‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 63 sur 309 · BAULDOUR · texte numérisé non relu

BAULDOUR

I liégende.

]I L'oiseau Phénix et la plunëtc VénQu.

III Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune homme et l'oreille d'un vieillard.

IV Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses ambassades.

V Bons effets d'une bonne pcn^e.

V( Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand, vil Propositions amiables d'un vieaz savant retire dans une cabane de feuillage.

VIII Le cb rélion errant.

IX Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.

X Equiê canibutquê.

XI À quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

XJI Description d'un mauvais gUe.

XIII Telle aubcrgo, telle table d'hôte.

XIV Nouvelle manière de tomber de cheval.

XV Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon Dieu use le phis volontiers.

XVI Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître Quelqu'un qu'on ne connaît pas.

XVII Les bagatelles de la porte.

XVni Où les cspffts graves apprendront quelle est U plus impertinente des métaphores.

XIX Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés de plumes.

Bingen, août.

Je vous avais promis quelau*une des lésendes fameuses du Falkenburg, peut-être même la plus belle» la sombre aventure de Guutram et de Liba. Nais j'ai réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi? Puisque vous voulez absolument des^ histoires pour vos petits enfants, en voici une, mon ami. C'est uue légende que du moins vous ne trouverez dans aucun légendaire. Je vous l'envoie telle que je Ta! écrite sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la fantastique forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il me semblait, sous la dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais de causer avec ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans ces montagnes, et (^ui est devenu presque sauvage et presque sorcier; singulière iin pour un tambour-mai tre du trente-septième légerTCe brave homme, ancien enfant de troupe dans les armées voUairiennes de la République, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et aux gnomes comme il a cru jadis à l'empereur. La solitude a^it toujours ainsi sur rinlelligence; elle développe la poésie qui est toujours dans l'homme; tout pâtre est rêveur.

J*ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même, caché dans le ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été un rocher jadis, qui a été une tour au douzième siècle et qui est redevenu un rocher, cueillant de temps en temps, pour en aspirer VAme, une tteur sauvage, un de ces liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour à tour l'herbe verte et le ciel radieux penaant que de

fraudes nuées d'or se déchiraient aux sombres ruines du alkcnburg.

Cela dit, voici l'histoire :

LÉGfiRDB.

Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et Bauldaur était fille du sire de Falkenburg. L^un avait la (bfrél, l'autre avait la môulague. Or quoi de plus simple que de marier la montagnle à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et Ton fiança Bauldour à Pécopin.

Ce jour-là, c'était uo jour d'avril, les sureaux et les aubépines eu (leurs s'ouvraient au soleil dans la foi'êt, mille petites cascades charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs dB Vhiv^ devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusemeiit dans la montagne, et Tamour, cet avril de l'homme, chantait, rayonnait et s'épanouissait dans le cœur des deux fiancés:

Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur au Nabeçau, mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant sou fils et en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la tombe oii son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand U lune se lève, songe-t-on au soleil couché?

Pécopin avait toutes les Qualités d'un gentilhomme,

reine

un jeune homme et d'un nomme. Bauldour était une

(ine dans le manoir, une sainte vierge à l'église, une nymphe dans les bois, une fée à l'ouvraçe.

Pécopin était grand chasseur, et Baulaour était belle fileuse. Or il n'v a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console et dé.<iennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meule qui est au loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor et perdue nrofondément dans les balliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare : Songe â ton amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère : Songe à ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien.

Mariez donc la fileuse au chassenr, et ne craignez rien.

Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il était sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il suivait le tartaret du regard, (|uand il entenaait le jappement féroce de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de modération. Tenez en éauilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui aime trop les chevaux et les chiens fiche les femmes; qui aime trop les femmes fâche Dieu.

Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait Pécopin prêt â partir sur son cheval hennissant de joîe et plus lier que s'il eût porté Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et, éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi un bouquet d*herbe pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour, cette noble et fiére demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de beauté, voyait Pécopin caresser son do^ue eè approcher amicalement de son charmant et mâle visage celte tête camuse, ces gros naseaux, ces lar-

Ses oreilles et cette gueule noire, Bauldour était jalouse u chien.

Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et après ses servantes elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. Bis pluit.

Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Bauldour boudait et murmurait un peu avec une larme dans le coin de son oail bleu. Mais Pécopin baisait sa petite main, et

elle se laLsail ; Pécopin baisait son beau front, et elle souriait.

Le front de Bauldour était blanc,, pur et admirable comme la trompe d'ivoire du roi Charlemagne.

Puis elle se relirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle ne soutfrait jamais que ce chevalier lui prit la celniure. Un soir il lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très-forl. Elle était fiancée et non mariée. Pudeur est à la ïenime ce que chevalerie est à Thomme.

L'oiseau Phénix et la planète Vénus.

Ils s'adoraient à faire CQvie.

Pécopin avait dans sa halle d*armes à Sonneck une grande peinture dorée représentant le ciel et les neuf cieuï, chaque planète avec sa couleur propre et son nom écrit en vermillon à côté d'elle; Saturne blanc plombé: Jupiter clair, mais enûambé et un peu sanguin ; Vénus Porieutale, embrasée; Mercure élincelant; la Lune avec sa glace argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de Vénus, et écrivit en pince Bauldour,

'Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute lisse où était figuré un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée de pennes incarnateî!, et sur la tête des crêtes surmontées d'une houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux ^ouvrier avait écrit ce mot grec : Phénix, Bauldour effaça ce mot, et broda à la place ce nom : Pécopin,

Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Péco* pin en était joyeux et Bauldour en était heureuse.

11 y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile, de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilnngus. Cet homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par plusieurs riches paysannes du pays de Lorch ; mais il avait rebuté les é))ouseuses et s'était fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en demandait la raison, Erilangus lui répondit : Monseigneur y les chiens ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille. Un autre jour, apprenant les prochaines noces de son maitrc, il vint à lui hardiment et lui dit : Sire, pourquoi vous mariez-vous? Pécopin chassa ce valet.

Cela eut pu inquiéter le chevalier, car Erilangus était un esprit subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en alla à la cour du marquis de Lusace, où il devint premier veneur, et que Pécopin n'en entendit plus parler.

La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'ayertir que Pécopin montait l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant de sa chaise, qui était à dossier droit et sculpté, son pied s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun mal, mais elle se souvint qu'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba, et elle se sentit le cœur serré.

Pécopin entra ravonnaiit, lui parla de leur mariage et de leur bonheur, et le nuage qu'elle avait dans l'âme s'envola.

Où est expliquée la diflércnce qu'il y a entre ^oreille d'un jeune homme et l'oreille d'un vieillard.

Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin chassait dans le bois. 11 était seul et n'avait avec lui qu'un chien. Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva prés d'une métairie qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et ciui marquait la limite des domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée à l'orient par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un chêne, qu'on appelait dans le pays les quatre Evangélistes, 11 paraît que c'étaient des arbres-fées. Au moment où Pécopin passait sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres : un ^eai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapm et un corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme. Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna et se redressi^. — Sire chevalier, s'écna-t-il, entendez-vous ce que disent ces oiseaux? — Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe! — Sire, reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent. >- le chevalier éclata de rire. ~ Pardieu î voilà des rêveries. — Le vieillard repartit gravement : — Vous avez tort, sire Pécopin. — Vous ne m'avez jamais vu, s'écria le jeune homme, comment savez-vous mon nom? — Ce sont les oiseaux qui le disent^ répondit le paysan. — Vous êtes un vieux fou, brave homme, dit Pécopin. Et il passa outre.

Environ une lieure après, comme il traversait une clairière, il entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des bur^raves, qui sont les comtes des chilteaux, des wildgraves, qui sont les comtes des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raui|[raves, qui sont les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf, nommé Gaîi*efroi, aperçut Pécopin, et lui cria : — Holà, beau chasseur! ne venez-vous pas avec nous? — Où allez-vous? diti^écopin. — Beau chasseur, répondit Gaîrefroi, nous allons chasser un milan qui est à Deimburg cl qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour qui est à Vaugsberg et qui extermine nos lanerels; nous allons chasser un aigle qui esta Rheinstein et qui lue nos éméritlons. Venez avec nous. — Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin. — Demain, dit Guïrefroi. — Je vous suis, dit Pécopin. La chasse dura trois jours. Le premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin lua le vautour, le troisième jour Péco- [lîn lua l'aigle. Le comte palatin s'émerveilla d'un si excellent archer. — Chevalier de Sonneck, lui dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de Gulenfels. Tu vas me suivre à Sta'hlech pour en recevoir l'investiture et me prêter le sermeut d'allégeance, en mail public et en présence des échevins, in mallo publico et coram scabinis, comme disent les chartes du saint empereur (Charlemagne. Il fallait obéir. Pécopin envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement que la gracieuse volonté au pfalzgraf l'obligeait de se rendre sur-le-champ à Stahleck pour une très- grande et irésgrosse affaire. — Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait'il en terminant^ je serai de retour le mois pro*

LE RHIN

chain. ^ Le messager parti, Péoopin suKît le palalin et alla coucher avec les chevaliers de ta suite du prince dans la chétellenie basse à Bacharacb. Celte nuit-lA il eut an rêve. Il revit en songe Tcntrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux ; les oiseaux ne criaient, ni ne sifilaicnl, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramafçe, auquel se mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'etnit changé en cet étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement :

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