SATIRIQUES ET MORALISTES
Celui oui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend aire des vérités dures à son siècle doit, pour mieux terrasser le vice, attaquer en face l'homme vicieux ; pour le flétrir, il doit le nommer; mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette manière, il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi est puissant, plus il se montre courageux. lui, et la puissance recule touiours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse qu'une calomnie signée. 11 n'en est pas de même du moraliste paisible qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les ridicules et les travers, le tout à l'avantage de rhumanité. S'il examine les individus en particulier, il ne critique
3ue l'espèce en général. L'étuoe à laquelle il se livre est onc absolument innocente, puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne. Cependant, pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion que nous ayons de nous-mêmes, il ^ a touiours en nous une certaine conscience qui nous fait considérer comme
LITTËliATURB
hoitile te démarche de tout homme aui vient scruter notre caractère. Cette conscience ^t celle de
L'endroit que l'on sent faible et qo*oD veut se cacher.
Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regardons comme un importun surveillant, nous envelop-
Serons nos actions d'un voile de dissimutetion, et il perra toutes ses peines. Si, au contraire, nous pouvons Téviler, nous le ferons fuir de tout le monde en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à la manière des acteurs ancienSt ne peut remplir son rôle s'il ne porte on masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira : Je viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit Uorace, qu*il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierions tous haro ! Et celui c|ui se charse d'exploiter le domaine du ridicule, toujours SI vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même et ne Jamais oublier ce vers de Mahomet :
Mon empire eat détruit ti l'homme e«t reconnu.
En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront, pas, était oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la reconnaissance du grand homme : la veine de Corneille se ranima, et le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux chants du poète :
Est^il vrai, grand monarque, et puia-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter? Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place, Et que l'heureux t^rillant de mes jeunes rivaux N'ôle point leur vieux lustre à mes premiers travaux?
Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouilloooait encor son veux san(ç dans ses veines,
Diraient- ils à l'envi, iorsqu'Œdipe aux abois
De ses juges |K>ur lui gafj^oait toutes les voix.
Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
Font encor quelaue peine aux modernes illuslres,
S'il en est de fliclieux jusqu'à s'en chagriner,
le n'aurai pas longtemps i les importuner.
Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre
C'est le dernier éclat d'ua feu prêt à s'éteindre;
Âtt moment cTexpirer il tâche d'éblouir.
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fiére mélancolie de sa grande ême. 11 sentait sa force, et il n'en était que plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à un haut degré de la natare la conscience de lui-même. Qu*on juge cependant A quel point las attaques réitérées de ses Zoïles durent in-
fluer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de conviction ;
Sed neque Godeis accédât musa tropeia, Nec CapeUanum bs mihi velle sequi.
De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien sanglante épigramme contre son siècle
11 ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes pindan^ues, ou Rousseau sur ses allégories marotiques. La critique ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent les plus beaux talents, de même que l'nistoire ne doit point abuser des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait comme un enfant ; et l'on sait que César avait peur de verser en montant sur son char de triomphe.