‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 74 sur 309 · SPIRE · texte numérisé non relu

SPIRE

Étvmoloffie et histoire. — Le blé. — Le vin pied - d'oison. — La cathédrale. — Quelle pensée y saisit le voyageur. — Détail des empereurs enterres à Spire. — - Lueurs qui irsTersént les ténèbres de l'histoire. — 1095 — 1703. — Soovurs-toi

DE GORRAO. '

Bords du Neekar,. octobre.

Que vous dirai-je de Soire, ou Speyer, comme la nomment les Allemands, ou Spira, comme la nommaient les Romains? Neomagus, dit la légende. Augusta Nernetum, dit l'histoire. C*est une ville illustre. César y a campé, Dmsus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns 1 ont brûlée, Constantin Ta rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a

faA d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Olhon P' y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre .des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une i:elle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelle.? aux frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Snire : pendant les premiers siècles, les Vandales et les Aiemans [tous les hommes, hommes de toutes races, dit l'étymologie) ; pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, ae 1125 à 1422, en trois cents. ans, Spire a essuyé onze sièges. Aussi la vieille ville carîovingienne est-elle profondément frappée. Ses privilèges sont tombes, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la cnambre impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint évèque Rudiger? On coule le ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'at-on fait de l'église haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que les anciens registres appellent Yincomparable ? Qu'est devenue l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la norte de la route du Bac? Quels vestiges re$te-t-il de Saint-Vildnberg ? Où est la maison de ia chambre impériale ? Où est l'hôtel des assesseurs-avocats, lesquels, dit une vieille charte, sont faisans el adminisirans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs el autres princes de VEmpire, au consistoire publiq de tout VEmpire établi par Charles-le-Quinl ? de cette haute juridiction , à laquelle toutes les autres étaient dévolues et ressortissantes en dernier ressort, que resle-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de traiter Spire avec autant de maj^nificence que si elle était encore la reine des villes impériales. Le ble proverbial de Spire est toujours aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent vin rouge pied-d'oison est touiours digne d'être bu par des princes-évée|ues en bas écarta les et des électeurs à chapeau d'hermine.

La cathédrale, commencée par Conrad I*% continuée par Conrad II et Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes édifices au ait faits le onzième siècle. Conrad P' l'avait dédiée, aisent les chartes, à la c benoîte Vierge Marie. » Elle est encore aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant. Ici, comme dans la maison Ybach, ie ne peux pas dire ({ue j'aie vu l'église, tant j'étais absoroé par la pensée qui pour moi la remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j ai vu cette pensée Laissezmoi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de Spire; vous ne l aurez

£is de moi. Quelque chose de plus haut et de plus magnique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà et j'aurai bien souvent encore l'occasion devons montrer des églises; cette fois laissez-moi vous montrer Dieu. De 1024 à 1508, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle, neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire H, Frédéric Barberousse, Henri VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de Gomouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à l'heure de leur mort les a portés ailleurs.

De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur tombeau dans leur pays natal : Richard de Cornouailles en Angleterre, Alphonse de Castille en Espa-

Ce. Les autres ont été jetés aux qjiatre points cardinaux : thaire II au monastère de Rœnigslutter, Othon IV à

LE GAAND RADEAU r«ga un.

Brnniiwidi, GuilUume i Mfddelboui^, Oenri VI et Frédéric l[ i Païenne, Coorad IV i Poggi, BuberousK tu Cydnns.

Sarberousse eo particulier, ce grand Barberouiiae, où eslil ? dans le Crdona, dit l'hisioire; à Antioche, dil la chroiiii|uc; dans la caverne de KilTliœiiser, dit la légende de WiirlemberBj dans la gtoUe de Eaiseralanlern, dil la légiendedu Bliin.

Les neut césars couchés sous \»f dalles de l'abside de Spire étaient presque tous de glorieux empereurs. C'était le londaleur de la cathédrale, le contemporain de Caniil le Grand, Conrad H. celui oui divisa h vieille Teulooie en sii classes, dites Boucliers Militaires, Clypei MilUaia. hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la Pologne adopta et rellétn : si bien que. m£me dans ces derniers siècle«, la constilullon républicaine de la Pologne, reprodnisant la vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir >\»\ garderait l'image «près que l'objet aurait disparu. C'éLaieul Uenri III, qui proclama et mamtinl [rois ans In paii universelle. préCéranI à une guerre de peuplu é peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait a Henri I" de France; puis flenri IV, le vainqueur des

SaioM et le vaincn de Grégaire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami dei diètes, qui se quali&iit e pereur da homaim; Philijj]» de Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent lli. C'était le triomphateur d'Ottocar, l'eiterminaleur des burgravea, le londateur de dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg, C'était Adolphe de Nassau, le vaillant homme (né d'un coup de hache sur le champ de balaille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi de Bohème, la couronne eu tète, qui su|jprimait les péages, et domptait, ta chttaigne de fer au poing, les quatre formidables électeurs du Bhin; prince démesuré en (ont, dans son ambition comme dans aa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de France : si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'olTiir ou de l'empereur qui avait l'audace d'accepter.

llélasi quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme elles se ressemblent toutes par les miséres qui sont au bout ! Albert d'Autriclie, à Gellhdm, nrés Uayence, avait tué de sa main son cousin et ton empereur

HUIHES DE OUTENFBI.S

Adoltilie de Nasun ; dii ans plut Urd, Jean de Habatiourg lue, a VindUch-Kur-U-Reuas, ton oncle et sou empereur, AILert d'Autriche. Albert, qui était borgoe et laid, et cou- Mille, diuit Boniface VIH, çarnne feraine nu tanf de vi-

Sére, languine viperali. avait été surnommé le Régicide; cae Tul surnommé le Parricide.

Qnoi qu'il en soit, toua ces princes, les bon:!, les médiocres cl les mauvnii, enterrés côte à côte, coarondaienl, pour ainsi dire, la divenité de leurs detlinées dans la gloire des arme^, propre s quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune i tous, et ^Isoienl dans le caveau de Spire, enveloppés de la mystérieuse majesté de la mort. Pour toute rAllemagne, une sorte de superstition nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont tous les instincis querelleurs et mutins des cnfauts. hiîsMnt Tolanliers h puisaancedebnut et vivante. parce qn'elte est la puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivnnle. Ceux de Flandres, dit Philippe ac Cnmmîiiei, aimenl toujours lelilt de leur prince; leur prince, jamais. L'évéque d'Olmulz écrivait an iia[>e Gré-

Siiffi X : Yotunt im^ralorem, ted potenliam aiihorrent. ail, dé> que la puissance est toiubée, on l'aime; dès

qu'elle est vaincue, on l'admire; dès qu'elle eat morte, o la respecte. Rien D'élail donc plus grand, plus auguste t plus sacré eu Allemagne et en Europe que ces neuf tom bea impériales couvertes, comme d'un, triple voile, de ai lenee, de nuit et de vénération.

Qui rompit ce silence? qui troubla celte nuit? qui pro fana celle vëaération7 Ecoutes.

.Enl693, Louis XIV envoya brusouement dans le Pala linal une armée commandée par des lianimes donl on peu lire encore les noms dans la gazelle des entresols di Louvre : irmAe d'au-evaghe, 11 avril. — Maréchal deBoul Hors, maréchal duc de Lorges, maréchal de Choiseui. - Lieutenants généraux : marquis de l'.hamilly, marquis d la Peuilléc, man|uia d'Uielles, mylord Hountcaasel, inar quis de Revel, sieur de la Bretesche, marquis de Villar-i sieur de Hélac. — Maréchaux de camp : duc de la Perlé sieur de Barbeiièret, comte de Boiiry, marquis d'Alégre marqnis de VaubecourI, comle de Sainl-Premonl

La civilisation alors commcnçaîl à couvrir partout |. barbarie i mais la couche était peu épaisse eni'.iire. A 1 moindre secousse, â la première guerre, elle se brisait, e ta barbarie, trouvant UD passage, ae répandait de toute

parts. C'est ce qni arriva dans |a guerre du Palalinat.

L'année du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des maisons, ouvrirent les portes de réfflise, et brisèrent la pierre des tombeaux.

ils Tiolérent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la mort.

Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La guerre, dans ces temus que nous admirons trop quelquefois, y accoutumait les nommes. Le dernier était un attentat monstrueux.

La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue encore, la mijesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire d*un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats fouillèrent les certaeils, arrachèrent les suaires, volèrent à des squelettes, majestés endormies, leur» sceptres d'or, leurs couronnes de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre, leurs bannières d'investiture, htutas vexilliferas. fis vendirent a des juifs ce que des papes avaient béni. Us brocantèrent cette {lourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus rien de précieux dans ces sépulcres, ^uand il n'y eut plus que de la poiissiére, ils balayèrent pele-méle dans un trou ces ossements qui avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied dans une fosse commune les crânes de neuf césars.

Voilé ce que lit Louis XIV en 4693. Juste cent ans après, en 1793, voici ce que fit Dieu :

11 y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal ou toute la barbarie de dix siècles reparut à la surôice de la civilisation et la submergea, des hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à toutle passé du eenre humain : des hordes eflVayanles, dis-je, sanfflantes, déguenillées, féroces, se ruèrent sur Tantique sépulture des rois de France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable, venaient aussi

Jour briser des tombes, déchirer des linceuls et profaner es ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient meure de la poussière en poussière. Ecoutez ceci : ■— le premier spectre qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le jeter au charnier, ce fut Louis XIV.

0 représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre 1 admirez cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait i Spire aux empereurs d'Allemagne. Dieu le lui rend â Saint-Denis.

Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire, le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce duc de France fut outragé par un roi de France. ChAtiment I chitiment ! Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé â Otterberff, où j'étais il y a un mois, il aurait vu lé, comme à Spire, une admirable cathédrale bétle aussi par Conrad II, et cela peut-être n'eût pas été inutile au grand roi ; car sur le portail principal de la sombre éjglise il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et sévère qu'on y lit encore aujourd'hui :

MEMENTO COISRADI.

LETTRE XXVHI

Page 1