‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 76 sur 309 · IL A TRANCHÉ LA TETE · texte numérisé non relu

IL A TRANCHÉ LA TETE

Goliath n'avait. qu'A se tenir pour averti.

C'était, en effet, un {[rand et formidable prince que réflecteur palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l'archevêque ae Nayence parmi les électeursévèques. Il portait le globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Quint il le joignait i ses armes.

. Les comtes nalatins étaient volontiers lettrés, ce qui est rornemenl et la coquetterie des vrais nrinces. Au qualorxiéme siècle Rupert l'Ancien fondait VUniversilé de Heidelberg; au dix-septième le palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Olhon le Majçnanime dessinait et sculptait. 11 est vrai que Othon-Uenn appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François I*% comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. Molle volte, dit Paul Lamozzo, si diletlava di prendere lo stilo in mano e esercitarsi ml disegnare e dipingere.

C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, leiumeau de Charles te Téméraire et dont- le vaillant duc de Bourgogne préféra ramitié au titre de roi. L'histoire n'a pas ae figure plus ftère. Il débute par l'usurpation, car son pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le Palalinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; il se tait excommunier trois fois ; il bat la ligue des treize princes; il prête mnin-forte à la hanse rhénane; il tient têle à toute l'Allemagne ; il ça^ne les batailles de Preddersheim et de Seckenheim; il donne au margrave Charles de Bode,. i Tévêque Georges de Metz, au comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux repas sans pain; il déclare la

Suerre aux bufgraves-bandits et en purge le Neckar comme arberousse et Rodolphe de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du jprand Frédéric, mort qui sera plus tardf celle de Charles-Quint.

Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces deux grands hommes.

Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberff présente à

peu près la forme d'un F, comme si -le hasara avait voulu

laire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce

victorieux mdéric, son plus illustre habitant.

Le grand jambage de I F est parallèle au Neckar et re-

farde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand ras, qui part A angle droit de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de Test. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberjn les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.

Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleura. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des fa^des-byoux comme A Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme |

au Rheinfels, de larges bassins liisles, croulants et moussus, comme à la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme é Meung-$ur-Loire, de la aprandeur comme à Tancarviile, de la grâce comme à Chamoord, de la terreur comme à Chilien.

Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé ce château de 1689 â 1693. ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. lisent fait jouir la mine sous les terrasses et dans lès entrailles des mnitresses tours; ils ont rois le feu aux toitures; ils ont (îiit éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-dechaussée et de la salle des Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de devenir homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on rej^relte que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé, â son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone quia élé la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel i deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si l'avais eu Thonneur d'accompa|^ner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurab conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande fiiçade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.

Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, st stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une {grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les Noces de Paul Véronése. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés â la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangu* laires de cette faj^de touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, tailles du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs (1). A sa droite on a l'exquise devanture italienne d'Othon^lenri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césara romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche on entrevoit le frontispice |[othique du palais de Louis le Barbu, furieusement troue et crevasse comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-ui-Chapelle, qui vinrent an huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tom-

(1) Premier rang à partir du haut du palais : Charlemagne, empereur; Othon de. Wiltelabach, palatin de Bavière i Louis, doc de Bavière et premier comte palatin du Rhin ; Rodolphe 1", palatin. Deuxième rang : Louis de Bavière, empereur; Rupert 11, empereur; Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédcric le Victorieux, palatin ; Frédéric II, palatin j Othon-Henri, palitin. Quatrième rang : quatre palatins : Frédéric le Pieux, Ix>ub, Jean- Casimir, et Frédéric IV, constructeur du palaùi.

La maison palatine remontait par les femmes i Gbarlemagne.

LE RHIN

ber le palais de Gharlemagne â Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg;

Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et Tortie se fait jour.

Les deux façades delà Renaissance qui donnent tant de splendeur à celle cour sont en grès rou^e et les statues qui les couvrent sont en grés blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi de granas coloristes. Avec le temps, le grés rouge s'est rouillé et le grés blanc s*est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-lIenri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Gharlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.

Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénétre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange destinée des chefs-d'jœuvre de marbre et de pierre; un stupide passant les déâgure, un absurde boulet les anéantit ; et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y aitachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. llya là de la renommée pour dix grands artisles qui flotte au-dessus de celle illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a composé la laçade d'Othon-Henri ; un César Césariauo, perdu dans l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle ecmilaléral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poèmes de marbre mourront, les poètes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de sloire, c'est l'oubli.

Pour qui ont-ils donc iravaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le vent qui soufïle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle nui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.

Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les polsà-feu se sont croisés sans les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des tètes de lions pour ffenouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'emp^eur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emporlée. Une ballea défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric H, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui (|ui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Gharlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold 1" et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir ; tous sont là encore, défendant leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a i)ercé l'architrave et qui Joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Aiax offrant le combat à Jupiter, ou ae Nemrod lançant sa lléche à Jehovah.

Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du âl mai 1695. M. de

Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de I*}euenheim, une autre sur le.Helligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre poivts opposés, les mortiers entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relèche et de tous les côtés A la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château ; les obus fouillaient le pavé de leur crftne de fer; les boulets rames et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des entpereurs, cuirassés comme des scarabées, Tépée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté a'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.

Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des

qu IIS ne font pas partie tante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Us sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a clé la Grosse-Tour.

Frédéric V est profondément accablé ; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christiern IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils 1 offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronnera Prague en 1619 ; puis la guerre éclata, et H alla mourir, errant et banni par les événements (lu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Stuart. Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil, f

Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la guerre de Trente Ans est soi^ie; mais il n'a plus les deux mains qui l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.

Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la tour jamais vide eai vlâe, qu'il n'y a plus de Çrêtres dans la chapelle, qu'il n'y a plus de lions dans la our du Géant, qu il n'y a plus d électeurs en Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa Grosse' Tour, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.

Cette crosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce palars-forteresse. C'était la Tour de Frédéric le Victorieux.

Vers U55, Frédéric I", voulant rendre son château inexpugnable, fit élever une forte tour aundessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts piâs, bâtie en granit et fermée de portes dfe fer. Le côté de sa muraille qui regardait l'ennemi avait vin^t pieds de large. Frédéric fit dresser dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610. son arrière- petit-neveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone. — Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.

Aujourd'hui la Tour de Frédéric le Victorieux s'appelle la Tour Fendue,

Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie git

dans le fossé. D'autres blocs lézardés se détachent du som-

I met et auraient croolé depuis longtemps, mais des arbres

LB RHIN

monstrueux les ont saisis dans leurs griiïes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de Tabime.

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté unq ruine ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d*Othon-Uenri, dont jusauMci, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douie portes de la renaissance, douze joyaui d*orJévrerie, douze chefs-d'œuvre, douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins, çaumle dignœ. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la realité; c'est à la fols une lutte et une harmonie. La nature, qui rivalise avec Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou de la feuille sculptée.

Quant â moi, cette ruine m*a paru pleine d*un ordre divin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est mamtenant dans son étal naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces Ganymédes pouvaient comprendre quelaue chose aux idées qu ils voyaient sortir de la tête de Fréaé* rie lY ou y, par la grAce de Dieu, comte palatin du Rhin, vicaire du Samt-Empire romain, électeur, duc de Haute et Basse-Bavière? Un grand seipeur couchait dans cette chambre avec une fille de roi sous un baldaquin ducal ; maintenant il n y a plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être baisées par les fleurs et rc^ardébs par les étoiles.

La nature, juste et sainte, fait fête à celte œuvre, dont les hommes ont oublié l'ouvrier.

Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à saint Udalrich, et érigée par Jules 111 en première chapelle de l'Allemagne;

Outre la grande Place d'Armes,

Les deux arsenaux.

Le Jeu de balle de l'électeur Charles,

La Ménagerie des lions,

La Volière,

La Maison des oiseaux,

La Maison du plumagje,

La grande Chancellerie,

L'Hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles.

Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magniflque unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes :

Un du quatoniéme siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe I";

Un du qninxiéme siècle, le palais del'empereur Buçert;

Trois du seizième : le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et le palais d'Othon-Henri;

Trois du dix-septième : le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric V, et le palais d'Elisabeth.

Sa mine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.

Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers du dedans, il y avait neuf tours extérieures :

La tour Charles,

La Rondelle,

La Grosse Tour,

La tour de Frédéric le Victorieux,

La tour Jamais- Vide,

La tour de Commhnication,

La toar du Géant,

La Tour Oaoffone,

Et cette tour oe la Librairie, qui a renfermé la Bibliotké»

que palatine du Vatican, et dont, en 16^22, les manuscrits grecs et les missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux de l'armée impériale.

Cinq de ces tours subsistent encore :

La tour de la Libranrie,

La Tour Octogone,

La Grosse Tour,

La Tour Fendue,

El la tour du Géant, la seule qui soit carrée.

Bizarre destinée ! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau.

Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de- Saint-Denis est un sépulcre, le souterrain de Beidelberg est une cave.

Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écrouIemenC épique, ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes courn où, il y a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toule cette grande histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie, les soupiraux iettent un demi-jour religieux., on s'attend aux tombeaux des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quana on aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les lénèbres de cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.

Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez Homère.

Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite, présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long, il porte a sa face antérieure -un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent i l'en tour et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. 11 contient deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteilles; d'où ii suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteiUes ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la ridait avec une pompe qui est encore U suspendue au mur. Cette futaille*monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 4770 elle est vide.

Le vin s'y améliorait.

Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'électeur Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers 1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.

Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient cuere aue la hauteur d'un' premier étage. Il y eu avait dix ou douze. Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule, â quelques

Sas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième u Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C'était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Us avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.

Ce ])etit tonneau est vide depuis ISOO.

LE RHIN

En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit tout à coup, derrière des madriers qui l'élançonnent, une singulière statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est une espèce de petit vieillard jovial, grotesquemeut accoutré, à coté duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle sort de dessous celte horloge, vous la tirez, Thorloge s'ouvre brusquement, et laisse échapper une queue de renord qui vient vous frapper le visage, ile petit vieillard, c'est un lioufTon de cour; cette horloge, c*est sa bouflbnnerie.

Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le chAlean de Ueidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Làhaut, dans les décombres, Charlemagne n'a plus de scep- Ire, Frédéric le Victorieux n'a plus de tour, le roi de Bolicme n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tôte, le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet, cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint, hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, Il dit : a Me voici! » 11 a son habit bleu, son gilet extravagant, sa perruque de fou mi-partie verte et ro\ige; il vous regarde, il vous arrête, il vous tire par la manche, il vous fail sa grosse pasquinade stupide, et il vous rit au nez. Â mon sens, ce qu'il y a de plus lugubre et de plus amer dans celte ruine de Iloliielberg, ce ne sont pas tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.

C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PKRKEO. 11 était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de laquelle son nom est gravé. Il buvait ({uinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire, vers 1740, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne, ces ombres qui passaient alors.

Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric I«% roi de Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses bonnets à poil, étaient obligés de de.scendre les escaliers des palais à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. Cela fit trèsfort rire, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les hommes !

Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.

Au fond, dans la gaieté grimaçante de ce misérable, il y avait nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines, elles reparaissent ; elles font lire distinctement la pensée secrète du bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y a laissé que l'ironie.

Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.

Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, la seconde fois il effraye. Bien de plus sinistre que le rire immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un bouffon (|ui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge. Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.

Pardon, cher Louis, si je profile de la transition ; mais, â propos de fantômes, je puis bien vous parler de revenants. 11 y eu a, dit-on, et beaucoup, dans le manoir de Ueidelberg. Ils s'y promènent dans les nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la femme d'Authyse, duc des Francs, oui s'assied, pAle et couronnée, sous les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'oa voit marcher à côté de la statue de Ju • piler, sur la frise inaccessible du palais d'Othon-llenri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la cha- I elle. Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voû-

tes, et dont on entend la voix. C'est cette dame blandie

aui apparut, dit-on, en 4655, dans le rittersaal d'Othonlenri au comte Frédéric de Deux-Ponts et lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se montrait charfue fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle ne revient pas pour les grands -ducs de Bade, il paraît qu'elle ne reconnaît point le traité de Lunéville.

Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, .je n'y ai vu d'autres diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de ces immenses ramoneurs de la Forêt-Noire, lesquels étaient venus visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils portent en chMe, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de l'Odéon mettant en scène Bobin des Bois dans les ruines de Ueidelberg.

Aucun ^enre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici le vous ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenleld. du maréchal de Lorges, de l'empereur d'AUeroagne et du roi de France, des grands démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Ouand on regarde la trace des lions, on n'aperçoit pas celle des rats. Ueidelberg a eu pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complètement démoli deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Uenri. Des Anglais oui brisé à coups de marteau, pour les emporter, les cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de construire un conduit d'eau de Ueidelberg à Mannheim, a jeté bas les voûtes de la salle des chevaUers, afin de faire avec les briques du ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grUie de la Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du dix-septième siècle, cette bonne vieille griUe dont parle madfame de Sévigné, qui avait vu passer les oiseaux fies Toumelles, qu'avaient coudoyée Corneille allant chez Narion dt Lorme et Molière allant chez Ninon de Lenclds, a été vendue celte année, devant ma porte, cinq sous la livre. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de la chose étaient de Heidelberff; eux ne sont que les niais plagiaires. Il y avait autour du perron d'O- Ihon-Uenri une admirable rampe de fer de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre au poids et à moins de six liards la livre. Je cite le texte même du marclic. Qu'en dites- vous? Ces six liards-là valent, bien nos cinq sous.

Vous m'avez oublié sans doute sur la colline da petit Geissberg, où j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Ueidelberg; et je m'y suis oublié moimême, tant j'y avais été saisi d'une rêverie profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues sur le ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis sur la même pien*e, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit : je me suis levé et je s,uis redescendu. Le chemin qui mène à Ueidelberg passe devant les ruines. Au moment où j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce magnitique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je distinguais les fos.ses nasales, la voûte du palais, la double arcade sourcilière, le creux profond et terrible des yeux

LE RHIN

éteints. Le gros pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons déchirées faisaient les cartilages. Ed bas, sur la pente du ravin, les saillies du pan de mur tombé figuraient aiïreusemenl la mâchoire. Je n*ai de ma vie rien vu de plus mélancolic[ue que celte grande tète de mort posée sur ce grand néant qui s*appelle le Château des Palatins.

La ruine, toujours ouverte, est déserte û cette heure. L'idée m'a pris d'y entrer. Les deux géants de pierre €|ui gardent la Tour Carrée m'ont laissé passer. J'ai franchi le porche noir sous leauel pend encore la vieille herse de ter, et j*ai pénétré aans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. 11 ne venait du ciel qu'une clarté biéme.

Louis, rien n'est plus.grand que ce qui est tombé. Çét(e ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces je ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. II n'y avait dans la cour ^i ombres ni lu^ miéres; une sorte de deiiii»jonr rêveur modérait tout, ^éclairait tout et voilait tout L'«nchevétrement des brcclies 'et des crevasse! laissait arriver jusqu'aux recoins les plus obscurs de-faibles rayons de lune; et dans les prof()ndeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvopîr lentement.

C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne, sont plus des façades, mais des visages.

Je m'ava^sais sur le ^pavé inégal et monlueux sans oser faire de bruit, et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gène étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient Vhorreur des bois sacrés. 11 y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe.

Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe et je suis entré dans le vieux palais sans toit d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur si* gnification distincte; se dire ; c Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la cheminée, » et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel audessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main invisible comme le couvercle d'une boite, aevîent une chose lugubre et sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l'Ame de l'homme; dans ceci on sent son ombre.

Au moment où j'allais [Misser du vestibule dans la salle des chevaliers, je me suis arrêté. 11 y avait là un bruit singulier d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C était une sorte dfe rAlement faible, strident, co.ntinu, mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné au taillis ou de l'édifice,' tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'enire lea fentes du pavé. D'où venait ce bruit? de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement? je Tignore, mais cela ressemblait au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de sonser, en l'écoutant, à ce hideux fileur de légendes qui file Ui nuit dans les ruines de la eorde pour tes gibets.

Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le brait a ce^é, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs je n'ai rien vu qu une grande chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait fait sortir d'une deç consoles sculptées de la muraille, et qui promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble fait pour l'intérieur des tours effondrées.

Vous dirai-je tout? pourquoi nt>n? n'êtes- vous pas rhomroe qui comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me

semblait que je gênais quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certam que je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je ravais dérangée. Tous les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres,, les siréneh à double queue, l'Amour ailé qui loue depuis trois siècles avec une guirlande sur le seuil de la salle des c^çvaliers, les deux Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées sous des arbustes de pourjire, les chimères qui tiennent des anneaux dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre dcLlètf urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; Je rictus des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait saillir lugubrement dans l'ombre cette ^mbre Isis du vestibule â laquelle les pluies c|ui la rongent et l'estompent ont donné le sourire indéfinissable des fidires de Prudhon ; deux sphinx casqués, à mamelles $é femme et à oreilles de faune, parais^aîept chuchoter h voix basse en me regardant, tramversa tuiles; et je croyais entendre respirer les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crililere de marbre. Quelcjue chose d'immobile et de terrible palpitait autour de moi sur toutes ces muraillçs, et chaque fois que je m'approchais d'une porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard mystérieux.

Ëles^vous visionnaire comme moi? avez- vous éprouvé cela? Les statues dorment le jour, mais la nuit elles se réveillent et deviennent fantômes.

Je suis, sorti du palais d'Othon et j^ suis rentré dans la cour, toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur quelconque dans la salle des chevaliers.

Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement, magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pèles et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Ohon, dressée toute noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.

Je vous ai dit éclairé comme en plein jour; j'ai tort, c'était tout ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux Qu'une lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun aélail et elle n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse a la majesté des vieux édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune la tristesse des statues.

A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé; simulacra. Chose singulière, il m'avait semblé^ 1 instant d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chiinéres me regardaient avec colère; il me semblait ma'intenant que tous ces vieux princes redoutables attachaient sur moi, chélif passant, un œil bon et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands

sous le rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, '1U1 a ef" ""'"•-** "» - A^.^^. »-*^ -.-- — ^ 1 — u^ 1 —

iasimir iquilin humé.

Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière moi, la ruine, cachant la lune, faisait â mi-côte un gros buisson d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, toutes portes fermées; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar, qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la

LE HARKUSBVRG

grandeur de h nature et réteruilé de Dieu, me

toute!) ensemble, comme reurésenlées )iir une iripie u-

Eure, («ndis ([ue je detceadMs A pas lenis dans les ténérei, entre celte rivière toujours éreillée et vivante, cette ville eodonnie el ce palaii mort.

POST-SCRIPTVM

Ctrisrilhc, novembre.

Cher Louis, Tnilà cette lettre iolerminable finie. Loues Dieu et pardonnez- moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vons envoie, mais venei voir Heidelberg.

Je viens de Taire une magalBque tournée dans la Rergl^insse. J'ni eu de In b4ue et de la neige, mais vous aavei

que Je suis nn peu monlaçnard. J'ai seulement boancoop souffert, non du froid, maia des poules. Pi^res-vous qne.

iva

serpents. Il sort de là une vilaine clialeur traître qui vous fait bonitlir U tête et voua glace les pieds, ici on ne se chauFTe pas, on s'asphyiie.

A ce petit inconvénient prés, ~ l'asphTiie soir et malin, — le pays est vraimeal admirable. Il pleut toute U nuit ; J'entends, tout en dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends i d'horribles journééi mouillées ; mais, je ne sais conflaent cela se fait, le matin les Duées se déchirent, les bnimes s'envolent, et je vois les plus belles cbows du monde.

Nocla pluit lula, redounl ipeclieoU nune.

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