COBLENZ
r.g«»ûe.
^Dde joie ani est propre n lout ce qui est puituint II est torrent à Sch«frousp, gouffre à lâureD, rivière i Sickinf^D, fleuve i Hayence, lac à Siint>tioar, marais à Leyde.
Il se calme, dll-on, et devient lent vers le soir comme s'il RendorTnail : phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d'eau.
Je l'ai dit quelque part, l'iinilé dan» la variété, c'est lo principe de tout art complet. Sous ce rapport la nature
est la plus grande artiste qu'il y ail. Jamais elle n'aban-
, — ^ ,..! jvoi^/jji parcourir tous ses lo-
ressemble moins en apparence
donne une rorme sans lui garithmes, Hien
au'un arbre et un tieuve; au Food pourtant l'arbre et le ruve oui la même ligne géncralrice, Eïnmînet, l'hiver, un arbre dépouillé de ses téuilles, et couchei-le en esprit D plal sur le sol, von* aurei l'a-spect d'un fleuve vu par un (;éanl â vol d'oiseau. Le Ironc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront les rivières; les rameaux cl les ramuscules. ce serent les lorrents. les ruisseaui et les sources; l'chrgissemeDl de la racine, ce sera l'embouchure. Tous les lleuves, vus sur une carte géographique, lont des arbres qui portent des villes tantôt
i l'extrémité des rameaux comme des Tmils, tantôt dans l'enlre-deux des branches comme des nids; et leurs confluents et leurs afDuenls innombrables imitent, suivant l'inclinaison des versants et la nature des terraini. In embranchements variés des diiïcrenles espèces végétalei, qui toutes, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la Torce spéciale de Ir — si've et la densilé de leur bois. Il est rem.irq^unble uuâ, l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée rojale qui semble attachée à ce robuste tieuvê ne l'abandonne pas. L'V de presqiie tous les affluents du Rhin, de la Hur^, du Neckar, dullein, de la Nahe, de la Lnhn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen. Niedcrlahnslein, Gobleni sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur le soU'immenae silhouette géomélra'e du fleuve, le Rhin appirail portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la bgure d'unchénc.
Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se dlviie avant d'nrriver à l'Océan sont ses racines mises i nu.
La partie du fleuve la plus célèbre et la plus adii rée, la plus riche pour le géologue, la plus curieutept
rhislorieD, la plus importante pour 4e politique, la plus belle pour le mêle, c*est ce tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Kœniffswinter, traverse du levant au couchant le noir chaos ae collines volcaniques que les Romains nommaient les Alpes des Gatles.
C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les tourists font en quatorze heures dans les longues journées d*été. De cette manière on a Téblouissement du Rhin, et rien de nlus. Lorsqu'un fleuve est rapide, pour le bien voir il fiiut le remonter et non le descendre. Quant à moi, comme vous savez, j*ai fait le trajet de Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.
fie Mayence à fiingen, comme de Kœnigswinteç à Cologne, il y a sept ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux villages heureux au bord de Teau. Mais, ainsi que je vous le disais tout à Theure» le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise, et finit à Kœnigswinter, au pied des Sept-Monts.
Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux *ives se mirent dans les larges squammes de l'eau. La roi-
deur des pentes fait que la vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher fait. une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des paniers de terre, et. dans celte terre, en Provence il plante un olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son terrassement avec un mur de pierres sèches oui retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici, par surcroit de précaution, pour que les pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier de la Méditerranée, (f oit sur des espèces de consoles posées au-dessus de la tête du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.
C'est du reste un travail in^at. Depuis dix ans les riverains du Rhin n'ont pas fait une bonne récolte. Dans Slusieurs endroits, et notamment à Saint-Goarshausen, ans le pays de. Nassau, j'ai vu des vignobles abandonnés.
D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches oui suivent les mille ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de la franfçe verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent d'innombrables guirlandes suspendues é la muraille austère du Rhin.
L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs hideux où s'est amoncelée la poussière.
A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou bourgade. Au-dessus ae chaque groupe de maisons se dresse un donjon en ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles et de clochers, (ont de loin comme une flèche barbelée à la pointe basse de la montagne.
Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de queue, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Çà et là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du Rhin ressemblent a de grands casques d'ardoise posés au bord du fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en bleu sur le pUtre blanc fait l'ornement de la la^de. Plusieurs de ces villaffes, comme ceux de Bergheim et de Mondorf prés Cologne, sont habités par des pécheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans les oelles journées d'été, cela compose de^ spectacles charmants; le vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pécheur raccommode ses filets dans sa barque; an-dessus de leurs tètes le soleil mûrit h vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne, a faire, l'astre comme l'homme.
Las tilles sont d'un aspect plus compliqué et plus tu-
multueux. Elles abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar, c'est Neuwi^, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1476, et qui reffarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Slnzig, bâtie par Sentius pour garder l'embouchure de l'Âar. C'est Boppart, l'ancienne BodObriga, fort de Drusus, censé royale de rois francs, ville impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage de Trêves, vieille cité charmante qui conserve une idole dans son és^lise, audessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J'y ai remarqué près de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nommée dans une charte de 933, fief des comtes d'Arostein du Lahngau, ville impériale sous Rodolphe eu 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogeu en 1283, qui échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.
Braubach, qui communique avec les bains du Tau nus, est admirablement située au pied du haut rocher qui
Sorte à sa cime le Markusburg. Le vieux château de Saint- [arc est aujourd'hui mie prison d'£tat. Tout marquis veut avoir des pages. II me paraît que M. de Nassau se donne les airs d'avoir d^s prisonniers d'Ëtat. C'est un beau j luxe. I
Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large dépense d indulgences; le célèbre fort ËnrenbreiUlein. rendu aux Français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le mai^ave Jean 4e Bade; la place ae l'arsenal, où l'on voyait jadis la fameuse coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en magasin de fourrages par les Français, aujourd'hui église évangélique, ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une collégiale de Saint-Castor enrichie d un portail de 1805 et peinte en rose; point de bibliothèque : voilà Coblenz, que les Français écrivent Coblentz, par politesse pour les Allemands et que les Allemand.'i écrivent Coblence par ménagement pour les Français. D'abord castrum romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Fradts, résidence impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes d'Ârnbtein jusqu'en 1250, et à dater d'Arnonld II, par les archevêques de Trêves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en personne, Coblenz a été prise par les Français en 1794 et donnée aux Prussiens en 1815. Quant à inoi, je n*y suis pas entré. Tant d'églises roses m'ont effrayé.
Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route de Mayence, le Petersberg garde la route de Trêves et de Cologne, TEhreubreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.
Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la compare à d'autres villes du Rhin que personre ne visite et dont personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine« est maintenant une glaciale et morne citadelle qui couronne platement un ma|[nîfiaue rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.
Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et d'archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus
{grands peintres peuplent leurs musées. Le Dominiquin, es Carrache, le Guerchin, Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin Braon, Guillaume de Cologne, Bubens, Albert Durer, Mesquida, sont à Colo* gne. iloibein, Lucas de Leyde, Lucas Cran«ich, Scorel, Raphaël, la Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt.
LR RHIN.
Goblenz a Fœuvre complet d*A)bert Darer. à quatre feuilles prés. -Ma][ence a le psautier de 1459. Cologne avait le tameax missel du château de Dracheufeis, colorié au douzième siècle; elle Ta laissé perdre; mais. elle a conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leihnitz au jésuite de Brosse.
Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le veut; de sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les lointains violets ; de grands .oiseaux de proie planent sous un ciel fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d*ltalie, tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groenland. La rive est Apre, les laves sdnt bleues ; les basaltes sont noires ; partout le mica et le quartz en poussière ; partout des cassures violeutes; les rochers ont des profils de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. L'aspect de tout le ûeuve est extraordinaire.
11 est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un désert; Thomme en a fait une rue. '
Du temps des Romains et des barbares, c'était la rue des soldats. Au moyen âge, comme le Ueuve presque entier était bordé d'Eftats ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son embouchure» par l'abbé de Saint- Gall, le prince-évêque de Constance, le prioce-évêque de Bâle, le prince-évéque de Strasbourg, le prince-évéque de Spire, le prince-évéque de Worms, Tarcnevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trêves et l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin la rue des prêtres. Aujourd'hui c'est la rue des marchands.
Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A cha<(ue instant on rencontre une chose qui passe : tantôt un étroit bateau-flèche effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin ; tantôt un bateau a vapeur ^voisé; tantôt une lonffue embarcation é deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait bosse sous le grand mAt, son pilote attentif et sérieux, ses matelots auairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges, vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés é de lounû navires qui remontent lentement i ou un petit cheval courageux remorquant à lui seul une grosse barque pontée comme une fourmi qui traîne un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche majestueusement. Trois cents matelots manoeuvrent la monstrueuse machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence a l'arrière et à l'avant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux bigueg, un autre bœuf vivant tourne autour du poteau où il est lié et mugit en voyant les géuisses paître sur la rive, le patron monte et descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et viennent les matelots, tout un village vil et flotte sur ce prodigieux plancher de sapin.
Eh bien ! ces gigantesqiies radeaux sont aux anciennes grandes flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est é un vaisseau A trois ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé â ses extrémités par des chevrons nommés bundsparren, renoué à ses jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait cjuinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres, de sondes et de cordages, mille rameurs, avait boit pieds de profondeur dans l'eau, soiiante-dix pieds de large et environ neuf cents pieds de long, c'est-à-dire la looffueur de dix maitres-sapins de la Murf » attachés bout â oout. Autour du train central et amarrés à son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui ser-
vait â la fois de pont et de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour amoindrir les périls de 1'^ chouement, dix ou douze petits trains d'environ quatrevingts pieds de long, nommés les uns kniee, les autres ankaenge. Il y avait dans le grand radeau une rue qui aboutissait d'un côté i une vaste tente, de Tautre â la maison du patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le pilote criait le mot d'ordre et élevait au-dessus du train un panier suspendu à une perche; c'était le signal du repas, et les mille travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage, quinze cents livres débourre, dix mille livres de viande fumée, vingt mille livres de viande fraicheet cinquante mille livres de pain. Ils emmenaient* un troupeau et des bouchers^ Chacun de ces trains repré* sentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ deux millions de francs.
On se figure dillicilement celte grande ile de bois cheminant de Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d'ilôts é travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on proverbialement et dit-on encore, qu'un entrepreneur de train doit avoir trois capitaux : le premier sur le Rhin, le deuxième a terre et le troisième en poche. L'art de cooduure parmi tant d'écueils ces effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à un seul homme par génération. A la fin du siècle dernier c'était le secret d'un maître- flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les grandes flottaisons ont disparu.
A l'instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et descendent le Rhin chaque jour. Les dixneuf bateaux de la compagnie de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de Strasbourg à Dusseldorf ; les su bateaux de la compagnie de Dusseldorf,
3ui ont la cheminée tricolore, vont «e Mayence à Rotter* am. Cette immense navigation se rattaclie à la Snisse par le dampfschiff de Strasbourg à Baie, et à l'Angleierre par les steamboats de Rotterdam à Londres.
L'ancienne navigation rhénane, que perpétuent les ha* teaux à voiles, contraste avec la navigation nouvelle que représentent les bateaux à vapeur. Las bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables, rapides, ennibanés et harnachés des couleurs de dix nations, Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont pour invocation des noms de princes et de villes : iMdwig II, Gross herzoç von Hessen, Komigin Victoria, Her%og von Nassau, Pnmessinn Mariann, Gross henog von Baden, Stadt Hanheim, Stadt Coblentx; les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue des noms graves et doux : Pius, Columbus, Àmor, Sancta Maria, GratiaDei. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur c'est la spéculation ; le oateau à voiles c'est bien la vieille navigation austère et croyante. Les uns cheminent en faisant une réclame, les^autres en faisant une prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.
Cette vivace et frappante antithèse se croise et s'affronle à chaque instant sur le Rhin.
Dans ce contraste respire avec une singulière puissance de réalité le double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et qui se croit mère a'un avenir industriel.
Surante-neuf îles, couvertes d'une épaisse verdure, ant des toits qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne à Mayence. Toutes ont quelque souvenir : c'est Graupenwcrth, où les Hollandais cx)nstruisirent un fort qu'ils appelèrent bonnet de prêtre, Pfaffenmîith, fort que les EspagnoU scandalisés éprirent et baplisi^rentdn nom d'Isabelle. C'est Graswerth, Vile de Vherle, où Jean- Philippe de Reichenberff écrivit ses An^ tiquitates Saynenses. L est Niederwerth, Yadis si riche des dotations du margrave-archetéque Jean U. C'est Urmitzer
LB RHIN
Insel, qui a vu César; c'est Nonnenswerlh, qui a vu
Âoland.
Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles. Permettez-moi d'en effleurer ici auelauesuns ; je reviendrai tout h l'heure avec plus de détail sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une antre sur l'autre bord. Le cercueil de sainte Nizza. petite-fille de Louis le Débonnaire, est à Goblenz ; le tombeau de sainte Ida, cousine de Charles-Martel, est à Cologne, Sainte Hildegarde a laissé à Eubengen Tanneaii que lui donna saint Bernard, avec celte devise : raime à souffrir. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité Andernach. Sainte Geneviève vivait à Franenkirch, dans les bois, prés d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle commémorative. Son mari résidait «i Altsimmern. Scninderhannes a désolé la vallée de la Nahe. C'est la qu'un jour il s'amusa, le pistolet au poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força ensuite à se ^cchans^(er précipitamment après avoir mêlé leurs souliers. Les juifs s'enfuirent clopin dopant, ceaui fit rire Jean-l'Ecorcheur. Avant Schinderhannes, cette aouce vallée avait eu Louisle-Noir, duc des Deux-Ponts.
Quand le voyageur qui remonte a passé Goblenz et laissé derrière lui la gracieuse île d'Oberwerrh, où je ne sais
3uelle bAtisse blanche a remplacé la vieille abbaye des âmes nobles de Sainte-Madeloine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparaît. Le lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrière un encombrement d'embarcations amarrées, mentent les deux clochers croulants du Johanniskirch, 3ui rappellent vaguenient Jumièges. A droite, au-dessus u bourg de Capellen, sur une croupe de rochers, se dresse Stolzenfôla, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où l'électeur Werner étudiait l'Almuchabala ; et à ii^auche, sur la Lahn, au fond de l'horizon, les nuages et te soleil se mêlent aux sombres ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour Tbislorien et de ténèbres pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes, Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l'une d l'autre par une allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets de pierre de la porte orientale d'Obetlahnstein qui a encore sa noire ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d'un verger laissent voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième siècle, recrépîe et plâtrée, surmontée d*un chétif clocheton. Cette chapelle a vu déposer l'empereur Wenceslas.
G*est dans cette église de village que, l'an du Christ 1400, les quatre électeurs du Rhin, Jean de Nassau, archevêque dfeH«iyence, Frédéric de Saarwerden, archevêque de Cologne. Werner de Kœnigstein, archevêque de Trêves, et Rupert 111, comte palatin, proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenxel, empereur d'Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne, et féroce quand il avait bu. Il faisait noyer les prêtres qui refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son esprit et subissait l'influence de ses idées. Or, cela inquiétait Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour confesseur Jean Huss. Jean Huss. propageant Wiclef, sapait déjà le pape ; le pape frappa l'empereur. Ce fut à l'instigation du saint siège que les trois archevêques convoauerent le comte palatin. Le Rhin dés lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils défirent l'empereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui n'était pas ecclésiaslic|ue, le comte Rupert. Rupert, à qui cette recompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des royaumes et des rois, nlction de Rome, tantôt publique, tantôt occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre Wenceslas reposait sur six chefs , les auatre griefs principaux étaient : premièrement, la dilapiaation (lu domaine; deuxièmement, le schisme de l'Eglise; troisièmement, les guerres civiles de l'empire; quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre.
Jean Huss continua et Rome aussi. — Plutôt que de pUer, disait Jean Huss, f aimerais mieux qu'on me jetât
à la mer avec une meule d'âne au cou. Il prit Vépée de Vesprit, et lutta corps à corps avec Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment sans sauf-conduit. Venimus sine salvo condtictu. Vous savez la fin. Le dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits â l'état de cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour qui c<»nsidère, grâce à celte dénudation, la construction providentielle des événements de cette sombre époque, la déposition dé Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance est la catastrophe.
En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on voyait encore il n'y a pas un demi* siècle le siège royal, cet antique Kœnigsstûhl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœnigsstûhl, pris dans son ensemble, avait dix*sept pieds allemands d'élévation et vingtquatre de diamètre. Voici quelle en était la figure : sept piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre, soutenue à son cenlro par un huitième pilier plus gros que les autres, fi^raht l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune d'elles était placée, occupaient, disposées en cercle et se regardant, sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le midi, était rempli par ref«cnlier, massif degré de pierre composé de quatorze marches, deux marches
Ear électeur. Tout avait un sens dans ce grave et vénérale édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de chaque PAU de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes les armoiries des sept électeurs : le lion de Bohême, les épées croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d^ar-
f;ent à l'aigle de gueules; le Palatinat, qui portait de gueues au lion d'argent; Trêves, qui portait d'argent à la croix de gueules; Cologne, qui portail d'argent à la croix de sable ; et Mayence, qui portait de gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul ornement de ce vieux trône de granit.
C'était lé qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel, assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et simples, naïfs et augustes comme des rois d'Homère, les antiques électeurs d'Allemagne choisissaient entre enx l'empereur. Plus tard, ces grandes mœurs s'effacèrent, une civilisation moins épique convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.
I..es sept princes qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le sommet du Saint- Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les miatre ducs, les quatre àrchi-maréchaux, les quatre landgraves, les quatre burgraves, les quatre comtes chefs de gperre, les quatre abbés, les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons, les qualre possessions, les quatre veneurs, les qualre offices de Souabc, et les quatre serviteurs. Chacun deux faisait porter devant lui, par son maréchal particulier, une épce a fourreau doré. Ils appelaient les autres princes les têtes couronnées, et se nommaient les mains couronnantes. La bulle d'or les comparait aux sept dons du Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant la qiiaHté royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en Suisse* appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leul* lac Siet^en Churfursten, les Sept-Electeurs.
Le Kœnigsstûhl a disparu, les électeurs aussi. Qiutre pierres aujourd'hui marauenlla place du Kœnigsstûhl; rien ne marque la place des électeurs.
LE RHIN
Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur â Francfort, tantôt dons la salle du Rœmer, tantôt dans la chapelle-conclave de Saint-Barthélémy, Télection devint une cérémonie compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut minutieux; Tappareil sévère^ soupçonneux, parfois teirible. Dés le matin du jour fixe pour l'élection, on fermait les portes de la yille, les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d*or et revêtus de la robe rouge doublée d'hermine, coiCTés, les séculiers du bonnet électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient solennellement le serment du magistral de la ville qui s'engageait à
rprtse Vun de Vautre; cela fait, ils i
se
les garantir de la surprise
prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de l'archevêque de Mayence ; puis on leur disait la messe; ils s'asseyaient sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire fermait les kuis et ils procédaient â réleclion. Si bien closes que fussent les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient. Enfin les très-révérends tombaient d'accord avec les trèsillustrès, le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux fenêtres du Rœmer, «n des suffrapants de Mayence chantait à Saint-Barthéleroy un Te Deum a trois chœurs sur les orgues de l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de l'empereur.
Le tout, au bruit des grosses cloches sonnées sur les tours et des gros canons qu*on laschoit dejoye, dit, dans son curieux manuscrit, le narrateur anonyme ie l'élection de Nathias II.
Sur le Kœnigsstilhl, la chose se faisait plus simplement et plus grandement, é mon sens. Les électeurs montaient
Srocessiounellement sur la plate-forme par les quatorze egrés qui avaient chacun un pied de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple de Rhens, contenu par les hacquebu tiers, entourait le siège royal. L'archevêque de Mayence debout disait : Très-généreux
Î^rtnces, te Saint-Empire est vacant. Puis il entonnait 'antiphone Kent, Sancte Sfiritus, et les archevêques de Cologne et de Trêves chantaient les autres collectes qui en dépendent. Léchant terminé, tousles sept prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Evangile, les ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et touchante, oui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un exemplaire de l'Btangile. Après le serment, on les voyait assis en cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait : Vivat rexî
Avant Lothaire II, qui fut élu le il septembre 1125, la même aigle, l'aigle d'or, s^ déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermdl de l'aurore se reflétait dans l'une et le del froid du Septentrion dans l'autre. La bannière d'Orient éuit rouge; la bannière d'Occident était bleue. Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et sable. L'aigle d or dans un ciel bleu, fut remplacée sur la bannière impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux empires, il y eut deux aigles, et ces deux ailles n'eurent au'une tête. Mais é la fin du quinzième siècle, (|uand 1 empire grec cul croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deiu empires; regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes.
Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle i deux têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de 1 un des soldats de la colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le recueil d'Urstisiys, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa poitrine le 26 août 1278, â la bataille de Marchefeld.
Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en rhonneur du nouvel empereur, le vent en agitait les plis,
et de la façon dont elle flottait, le peuple concluait des présages, bn 1546, quand lesélecteurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du Rœnigsstûhl Ctiarles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique Louis V vécût encore, au cri de vivat rexî la bannière impériale tomba dans le Rhin et s'y iierdit. Cinquantequatre ans plus tard, en 1400, le faUl présage s'accom* ^plit : Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.
S cette chute de la bannière fut aussi la chute de la on de Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus au'un empereur, Sfgismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche.
Après avoir lais.sé derrière soi le lieu où fut le Kœnîgsslûhl, jeté bas, comme chose féodale, par la Révolution française, on monte vers Rraubach, on franchit Roppart, Welmich, Saint-Goar, OberweseL et tout é coup a gauche, sur la rive droite, apparaît semblable au toit d'une maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'une tour énorme qui semble dégorger commle une cheminée colossale la froide fumée des nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, unejolie ville, groupée autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses lacades au midi. Au milieu du Rjiin, devant la ville, souvent à demi voilé par les brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice oblong. étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arriére counent le flot comme une proue et une poupe, dont les îenêtrcs larges et basses imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des grappins. Des bossages capricieux et de petites logetles hors d'œuvre se suspendent ainsi que des barques et des chaloupes aux flancs de celte étrange construction qui livre au vent, comme les banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.
Cette tour, c'est le Gutenfïls; cette ville, c'est Caub; ce navire de pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement  l'ancre devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.
; Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le Rocher des comtes palatins, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait a un pont-levb qu'on voit encore. 11 y avait là des cachots pour les prisonniers d'Etat, et une petite chambre où les comtesses palatines étaleul forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé dans le roc plus bas qiie le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a change de maître , M. de Nassau possède le Louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mjrsténeux qui se remplit toujours. Uélas! une goutte d eau qui filtre à travers un rocher se tarit moins vite que les races royales.
Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du Kœnigsstuhl. Le Rhin voyait, nresque au même point, une femme enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur.
Du Taunus aux Sepl-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite : Ehrenfels, Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenslein et Slernberg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philinsburg, Lahnecki Sayn, Ilammei-steinetOkenfels; quinze cnâteaux sur la rive gauche : Vojtsberg, Reichenstein, Rheiastein, Falkenburg, Souneck, Ileimburg, Furstemberg, Stahleck, Schœnberff, Uheinfels, Rhcinberff, Stoizenfels, Reineck et RolandsecK, en tout, vingl-neuf forteresses a demi écroulées superposent le souvenir des rhiograves au souvenir des volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et comolètent d'une façon formidable la liçure sévère des collines. Quatre de ces châteaux ont été hâlis au onzième siècle : Ehrenfels par
'Espagne; tlammerstein par
téravie. Deux ont été construits au douzième siècle : Gu-
Ile
LE IIIH.
tcoMi par les eomtet de NorÎDteB, RolaDdtecli par l'arefaev^oe Anioiild U, en 1149; deux au treizième; Fontemberg par lei ptlattnt, et Bbelnfelt, ' en 1219, per Thierry 111, comte de KAtieneilenbogeD ; quatre au quatoniême : Vogtsberg, en 1340, par un FalkeotteÎD ; Portleneck, en 1348, par Tarchevéque Heori lit; le Chat, en 1383, par le comte de KA(xenelleobo|{en ; et la Souris, dit ans après, par un Palkenstein. Un seulement date du sei-| siéme siècle : Philipsburg, béli, de 1568 à 1571, w le^ landgrave Philippe le Jeune. Quatre de oes citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarauable, Beichenstein, Rheiustein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en 1989 par Rodolphe de flabsbours ; une» le Rolandseck. par Tempcreor fleuri V; cinq par Louis UV en 1689, Forsieneck, Stahleck, Schœnberfr, Stoizenfels et Dammerstein; une par Ilapoléon, le Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire, Gutenfels.On ne sait qui a construit Heichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Stoizenfels, Rheineck et Markusburs, restauré en 1644 par Jean le Batailleur, landgrave de flesse-Dannstadt. On ne sait qui a démoli Vofftsberg, ancienne demeure d'un seiffneur voué, comme le nom Tindique, Ehrenfels, PursteSeck, Savn, le Chat et la Souris. Une nuit pins profonde encore couvre sii de oes manoirs : Heinbtirg, Rheinbei^, Liebenstein, Sternl)erg, Lahneck et Okenfels. Us sont sortis de Torobre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu ae Thistoire, que celte, épaisse obscurité où Ton aper^it confusément, vers 1400,' le fourmillement tumultueuz de la hanse rhénane, guerroyant les seigneurs et où Ton distingue, plus loin encore, dans les ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantdme formidable de Barberoosse exterminant les burgrjives. Plusieurs de ce^ antiques forteresses, dont rhisioire est perdue, sont à oemi romaines ei n demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées apparaissent dans- les autres ruines. On peut en retrouver la chronique éparse çA et la dans les vieux cliartriers. Stahleck, qui domine Bncharach et qu'on dit fondé par lés Huns, a vu mourir Herman au deuxième siècle: les Uohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach Tont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 16S0 à 1640. Schœnberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la lé-
Sende des Sept Sœurs, a tu naître le grand général Frcéric de Schœnberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Braganoe et de précipiter les Siuarts. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin en 1295, au maréchal de Tallard en 1699, et s*est rendu à la République iVançaise en 1794. Le Stoizenfels était la résidence des archevêques de Trêves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la catliédrale de Trêves. Uammerslein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des archevêques de Nayence, le choc de l'empereur Henri 11 eu 1017, la fuite de l'empereur Henri IV eu 1105, la guerre de trente ans, le passa^^e des Suédois et des Espagnols, la dévasUtion des Français en 1689 el la honte d%tre vendu cent écus en 1893. Gntenfels, la flère guérite de Giistave* Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en 1631 par les Hessois, en 1690 el en ln49 par les impériaux, vendu en 1989 par Garnier de Munzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère, moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour un bénélice de six cents francs. Cette lonj^ue et double série d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les légendes, commence devant Bingen, par le château d'Ehrenfels à droite et la tour des Rats é gauche, et finit à Kœnigswinter par le Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre du Rolandseck faisant face é la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi le Cornu, la tour des Rais faisant face é l'Ehrenfels, c'est la fable et rhisioire qui se regardent.
Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que tout voyageur aperçoit en passant. Mais
pour pei qin'oo pénétre dans lei vallées et daof les montagnes, 00 rencontre une mine é chaque pas. Dani U seule vallée de la Wisper, sar la rive droite, en une proroeoidede quelques lieues j'en ai constaté sept : le Rheinberf. château des comtes du Rhingan, écoyers-tranchents héredîuires du Saint-Empire, éteinu au dix-septîéme siècle, redoutable forteresse qui inquiétait jadis la grosse commune deLorch; dans les broussailles, Waldeck; sur la monUffne, à la crête d'un rocher de schiste, près d'une source d eau minérale qui arrose quelques chétives cabanes, le Sauerbunr, bâti en 1S56 par Robert, comte palatin, et yendu mille florins, pendant la guerre de Raviére, par l'électeur Philippe à PbiKppe de Krouberg. son maréchal; Beppenheiï, détruit on ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Nayence; Noilig, ancien castram dont il reste une tour; Sareek, qui s'encadre dans la forêt vis-â*vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent, le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société, renouvelées chaque année, ont survécu.
Si Ton explore les Sept-Monts, on y trouve, i l'état de tronçons enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et SIX châteaffx : le Drachenfels, ruiné par Henri V; Te Wolkenburg caché dans les nuées, comme le dit son nom, ruiné par Henri V ; le Lowenberg, on se sont réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis anrés leur mariage, oui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld et l'archevêque Uuebhard; le Nonnenstromberg et l'Oelbei^, bâtis par Valentinien en 568 ; et le Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient la guerre aux électeurs de Cologne.
. Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Franensteîn, qui date du .douzième siècle; Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenklau, bâti en 1550. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient ce nom, Godesberg-? Est-ce du tribunal de canton, Goding, qui s'y tenait au moyen âge? est-ce de Wodan, le monstre à dix mains, que les Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a diCidé cette question. Quoi qu'il en soit» la nature, avant les temps historiques, avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 569, en avait fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1910, un château; Télecteur Frédéric 11, en 1575, une forteresse; l'électeur de Ravière, en 1595, une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a fait une vigne.
Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont lé comme les coulisses éternelles du sombre drame qui depuis dix siècles se Joue sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au milieu des péripéties providentielles, tousses ac^ leurs si hauts, si étranges ou si redoutables ? Pépin, qui donnait des villes au pape; ChaHemagne vêtu d'une enennise de laine et d'une veste de loutre, s'appupnt sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa tbrte main l'éléphant Abulabaz ; Othon le Lion secouant sa crinière blonde; le margrave d'Italie, A»o, portant la bannière ornée d'anges, victorieuse â la bataille de Mersebourg; Henri le Boueux;' Conrad le Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre papes allemands ; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre papal : Petra dedii Petto, Petrus diadema Rudolpho; tiodefroi de fiouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre aes ennemis de l'empire; Henri Y, qui escaladait à cheval les degrés de marbre de Saint- Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire d'Allemagne dont le profil ne se soit dessiné sur leurs vénérables pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard ; Barberousse, qui se trompait de main en tenant l'étrier du pap9s l'archevêque de Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan; Richard- Cœur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux empereur au visage grec, ayni des poètes comme Auguste, ami des califes comme Charlemagne, étudiant dans
sa lente^horloge, où un soleil d*or et une lune d*ar^nt marquaient les saisons et les heures. Ils ont contemple, n leur rapide appariiion, le moine Christian préchant TE vangile aux paysans de Prusse ; Herman Salza, premier grandmaître ae l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes ; Ottocar, roi de Bohême; Frédéric de Bade el Gonradin de Souabe, décapités à seize ans ; Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth ; Frédéric le Mordu, qui
Sortait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère; et odolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint gris. Us ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg : Gloire à Dieu! guerre au monde! Ils ont logé Si^ismond, cet empereur dont la justice pesait bien et frappait mal ; Louis V, le dernier empereur qui ait été excommunié; Frédéric 111, le dernier empereur qui ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles IV pour n'être resté à Rome qu'un Jour et lui criant : Que diraient vos aïeux les Césars sHls vous rencontraient à cette heure dans les A Ipes, la lêie baissée et le dos tourné à l'Italie ? Ils ont regardé nasser, huniiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert ae Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et rAchiile bourguignon, Gnarles le téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Us ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs moles et dans leurs litières, côtoyant le Rhin en Ion* gués files, les évêques occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean Huss; eo 1431, au concile de Bâle pour déposer Eugène IV; et en 1519 à la diète de Worms pour interr(^er Luther, ils ont vu surnager, remontant smistrement le ileuve d'Oberwesel à Bacharach, sa blonde chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhm en 1S87. Us ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur des Mogols arrêtés. par Henri le Pieux au treixiéme siècle, le cri des Hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre, les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit tumultueux des Turcs remontant le Danube après la prise de Gonstantinople, la cage de fer où. la vengeance des rois promena Jean de Leyde, enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau RnipperdoUing^ le jeune Gharle»4}uint faisant étinceler en étoiles de diamants sur son bouclier le mot nondunif Wallenstein servi par soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thurineienne, la colère de Louib XIV, la colère de Frédéric U, la colère de Itapolèon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs, ces vieilles murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des Suisses détruisant l'antiaue cavalerie à Sempach, et du grand Gondé détruisant l'antiaue infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles, glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets de la lance, l'ordre-hérist»on si fatal aux escadrons, les brusquer votes de fait de Sickincen, le grand chevalier, les savants assauts de Burtenbacn, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur spectre d'un linceul blanc, plus mélancoli<^ues encore en plein sofeU, remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le temps, sapés par les hommes, versant aux vignoble^ de la côte une ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli.
0 nobles donjons! è pauvres vieux géants paralytiques ! ô chevaliers affrontés! un bateau a vapeur, plein de marchands et de bourgeois, vous jette en passant sa fumée â la face!