LETTRE XXV
LE RHIN
D'où 11 sort. —La Suisse, le Rhin. —.Aspect». — Qu'un fleuve est un arbre. — Le trajet de Mayence à Cologne. •— Détails. — Où comineDce rencaiasemeut du fleuve. — Où il flnit. — Tableaux. — Les vignes. — Les ruines. — Les ha médius. — Leg villeg. — Histoire et archéologie mêlées. — fiiogen. —
* Oberwesel.— Saint-Goar. — Neuwicd —Anderoacb. — Lins.
— Sinzig. — Boppart. — Caub. — Braubach. — Coblcnz — Ce qui a effrayé l'auteur à Gobienz. — Musées — Quels sont les peintres que possède chaque ville. — Curiosités et bric-àbrac. — Paysages du Rhin. —Ce au'a été le Rhin. Ce qu'il est.
— Remontez-le. — Le bateau-flèche. — Le dampracliifT. — La barbue A voile. — Le grand radeau. — Curieux détails sur les anciennes grandes ftattaisons du Rhin — Yingl-cinq bateaux à vapeur en route cliaque jour.— Parallèle de l'ancienne navigation et de la nouvelle. — Quarante-neuf îles. — Souvenirs — Une jovialité de Schinderhannes rencontrant une bande de juifs. —Ce que firent, en 1400, dans une dfriise de village, les quatre étecLeurs du Rhin. — Détails secrets et inconnus de la déposition de Wenceslas. — Le Kœnigsstbûl.
— L'auteur reconstruit le RŒniffssthûll auiourd'liui disparu.
— De quelle manière et dans aucTie forme s^y faisait l'élection des empereurs. — Ce c[ue c'était que les sept électeurs du Saint-Empire. — L'élection dans leRœmerde Francfort comparée avec l'élection sur le Kœnigssthûl. — Côtés inédits et Ignores de l'histoire. — La banniâ*e impériale. — Ce qu'elle était avant Lolhaire. — Ce que Lolhaire y changea. — Ce qu'elle a été depuis. — L'aigle à deux têtes. — Sa première apparition. — Ce que le peuple concluait delà façon dont la bannière flottait. — Chure de la bannière. — Vue de Caub.
— Etrange aspect du Plalz. — Ce que c'est. — Les châteaux du Rhin, — Dénombrement. ^Combien il y en a. — Quels sont leurs noms. •::- Leurs dates. — Leur histoire. — Quf les a bâtis. — Qui les a ruinés. — Destinée de tous. — Détail de chacun. — Coup d'œîl sur les vallées. — Sept burgs dans le Wisperthal. — Une abbaye et six forteresses dans les Scpt- Monts. ^ Trois citadelles dans la pljine de l^layence. — Le
I Godesberg dans la plaine de Cologne. — Hymne aux châteaux du Rhin.
Mayence, 1*' octobre*
Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont Lukmanierber^; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend a travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez- vous pas, mon ami, de quelle façon nuissanle et simple la Providence produit les grandes cnoses? Trois pAtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se rencontrent, c'est un fleuve.
Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, 3ui faisait adorer son chapeau; à Snrnen le bailli Lanenberg, qui crevait les ^eux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Ruttisl^olz les trois mille Anglais d'Ënguerrand de Coucy. Il tient en respect é la fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, a Granson le duc de Bourgogne, a Ghillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et notons en passant qu'à Novarre, en 1515, le duc de Milan était duc par le droit de l'épée et s'apoelait Lonis XII, roi de France. Il accroche à un clou aans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell d abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Col lin et Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, et Conrad Baumgarlen, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona pour l'inviolabilité du sol, et à Gappel pour l'inviolabilité de la conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en 1536; et depuis lors, il est debout. Il accomplit sa destinée entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, re-
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rnjje d« la pensée, ob«lticle aux cnv.ihissements injusles, (iniDt d'appui fltii rénialfinceg légitimes. Depuin aii cenls ans, au centre de l'Europe, nu milieu d'une nature sévère, soux l'œil d'une providence bieûvelllanle, ces grands monlngnards, dignes flls des grandes montagnes, praves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en préaence des monarchies gj»nlues, des arislocralies oisives et des démocralies envieuses, vivent de la forle vie populaire, pratiquant d la r>is le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail.
Le Heuve naîl entre deux murailles de granit; il Tatl un pas, e( il rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charleniacne i n Cotre, l'ancienne Curia, le souvenir <te Ûrusus; à Fddkirck. lo souvenir deMasséna; puis, comme consacré pour les destinées qui l'atlendent par ce triple banléme germoniijuc, romain cl français, laissant l'esprit inuécis entre son etymologie grecque f*inv, et son ëtymologie allemande liinnen. qui lonlos deux signifient couler, il coule en eflel, francliit la lorét et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit n Sclialïouse, longe el contourne les nrriére-croupes du Jura, côtoie les Vosges,
perce la chaîne des volcans morts du Tauntis, Inrene le«
filai nés de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Holande, et après avoir creusé dans les rochers, les terres. les laves, les sables et les ro^ui, un ravin tortueux de deux cent EoixaniOMlii-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le Iruit perpétuel de ses vagues qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, après avoir reçu doaie mille cours d'eau, arrosé cent qualorae villes, séparé, ou, pourmieux dire, divisé onie nations, roulant dans sou écume et mêlant à sa rumeur l'hi&loirc de (renie siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Prolée; ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme caducéç qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grSce et parure du globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans l'Océan.
Ainsi trois pJtres, trois ruisseaux. Li Suisse et le Rhin s'engendrent de la mfyae façon dans les mêmes montagnes.
Le Rhin a tous les aspects. Il est lantAl large, tanlôl joyeux. Il est glauque, Iransparenl, rapide, joyeux de celle