STOLZENFELS
LETTRE XXtX
Ce qu'an «oll d'une TcaSlre Je la Maiioa-Kougt. — Tarallàlc enire le pastillon Ladoii el le poilillon irnnçait, où l'aulcur ne*e maiilre pii ayeuglé pnr l'imour-propri: nulional. — Une nuit bsrrible. — Nouiélle nuniËre d'elre tiré i quaire chcvnni. — Deicriplian complète et diuillée de la Tille do Sénnne. — Peinlure •pprorondie et miDittieuie de nialabourg. — VUrj-iur-Uarae. — Dar-lerUuc. — l.'iuleur hit des pUti-
tudei «ui Diiides. — Tout âtrc n l'odenr de ce qu'il monice.-' Tlifgrie de l'archiletlure et du climat. — Haute ttaliElique i propni des confitures de tiir. — L'iuieur sonec t une chose qui raisail la joie d'un enfant. — Pajwjcs — T-ÎKny. — Tout. — La cathédrale. — L'auteur dit son Tail 1 la catMdrale d'Or- Ijani. — Kanej. — Croquig gdant de la place de l'HAIel-dc- Ville. — Théorie el apologie du roeoco. — RiTeil en mtllcposle au point du Jour. ~ Villon inagoilique. — La cAle de îjRTernc. — Paragraphe qui commente dans le ciel el q '' ' ' 1 plel i liarbc. — Leapavsang. — Le* roulieri. -
-Apparil'
WasseUinne. — La n
Apparition du U
He vmlÀ à Strisbourg, mon ami. J'ai ma reoèlre niiverle sur la place d'Annes. J'ai à ma droite un bouquet d'arl>reE, 1 ma gauche lé Muuiler, dont lea cloches sonnent A loute volée eo ce m amen l; devaul moi, iiii tond de U place, une maison du seizième siècle, fort belle. Quoique badii^nnce ea jaune avec conirevenis verts; aetriérc cette maison, loa hauts pignons d'une vinille nef, où e.tt la
biUlotbéc|iie de k Tille; ta mîUea de la pUee» une baraque en bou d'où sortira, dit-on, un monument pour Klé* ber; tout autour, un cordon de Tieux toita assez pittoresques; é quelques pas de ma fenêtre, une lanterne-potence, au pied *ae laquelle baragouinent quelques gamins allemands» blonds et ventrus. De temps en temps, une s^elte cliaise de'pbste anglaise, calèche ou landau, s arrête devant la porte de la Matsùn-liouge, — que j'habite, — avec son postillon badois: Le postilloi^ badots est charmant; il a une veste jàhne viT, iin chapeau noir- verni à large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse avec tine énorme loufTe de glands rouges au milieu da dos. Nos postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un mythe; uile vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton, voilà lefostillod français. Maintenant, aor le tout, postilldn bams, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres, baraques et clocher, poses un joli ciel mêlé de bien et de nuages, et vous aurez une idée du tableau.
J*aieu, du reste, peu d'aventures; fai passé deux nuits en malle*poste, ce j[ui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre machme huiiMiine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste. Au roomenf d« départ, tout va bien, le postillon fait claquer sou fouet, les grelots des chevaux oabîlleut joyeusement, on se sent dans une sitilatiod étrange et douce, le mouvement de la voiture donne & l'esprit de la gaieté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la nuit tombe, la -conversation des voisins languit, on sent ses paupières s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis repart eomme le vent, il fait tout à foit nuit, on s endort, &'eei précisément ce momentlà que la route choisit pour devenir affreuse; les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle ae met- à danser. Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avide ses lacs et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifi- -ques aux fourmis. Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoi|(née en passant : un mouvement d'avant en arriére et d'arrière en avant, et un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, — le langage et le roulis. 11 résulte de cette heureuse corn-
{ilication que toute secousse se multiplie par elle-même à à hauteur des essieux, et Qu'elle monte à^ la troisième puissance dans l'intérieur -de la voiture; si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois de suite la tête au même endroit, comme s il s'agissaK d'y enfoncer un clou. C'est charmant. A dater de ce momentla, on n'est plus dans une voiture, on est dans un tourbillon. Il semnle nue la malle soit entrée en fureur, jjn confortable malle inventée par M. Conte se métamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on rejaillit contre son voisin, — tout en dormant. Car c'est là le beau de la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, Tinfernale voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est comparable aux rêves d'un sommeil caboté. On dort et l'on ne dort pas, ou est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. 'C'est le rêve amphibie. De temps en temps on enlr'ouvre ht paupière. Tout a 110 aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille éperdameiit à traven un gouffre; les lanternes de la voiture jettent une lueur blalatde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par intervalles, de farouches tij^nasses d'ormeaux apparaissent brusquement dans la clarté, et s'évanouissent ; les flaques d'eau pétillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle ; les buissons prennent des aira accroupis et hostiles ; les Us de pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement; les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants hideux qu'on croît voir s'avancer lentement vera le bord de la route; tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement : Boute de Coulani' mien à Sézanne. La nuit, c'est une larve horrible qui
semble jeter une malédietion au voragear. Bt puis, je ne sais pourquoi on a l'esprit plein d'images de sernents; c'est à croire que des couleuvres vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme une poignée d'aspics; le fouet du postillon est une vipère volante qui suit la voiture et cherche à vous mordre à traven la vitre; au loin, dans la brame, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend dans les f|[ro8siss& ments do sommeil ta figure d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle eomme un cyclope fatigué, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres. ~ Tout vit dans cette vie affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.
Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle sur la voiture, et quelquesunes y regardent avec des yeux de braise. Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.
Vers cinq heurel du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on n'y pense plus.
Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici des nouvelles malles, qui sont d'ailleura d'excellentes voitures le< jour, quand la route est bonne, — ce (jui est rare en France.
Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et voici ce qui m'en reste : une longue rne délabrée, des maisons basses, une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phaisbourg, et voici ce que j'en ai gardé : un bruit de chaînes et de ponts-levis, des soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées sous lesquelles s'engoufirait la voiture.
De Vitry-sur-Marne à Nancv, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de bien remarquable, il est vrai que la malleposte ne laisse rien voir.
Vitry-sur-Narne est une place de guerre rocooo. Saint- Dizier est une longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis Xv en pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière y passe. Je suppose que c'est rOrnain ; mais je n'affirme rien en fait de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne pour avoir confondu la Vilaine avec le Gouasnon. Les ndïades sont susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves aux cheveux verts. Uettezdonc que je n'ai rien dit.
A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de province qui a son officine dans Je ne sais plus
Suelte petite ville du Midi et qui va passer ses vacances à ade, parce que, dit-il, tout le monde va à Bade. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent le chou.
Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de cent façons, pour voir si je le trouverais mangeable^ comme parle Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu casser qui ne fût stupide. il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux bonbon ; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.
La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est tout vert en août et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert, qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aui^en virons de Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prétention aient, au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée par les architectes. Le climat s'écrit dans Tarchiteclure. Pointu, un Toit prouve la pluie; plat, le soleil ; cliar^ de pierres, le vent.
Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le courrier de la malle y a commandé quatre cents pot»
LB BHIIf.
de confitures pour sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais et la ville il j entrait nn vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez Péonarrisseur. Vous sou» vient-îl de ce fameux somI de notre aouce enfant, de notre chère petite D..., lequel est resté si longtemps exposé à tous- les ouragans et fondant aous toutes les pluies dans un coin du balcon de la Place-Royale» avec un nex en pIT-
{)ier gris, ni oreilles ni queue, et plus rien que trois rouettes? c'est mon pauvre cheval deBar-le-Buc.
De Vitry à Sainl-^Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses croupes à blé, tondues, rousses, d'un as-
Sect maussade en cette saison. Plus de laboureurs, plus e moissonneurs, plus de glaneuses marchant pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles au haut aune colline, se dessinent en silhouette sur le clair du ciel.
On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les
collines, dans de petites vallées vertes au fond desquelles
coule presque toujours un petit ruisseau. Par instants on
aperçoit le lH>ut d un clocher.
Une fois ce bout de clocher m'a présenté un aspect sin-
Îulier. La colline était verte; c'était du gaion. Au>dessus e cette colline on ne voyait absolument rien aue le chapeau d'étain d'une tour d'église, leouel semblait posé exactement sur le haut du coteau, lie chapeau était de forme ttamande. (En Flandre, dans les églises de village, le clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici : un immense tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublie sa sonnette.
Après Saint-Dizier, la route est agréable. Une fraîche chevelure d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les collines s'efflanquent et prenneni par moments un faux air de montagnes. Ce qui aide à rillnsion, c'est que parfois, et malgré le joli aspect, la terre est mai-
![re, le haut des collines est malade et pelé. On sent que a terre n'a pas la force de pousser sa sève ju8<)ue-là. Gela ne grandit tes coUines qu en apparence, mais enfin cela les grandit.
Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Lig»y sont loutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine. Ces collines sont charmantes, elles «nt l'obligeance de forcer ia malleposte i monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la voiture à pied et voir la ville.
J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, celte odieuse ^lise qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de prés n'en tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul; il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée, la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un admirable rayon horizontal sur la lacade de la cathédrale; l'édifice a un^aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très* beau. En approchant, j ai cru voir qu'il y avait au moins autant de délabrement que de vieillesse, que les tours étaient 'Octogones, ce qui ma déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne con<tomne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez belle. Au moment où nous passions le pont de Toul, mon companinn de voyage m'a demandé si la maison de Lorraine-n était pas la même chose que la maison de Médicls.
Nancy, comme Toul, est* dans une vallée, mais dans une belle, large et opulente vallée. La ville a peu d'aspect ; les clochers de la cathédrale sont des poivrières pom? padour. Gepei^li^n^ j^ nie suis réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai diné, et j*avais grand'laim ; ensuite parce que la place de rHôlel-de-Ville est une des places roeôco les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'iest une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses oui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet : des
fontaines en rocaille, des bosquets d'arbres tailléa el Ci* çonnés, des grilles de fer épaisses, dorées et ouvragées, une-atatue du roi Stanislas, un arc de triomphe d'un style tourmenté et amusant, des fiiçades nobles, eiéffantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.
J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais (out. Sa fantaisie végète et s épanouit an sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en va et qu'on ay acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil ail agi sur cette végé* tation de pierre comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une sève a circulé dans le granit ; elle 8*y est j^onflée, s^y est fait jour et jette de loutes parts de prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vera le ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.
Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation A Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbras est noir et triste, la partie inférieure des édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.
J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; i huit heures la malle repartait. Cette nuit a été moina mauvaise que la première. Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que je me suis cram* ponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.
Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, pencnait en avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.
C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un Urapèie d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en temps ils s'écartaient et tne laissaient voir i|n abime vague et éblouissant : au premier plan, une futaie sousiuquelle se déi'obait la montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant comme des éelam; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse, — la forêt Noire, — tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les autres. Ce sont des rêves qu*on touche et qu'on regarde. Je savais que j'avais sous les yeux la France, l'Allemague et la Suisse, Strasbourg avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine^ la beauté du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée émerveilte; la nuit, elle fascine.
La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de lieue. — Une demi-neure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans passaient déjà allant à leora vignes, une lumière claire, nroide et violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations pâlissaient, deux des pl^ades avaient
ÎÂQ
LB BHIN.
disparu, lestrois chevaax da Chariot descendaient rapidement vers- leur écurie aux portes bleues, il faisait iroid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment après le soleil se levait, et la première chose (itt*il me montrait, c'était un notaire de village faisant sa barbe é sa fenêtre, le nez dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.
Une lieue plus loin, les paysans devenaient pitloresaues, les routiers devenaient magnifiques ; j'ai compté à 1 un d*eux treize ninlels attelés de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la vieille ville allemande.
Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Lé, je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée ae trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite remportée eu la cahotant comme une décoration de théâtre.
Tout à eonp, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et j'ai aperçu le Munster. H était six heures du matin. L'énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâli la main de l'homme après la grande p)Tamide, se dessinait nettement sur un fond de montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil baifanait ça et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour es hommes, l'œuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la cathédrale, luttaient de grandeur.
Je n'ai jamnis rien vu de plus imposant.