ADAM A INVENTÉ LE REPAS, EVE A INVENTÉ LE DESSEUT
XtU
Telle auberge, telle table d'Iiôtc.
Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans lequel' il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle des antichambres qu'ils vouaient de traverser, s'accoutumèrent k l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La lueur .qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes s'y dessinèrent, et au bout ae quelques instants le chevalier vit se développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une grande table lividement éclairée par un chandelier â sept oranches, â la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.
Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la mauresque, les autres plus couvef ts de ))erles que le roi de Bisnagar.
Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace dans les histoires : le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le consul romain ^milius Barbula îi; Rollo, roi de la mer; Zuentibold, l'indigne fils du aprand Arnolphe, roi de Lorraine; flaganon, favori de Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume Têted'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis: Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrns, qui fonda l'empire* persan deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople é un lion d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent.
Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre allgles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres : la reine Emma, la reine (^ive, mère & Louis d'Outre-mer, la reine Gerber^, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais et un cadenas comme les trois reines.
Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne reg^ardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait attendre qu'on servit le repas, et il n'y avait sur la table que des flacons où étîncelaieut mille boissons des pays les plus variés, le vin de palme de
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rinde, le vin de riz de Benpla, l'eau distillée de Sumatra, Tarak du Janoo, le paraplis des Gliinois el le pechmez des Turcs. Gà et lA, dans de vasles cruches de terre ricliement émailléê. écumait ce breuvage que les Norwêçiens appellent weK les Golhs buska, les Garinthieus vo, Tes Sclavons *oll, les Dalmates bieu, les Hongrois ser, les Bolièmes pi?a, les Polonais pwo, el que nous nommons bière.
Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muels, la serviette au bras et Taiguiére à la main. Chaque convive avait, comme il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.
En regardant attentivement dans les profondeurs les
S lus bruineuses de ce lieu extraordinaire, Pécooin vit que ans l'immensité peut-être sans fond de la salle, sous la forél de colonnes, il y avait une multitude de spectateurs ; tous à cheval comme lui, tous en habit de chasse : ombres par l'obscurité, stnlues par l'immobilité, spectres par le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des Pas-Perdus. Gomme je viens de le dire,.convives, valets, assistants, gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un soufQe sortir de cette foule, on eut entendu chuchoter les pierres d'un tombeau.
Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque dans les os; cependant il sentait la sueur ruis- .seler sur tous ses membres.
Tout .1 coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientôt violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla brnsciuement el se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, nui, retrouvé plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration nocturne, valut à ce grand musicien, le C avril 1574. l'honneur d'être créé par le pape Grégoire Xlll chevalier de Saint-Pierre à l'éperon d'or de numéro particwantium.
A ce bruit, Nemrod leva la tête, l'abbé Fardumis sedétoiima à demi, et Gvnis, qui s'appuyait $ur le coude droit, s'appuya sur le coude gauche.
Nouvelle manière de tomber de cheval.
Les aboiements et le cor se rapprochèrent ; une grande porte, faisant face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat d'or vert dans leuuel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux seize anaouifiers, rôti, noirâtre et fumant.
En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme braise, marchait le vieux chasseur, son cor de bufQe â la main, à cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il nesoufllait plus dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite par le piqueur masqué.
Au moment où ce cortège déboucha de la galerie el rentra dans la salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent subitement. Ges effroyables dogues aux gueules de lions et aux rugissements de tigres s'avancèrent à la suite de leur maitre, à pas lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins frissonnants d*une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes, impassibles et mornes comme des faces de marbre.
Arrivé prés de la table, le vieux regarda en face les lugubres soupeurs et éclata de rire : c ilombres y mugeres,
orçà, vosotros, belle sigoore, domini et dominœ, amigos mios, comment va la besogne?
— Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.
— G'est que j'avais un anSi à qui' je voulais faire voir la chasse, rô|K>ndit le vieillard.
— Oui, répliqua Nerarod, mais regarde. • En même temps, étendant le pouce de sa main droite
ar-dessus son épaule de bronze, il désignait derrière lui [e fond de la salle. L'œil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement fnTppées par les premières lueurs de l'aube.
c Eh bien ! reprit le chasseur, il faut dépêcher. » Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés par les nègres, se disnosèrent à placer le cerf rôti sur la tuule, au pied du chanaelier à sept branches.
Alors, Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du d^net, qui lui obéit, chose étrange, peut-être à cause de
I approche du jour, qui affaH)lit les sortilèges; il pous.sa son cheval entre les valets et la table, se dressa debout sur les étriers, mit Tépée à la main, regarda fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante v « Pardieu î qui que vous soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons, je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide! je vous apprendrai à tous, même â toi, l'homme de bronze, ce que pèse sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant ! Je suis' dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma fantaisie et à ma guise des choses réelles el terribles ! ne vous en mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu peux bien dégainer en jeune homme, puisque lu souffles dans ta trom'pe avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la messe ! je te coupe les reins â travers le ventre, fusses-tu le roi Plutoeu personne!
— Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper avec nous. »
Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra Pécopin : c En garde, vieux drôle ! Ah ! tu m'avais fait une promesse et tu m'as trompé !
-~ Hijo! attends la fin! qu*en sais-tu?
— En ^arde, te dis-je !
— Ouais ! mon bon ami, vous prenez mal les choses.
— Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!
*- Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous quand vous la reverrez?
— Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai, dit Pécopin.
-^ Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tète. Après tout, bah! qu'est-ce que cela me fait?
II faut que les cnoses soient ainsi. Le mauvais exemple est donué aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un détestable ménage et ne sont jamais ensemble.
— Holà 1 trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne. »
Le vieux répondit avec un rire de bateleur : « Purge, mon ami! voici la formule : séné, rhubarbe, seld'Epsom. Le séné balaye l'estomac, la rhubarbe nettoie le duodénum, le sel d'Ëpsom ramone les intestins. »
Pécopin furieux s'élança sur lui l'èpée haute ; mais à peine son cheval avait- if fait un pas qu'il le sentit trembler et s'alTaisser. Il regarda. Un froid el blanc rayon de i'our pénétrail dans l'antre et glissait sur les dalles bleuies. Sxcepté le vieux chasseur toujours souriant et immobile, tous les a^istanls commençaient à s'effacer. Le chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que la brusaue incartade do Pécopin avait un moment ranimée, n avait plus de regara; el à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod,- comme à travers une jarre de verre. Pécopin distinguait lAltement les piliers du fond de la salle.
Son cheval devenait impalpable et fondait lentement
LE RHIN
sous lai. Les pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.
Tout é coup un co({ chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans ce chant clair, métallique et vibrant, ^ui traversa Toreille de Pécopin comme une lame d*acier. Au même instant un vent frais passa, son cheval s*évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand il se redressa, tout avait disparu.
11 se trouvait seul, debout sur le soi, l'épéeà la main, dans un ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans des rochers, à la porte d un vieux château. Le jour naissait. Il leva les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg.
Où Ton voit quelle eet la figure de rhétorique dont le bon Dieu
use le plus volontiers.
Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait (jeut-étre cette nuit mÔme becqueté les miettes qui tombaient chaque soir des mains bé* nies de Bauldour.
0 puissance de Tamour! force généreuse du cœur! chaud rayonnement des belles passions et des belles' années ! A peine Pécopin eut-il revu ces tours bién-aimées que la traiche et éblouissante image de sa fiancée lui apparut et le remplit de lumière, etquUl sentit se dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et reffrayant gouffre de visions dont il sortait.
Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé, que le prêtre couronné dont parle le Specmum hisloriale émergea du milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui avait deux faces, tournées Tune vers la clarté, l'autre vers l'ombre, et yoï était k la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le diable le magicien Gerbert.
Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir. Tout Parisien doit en passant une pierre à Périnet Leclerq, tout Espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à Satan.
Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour é côté de la nuit, le bien auprès du mal, l'anse en face du démon. L'enseignement austère de la Providence résulte de cette éternelle et sublime antithèse. Il semble (|ue Dieu dise sans cesse : Choisissez. Au onzième siècle, en regard du prêtre cabalisle Gerbert, il pla^ le chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, ijarml les mêmes événements et à la même époque, la science blanche dans la robe noire et la science noire dans la robe blanche.
Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à {rrands pas vers le manoir clont les fenêtres, déjà égayées a'un rayon de soleil, semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont, duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui une voix qui disait : c En bien, chevalier de Sonneck, ai*je tenu ma promesse? »
Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît pas.
Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait sous son bras un grand Kortefeuille rouge. L'autre était un vieux petit homme ossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visaee.
— mon gentilhomme, reprît le bossu, tu ne me reconnais donc pas?
— Si fait, ait Pécopin.
•^' A la bonne heure !
— Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.
-*^ Je. suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, répondit ie petit homme.
C'était le diable.
— Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qti'il vous plaît d'être; mais, puisqu'on somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire, et en toute loyauté je vous remercie.
— Celte nuit lu m'accusais. Que t'ai-je dit?
— Vous m'avez dit : Attends la fin.
— Eh bien, maintenant tu me remercies ; et je te dis encore : Attends la fin ! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu le hâtes peut-être trop de me remercier.
En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L ironie, c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.
— Que voulez-vous dire ?
Le diable lui montra le piqueur masqué : — Reconnais-tu cet homme?
-Oui,
— Le connais-tu ?
— Non.
Le piqueur se démasaua : c'était Erilangus. Pécopin se sentit trembler. Le diable continua :
— Pécopin, tu étais mou créancier. Je le devais deux choses : cette bosse et ce pied-bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté que tu aimais la chasse. Alors j*ai dit : Ce serait dommage de ne pas faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois dies Pas-Perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre pour lui, je l'ai pris pour moi. Voilà.
Pécopin fréinissjtit involontairement. Le diable ajouta :
— Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais garde. Mais j'aime autant aue les choses soient comme elles sont. La vengeance se uoit assaisonner à diverses sauces.
— Mais enfin que veux-tu dire, démon ? reprit Pécopin avec effort.
Le diable poursuivit :
— Pour recompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon portefeuille. Il a de bons bénéfices.
— Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? répéta Pécopin.
— Que t'avais-je promis ?
— Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu me ramènerais au Falkenhurg. .
— • T'y voici.
— Dis-moi donc, démon, esl-ce que Bauldour est morte ?
— Non. ^
— Est-ce qu'elle est mariée?
— Non.
— Est-ce qu'elle a pris le voile?
Mil cent virgl ni Pugo «I.
— Ifon.
— Est-ce qu'elle n'est p1u> bu Fslkenburg?
li, s'écria Pécnpin reEpirant poids d'une montagne, qui
Il es content et moi aussi, dans ses bras, quoiqu'il Fi'il
-Si.
— Ei^l-ce qu'elle ne m'aime pli
— Toujoura.
— En ce cas et si tu dis vrai, s comme s'il eût été délivré à que tu sois et {|uoi qu'il arri
- Va donc ! dit le diable, ..eh dit, il saisit Erilatinu petit et qu'Erilangus Tût grand; puis, tordant dilTorme autour de l'autre et se dressant sur la poinie au pied, il Ût une pirouette, et Péeopin le vil s'enloncer en terre comme une vrille. Une seconde après il avait disparu.
La terre, en se refermant sur le diable, laissa échapper une jolie petite lueur violette semée d'étincelles vertes, ' ' .alla gaiement, avec force };.imbades et cabrioles, ia forêt, où elle rega quelque temps arrêtée et accrochée dans les srbres, les colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que tait l'arc-ea-ciel lorsqu'il e mile i des feailUges.
Les bagilellet de It porte.
Péeopin haussa les épaules. — Bauldour est vivante, Bsiiidour est libre, pensa-l-il, et Bautdour m'aime! Que puis-je craindre? Il y .ivnit hier au soir, avant que Je rencnnirasse ce démon, cinq ans précisément que je l'avais quittée. Eh bien, il ; aura cinq ans et un jour! je tais In revoir plus belle que jamais, La femme, c'est le beau seie; et vinft ans, c'est le bel Sjre.
Dans ces temps de ildelités robustes, on ne s'élounait
Tout en monologuant de la sorte, il approchait du chtteau et il reconnaissait avec joie chaque houaae du portail, chaque denl de la herse et chaque clou ou poBt levis. Il se sentait heureu)i et bienvenu. Le seuil de la maison r|ui nous a vus enfants sourit en nous revoyant hommes comme le visage satisfait d'une roére.
IIUINES Ut: »lEOEnWA
Gamme il triTei'uit le pool, il remarqua près de la Iroisiéme arche un furt beau ch#ne dont la tète dépassait de Irés-haut le parapel. — C'est singulier! se dit-il, H n'y iTBit point d'arbre M. Puis il se Muviat que deux ou trois semaines avant le jour uj il avait rencontré la chasse du palatin il avait joué avec Bnuldaur au jeu des glands ei des ciEsclets, en s'accoudiint au parapet du pont, et que,
Srécisément li cet endroit, il avait laissé tomber un gland ans le fossé. — Diable! pensa-l~il, le gland s'est fait ;héDe en cinq aus. Voilà un bon terrain.
Quatre niseaux pcrclics dans ce ciiéne y jasaient i qui mieui meui ; c'étaient un geai, un merle, une pie et uu corbeau, Pêcopin r fli à peine attention, non plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un colombier et a une poule jni Poussait dans la basse-cour. Il ne songeai! qu'à Bauldourelilseyiail.
Le soleil étant sur Vhoriion, les valets de conciergerie venaient de baisser le pont-levis. Au moment où Pécopin entra sous la porte, il entendit derrière lui un éclat de rire qui semblait venir de très-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda partout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui riait dans sa caverne
Il y avait sons la voûte un réservoir d'ean que l'ombre et la réverbération chanj;eaieot en miroir. Le chevalier s'y pencha. Après les fatigues de ce long voyage qui lui avait à peine laissé sur le dnrps quelques haillons, surtout après les i^ecousses de celle nuit de chasse surnaturelle, il s'atleodait à avoir eiïroi de lui-mime. Pas du tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donné la sultane, était-ce eiïet de l'éliiirque le diable lui avait fait boire, il était pins charmant, plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais. Oe qui l'éloan.i surtout, ce fut de se voir couvert de vêlements tout neufs et trés-ma;;nili'[ucs. Les idées étaient tellement brouillées dans son cerveau, qu'il ne put se rappeler à quel instant de la nuit on l'avait équipé de In sorte.'ll était fort beau ainsi. Il avait l'habit (Tud prince et l'air d'un génie.
Tandis qui! se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se trouvant à son goût, il entendit un second éclat de rire |ilus joyeiii encore que le premier. Il se reiourna et ne vil personne. C'était le diable caverne.
Il tr.-iversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchèrent aui créneaux des murailles; aucun ne le re-
ible qui riait dans sa
LE RHIN
connut, et il n'en reconnut aucun. Les servantes à jupons courts qui battaient le linge au bord des lavoirs se retournéreirt; aucune ne le reconnut, et il n'en reconnut aucune. Mais il avait si bonne Ûgnre, qu'on le laissa passer. Grande mine suppose grand nom.
Il savait sou chemin et se dirigea vers la velite tourelleescalier qui conduisait à la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour, il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien assombries et ridées,' et que les lierres qui étaient aux murailles du nord s'étaient démesurément épaissis, et que les vignes qui étaient aux murailles du midi avaient singulièrement grossi. Mais un cœur amoureux s'émerveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques feuilles de plus ou de moins 7
Quand il arriva à la tourelle, 11 eut quelque peine à en reconnaître la porte. La voûte de cet escalier était une voûte-quartier de vis suspendue en tour ronde, et au moment où Pécopin était parti du pays, le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire rentrée à neuf avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette entrée, qui, selon le calcul de Pécopin, était bâtie depuis cinq ans à peine, était maintenant fort brunie et toute refendue et rongée par les herb^, et elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles. Mais un cœuf amoureux s'éton&e-l^l pour quelques nids d'hirondelles?
Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur comparerais Pécopin. fin un din d'œil il fut au cinquième éla^e, devant la porte du retrait de Bauldour. Celte porte-Iâ du moins n'était ni noircie ni changée ; elle était toujours propre, gaie, nette et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme raflent, avec les nœuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune cnâtelaine n'avait jamais mançjué de faire laver par ses femmes chaque matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu Pécopin.
Il n'avait qu'à poser in main sur celle clef et a entrer. Il s'arrêta. Il était haletant de joie, de tendresse et de tNDnheur, et un peu aussi d'avoir monté cinq étages. Dn grandes flammes roses passaient devant ses yeu]^ et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un bourdonnement lui remplissait la tête, son cœur battait dans ses tempes.
(juand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se faire en lui, il écouta. Gomment dire ce ui s'émut dans cette pauvre Ame ivre d'amour? Il entenit à travers la porte le bruit d'un rouet dans la chambre.
Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente
des métsphoros.
A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour; ce n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes: car auprès de sa chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas moins le ronet avec ravissement. Ce sont làr de ces bêtises d'homme qui aime, qu'on fait surtout quand on a un grand esprit et un grand cœur.
Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d'extase mii veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'équiliDre dure quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte. Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la serrure; le pêne céda, la porte s'ouvrit ; il entra.
— Ah ! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas le rouet de Bauldour.
En effet, il y avait bien dans lach/imbre quelqu'un qui filait, mais c'était une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire; c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces Ages fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée, pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée, ratatinée et rechignée ; blanche de sourcils et de cheveux, noire de dents et de lèvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse, branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente méliiphore des Latins, anus. Cet être vénérable et horrible était assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet et le fuseau à la main comme une Parque.
Là bonne darae était probablement fort sourde; car au bruit que firent la porte en s'ouvrant'et Pécopin en entrant elle ne bougea pas.
Cependant le chevalier ôta son infuie et sou bicoqiiet, comme il sied devant des personnes d'un si grand ége, et dit en faisant un pas : — Madame la duègne, où est Bauldour?
La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur sa chaise, étendit vers Pécopin ses lonffues mains de squelette, fixa sur lui son œil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui semblait sortir d'un sépulcre : — 0 ciel ! chevalier Pécopin, que voulezvous? vous faut-il des messes? 0 mon Dieu Seigneur! Chevalier Pécopin, vous êtes donc mort, que voila votre ombre qui revient?
— Pardieu ! ma bonne dame, — > répondit Pécopin éclatant de rire et parlant très-haut pour que Bauldour Tentendît si elle était dans son oratoire, un peu surpris |)ourtant que cette duègne sût son nom, — je ne suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît; c'est moi qui reviens, s'il vous plaît, moi Pécopin, un bon revenant de chair et d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez- vous, ma bonne dame !
Gomme il achevait ces mots, la vieille se jeta a son cou.
C'était Bauldour.
Hélas, la nuit de chasse du diable avait duré cent ans.
Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au démon ; mais, au moment où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un jour.
XÏX
Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés
de plumes.
Pécopin éperdu s'enfuit. Il se précipita au bas de l'escalier, traversa la cour, poussa .la porte, passa le pont, gravit l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de Sonneck. Il courut tout le jour, elThi-ê, épouvanté, désespéré, fou. Il aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne savait plus où en était son esprit, où en éUiit sa mémoire, où en était sou cœur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de son château natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lui venaient du diable, et les jeta dans le pro-
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fond torrent de Sonneck. Puis il s'arracliii les cheveux, et tout â coup il s'aperçut qu*il tenait â la main une poignée de cheveux blancs. Puis voilà que, subitement ses genoux tremblérenl. ses reins Uéchirent ; il fut obligé de s*ap-
guyer à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées, ans l'égarement de sa douleur, n'ayont plus conscience de ce qu'il faisait,, il avait saisi le talisman suspendu à son cou, en avait brisé la chaîne et l'avait jeté au torrent avec ses habits.
Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient sur-lechamp accomplies. 11 venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. £n ce moment-là, pour la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un éclata de rire quelque part derrière lui. 11 se retourna et ne vit personne. Le diable riait dans sa caverne.
Que faire après ce dernier accablement? il ramassa à terre un cotret oublié par quelque fagotier; et, appuyé sur ce bâton, il marcha péniblement vers son château, qui par bonheur était fort proche. Comme il y arrivait, il
Il entendit uue poule uu'il ne voyait pas et qui disait : Pécopin! Pécopin! Et il entendit un pigeon qu'il ne
voyait pas et qui disait: Bauldour! Bauldour! Baul dour! Alors il se souvint de son rêve de Bacharach et des paroles que lui avait adressées jadis— hélas! il y avait cent cinq ans de cela! — le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur : 5îre, pour. le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent. Il prêta donc l'oreille, et voici le dialogue qu'il en lendit :
us HERLB.
Eofm, mon benu chasseur, te voilà de retour I
LS GKAI.
Tel qui part pour un au croit partir pour un jour.
LE CORBKAU.
Tu fis la chasse àTaiglc, au milan, au vautour.
LA l'IE.
Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour 1
LA rOULB.
Pécopin! Pécopin!
LB PIfiBOM.
Bauldour 1 Bauldour I BauMourl
LETTRE XXîï