‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 64 sur 309 · LA POULE · texte numérisé non relu

LA POULE

Ti'copin ! Pécopin !

LB rtCBOÎf.

Bauldour! Bauldourl Bauldour!

Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment il se rappela le vieillard et il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de ce rêve et de ce dialogue; puis il chercha à comprendre, puis il ne comprit pus; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dis* sipe les songes et dore les fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres, ni aux quatre oiseaux.

Où il est traité des diverses qualités propres aux dÎTer-ics

ambassades.

Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d*esprit et de mine. L' ne fois introduit à la cour du pfalzgrafet installé dans son nouveau fief, il plut à ce point au palatin, que ce digne prince lui dit un jour: — Âmi, j'envoie une ambassade é mon cousin de Bourgogne, et je t'ai cbotsi pour ambassadeur, a cause de ta gentille renommée. Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se fit si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir, après avoir vidé trois larges verres de vin de Bacharach : — Sire Pécopin, vous êtes notre ami; j*ai quelque démêlé de bec avec monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous envoie prés du roi, car je V4>U8 ai choisi pour ambassadeur, à cause de votre grande race. — Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta tort, et le prenant à part un matin : — Pardieu, chevalier Pécopin, lui dit-il, puisque le palalin vous a

Krêté au Bourguignon pour le service de la Bourgogne, le ourguignon vous prêtera bien au roi de France pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un trés-noble seigneur qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des Alaures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de votre bel esprit. — On peut

refuser son vote A Tempereur, on peut refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pécopin fit route pour TEspagne. A Grenade le miramolin l'accueillit à merveille et l invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'était chaque jour oue fêtes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon, et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il était. En sa qualité de moricaud, te miramolin avait de bons lanerets, d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses adieux. — Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le miramolin, car vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad. — Pour Bagdad! s'écria Pécopin. — Oui, chevalier, reprit le pnnce maure ; car je .ne puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures, on va où veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidèles. Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il pa.ssait sous les murs du sérail, la sultane favorite le vit, et comme il était beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya une esclave noire qui parla au chevalier dans le iardin de la ville à côté d'un grand tilleul mycrophvUa qu on y voit encore, et qui lui remit un talisman en lui disant : Ceci vient d'une princesse qui vous aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Taut que vous le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de mort, touchez -le, et il vous sauvera. — Pécopin a tout hasard accepta le talisman, qui était une fort belle turquoise incrustée de caractères inconnus. Il l'attacha à sa cnaine de cou. — Maintenant, monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde i ceci : Tant que vou$ aurez cette turquoise i votre cou, tous ne vieillirez pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu, beau giaour. — Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu l'esclave de la sultane accoi^ter le chevalier chrétien. Ce calife était fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pécopin A une fête, et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour. Pécopin, sans y prendre garde, s'était avancé fort près du parapet, qui était Irés-oas, et le calife lui parla ainsi : — Chevalier, le comte palatin t'a envové au duc de Bourgogne à cause de ta noble renommée,, le duc de Bourgogne t a envoyé au roi de France à cause de ta grande race, le roi de France t'a envoyé au miramolin de Grenade à cause de ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad à cause de ta bonne mine; moi, é cause de ta bonne renommée, de ta grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, ie t'envoie au diable. — En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemment Pécopin. qui perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour.

Bons effets d'une bonne pensée.

Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair cjue celui qui frappé sa paupière en ce momentlà et qui lui montre a la fois la vie dont il va sortir et la mort où il va entrer. Dans cette minute suprême, Péco-

fnn éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et mit a main à son cœur; ce qui fit que. sans v sonfijer, il toucha le talisman. A peine eut-il effleuré an doigt la tur^

qnoise magique, c|u'il se sentit emporté comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait. 11 vola ainsi toute la nuil. Au moment ou le jour paraissait, la main invisible

3 ai le soutenait le déposa sur une grève solitaire, au bord e la mer.

Où l'on voit que le diable lui-même a lorl d'ôtre gourmand.

Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure désagréable et singulière. Le diable a coutume d*emporter les âmes qui sont à lui dans une botte, ainsi que cela peut se voir sur le portail de la calbédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiiTonuier sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans les tas d*ordures que le genre humain •liéposc au coin de toutes les grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas Thabilude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mil n sa hotte un bon couvercle orné d*un bon cadenas. Mais les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées dti couvercle; et, aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore moyen de s'enfuir par les claires^voies delà hotte.. Ce aue voyant, le diable, fort dépité, tua un dromadaire,' et de la peau de la bosse se fit une outre qa*il sut clore merveilleusement avec Tassistance du démon Hermès, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle était remplie d'âmes qu'un écolier d une bourse remplie de sequins d'or. C'est ordinairement dans la Haute- Ëgyple, sur les bords de la mer Ronge, que le diable, après avoir fait sa tournée dans le pays des païens et des mécréants, remplit cette outre. Le lieu est fort désert; c'est une grève de sable près d'un petit bois de palmiers qui est situé entre Coma, où est né saint Antoine et Glisma, où est mort saint Sisoês.

Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'a l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant par hasard, il vit à quelques pas de lui un ange qui le regardait en souriant. Le diable haussa les épaules et continua d'empiler dans ce sac les âmes qu'il avait, les épluchant fort peu, je vous jure; car tout est assez bon pour cette chaudiére-là. Quand il eut fini, il empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses épaules ; mais il lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'âmes et tant les iniquités dont elles étaient chargées les rendaient lourdes et pesantes. 11 saisit alors cette besace d'enfer à deux bras ; mais le second effort fut aussi inutile que le premier, Toutre ne bougea pas plus que si elle eut été la tête d'un rocher sortant de terre. « Oh! âmes de plomb! » dit le diable, et il se prit à jurer. En se retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant, c Que fais-tu là? cria le démon. — Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout a Theure et à présent je ris. — Oh t céleste volaille! grand innocent, va! » répliqua Asmodée.'Mais l'ange devint sévère et lui parla ainsi : « Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui mii est le Seigneur : lu ne pouiTas emporter celte charge d âmes dans la géhenne tant qu'un saint du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne t'aura pas aidé à la soulever de tçrre et à la poser sur tes épaules. » Gela dît, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.

Le diable était fort empêché, c Que veut dire cet imbécile? grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien tombé du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusau'â ce qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi aiantre aussi ai-Je si outrageusement

bourré celte sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant (|ue j'attende le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du cief. Voilà une slupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu de chose là-haut! » Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder sourdement à l'horizon. C'était le diable qui bougonnait. Pour un charretier embourbé, jurerestquelquecho.se, mais sortir de l'ornière c'est encore mieux^ Le pauvre diable se creusait la tête et rêvait. C'est un drôle fort adroit aue celui qui a perdu Eve. Il entre partout. Quand il veut, e même qu'il se glisse dans l'amour, il se glisse dans le paradis. H a conservé des relations avec saint Cypricn le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres saints, tantôt en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt en leur disant des paroles agréables. Il sait, ce grand savant, la conversation qui plait a chacun. Il les prend tous par leur faible. H apporte a s.aint Robert d'York les. petits pains d'avoine au beurre. Il cause orfèvrerie avec saint Ëloi et cuisine avec saint Théodotc. 11 parle au saint évêque Germain du roi Ghildebert, au saint abbé Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor. Il parle à saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle à saint Antoine de son cochon. Il parle à saint Loup ae sa femme Piméniole, et il ne parle pas à saint Gomerde sa femme Gwinmaric. — Car le diable est le grand flatteur. Cœur de fiel, bouche de miel.

Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié, saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jeun le Nain et saint Médard, étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les bords de la mer Ronge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près du bois de palmiers, le diable les vit venir vers* lui avant d'être aperçu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard 1res pauvre et très-cassé et se mit à pousser des cris lamentables. Les saints s'approchèrent. « Qu'est-ce? dit saint Nil. — Ilélas! hélas! mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aide, je vous en supplie. J*ai un trèsméchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai un trèsméchant maître qui est un marchand du pays de Fez. Or vous savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, 6aramantes et tous les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites, téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la planète Mars. De plus, mon maître est un homme que tourmentent la bile noire, la bile jaune et la pituite à Cicéron ; de là une mélancolie froide et sèche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres esclaves, sur moi, pauvre vieux. — Où voulez-vous en venir, mon ami? dit saint Autremoine avec intérêt. — Voilà, mon bon seigneur, répondit le démon. IMon maître est un ^nd voyageur. Il a des manies. Dans tous les pays où il va, il a le goût de bâtir dans son iardin une montagne du sable qu on ramasse an bord des mers près desquelles ce méchant homme s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fangeux et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé de ces coquilles rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tif^ré; et dans la Chersonèse cimbrique, au'on nomme aujourd'hui Jutland, un las de sable fin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare de rencontrer la telline-soleil-levant... — Que le (fiable t'emporte! interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait. Voilà un quart d'heure que tu nous fais perdre à écouter des sornettes. Je compte les minutes. » Le diable s'inclina humblement : « Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous devez être du Midi; car ceux du IMidi sont ingénieux et adonnés aux mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du cercle des étoiles errantes. » Puis, tout à coup, éclatant en sanj^lots et se meurtrissant la poitrine du poing : « Hélas! helas! mes bons princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bAtir sa montagne il m'oblige à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes

épaules. Quand j^aî fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis Taube du jour jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir, si je succombe à la fnligue» si Toutre n*est pas bien pleine, il me fait fouetler. ïlélasi je suis bien misérable et bien baUu et bien accable d*infirmilés. Uier, j*avais fait six voyages dans la journée; le soir venu, j'étais si las que je n*ai pu hausser jusqu'à mon dos celle outre que je venais d*emplir; et j'ai passé ici toute la nuit, pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon makre. Mes seigneurs, mes bous seigneurs, par ^Ace et par pitié, aidez-moi à mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse m'en relouuier auprès de mon maître, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi! »

En écoutant cette pathétioue harangue, saint Nil, saint Autremoine et saint Jean le Naîn se sentirent émus, et saint Médard se mit é pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.

Mais saint riil dit au démon : c Je n« puis l'aider, mon ami, et j'en ai regret; mais il faudrait metfre la main a cette outre qui est une chose morte, et un verset de la trés-sainle Ecriture défend de toucher aux choses mortes sous peine de rester impur. »

Saint Autremoine dit au démon : « Je ne puis l'aider, mon amiy et j'en ai regret ; mais je considère que ce serait une bonne action, et les bonnes actons ayant l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui les fait, je m'abstiens d'en faire ]iour conserver l'humilité. »

Saint Jean le Nain dit au démon : « Je ne |>uis l'aider, mon ami, et j'en ai regret; mais, comme tu vois, je suis si

ficlit que je ne pourrais atteindre à ta ceinture. Comment érais-je pour te mettre cette charge sur les épaules? »

Saint Médard, .tout en larmes, dit au démon : • Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai regret; mais je suis si emu vraiment, que j'ai les bras cassés, b

Et ils continuèrent leur chemin.

Le diable enrageait. « Voilà des animaux ! 8'écria*t-il en regardant les saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sontils absurdes avec leurs grandes barbes ! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus hôtes que l'ange! »

Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins In ressource d'envover au diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas celle aouccur. Aussi y a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et qui l'exasnére.

Comme il maugréait en fixant son œil plein de Uamme et de fureur sur le ciel, son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuée^ un point noir. Ce point grossit, ce point'approche; le diable regarde; c'était un homme, — c'était un chevalier armé et casqué, — c'était un chrétien ayant la croiï rouge sur la poitrine, — qui tombait des nues.

« Que n'importe qui soit loué ! cria le démon en sautant de joie. Je suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive' Je n*ai pas pu venir à bout de quatre s«iinl8, mais ce serait bien le diable si je ne venais pas à bout d'un homme.

En ce moment-là, Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied à terre.

Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit : « Qui étes-vous, l'ami? et où suis-je?

Le diable se prit à geindre piteusement : « Vous êtes au bord de la nier Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables. » Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le suppliant pour conclusion de l'aider à charger cette outre sur son dos.

Pécopin hocha la tête : a Bonhomme, voilà une histoire peu vraisemblable.

— Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre Test encore moins, et pourtant elle est vraie.

— C'est juste, dit Pécopin.

— Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe.

— J'en conviens, dit Pécopin.

— - Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme à attacher cette outre sur ses épaules? >

Ceci parut concluant à Pécopin. H se baissa,, souleva de terre l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et, la soutenant entre ses bras, il s'apprêta à la poser sur le dos du vieillard qui se tenait c/>urbé devant lui.

Un moment de plus, et c'était fait.

Le diable a des vices ; c'est là ce qui le perd. Il est gourmand. Il eut dans cette roinute*là Tidée de joindre l'àme de Pécopin aux autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord tuer Pécopin.

Il se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il commanda quelque chose en paroles obscures.

Tout le monde sait aue, lorsaue le diable dialogue et converse avec d'autres démons, il parle un jargon moitié italien, moitié espagnol. Il dit aussi çà et là quelques mots latins.

Ceci a été prouvé et clairement établi dans plusieurs rencontres, et en particulier dans le procès du docteur Eu((enio Torralva, lequel fut commencé à Valladolid le 10 janvier 4528 et convenablement terminé le 6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur.

Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous l'ai dit, un cavalier d'esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie. Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable.

Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule, il entendit le petit vieillard courbé dire tout bas-: Bamos, non cierra occhi, verbera, fravpa, y echa la piedra. Ceci fut wour Pécopin comme un éclair.

Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et il vit à une grande hauteur au-dessus de lui une pierre énorme que quelque géant invisible tenait suspendue sur sa tête.

Se rejeter en arriére, toucher de sa main gauche le talisman, saisir de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et une rapidité formidable, c'est ce que fit Pécopin, C4)mme s'il eût été le tourbillon qui, dans la même, seconde, passe, vole, tourne, brille, tonne et foudroie.

Le diable poussa un grand cri. Les Ames délivrées s'enfuirent par Vissue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant dans l'outre leurs noirceurs, leurs dîmes et leurs méchancetés, monceau hideux, vcrru» abominable qui, par l'attraction propre au démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre, resta à jamais fixée entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là (|u*Asmodée est bossu.

Cependant, au moment où Pécopin se rejetait en arriére, le géant invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est boiteux.

Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres ; mais c'est un affreux tonnerre inférieur qui sort de terre et déracine les arbres. Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque chose de terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un tn*iiit effroyable l'assourdit; il lui sembla qii'il était tombé et qu'il roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille morte chassée par le vent. Il s'évanouit.

Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane

de feuillage.

Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait : Phi smâ, ce qui en langage arabe signifie : il est

^^fm^it* r»n« I I

LE RQIN.

dans le ciel. Il sentit qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix grave et lente qui répondait : Lù^ lô, machi mouth, ce qui veut dire : non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et une jeune lille agenouillés prés de lui. Le vieillard était noir comme la nuit, il avait une longue barbe blanche tressée en ))etites nattes d la mode des anciens mages, et il élait vêtu d'un grand suaire de soie verte sans plis. La jeune fille était couleur de cuivre rouge, avec de grands yeux de porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des anneaux a*or au nez et aux oreilles. Elle élait charmante.

de

vallée

se

leva! Le vieillard et la jeune fille le regardjiient avec douceur. 11 s'approcha d'un de ces arbres; les" feuilles se contractèrent; les branches se retirèrent; les fleurs, qui étaient d'un blanc pâle, devinrent rouges; et tout Tarbre parut en quelque sorte reculer devant lui. Pécopin reconnut Tarbre de la honte et en conclut qu'il avait quitté l'Iode et qu'il était dans le fameux pays de Pudiferan.

Cependant le vieillard lui fit signe. Pécopin le suivit; et quelques instants après le vieillard, la jeune fille et Pécopiu étaient tous trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de palmier, dont Tintérieur, plein de pierres précieuses de toutes sortes, étincelait comme un brasier ardent.

Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit eu allemand : « Mon fils, je suis l'homme qui sait tout, le graud lapidaire étlilopien, le taleb des Arabes. Je m'appelle Zin-Ëddin poiir les hommes et Evilmerodach pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette vallée, lu es le deuxième. J*ai passé ma vie à dérober à la nature la science des choses, et à verser aux choses la science de l'Ame. Grâce à moi, grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent^ les plantes pensent et les animaux savent. C'est moi c^ui ai enseigné aux bêtes la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican à se saigner lui-même pour guérir ses

Îtetits blessés des vipères, au serpent aveugle à mabger du ènouil pour recouvrer la vue, à l'ours attaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer les yeux. J'ai apporté aux ajgles^lesquelles sont étroites, la pierre œtiles oui les fait pondre aîscment. Si le geai se purge 'avec la leuille du laurier, la tortue avec la ciguë, le cerf avec le dictame, le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle avec l'herbe helxine; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le stellion, à l'époque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si l'hirondelle guérit les opnlhalmies de ses petits avec la pierre caîidoine qu'elle va chercher au delà des mers; si la belette se munit de la rue quand elle veut combattre la cou-

Le chrétien errant.

vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma vallée et ma science. Tu épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et qui est belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre du chrysolampis, a mettre la mère perle dans un

{»ot de sel et â rallumer le feu des rubis trop mornes en es trempant dans le vinaigre. Chaque jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Mous passerons notre vie doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon fils.

— Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'acepte avec joie. »

La nuit venue, il s'enfuit.

Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fît, ce serait raconter le monde. Il marcha pied.s nus et en sandales : il monta toutes les montures, l'âne le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre, l'onagre et l'élé-

f)hant. Il subit toutes les navigations et tous les navires, es vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux longs de la Méditerranée, one'raria et remigia, galère et galion, frégate et Trégnlon, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et barquerolle. 11 se risana sur les caracores de bois des Indiens de Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé Hérodote. 11 fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la Perse, le Pégti, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, TBasubi. Il vit le Monomolapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordonez, Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts du pied, comme Jérôme Coslilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme Mendez-Pinto, fut forçat comme Texeus, et faillit être eunuque comme Parisol. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres, le scorbut, qui épouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Giccron préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arrivé au sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colère. Il aborda l'ile qu'on rencontre parfois ne la cherchant f)oint, et qu'on ne peut jamais trouver la cherchant, et il vérifia que les habitants de cette ville sont bons chrétiens. En Aiidelpalie, oui est au nord, il remarqua un château dans un lieu où if n'y en a pas, mais les prestiges du septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'étouner de cela. Il demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé de ce prince, de la cour duquel il ra; contait plus tard tout ce qu'ont depuis couché par écrit les Anglais, les Hollandais et même les pères jésuites. 11 devint docte, car il avait les deux maîtres de toute doctrine : voyace et malheur. 11 étudia les faunes et les flores de tous les climats. Il observa les vents par les migralions des oiseaux et les courants parles migrations des céphalopodes. Il vit passer dans les régions sous-marines l'ommastrephes sagitlatus allant au pôle nord, et l'oramastrephes gigantèus allant au pôle sud. Il vit les hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec UIvsse. Il connut toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, fe râle noir, le solendguse, les garagians semblables â des aigles de mer, les queues de jonc de l'ile de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales qui vont par troupes, les aicatrazes grands comme des oies, les moraxos plus jprands que les tiburons, les peymones des îles Maldives qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tête de bœuf, l'oiseau clakt qui naît de certains bois pourris, le petit saru qui chante mieux que le perroquet, et enfin le lioranet, l'animal-plante des pays tartare?, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe aotour de lui. H tua à la chasse un triton de mer de l'espèce vapiara et il inspira de l'amour â un triton de rivière de l'espèce baSpapina. Un jour étant en l'île de Manar, qui est â deux cents lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs, lesquels lui montrèrent sept hommes-évêaues et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils péchèrent par ordre du Seigneur. Eu Scythie il perça é coups de flèches un griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir l'or que cette néte gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais il se sauva. Enfin il manqua nanfrager en mainte rencontre, et notamment prés du cap

iviilil <|ue 'i|uck|an i hotc île Icrrillc >''

(îardarù, que les ancieiiE appelaient Promouloriiim aroninlonim: et n travers lanl d'aventures, tant d'erreurs, de Tati^tues, de prouesses, de trnvnuic et de misères, le brave et lidéle clievalipr Pécopin n'avait qu'un but. retrouver l'Alleniagiie; qu'une espérance, rentrer au Falkenhur)^; qu'une pensée, revoir Bauldoiir.

Grâce au talisman de la sultane qu'il portait toujours tnr lui. il ne pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.

Il comptai! pourtant trislemenl les années. A l'époque où il parviul enfin à atteindre le nord du pays de France, cinq ani s'étaient éct)ulc!< di>pui9 qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait â cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'asseyall sur une pierre au bord delà route el il pleurait.

Puis il se ranimait et prenait courage : < Cinq ans, pensail-il: oui, mais je vais la revoir enfin. Elle avait ^uinie ans. eh bien, elle en aura viogtl » Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était déchirée, ses pieds étaient en sanj;, mais la force et la joie lui étaient revcnues, et il se remettait eu marche.

C'est Q'nsi qu'il |>arvint jusqu'aux montagnes des Vosges.

lit h quoi peut s'amuser ui

tin soir, après avoir Tait roule toute la journée dans les rocliers, ctiercb.ml un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée d'un liots de saplna. de frênes et d'érables. Il n'Iiésita l'as i y pénétrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le srniier qu'il Hiivait se perdit dans une clairière semée de houx, de genévriers el de franil)oisiers sauvases. A coté de la clairière il y avait un mnrais. Epuisé de lassitude, mourant de faim et de soif, exténué, il rcganlaît de calé el d'autre, clierciiBDl une chaumière, une charbonnerre ou un feu de

S Aire, quand tout é coup une troupe de tadornes passa i)rès c lui en agitant ses ailei et en criant. Pécopin tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leur» nids sous terre el que les paysans des Vosges appellent canards-

Pfcopin DMourdi crut i{iic te

Ili'Hyïul ïieillaril

lapin*. Il éorU lesi tourCcs de houx el vit Iteurlr et verdoyer de toutes parts dans l'herbe le perce-pieire, ranfi[étique, l'ellébore et la grande gentiane. Comme il se baiswil p<)Dr s'en assurer, une coquille de moule lambce sur le Kaion frappa son reg.ird. Il la ramassa. C'était une de ces moules de la Viilogne qui contiennent des perles gros- *es comme des pois. Il leva les^eui; un granttdnc planait au-dessus de sa léle.

Pécopin commençait n s'inquiélcr. On conviendra nu'il y avait de quoi. Ces lioui el ces Traniboisiers, ces ladornes, ces herbes magiques, celle moule, ce B;rand-duc, tout cela était pen rassurant. 11 était donc Tort nlarmé et se demandait avec angoisse ou il était, lorsqu'un chant éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'oreille. C'était une voix enrouée, causée, chagrine, rdcheuse, sourde et criarde h la fuii, et voici ce qu ellechanlait :

u el la reine Ajnphitrite.

Je luia le nain, graod-père des léinli. Ua goulle d'ciu produit deux océant,'

Je verse de me* rocs. Que n'enicure aucune aile, Un fleuve bleu pour elle, un lleave vert uour lui. J'épanche de m> grotte, aùjamaiifuu nalui. Le fleuve vurt puur lui, le Oeuve bleu pour elle.

Un pur saphir se cache en mon humide icrin. Mon émerinde fond el devient U beau Hhin ; Mon saphir se di»out, ruisielle et fait le Htiône.

Pi'copin n'en pouvait plus douter. Pauvre voïa;:eur fa* ligué, il était dans lefntal bots des Pas-Perdus. Ce bois est une grande forêt pleine de labyrinthes, d'énigmes et de dédoles ou te promène le nain Roulon. Le oain RoaloD

LE RUIN

hobite un lac dans les Vosges, au sommet d*une montagne; et pnrce que de là il envoie un ruisseau au Rhône el un aulre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la Méditerranée et de TOcéan. Son plaisir es( d'errer dans la forêt et d'y égarer les passants. Le vojageur qui est entré dans le bois des Pas-Perdus n'en sort jamais.

Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson etla voi]( du méchant nain Roulon.

Pécopin éperdu se jeta la face contre terre. — Hélas ! s*écria-t-iU c'est Gni, je ne reverrai jamais Bauldour.

— Si fait, dit quelqu'un prés de lui.

L^iuis canibusque.

Il se redres;sâ ; un vieux seigneur, vêtu d'uu hal)il de chasse magniOque, était debout de^'ant lui à quelques pas. Ce gentilhomme était complètement équipé. Un ^-* telas à poignée d'or ciselée lui battait la hanche, et a sa ceinture pendait un cor incrusté d*étain el fait de la corne d'un buflle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de vnj^ue et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait éclaire de la dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu brusquement dans un pareil lieu, à une pareille lieure, vous eût certainement semblé singulier ainsi qu'à moi ; mais dans le bois des Pas-Perdus on ne songe qu'à Roulon ; ce vieillard n'était pas un nain, et cela sufut à Pécopin.

Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante. Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les sourcils si blancs et les jambes si amaigries» que c'eût été pitié d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal el sans profondeur d'un roi imbécile.

— Que me voulez-vous? demanda Pécopin.

— Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.

— Quand?

— Passe seulement une nuit en chasse avec moi.

— Quelle nuit ?

— Celle qui (jpmmence.

— El je reverrai Bauldour ?

— Quand noire nuit de chasse sera Gnie, au soleil levant, je te déposerai à la porte du Falkenburg.

— Chasser la nuit?

— Pourquoi pas?

— Nais c'est fort étrange.

-Bah!

— Mais c'est trés-fetigaDt.

— Non.

— Mais vous êtes bien vieux.

— Ne t'inquiète pas de moi.

— Mais je suis las, mais j*ai marché tout le jour, mais je suis mort de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à cheval.

Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une gourde damasquinée d argent qu'il lui présenta.

— Bois ceci.

Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. Â peine avait-il avalé quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. 11 élait jeune, fort, alerte, puissant. Il avait dormi, il avait mange, il avait bu. — Il lui semblait même par instant qu'il avait trop bu.

— Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le veux bienj mais je reverrai Bauldour?

— Après celte nuit passée, au soleil levant.

— Et quel garant de votre promesse me donnez-vous?

^ — Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J'aurais fju te laisser mourir ici de faim, de lassitude el de misère, l'abandonner au nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu pi lié de toi.

— Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil levant, à Falkeriburg.

^ — Holà! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur, faisant effort avec sa voix décrépite.

En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pécopin vit qu'H élait bossu. Puis il Bt quelques pas, et Pécopin vit qu'il était boiteux. .

A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vêtus comme des princes et montés comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois.

ils vinrent se ranger dans un^profond silence aulour du vieux qui paraissait leur maître.^ Tous étaient armés de couteaux ou d'épieux; lui seul avait un cor. La nuit était tombée; mais autour des gentilshommes se tenaient delH)ut deux cents vMels portant deux cents torches.

— Ebbene^ dit le maître, ubi sunt los verras?

Ce mélan((»^d'ita]ien, de latin et d espagnol fut désagréable à Pécopin.

Mais le vieux. reprit avec impatience : — Les chiens! les chiens 1*

Il achevait à peine, aue d'effroyables aboiements rempKfsaienf la clairière. Une meute venait d'y apparaître.

Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage féroce et des nègres tout nus la tenaient rohnstement en laisse.

Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avail là tous les .chiens possibles, accouplés et divises pnr crappes et par raquettes, selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de cent dogues d*AngleteiTe et de cent lévriers d'attache avec douze paires d.e chiens-tigres el douze paires de chiens-bauds. Leaeuxiémc groupe élait entièrement formé de greffiers de Barbarie blancs et marquetés de rouge, braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit, demeurent trois ans dans leur, bonté, sont sujets à courir au bétail et servent pour la grande chasse. Le troisième groupe élait une légion de chiens de Norwége : chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand cœur, et se plaisent au cerf ' surtout; chiens gris, léopardés sur l'échiné, qui ont K's jambes de même poil que lés paltes d'un lièvre ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y avait pas un bâtard parmi ces cliiens-. Pécopin, qui s'y connaissait, n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marq^ué de gris, ni parmi les gris un seul qui fut argenté ou qui eût les pattes fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces puissants dogues noirs de labbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mnis qui engendrent de si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers, les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, tous étaient de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment télé près du cœur. Ils avaient la tète moyenne, plutôt longue qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les reins courbés, le râble musculeux, les jambes larges, la cuisse troussée, le jarret droit bien herpé, la

3uèue grosse prés des reins et le reste grêlé, le poil de essous le ventre rude, les ongles forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquième groupe était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, . et des chiens du Monomotapa, qui ront partie de la garde de l'empereur des Indes. Du reste tous, anglais, barbaresques, norw^iens, ardennais et indous, hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux. Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se réveillaient.

Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où, et il ne pouvait s'empêcher de se dire à lui-même qu'il était

singulier qu'aboyant de la sorte on ne Teût pas entendue avant de la voir.

Le maitre- volet qui menait toute cette vénerie était â quelques pas de Pécopinf lui tournant le dos. Pécopin alla â lui pour le questionner, et lui mit la main sur l'épaule; le valet se retourna. Il était masqué.

Cela rendit Pécopin muet. — Il commençait même à se demander fort sérieusement 8*il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard l'aborda. — Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?

— Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il faudrait de territilcs chevaux.

Le vieux, sans répondre, porta â sa bouche un sifQet d'argent, qui était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de goût qui est exposé â voir des tragédies, et il sifQa.

Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant deux chevaux magnifiques. L'un était un beau ^enet d'Espagne, à l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie, bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunes, aux bras secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. 11 avait la jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'êchine grasse, double et tremblante. L*aulre était un coureur tartarè â la croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien épaisse penoiait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur ses yeux gros et étincelanls, la bouche grande, 1rs oreilles inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzaus aux jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la tète coifTée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de guerre. Le second était mojns fièrement, mais nlus splendidement harnaché; il portail le mors d'argent, les roses dorées, la bride brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes pendantes et le panache branlant. L*un trépignait, bravait, ronflait, rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre. L'autre re&;ardait çà et là, cherchait les applaudissements, hennissait gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le roi et

Eiaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme l'éène. — Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait ces deux merveilleuses bétes.

— Ëli bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant toujours, lequel prends- tu ?

Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genêt.

— Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.

— Oui, dit Pécopin.

Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main je harnais, le p«nache, la selle et le caparaçon du cheval taflare, le saisit de l'antre à la crinière, nondit comme un tigre et enfourcha â cru la superbe bète qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement formidabler que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard avait le tonnerre dans la poitrine.

A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des voix lointaines crièrent : -^ En chasse! La meute aboya, les chevaux reniflèrent et les art>res frissonnèrent comme par un grand vent.

En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les ténèbres, sonna minuit.

Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une i:econde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés partirent comme la poignée de pierres ciue lance la batiste, les cris et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, %t tous les piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin, s'élancèrent au galop.

Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui saisit Pécopin, qui Tentraina. qui remporta, qui faisait résonner dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui 1 enivrait comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; ^alopqui par moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.

La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette noire d'mi énonne cerf â seize andouil- 1ers apparaissait par instants à travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient en arriére après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient par intervalles, puis elles se taisaient tout â coup, et l'on entendait au loin le cor du vieux chasseur.

Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un srand mur de porphyre, il crut retrouver le chilteau de fudeck. Puis il vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs !)uatre sommets le fian-de-la-Roche, le Ghamp-du- Feu, le Glimont et l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes- Vosges. En moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Dressoir, le flaut-de-IIonce, le mont de Lure, la Tête de-l'Ours, le grand Donon et le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêlemêle dans les ténèbres, sans ordre et sans lien ; on eût dit qu'un géant avait bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sûr leurs sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le Bain-des- Païens et dans le Saut-des-Guves, dans le lac Blanc et dans le lac Noir. Mais il la vit comime les hirondelles voient la leur en rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant, si étrange et si effrénée que fut cette course, il se rassurait en portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne s'éloignait pas du Rhin.

Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent, puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre, et son genel d'Espagne se mit a galoper avec une nouvelle furie. Le brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il songeait donc au bon Dieu et à Bauldonr, plus encore peut-être à Bauldour qu'au bon Dieu, quand illui sembla que la lamentation du vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot : Heimburg; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit passer au-dessus de sa tête un milan oui était perce d'une flèche et qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval fît un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans le bois et Pécopin retomoa dans la nuit. Quelques instants après le vent parla encore et dit : Vaiigtsberg; une nouvelle lueur illumina le brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile était traversée par un javelot et qui

LE RHIN

volait pourlanl. Il ouvrit les yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour et le javelot avaient disparu. Son clieval ne s'était pas ralenti une minute et donnait léte baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi Sisymoraachus. Le vent cria une troisième fois, et Pëcopin entendit cette voix lugubre de l'air qui disait : Rheinstein; un troisième éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui volait pourtant. Alors Pccopin se souvint de la chasse du

afaUgraf, où il s*élait laissé entraîner, et il frissonna, [ais le galop du genêt était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout élait si prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si confusément, qu il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On entendait toujours au loin le bruit d^ la chasse, et par instant le monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.

Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain Tair devint tiède, les arbres changèrent de forme; des chênes-lièges, des pistachiers et des pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large. lune blanche entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères. Pourtant ce n'était pas jour de lune.

En courant au fond d'un chemin creux, Pccopin se pencha et arracha â la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces plantes et reconnut avec angoisse l'anlhylle vulnéraire des Gévennes, la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était encore plus cliaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore une fois sur la berge du chemin et arrficha de nouveau les premières plantes que sa main rencontra. Celte fois c'était le cytise argenté de Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatére maritime de Toulon, le géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un soleil qui rayonne à travers uu anneau comme la planète Saturne. Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapiaité; il avait fait plus de cent lieues entre les aeux poignées d'herbes. 11 avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il traversait en ce. moment les Pyrénées. — Plutôt la mort, pensa- t-il, et il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour se désarçonner, il se sentit ( treindre les pieds comme par deux 'mains de fer. 11 re-

5 arda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient. C'étaient es étriers vivants.

Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands branchages bleuiltres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens traverser à la naffc des étangs pleins de reflets magiques.

Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.

Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale lui frappait le visage; de vagues ruçis<iemenis de tigres et de cliacals arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des vautours, des philosophes et des cigognes; des* arbres d'une forme bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étran(çes; il reconnut le banyan et le baobab; l'oûénonbouyh sifflait, l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambucn chantait. Pécopin était dans une forêt de l'Inde.

Il ferma les yeux.

Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de réquateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangiféres, les aises et les satyres couraient comme des

ombres é travers la brume. L'épreté des bois et des montagnes était affreuse. 11 n'y avait à l'horizon que deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour clesquels volaient les mouettes et les stergoraires, et à travers d'horribles verdures noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel jetait des flocons de neige et oni jetaient au ciel des flocons d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap Nord.

Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il entendit un bruit épouvantable et il reconnut

3u'il passait près du gouffre Maelstron, qui est le Tartare es anciens et le nombril de la mer.

Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la terre ?

Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron.

Tout à coup le'^genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se tut autour de Pccopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une hexive avait referme les yeux, les rouvrit. 11 était devant In façade d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante comme uîî visage.

Description d'un mauvais gîte.

Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme un tombeau.

On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.

Autour de ce château, dont Timmensité avait je ne sais quoi de surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui étaient rouges comme du sang.

Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas desquels se tenaient immobiles d'aures cavaliers arrêtés comme lui et qui semblaient attendre en silence.

Pccopin lira son poignard; et il allait heurter du pommeau la balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata subitement près du chAteau, probablement derrière la fnçade, puissant, énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où souffle le mauvais ange. Ce cor. dont le bruit courbait visiblement les arbres, chantait dans les ténébi-es un effroyable hallali.

Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château s'ouvrireut en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en sortit.

Le genêt monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste salle splendidement illuminée.

Les murailles de celte salle étaient couvertes de tapisseries figurant des sujets t^rés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était une mosaïque représentant la guerre de Troie.

Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus

LE RUIN

sinistre que cette grande clarté. dans cette grande solitude.

Le cheval, qui allait de lui-méroe et dont le pas sonnait gravement sur le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une seconde chambre» qui était de même illuminée, immense et déserte.

De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des tableaux merveilleux incrustés de nacre et d*or. C'étaient des batailles, des chasses, des fêtes représentant des ch&teaux pleins d'artifices à (eu assiégés et pris par des faunes et des sauvaees, des joules et des guerres navales avec toutes sortes Se vaisseaux courant sur un océan de turquoises, d*émeraudes et de saphirs, qui imitait admirablement la rondeur de Teau salée et la tumeur de la mer.

Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui contiennent des esprits : les géants, les hommes et les nains ; et partout, dans celte œuvre les géants et les nains humiliaient Thomme, plus petit que les géants et plus béte que les nains.

Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage nu génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont appelés les bienfaiteurs de l'Iiumanité, Chacun était là pour l'invention qu'il a faite. Ârabus v était pour la médecine, Dédalus pour les labyrinthes, {^isistrate pour les livres, Aristote f>our les bibliothèques, Tubalcaîn pour les enclumes, Architas pour les machines de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moîse pour la trompette, Amphictyon pour la divination des son([es, Frédéric Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais, pour 1^ quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les pendentifs se groupaient, comme des maitresses-constellations de ce ciel d'étoiles humaines, force visages illustres : Flavius, qui a trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique; Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a inventé la pondre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux.

Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopiu, par la grande raison au'ils n'étaient pas encore nés a l'épooue où se passe cette histoire.

Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son cheval, dans une longue enfilade de Sdlles magnifiques. En l'une d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres d'or : c Le caoué des Arabes, autrement dit cave, est une herbe qui croit en abondance dans l'empire du Turc, et ()u*on appelle dans l'Inde l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit : prenez demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la faites bouillir de sorte qu'il y ait unUiers de consommé. Buvez-la peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris. »

En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende : c Le feu grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et consume toute matière. »

Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il entre du benjoin.

Partout des torchères, des lustres, des cuandelles et des

Sirandoles, rellétês par d'immenses miroirs de cuivre et 'acier, étincelaient aans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas un être vivant, et i

travers lesquelles il s'avançait, l'œil hagard et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées-inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des bois.

Enfin il arriva devant une porte de métaii rôugeâtre^ au-dessus de laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de

Îiierreries, une grosse pomme d'or, et sur cette pomme il ut ces deux lignes :

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