sont toujours prêts à lui dire, comme cet autre homme positif au rossignol : Veux-tu te taire, vilaine bête! Ces esprits-là affirment que MaQsethurm vient de 7naus ou maiith, qui signifie péage. Ils déclarent qu'au dixième siècle, avant que le lit du lleuve fût élargi, le passage du Bhin n'était ouNcrtque du côté gauclie, et que la ville de Bingen avait établi, au moyen de cette tour, sou droit de barrière sur les bateaux, ils s'appuient sur ce qu'il y n encore près de^ Strasbourg deux tours pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants, lesquelles s'api oilont également Maûsethurra. Four ces graves penseurs inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Dnttoest un douanier.
Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec empressement, Maûsetminn vient de maiisey qui vient de mus et qui veut dire rat. Ce prétendu ])éage est la Tour des Souris et ce douanier est un spectre.
Apres tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle, après Luther, après Erasme, des bourgmestres esprits forts aient utilisé la tour de ilatto et momentanément installé queb|ue taxe et quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas? Rome a bien fait du temple d'Anlonin sa douane, la dogana. Ce que Rome a fait à l'histoire, Ringen a bien pu le faire à la légende.
De cette façon Mauth aurait raison et Mausé n'aurait pas tort.
Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le conte de Hatto, la Mafisethurm avait toujours clé une des visions familières de mou esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d homme qui n'ait ses chimères. La nuit nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le même rêve est une gloire céleste ou une appari* tion de l'enfer. Effet de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.
Je dois (lire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible. Aussi, vous l'avouerai -je? quand le hasard, qui me promène un peu â sa fantaisie, m*a amené sur les bords du Rhin, la premicre pensée qui m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Naycuce, ou la cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour des Rats.
Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poète croyeur, sinon croyant, et pauvre antiquaire passionne que je suis. Le crépuscule succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et confuse qui se raccourcissait |)our mon regard à mesure que la nuit s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à rjuelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'œil tennu dans 1 obscurité ; je sentais que j'approchais de la Naiiselhurm et que dans peu
d'iDstants ceUe masure redoutable, qui n'avait été pour moi jusq^a'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.
Un proverbe chinois dit : Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuiliaffe murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à rooi ; j'oubliai insensiblement la Maûselhurm, les rats et l'archevêque ; je me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit aeuclume, qui est parmi les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées inexprimables; il avait cessé que je l'écontais encore, et je ue sais comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait, presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici :
L'Amcur forgeait. Au bruit de «on enclume, Tous les oisraux, troublés, rouvraient les yeux; Car c'était l'heure où se répand la brume, Où sur les monts, comme un feu qui s'allume. Brille Vénus, rescnrboucle des cieux.
La grive au nid, la caille en son ch^imp d'orgo, S'int«rrogeaicnt, disant : Que fait-il là? Que forge-t-il si tard? — Un rous^e-gorge Leur répondit : Moi, je sais ce qu4l forge; C'est un regard qu'il a pris à Stella.
Et les oiseaux, riant du jeune maître, De s'écrier : Amour, que (crez-vous De co regard qu'aucun fiel ne pénètre?
11 est trop pnr pour vous servir, à traître! Pour vous servir, méchant, il est trop doux !
Mais Gupido, parmi les étincelles,
Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois;
Couvez vos œufs et repliez vos ailes.
Les purs regnrds sont mes (lèches mortelles ;
liCS plus doux yeux sont mes pires carquois.
Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai brusquement. Voici ce que j'avais <!Rvant moi. A mes pieds, le Rhin courant et se hâtant dans les brou.<9sailles avec un murmure rauque et furieux, comme s'il s'échappait d'un mouvais pas; à droite et é gauche, dc> montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quel(}ue$ étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu au fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme moite, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faite de laquelle sortait, en s'agilant avec des balancements étranges, je ne sais quelle nébulosité rouqeAtre. Celte clarLî, qui ressemblait à la réverbération ie quelque soupirail embrasé, ou à la vapeur d'une fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pMe et blafard, faisait saillir à mi-cote sur la rive droite une ruine lugubre, semblable à la larve d'un édilico, et se reflétait jusqu'à moi dans le miroitement fantastique de l'eau.
Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné par des lueurs et des ténèbres.
Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri d'oiseau ; un silence glacial et morne, trouble seulement par la plainte irritée et monotone du Rhin.
J'avais sous les yeux la MaQsethurm.
Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était : la nuit, les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve plein d'une secrète horreur comme si l'on entendait le sifflement des hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent, l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la vapeur de fournaise sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto !
Je tenais donc mon rôve, et il restait rêve?
11 me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui dans ce moment-là me fil l'effet d'un vertige :
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je Toulus sur-le-champ, à celle heure, sans atlendre au lenderoaÎD, sans attendre au jour, aborder celle nasure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était profonde, le pâle fanlômo de rarclievéque se dressait sur le Rhin ; c'était le moment de visiter la Tour des Rats.
Mais comment faire? où trouver un bateau? à une telle heure? dans un tel lieu? Traverser le Rhin â la nage, c^eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-ie été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, i quelques brasses de la Haûsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J'étais fort embarrassé.
Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière trés-noissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de 1 eau, prés de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Ouand des vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien affronter Hatto et ses rats.
Je^ ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien rencontrer. J'atteifçnis le i)oint de la rive le plus voisin de la ruine^ Je le dépassai, j'arrivai près* que jusqu'au conQuent de la Nahe, ^ Je' commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en descendant jusqu'aux osiers au bord, j'aperçus une de ces grandes araignéesfilets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était amarrée une barque dans laquelle dormait un homme en*> veloppé dans une couverture. J'entrai dans la barque, îi
réveillai l'homme, je lui montrai un de ces gros écus Saxe qui valent deux florins quarante-deux kreutzers, c'est-à-dire six francs; il me comprit, et quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maiisethurm.
Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous approchions, au lieu de croître, diminuait; cjjkait la grandeur du Rhin qui la rapetissait. Cet effet dunTpeu. Comme J'avais pris le bateau à un point du rivage situé plus haut que la MaUsethurm, nous descendions le Rhin et nous avancions rapidement.
J'avais les jeia fixés sur la tour, au sommet de laquelle apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne sais pourquoi, me semblait terrible. Tout â coup je sentis la barq[ue s^'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la secousse fit rouler ma canne â mes pieds; je regardai mon compagnon, lui-même me regarda avec un sourire
3ui, éclairé sinistrement par la réverbération surnaturelle e la Maûjiethnrm, avait quelque chose d'effrayant, et il me dit : Bingerloch. Nous étions sur le gouffre.
Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de tout son poids et se mit â marcher sur le borda^. Pendant qu'il marchait, le dessons de la bannie froissait avec un bruit rauque la crête des rochers cachés sous l'eau.
Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec une adresse merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que rhomme profénU une parole.
Tout à coup il tira son croc de Teau et le tint en arrêt horizonlalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La barque s'arrêta rudement. Nous abordions.
Je levai les yeux. A une demi-portée do pistolet, sur une petite île qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maiisethurm, sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et profondément ron* gée i sa base, comme si les rats effroyables de la légende avaient mangé jusqu'aux pierres.
La lueur n'était plus une lueur ; c'était un Oamboiemenl éclatant et farouche qui jetait au loin de longs
rayonnements jusqu'aux montagnes et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour comme par les trous d une lanlff-ne sourde gigantesque.
Il me semblait enteadre dans le fatal édifice une sorte de bruit singulier, strident et continu, pareil à un grincement.
Je mis pkd à terre, je fis signe au batelier de m'atteudre, et je m'avançai vers la masure.
Enfin j'y étaisi — C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour des rats, la Haûsethurm ! elle était devant mes yeux, à quelques pas de moi, et j'allais y entrer! — Entrer dans un cauchemar, marcher dans un cauchemar, loucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est là, é coup sûr, une sensation extraordinaire.
La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme, au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une porte basse et large, communiquant avec le soi an moyep d'une épaisse échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers celte porte, assez lentement â cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais quelle «lasse ronde et noire possa rapidement auprès de moi, fn^sque entre mes pieds, et il me sembla voir im gr«s rat s'enfuir dmï9i les roseaux.
J'entendais toujours le grincement.
Je n'en continuai pad moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus devant la porte.
Cette porte, que Tarchitecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette escalade un. obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni chambre basse ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la Maiisethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a pour sol des décombres et pour plafond les nuées ou ciel.
Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle, d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si extraordinaire. Voilà ce que je vis :
Dans un angle faisant face à la porte il y avait deux hommes. Ces hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre courhé, sur une espèce d'étau eu fer qu'avec un peu d'imagination on aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Us étaient pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier ae cuir sur les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais ses cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet do pourpre d'une
Erande fournaise allumée à l'angle opposé de la masure, e vieux avait son capuchon incliné a droite comme les guelfes, le jeune le portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'était ni un gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Colle fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée. La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage l'âme de llatlo changée par l'enfer en flamme vivante, c était le feu et la funicc de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une lime. Prés de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux à longs manche^ s'appuyaient sur une en- . clume ; c'est cette enclume que j'avais entendue environ une heure auparav^n^ et qui m avait fait faire les vers que vous venez dp lire.
Ainsi aujourd'hui la Maiisethurm est une forge. Pourquoi n*auraît-elle pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément Vnvth n'a peut-être pas tort...
Rien de plus dégradé ei de plus décrépit que l'iDlérieur de cette tour. Ces murs, luiquels fursDt alUchées les
«pleodides tapisseries épiscopales nii les rats, disent les le/ïeoiles, rongèrent partout le nom de Halto, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les pluies, verdis su dehnrs par les brumes da Heure, noircis au dedsDS par ta fumée de la fur^.
Les deux forgerons él^ieut du reste les meilleurea |;ens du monde. Je montai l'éclielle et j'cntr.ii daus la masnre. Us me moDtréreDt àcûlé de leur cnerainée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans fenêtres, auiourd'liui inaccessible, où. dirent-ils, l'archevêque se rétuf;in d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter toute la petite ile. C'est uoe longue et étroite langue de terre où croit partout, nu milieu d'une ceinture de joncs et de roseaui, Veuphorba officimlis. A chaque instant, en parcourant cette île, le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries souterraines. Les taupes y Ont remplacé les rais.
Le Rhm a décliaussé et mis i nu la pointe orientale de l'itot qui lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a U ni terre ni végétation, mais un rocher de marbre
rose qui, i la lueur de nu lanterne, me semblait veiné de sans.
C'est sur ce marbre qu'est bAiie la tour.
La Tour des Hais est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient manlré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un reoflemeat pittoresque. La coupe pentagonale de celte tourelle longue et élancée, et les mAcliicoulis postiches sur lesipels elle s'oppuie, indiquent une conslruclion du oniiéme siècle. C'est nu-dessous de la tourelle que les rais semblent avoir rongé prorondémenl la hase de la tour. Les baies de In tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait imjtossible d'en conclure aucune dnle. Le parement, écorché çà et td, dessine sur les parob extérieures une lèpre hideuse. Des pierres informes, qui ont été des créneaux ou des michicouiis, ligurenl au ummet de l'édiBce de> dents de cachalot ou des os de mastodonte scellés dans la muraille.
Au-dessus de In tourelle, à l'eilréroilé d'un long mît, flotte et se déchire au vent un liiste haillon blanc et noir. Je trouvai d'alKird je ne sais quelle harmonie entre celle ruine de deuil et cette toque funèbre. Hais c'e^t tout simplement le drapeau prussien.
rc eheralier, enlcndei-Toui ce que (titenl ci
Je n\t. EU» rapjtelé qu'en eiïet les domaines du {çrand^ duc de liesse finissent i Dingen. Lu Prusse rhénane j coiumeiice.
Ve prenei pa^'t je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis in du ârajieau de Pruss^e. Je vous parle de VefTel pi:uduit ; rien de plus. Tous les drapeaux sont glorieui. Qui aime le drapeau de Napoléon n'insullcra jamais le drapeau de Frédéric.
Après atoir loul tu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ni quitté la Haûsethurm. Non hiilelier s'élait rendonni. Au moment où il reprenait son aviron et où la t>ar(|ue a'éloi- KDail de l'ile, les deux forgerons s'claienl remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquel d'eau la barre de ter rouge qu'ils venaient d'y plonger.
Uaintcnant que vous dirai-je? Qu'nne demi- heure après i'élaij à Binçen, (]ue j'av»is pratid'titim, et qu'après mon ■ouper, quoinue je Tusse fatigué, quoiqu'il fût Lrès-lard, quoique W Imni bourgeois, fussent endormis , je suis monté, moyennant un tli.iler offert à propos, sur le KIopp, vieux cli^tenn ruiné qui domine Bingen.
U j'ai eu un speclocle digne de clore celle journée où j'avais vu tant de chos«i et coudoyé tant d'idées.
La nuit élail à son moment le plus assoupi et le plus profond. Au-dessous de moi un amas de maisons noire* gisait comme nu lac de t>^nèhres. Il n'y avait plut dans toute la ville que sept fenêtres éclairées. Par un hasard ctrangre. ces sept fenêtres, pareilles à aept rongea étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la Grande- Ourse, qui ctincelait, en cet inslant-lâ même, pure et blanche au fond du ciel; si bien que la mnjestueuse constellation, allumée à des millions de lieues au-dessns de nos têtes, semblait se relléter à mes pieds dans un miroir