‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 75 sur 309 · HEIDELBERG · texte numérisé non relu

HEIDELBERG

L tuteur M fiiit des ennemis de tous les habitants de Mannheiin.

— Heidelberg. —L auteur donne beaucoup d'explications sur lui-niéme. — La maison du chevalier de SainUGeorges. — Un verset de la Bible protège mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc M. A. G. L.— Détails peu connus sur le siège de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L auteur dana la forêt. — Rôverie. — Enigme aoolpiée dans la muraille d une masure. — Le Chemin dst philowphet. — Soleil couchant. - Paysage. —Choses orépusculaires et mystérieuses qui commencent. — Nuit.— L'autour au haut de la monlagne. -. Horrible fosse entrevue. — Aventure surnalurelle du buisson qui marche. — Beidmloch 1 — Traces des païens partout sur les bords du Rhin. — Quelques-unes des visions du soir dans ces vallées. — Neckarsteinach. — Les quatre châteaux.— Le Schwalbennest. — Légende de Bligger le frléau. -L auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes. — Passage curieux de Buihanan sur Macbetli.— Ce que l'auteur éerit sur la porte Schwalbennest. - Intérieur de la ruine. — MagniGcences que I auteur y trouve. -Le burgsans nom. — L'auteur y pénètre. —La dedans d'une grosse tour. — Mystères. — Ce que 1 auteur y voit et y entt?nd d'effrayant à la nuit tombée.

— I! se hâte de sorUr du burg sans nom. — Le Neckar au crépuscule. ~ Le Petit^îeissberg. — Paysage qui raconte I histoire. — Reçard jeté sur les choses et sur les ombres. — Le clifiteau de Heidelberg. - Ce que c'était que le comte palatin. -- Sens guelfe et factieux des inscriptions du palais d'O- Ihon-Henri.— . Les électeurs palatins avaient le goût des arts et des lettres. — Frédéric le Victorieux.— U château do Heidelberg a vol d'oiseau. - Tous les genres de beauté y sont. — Tracea des guerres. —Ce que faisait madame la palatine aiin de devenir homme. — L'anleur regrette de n'avoir pas été U en 1693 pour diriger un peu la dévutation. — La cour intérieure. — La façade de Frédéric lY. — La façade d'Olhon- Henn. — La façade de Louis le Barbu. — Les colonnes do

Ghariemagne. — Comparaisons de ces façades. — Tristesse.

Une remarque singulière. — Les rois et les dieux. —L'auteur se figure le château â la clarté du bombardement. — De quelle façon chaque sUtuede prince et d'empereurs été mutilée.— Sutue de Frédéric V. — Statue de LouiaV.— La tour de Frédéric le Victorieux.— Palais d'Otbon-Henri^ — L'intérieur.

— Enuinération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg. — Les tours. —- Le gros tonneau. —Détails inconnus et curieux. — Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin. — Ce que le vin y devient. -— Les petits tonneaux. — Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français. —Ce qu'on aperçoit dans (obscurité. -—PBaxKo. — Moralité de toutes ces sombres histoires. — Les fantômes elles revenants de Heidelberg. — Jutha. — Les deux francs-juges — Les musiciens bossus. — La dame blanche. — Irrévérence de U dame blanche pour la signature de M. de Cobentzel.— Les deux diables que l'auteur voit en plein midi. — Deuil des petites dévasUtions. — Les architectes. — Les invalides. — Les Anglais. — l^ grille dû perron a eu ses barbares comme notre gnlle de la place Royale a eu s» vandales. — Sinistre aspect de iâ tour Fendue au clair de lune. —

— Visito nocturne à la raine de Heidelberg. — Effets vertigineux des rayons lunaires. — Serrement de cceor dans les chambres désertes. — Incident. — A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer. — L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable. — Colère des cariatides et des statues contre l'auteur. — Il s'enfuit dans la cour. — La lune sur les deux foçades. — Retour i la ville. — Posr- ScBipnm. — Imprécation contre lea poêles.

Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenei garde â vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandes quatre pages; je Cen veux donner cent, comme dit Oroemane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez ; les vieilles amitiés sont bavardes.

Je SUIS arrivé dans cette vUle depuis dix jours, cher

ami, et je ne puis m*en arracher. Dans ?otre excursion en Allemagne, il'y a douze ans, ètes-vous venu à Heidelberg? snrtoul TOUS y êtes«Tous arrêté? car il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y Tivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux Versailles badois au'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les rues semblent coupées à Téquerre dans un bloc de plAlre, et dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des bilboc(uets réussis. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis resté à Mann* beim le temps de faire atteler ma voilure, et je me suis enfîii en hftte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais TOUS venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée au milieu des arbres, à rentrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus Ûères que des collines et moins Apres i(ue des montagnes, a ses aamirables ruines, ses deox églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à façade rouge et a statues dorées, dite Fauberge du Chevalier de Saint-Georges, ses vieilles tours sur Teau, son pont et sur* tout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le flot, compliqué d'écueils, n*est qu'un inextricable réseau de tourbillons et de courants ; ravissant fleuve-torrent où Ton peut être sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai, mais je ne peras pas un instant, je vous assure ; je hante la forêt et la bibliothèque, celte autre îù^ rét; et le soir, j^ntré dans ma chambre d'auberge, comme Yotre ami Benvenuto Gellini, j'écris sur des feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.

Qaesta mia vita travagUata io scnvo

Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de stylet, des évasions du chAteau Saint-Ange, des combats à fer émoulu pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, des colosses entre- S ris, des insolences an pape on A la duchesse d'Etampes, es voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et Ascagne, rhôtel de Nesle pria d'assaut et vidé par les fenêtres, meubles et gens; et puis, çâ et lé, quelc^ue chefd*œuvre, qualchè beW opej'tty comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un Jupiter d'argent haut comme François P, oii une aicuière d'or pour laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par coeur, vous les avez assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplalion d'un rayon de soleil sur la mousse, la visite d une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est tombé par mall\eur sur ledos, qui se débat, et que je retourne en passant avec le bout de mon pied; des ▼ers quelconques mêlés a tout cela ; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More sur le Rhône, le ChAteau-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d'eau

vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilA ce que je sois : car, pour moi, faire dérive fatalement et immédiatement i'étre. Gomme on est, on fait.

Ici, A Heidelderg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez<*moi une expression eimntément risquée, mais qui rend ma pen-

sée)» je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georses. C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire a grosses volutes boudées à jour; tout au travers oe ces trois étages, deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue; enfin, toute cette façade en grés rouge, sculptée» ciselée, fouillée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d'arabesaues, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poète qui bâtissait celte maison l'eut terminée, il écrîvit en lettres d'or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux : Si Jehova non «dificet domum, frustra laborarU asdifikcanies eam.

C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 16^0, la ^fuerre de Trente-Ans commença par la nalaille du Mont-Blanc, près de Prague, et se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette longue iliaae, dont Gustave* Adolphe fut TAohille, Heidelberg, quatre fois assiés^ée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut iucenaiée en 1655.

Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent de fond en comble.

A la paix, rélecleur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles ; puis, à la branche palatine de Wîttelsbach-Simmern , la branche palatine de Pfaiz-Neubourg, et enfin A la guerre de Trente-Ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd'hui à Heidelberg[ pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n'en fît qu'un tas de décombres.

Une seule maison survécut, la maison de 1505.

On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en 1693 (1), les Français revinrent; les soldats de

(i) A l'occasion de ce ttége, oii la ville fat enlevée en douze heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en AUemagne un fatal souveotr que dix siècles peut-ôtre n'efTaccront pas, il n'est pas sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du Louvre, déjà citée dans la lettre xvii. Il va sans dire que ces extraits sont textuels, et aue, c^uant aux rapprochements au'ils peuvent faire nattre dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce liv

peuvent n'a eul'i

ivro

intention ni de les chercher, ni de les éviter. Gaxeitê du 28 may.

< Le sieor de Mélac, lieutenant général, oceape les hauteurs au-ndessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dran^ons. 11 a chasséles ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre a revers les ouvrages de la place.

a On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de Giiamilly, lieutenant général; du costé du front des ouvrages de terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie. »

(Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)

« Six cents hommes des troupes de Hessfr-Cassel vinrent pour ravitailler la place, ff Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante : « Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de Gosle et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils estoient suivis par cent trente du régiment de la Revne, et cinquante cavaliers du régiment colonel général de Mélac, et de Lnlande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin entre Li montagne et la rivière, avec une pièce de canon i leur teste, pourattaqver une traverse que les enne-

attaqua les ennemis de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la seconde traverse. Mais ils tirent ferme à la dernière. Le sieur de Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils firent encore ferme quelque temps derrière des

Louis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorges

bayes et des vignes : mais la cavalerie les oonlraignit enfin à prendre la faite. Les uns taachèrent à remonter le costeaa par dedans les vignes, et les antres se sauvèrent dans le village de Vebelingcn, qui est au pié de la montagne. Néantmoins, ayant esté renforcés par un nombre de paîsans armés, ils se mirent en devoir de revenir k la charge , mais les grenadiers les poussèrent si vivement, qu'ils les obligèrent & prendre derccoef la fDile après leur avoir tué plus de cent cinquante hommes et fsiit plusieurs prisonniers. Les Françob n'ont eu dans cette affaire que trois hommes blessés» qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat de Picardie et an cavalier du régiment de Mélac. »

' Gazette du 1^ jum*

« 22 au matin. Les ennemis, se voyant priasses et enveloppés par les batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein jour. On les poussa jusqu'à la porte de la ville, qu'ils fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de hacbe, et, nonobstant leur granrl feu, les poussèrent jusqu'à la porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et hissèrent dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tues ou pris.

«... Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'cropescher. liC cliasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut pas accorder de condition. Ils se rendirent à discre tton, et sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents soldats prisonniers qui avoient esté mis dans la grande église, mirent le téu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville; et quoi qu'on pût faire pour rôtctndre, en brûla la grande partie. On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. On s'est aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis. »

« Paris, 30 may 1693. Le rai partit de Gompiègnc le 22 du mois pour aller coucher à Roye; le 23 il coucha a Péronne, le 24 à Cambray, et le 25 au Quesnoy.

« Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère des Capucines, a

Gazeiit du 6 ji'in.

«... La ville eatoit prise, les soldats, les cavaliers et les dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la piller

Les soldats ue purent estre arrestés, quelque peine que se donnassent les officiers pour eropescher les suites du désordre et l'embrasement de la ville, quoy qu'ayant esté prise d'assaut, elle eust pu n'être pas épargnée. Le marquis de Gharoilly avoit fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme en un lieu de seurté Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux clochers, d'où il se communiqua aux maîspns de la ville et des fauxbourgt : où il avoit esté encore mis par hasird en quelques endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on priât pour l'éteindre. Le sieur de Ileideradorf, qui commandoit dans le cbasteau, envoya cependant demander à capituler. Un capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un lieulenant-colouel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue. On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils. Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du cbasteau. 9

Mime numéro.

Du Quesnoy, le 9 juin 1093.

ff Le28 flu mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc de Lorges apporta au roy la nouvelle de k prise do lleidelbcrfr. Le 31 , le roy fit ses dévotions et loucha les malades. Sa Majesté nomma l'abbé de la Luzerne à l'évesché de Gahors, et l'abbé de Uonon ville à l'éyescbé de Coniminges. Sa Majeaté a donné un canonicat de la Sainte- Chapelle au sieur Boileau, doyen de l'église de Sens, et un autre au sicar Basire. a

De Paria, le 6 may ie9S.

( Sic, Erreur, le 6 juio. }

« Lepreniîer de ce mois, on chanta en l'église de Motrc-Dame, par l'ordre du roy, le Te Deum en actions de grâces de la réduction de Heidelberg. Les Compagnies y assistèrent avec les

mit le feu aux (quatre coins de la risideoce électorale ; rincendie fut horrible, tout Heidelberg bràU. Quand lé tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de cendres.

C'était encore, c'était toujours la maison de 1595.

Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d or, toujours vierge, intacte et fiére, et seule digne de se rattacher au chAteau dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait étinceler au soleil la triomphante inscription oii je lis tous les matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le sauveur.

H est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'elTet de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l'architecte a gravée au-dessus : Prsestat invicla Venus, lat^uelle doit elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton : Soli, Deo, Gloria,

La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la montagn^.

Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces piliers de la grande cathédrale mVstérieuse; et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la fiible, je cherche Dieu.

Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi. je pense que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et celte idée régie et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous le savex, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi (^ue l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l'esprit t|ui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, haut, «ereio et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et cloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.

Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir ou je suis, Tœil le plus souvent fixé à terre, la lete courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées auand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Paies creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je mets eu liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, tontes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des filets autour de moi; petite amoislie obscure, qui, comme tontes les amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler au4essous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille plis la lunique'd'argenl de la naïade; ou bien, si Je mont n'a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l'herbe se taisent, si le lien est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, la-bas, bien loin, au-dessus ou aundessous de moi. Rien n'est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre par un pauvre petit chevrier

cérémonies accoutumées, et le soir, il y eut des feux d im toutes les rues. »

Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre résultat. En arrivant au camp des Impériaux à Ueilbron, le général Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut traduit devant dea juges militaires et condamné k mort. U eut la tète tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés dans le procès qu'on lui fit, cl partagèrent son sort.

LE RHIN

invisible, pour la solitude qui Técoule. Quelquefois, dans toute une grande montagne» il n*y a que la voix d*un enfant.

Les montagnards de ces forêts voisines de la foret Noire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.

Gomme je me promène tous les jours, je commence a être connu et accepté dans les villages. I^ enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d*argent à franges pendantes et de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV» les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent : c Goodtag. » A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de boui^ ou de hameau, comment d*aussi jolies jeunes filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes. — Je dessine çà et la les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec des ruines de chflleaux; cela fait d'étranges édifices. L'autre- jour j'ai rencontré une masure de paysan ainsi composée : quatre murs de torchis, blanchis é la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpte presque en ronde oosse sur une large dalle de grés rouge. A gauche de la fenêtre, une autre lame de grés rouée, grand bas-rçlief représentant un poing crispé sur un biQot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, 16.. ; au-dessous du billot, cette fiutre date, 1751; entre les deux dates, ce mot benovatvm. Bien de plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié cou(>é. Maintenant, qui a apporté là ce lion ? que signifie ce hideux bas-relief? quel cnme y a-t41 sous ce supplice? Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de vigne, cliar^ de raisins, ffrimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.

A force oe .regarder, j'ai trouvé quelques caractères

S raves sur le haut du bas-relief au poing coupé; et, en érangeant les grappes et les feuilles, j'ai déchiffré le mot Burg FreyheiL

Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par le chemin dit des Philosophes, lequel.chemfn s'en va je ne sais où, comme il sied a un chemin de phi« losophes, et j'étais dans un vallon quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays, sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un mur cyclopéeu posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les ignorants aux géants et par les savants aux Romams, c'est-à-dire toujours aux eéanls.

Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Bhin.

C'était un de ces sinistres soleils couchaqts où le soleil semble s'abimer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit, informe et nageant dans une immense mare de sang.

Je montais lentement à cette lueur.

Peu à peu elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à micôte je me retournai.

Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horixon comme d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée.

Le mont devenait très-éçre, l'escalier de rochers s'allongeait indéfiniment ; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui invite le voyageur à con* tinuer.

Je repris donc mon ascension.

Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi; et, gravissant ellemême le long de la colline voisine, se mit a glisser à fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.

Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce qui ine convenait fort. En même temps mon ombre se mit & marcher à côté de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après j'étais au haut de la montagne. ITen bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes sur les grands hommes.

Il n'}r avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une étoile. C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au sommet du mont, vaste croupe couverte de bruvéres et rasée par le vent, ce que j'avais sous les yeux n était pas un paysage, mais une grande carte géographique presque circulaire, estompée par la distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jesus-Ghrist quand Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se sait Dieu et qu'on sait Dieu, ofirir les royaumes de la terre à celui qui a les royaumes du ciel, c'est là un trait de stupidité, disons*le entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de Voltaire antédiluvien que nons appelons le diable.

Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.

Comme je me promenais sur cette croupe, j'afierçus à quelaues pas d'un sentier à peine distinct, sous des buissons tiérissés (à propos de buissons, le root horridus manque dans notre langue : il dit moins qu'horrible et plus que fiérissé), j'aperçus, dis-je, une espèce de trou vers leouel je me dirigeai.

C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix on douse pieds, large de hait qu neuf, dans laquelle s'a^ faissaient aes ronces rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du sixième siècle.

Du reste aucun degré pour descendre dans l'excavation.

Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que l'neure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues an fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.

Pu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez : je m obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m'en disent; j'écarte, les ronces avec ma canne, je m'accroche é des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre.

En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée

Ï prononcer distinctement derrière moi ce mot : Eeiden» och.

Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie : trou des Païens.

Je me retourne.

Personne dans la bruyère ; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.

Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la fo*

LE HHIN*

rèt, é une trentaine de [ms, entre la lune et^ moi, une masse d'ombre, une haute broussaille que je n*ai pas encore remarquée.

Je crois m*ètre trompé, et que» comme tous ceux qui 80 promènent dans les solitudes, je deviens un peu vision naire, et je me remets à explorer le bord^ de la fosse.

Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges : Heidenloch.

Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute voix : Qui est là?

En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson involontaire, je vous Tavoue, qbe la haute broussaille s*est rapprochée de quelques pas.

Je répète : Qui est là? et, au moment où j'allais marcher résolument à elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la troisième fois la voix décrispile qui dit : Heidenlock,

Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me montaient au cerveau comme une fumée^ lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un oAton à gros nœuds> presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la deboraait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en répétant : Betdenloch! Heidenlochl

On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre mir son dos.

C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des géants.

Je l'ai remerciée par quelques kreutzefs, tout en la considérant avec admiration* Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot.

Elle m'adressa, avec un grof^nement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant sourgre. Pois elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s'enfonçia dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son explication, du reste, n'expliquait rien. G était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.

Je vous avoue que je suis resté longtemps é cette place, regardant le trou des Païetis, qui est peut-être là tombe ouverte et vide d'un géant, peut-être une chambre druidique, peuirêtre le puisard d'un camp romain ou le réservoir pluvial de Quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois silencieuses ont |ieut-être été arrosées de sanff humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la cfanse du sabbat tournant autour de l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.

Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus, dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.

Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wispertbal, il y a un autre trou des Païens aussi nommé Ueidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne Vlnicella, il y a k rue des Païens, Heidengass; et à Wiesbade, l'ancien Yisibadum, il y a le mur des Païens, Heidenmauer.

Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le tronçon ^ couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Gaub, à une lieue environ dcf Gulenfeli^j et Que les paysans appellent le pont des Païens, Ueiden* brakke, parce qu'il me parait évident que c'est la ruine

d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c'est la grande perre classique, la ffuerre romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente ans.

Voilj, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne |)as vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.

L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangles ])ar le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient aUumc dans l'intérieur un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine : une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c^était la tète noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses veux de braise.

A ces heures-là, quand le soleil' est couché, quand la lune n'est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d'écroulements étranges ; c'est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruinés à des rochers.

Quelquefois l'espèce de poète qui est en moi triomphe de l'espèce d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou 1 écartement des ogives.

Il y akdans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme ({uatra vautours qui se rejrardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble s'être réiugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure ou les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétriGés, vont reprendre vie et commencer. Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach. De l'un de ces quatre aonjons on a fait une métairie, d'un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complètement ruinés, dévastés et déserts, m*ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.

L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui Shawalbennest, ce qui veut dire le nid d'hirondelle. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès rouge. C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable gentilhomme-bandit qu'on nommait Blig«

ger le Fléau. Toute la vallée, de Heiibronn à Heidelberg, lait la proie de cet épervier à face humaine. Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla points

L'empereur le mit au ban de l'empire. Blfgger n'en Bt que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et

L£ RHIN

iS7

son meilleur capilaine assiéger le Nid-d'Birondelle. En trois sorties le Fléau extermina les assiégeapts.

Ce Blig^er était un combattant de stature ^lossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

Enfin le pape Texcommunia, lui et tous ses adhérents.

Quand Biigger entendit lire au pied de sa muraille, par un des bannerets du salnt-emjpire, la sentence d*excommunication, il haussa les épaules.

. Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d*armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.

Alors Tun d*eux, qui s*étail caché dans la montagne, sur un rocher d'où le regard plongeait dans Tintérieur du château, vit Bligger le Fléau baisser la tête et marcher à

pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.

Au moment où le soleil se couchait dernère les collines de Neckargemund, le formidable burgrave (omba tout de son long sur le pavé.

11 était mort.

Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en' se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier de pierre, c|ui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l'église de* Steinach.

Cette famille est aujourd'hui éteinte.

Est«ce que ce n'est pas une belle hbloîre, Louis, et qui vaut tout aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les mariages des rois ? U faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est petit ; moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaisses rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes r Quant à moi, liomére me parait si sublime, que je range VIliade parmi les contes de bonnes femmes*

A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la bibliothèque de Heidelberff, fait un aveu naïf. Voici ce au'il écrit a propos de Macoeth : Multa hk fahulose af" fingunl; sed, pita Iheatris aut fabulis milesiis sunt apiiora quam historisR, ea omiito. Ce aue Bnchanaû met ainsi entre deux parenthèses, c'est ShaKspeare.

Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l'histoire pour bouleverser toute la nature ouaud il s'agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald assassina, dans le château de Fores^ le roi DulT, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme é la mort de César.

Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boêce ou fiailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour où ils se nomment flomére* Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de l'histoire, c'est de l'épopée.

Le Schwalbennest a encore aujourd*hni une fiére et sombre mine. C'est un donjon cane dont les deux angles tournés vers la vallée disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis; une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l'ai dit» accroche au flanc d'une montagne presque en surplomb sur le Neckar.

J'ai escaladé le sentieri jadis si redoutable, où ont ruisselé l*huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou i'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte i Quand la verte du tombeau s'ett fermée sur une famille pour ne plus s'ouvrir ^ la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se fermer.

^ L'intérieur du bw^ est d*«n aspect lacobre. Des racines d'arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du^douzième siècle, où a résonne la colossale armure de Biigger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montaffne,

Ideinede sources, continue de suinter goutte â goutte dans à citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, flont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore royalement décorée par treize croisées «toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans l'une d'elles un Claude Lorrain ma^ gnifique.

L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus formidable encore que le Nid d'Hirondelle.

Si l'on oublie un instant la tour carrée oui le domine encore, ce n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une masure, ce n'est plus un édifice avant forme humaine (car l'homme imprime la forme à 1 édifice) j c'est un bloc, une masse caverneuse, un rocher perce comme un poumon de trous et de coeciuns; c'est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.

Je suis entré là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve.

Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, â une hauteur d'environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté oui soutenaient le pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre oe cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.

La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est une ffrosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angle<i du mur, et que j'ai aperçue en ntontant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure étroite d'un couloir. Je m'v suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier : c'étaient qu|tre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d'onagres ou de fauconneaux. Du point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, é sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest ; par la troisième, la ville groupée sur la colline ; et, par la ouatrième, é sa ffauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d aigle» qui avait pour ongles auatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasure», tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J'ai dessiné le Schwdbennest vu par la meurtrière.

Au printemps, cette ruinoi changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante.

Du reste» personne ne sait rien sur le burj;. Il n'a pas même sa légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y sont entrées tour é tour comme dans une caverne sans fond^ et l'ombre d'aucun n'en est ressoftie.

Comme j'y étais arrivé an coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j'y étais encore. Alors cette masurebrottssaïUe s'est remptte peu â peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous paîrlo dil silenee des ruines

LE rFALZ • Piga 10».

la nuit, exceptei, je voui prie, le buiv mds nom de NeckontelDich. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous Mvei cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant; de chaque feuille jaillit une noie, de chaque arbre une mélodie; la fauvetle gaiouille, le ramier roucoule, le chardon aère I TredoQue, le moineau, ce joyeui fifre, silUe gaiemëut j travers le tutti. Le bois egl un orchestre. Toutes ce» voix mii ont de» ailes chantent i la fois et répoudenl sur les collines et les prairies la sym-

fhonie mysiérieuse du grand musicien invisible. Daos le urg sans nom, au crépuscule, c'eiit la même chose, devenue horrible. Tons lea monstres de l'ombre se réveillent et commencent a fourmiller. Le vespertilio bat de l'aile , l'araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne uii quelle vie venimeuse et tonébre rarape entre les pierres, entre tes herbes, entre les branches. El puis, des (grondement! sourds, des frappements biiarres, d^s glapissements, descrépitat'ionssous les feuilles, des soupirs faibles qu'on entend tout prés de toi, des gémissements inconnus, les êtres dilTormei exhalant les liniits lugubres, ce qu'on n'entend Jamais hurlé ou ranrœuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments

des cris alTreui sortent tout à coap des chambres démantelées et désertes; ce sont les chals-huanls qui se plaident commodes mourants. Dans d'autres instant^ on croit entendre marcher dans le taillis à queltjnes pas de toi ; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d'eui-mfr mes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une chouette oui vous regarde.

Je me suis h/lté de m'en aller, ostei mal i mon aise, ne sadiant où poser mes mains dans 1e« ténèbres et tJtonnant à traven les pierret du bout de ma canne. Je vous aasure que j'ai eu un mouvement de joie lorsqu'au (orlir de la sombre el impénétrable voùle de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoile et splendideg m'cjt apoaru comme un immense vasque de lapis-laiuli pailleté d or, dans un écarleroent de montagnes.

Il me semblait que je sortais d'une tomoe et que je revovaislavie.

Le soir, après rencontre en ch grande univffl^ité de lleideltiérg, 'nobles et graves jeui

Tf^^ j.. i ■ !■■,, .... . «

!s eipcditiona, je regagne la ville. Je 1 chemin des groupes d'eluaisnts de celle

Sommes dont le visage pense lUji. La roule longe le Nce-

LES DEUX FRÈRES rBÈS UE BORNOI'EN

kar. Lt cloche de l'abLafe deNeubourg tinlepar intervalles dans le lointain. Les colliaes jeltent leurs grandes ombres surU rivière; l'eau clincelle au clair de lune avec le frisxoa Dément du paillon d'iir{;ent; de loniifues barques sombres passent dans les rapides comme dès flèches, ou bien il n ; s oi baieaui, ni passants, ni maisons, la vallée est muette, ta rivière est déserte, et les rochers sureissent péle-mèle au milieu des couronis avec des fcHines de crocodiles et de grenonilles géantes qui viennent respirer le soir A fleur d'eau.

Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de chira de lune, il Tant que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. Pour moi, vous le save», ces grands aspects ne sont jamais li < même chose, i et je ne me crois pas dispense de regarder le ciel aujourd'nui parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.

Gomme le jonr déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le chiteau de Ueidelberg, sur une haute colline que l'on appelle le petit Geissherg. U y avait là, au douiiéme siècle, une forteresse bâtie par Conrad de Hobenstaufen, comte du Saint-Empire, duc des Francs et beta-frère de l'empereur Barberoosse. Des dé-

bris de cette forteresse, inceodiéecnlSTSen même temps que la ville de Heidelherg, les Suédois Grent en 1655 un relranchemenl en pierres sèches; et, de nos jour.*!, du retranchement de Gustave- Adolphe, un paysan a fait la clôture de son chamn de pommes de terre.

La plaine du Rhin, vue du petit GeLssberg, est comme l'Océan vu de la Fabise de Botsrosé. L'horiion est immense. Hannheim , Philippsburg. les hauts clochers de Spire, une foule de villnges, des Turéts, des plaines sans fin, le Rhin, leNeckar, d'innombrables îles, au Tond les Vosges.

A droite, sur le lletligenkerg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux mille ans le mont Ptruj. et il y a mille ans le moni Abralue, des ruines qu'on apei-coil racontent la même histoire que les ruines au donion de Conrad sur le Ceissberg. Les Romains avaient érigé U nn temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux temples, Clovis. après U bataille de Tolbiac, en 495, bltit un palais que les rois froncî habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis te Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édiUa une église avec la démolition du palais de Clovis. En 1623, les impériaux, commandés par le comte de Tilli, «'emparèrent du Ueiligeuberg, jetèrent bas l'abbaye

ne*. nuiD'iiinniTu, I. 0

LE RHIN

romnne de Théodroch, et conslruisîrent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montaf^ne. AnjourdMiui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église calholiaue, une natlerie impériale, les p«iysans des villages voisins font des cabanes.

Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magniflque paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.

Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Glovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave- Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les Qohenstauflen en ruine, à ma droite les Romains en ruine; au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine; au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie parles protestants au seizième, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'est-àdire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite; autour ae cette église, une chéiîve ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie ; hier résidence princiére, aujourd'hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les Actives toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. £n ce momentlà, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu*on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.

Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, j^ans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu â peu et qui submerge presque l'éntelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.

Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu on voit du sommet du Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montas^nes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont P'irus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Le magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea la barrière occidentale du lac aGn de pouvoir s engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et flnit aux Sept*Mont8. Depuis lors, le lac s'est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans 1 air ambiant, par la combinaison de leur situation géographic^ue avec leur valeur politique, il se forme des nœuds a'évenements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes.

Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne â vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en crouler. Gela tient, il

est vrai, â ce que le château de neidelberg, résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébnîdc: il a dans le palatin Rodolphe et l'empereur I^uis, ces deux frères dénaturés, son Ètéocle et son Polynico. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur Wenceslas et prend sa place: cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles I*M'H!spagne l'empereur Charles- Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à Temperenr, votre simoniaque Baltfuizar Kossa. Un.siécle après, Luther se réfugie à Ma nnheim, prés de ce jnêmé Heidelberg, â l'ombre du palatin Frédéric. J'omets- ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heideberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême maigre Femperenr, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De lé, pbur Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, <|ui est la gloire de Gostive- Adolphe ; la guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a lancé Texcommunication ; Louis XIV y a tancé la foudre.

On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 176jfc, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veHIe de ce jour donc*) comme les meubles du prince étaient déjà déposés é la porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la ^tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cin(| siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Holienstauffen et le manoir des palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie, par un coup de tonnerre.

Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, se traduit et éclate visiblement

empereurs

Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez- ^e-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des demi-rois. C'est Josué, c*est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans Barid II n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit :

LE DUC JOSUé (HERZOG JOSHUA) PAR I/AlDE DE DIEU

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