‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 91 sur 309 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Voici de (quelle façon était constituée l'Europe dans la

Sremiére moitié du dix-septiéme siècle, il y a un peu plus e deux cents ans.

Sii puissances de prentier ordre : le Saint-Siéee, le Saint-Empire, la France, la Grande-Bretagne; nous dirons tout à l'heure quelles étaient les deux autres.

Bnit puissances de second ordre : Venise, les cantons suisses, les Provinces-Unies, le Danemark^ la Suéde, la Hongrie, la Pologne, la Moscovie.

Cinq puissances de troisième ordre : la Lorraine, la Savoie, la Toscane, Gênes, Malte.

Enfin six Etats de quatrième ordre : Urbiu, Nantoue, Modéne, Lucques, Ragusc, Genève.

En décomposant ce groupe de vingt-cinq Etats et en le rf constituant selon la forme politique de chacun, on trouvait : cinq monarchies électives, le Saint-Sicge, le Saint- Empire, les royaumes de Danemark, de Hongrie et de Pologne; douze monarchies héréditaires, Temnire turc, les royaumes de France, de Grande-Bretagne, d*EM)agne et de Suéde, les grands-duchés de Moscovie et de Toscane, les duchés de Lorraine, de Savoie, d*Url»in, de Mantoue et de Modéne; sept républiques, les Proviuces-Dnîes, les treize cantons, Venise, Gênes, Lucques, Raguse et Genève; enfin Malte, qui était une sorte de république à la fois ecclésiastique et militaire, ayant un chevalier pour évêque et pour prince, un couvent pour caserne, la mer pour champ, une ile pour a(ri, une |;alèrc pour arme, la chrétienté pour patrie, le christianisme pour client, la guerre pour moyen, la civilisation pour but.

Dans cette énumératîon des républiques, nous omettons les infiniment petits du monde politique, nous ne citons ni Andorre ni San-Marino. L'histoire n est pas un microscope.

Gomme on vient de le voir, les deux grands trônes électifs s'appelaient sainU : le Saint-Siège, le Saint-Empire.

La première des républianes, Venise, était un Etat de secona ordre. Dans Venise le doge était considéré comme personne privée et n'avait ran^ que de sini(|le duc souverain ; hors de Venise le doge était considéré comme personne publique, il représentait la république même et prenait place parmi les têtes couronnées. Il est remarqua-

ble qu'il n'y avait pas de république parmi les puissances de premier ordre, mais qu'il y avait deux monarchies électives, Rome et l'Empire; il est remarquable qu'il n'y avait point de monarchies électives parmi les Etats de troisième et de quatrième rang, mais qu'il y avait cinq républiques : Malte, Gênes, Lucques, Raguse, Genève.

Les cinq monarques électifs étaient tous limités, le pape par le sacré collège et les concila^, l'empereur par les électeurs et les diètes, le roi de Danemark par les cinq ordres du royaume, le roi de Hongrie pr le palatin qui jugeait le roi lorsque le peuple l'accusait, le r".i de Pologne par les palatins, les f(rands chfltelains et les nonces terrestres. En effet, qui dit élection dit condition.

Les douze monarchies héréditaires, les petites comme les grandes, étaient absolues, à l'exception du roi de la Grande-Bretagne, limité par les deux cnambres du parlement, et du roi de Suède, dont le trône avait été électif jusqu'à Gustave Wasa, et qui était limité par ses douze conseillers, par les vicomtes des territoires et par la bourgeoisie presque souveraine de Stockholm. A ces deux princes on pourrait jusqu'à un certain point ajouter le roi de France, qui avait à compter, fort rarement, il est vrai, avec les Etats généraux, et un peu plus souvent avec les huit grands parlements du royaume. Les deux petits parlements de Metz et de basse-Tiavarre ne se permettaient ^uérc les remontrances; d'ailleurs le roi n'eût point fiit étal de ois jappements.

Des huit républiques, quatre étaient aristocratiques : Venise, Gênes, Raguse et Malte; trois étaient bourgeoises! les Provinces-Unies, Genève et Lucques; une seule était populaire, la Suisse. Encore y estimait-on fort la noblesse, et y avait-il certaines villes où nul ne pouvait être magistrat s'il ne prouvait quatre quartiers.

Malte était gouvernée par un grand maître nommé à vie, assisté def huit baiUis conventuels qui avaient la

ffrand conseil surveillait la république, le sénat surveillait le grand conseil, le conseil des Dix surveillait le sénat, les trois inquisiteurs d'Etat surveillaient le conseil des Dix, la boucne de bronze dénonçait au besoin les inquisiteurs d'Etat. Tout magistrat vénitien avait la pâleur livide d'un espion espionné. Le doj^e de Gênes durait deux ans; il avait à compter avec les vingt-huit familles ayant six maisons, avec le conseil des Quatre-Cents, le conseil des Cent, les huit gouverneurs, le podesta étranger, les syndics souverains, les consuls, la rote, l'office de Saint*

LE RHIN

Georges et rofûce deg auaranle-auatre |1). Les deux ans finis, on le venait chercher au palais ducal et on le reconduisait chez lui en disant : Vostra Serenità ha finito suo tempo, Vostra Eccellen%à sene vada à casa. Ra}|[use^microcosme vénitien, espèce d'excroissance maladive de la vieille Albnnie poussée sur un rocher de l'Adriatique, aussi bien nid de pirates que cité de gentilshommes, avait pour prince un recteur nommé a la fois de (rois façons, par le scrutin, par l'acclama tioo et par le sort. Ce doge nain régnait un mois, avait pour tuteurs et surveillants durant son autorité de trente jours le grand conseil, composé de tous les nobles, les soixante pregadi, les onze du petit conseil, les cinq pourvoyeurs, les six consuls, les cinq juges, les trois ohiciers de la laine, le colicee des Trente, les deux camerlingues, les trois trésoriers, Tes six capitaines de nuit, les trois chanceliers et les cotntes du denors; et, son régne fini, il recevait pour sa peine cinq ducats. Les sept Provinces- Unies s'administraient par un stathouder qui s'appelait Orange ou Nassau, (luelquefois par deux, et par leurs -états généraux où siégeaient les nobles, les bonnes villes, les paysans des Ommelandes, el d'où la Hollande et la Frise excluaient le clergé; Utrechl l'admettait. Lucques, aue gouvernaient les dix-huit citoyens du conseil du colloque, les c^nt soixante du grand conseil, et le commandeur de la seigneurie assisté des (rois tierciers de Sainl-Sauveur, de Saint-Paulin et de Saint- Alarlin, avait pour chef culminant un gonfalonier élu par les assorleurs. Le^ vingt-cinq mille habitants formaient une sorte de garde nationale qui défendait et pacifiait la ville; cent soldats étrangers gardaient la seigneurie. Vingt- Ctna sénateurs, c'était tout le gouvernement de Genève. La diète générale assemblée à Berne, c'était rauloritc suprême ou ressorti ssaient les treize cantons, régis chacun séparément par leur landamman ou leur avoyer.

Ces républiques, on le voit, étaient diverses. Le peuple n'existait pas a Malte, ne comptait pas à Venise, se faisait jour à Gènes, parlait en Hollande et régnait en Suisse. Ces deux dernières républiques, la Suisse et la Hollande, étaient des fédérations.

Ainsi, dès le commencement du dix-septième siècle, dans les vingt-cinq Etats du groupe européen, la puissance sociale descendait déjà de nuance en nuance du sommet des nations â leur base, et avait pris et pratiqué toutes les formes que la théorie peut lui donner. Pleinement monarchique dans dix Etats, elle était monarchique, mais limitée, dans sept, aristocratique dans quatre, bourgeoise dans trois, pleinement populaire dans un.

Dans ce groupe construit par la Providence, la trahison des Etats monarchi({ues aux Etats populaires était visible. C'était la Pologne, sorte d'EUit mi-parti, qui tenait ù la fois aux royaumes par la couronne ae son chef et aux républiques par les prérogatives de ses citoyens.

Il est remarquable que dans cet arrangement de tout un monde, par je ne sais quelle loi d'équilibre mystérieux, les monarchies puissantes protégeaient les républiques faibles, et conservaient, pour ainsi dire, curieusement ces échantillons de la bourgeoisie d*alors, ébauches de la démocratie future, larves informes de la liberté. Partout la Providence a soin des germes. Le grand-duc de Toscane, voisin de Gènes, eût bien voulu lui prendre l.i Corse; et comme Lucques était chez lui, il avait celle chclive république sous la main; mais le roi d'Espagne lui défendait de toucher â Gênes, et l'empereur d'Allemagne lui défendait de touchera Lucques. Raguse était située entre deux formidables voisins, Venise â l'occÂdeut, Constantinople à l'orient. Les Ragusains, inquiets à droite et â gauche, eurent l'idée d'offrir au Grand Seigneur quatorze mille sequins par an ; le Grand Seigneur accepta, et a dater de ce jour il protégea les franchises des Ragusains. Une ville achetant de la liberté au sultan, c'est déjà un fait étrange; les résultats eu étaient plus étranges encore.

(t) Prononcûr ['office des quatre quatre. Ce conseil était ainsi nomiué pour avoir été institué en 1444. Il était composé de huit hommes.

De temps en temps Venise rugissait vers Raguse, le sultan mettait le holà; la grosse république voulait dévorer la petite, un despote l'en emoéchait.

Spectacle singulier! un louveteau menacé par une louve et défendu-par un tigre.

Le Saint-Empire, cœur de l'Europe, se composait comme l'Europe, qui semblait se refléter en lui. À l'é-

Êoque où nous nous sommes placés, quatre-vingt-dix-huit tats entraient dans cette vaste agglomération qu'on appelait l'empire d'Allemagne, et s'étageaient sous les pieds de l'empereur; et dans ces quatre-vingt-dix-huit Etats étaient représentés, sans exception, tous les modes d'établissements politiques qui se reproduisaient en Europe sur une plus grande échelle, il y avait les souverainetés héréditaires, au sommet desquelles se posaient un archiduché, l'Autriche, et un royaume, la Ronêmcj les souverainetés électives et viagères, parmi lesquelles les trois électorals ecclésiastiques du Rhin occupaient le premier rang; enfin il y avait les soixante-dix villes libres, c'est-à-dire les républiques.

L'empereur alors, comme empereur, n'avait que sept millions de rente. 11 est vrai (\ue l'extraordinaire était considérable, et que, comme archiduc d'Autriche et roi de Biihéme, il était plus riche. 11 lirait cinq millions de rente rien que de l'Alsace, de la Souabe et des Grisons, ou la maison d'Autriche avait sous sa juridiction quatorze communautés. Pourtant, quoique le chef du corps germanique eût en apparence peu de revenu, l'empire (l'Allemagne au dix-septième siècle était immense. H atteignait la fialti(iue au nord, l'Océan au couchant, l'Adriatique au midi. 11 touchait l'empire ottoman de Knin à Szolnock, la Hongrie à Boszormeny, la Pologne de Alunkacz à Lauenbourg, le Danemark â Rendburg, la Hollande à Groninguc, les Flandres à Aix-la-Chapelle, la Suisse à Constance, li Lomhardie et Venise à Roveredo, et il entamait par l'Alsace la France d'aujourd'hui.

L'Italie n'était pas moins bien construite que le Saint- Empire. Quand on examine, siècle par siècle, ces grandes formations historiques de peuples et d'Etats, on y découvre à chac|ue instant mille soudures délicates, nulle ciselures ingénieuses faites par la main d'en haut, si bien au'on finit par admirer un continent comme une pièce 'orfèvrerie.

Moins grande el moins puis.<uinte que l'Allemagne, l'Italie, grâce à son soleil, était plus alerte, plus remuante, et en apparence plus vivace. Le réseau des intérêts y était croisé de façon à ne jamais se rompre et à ne jamais se débrouiller. De là un balancement perpétuel et admirable, une continuelle intrigue de tous contre chacun et de chacun contre tous; mouvement d'hommes et d'idées qui circulait comme la vie même dans toutes les veines de rttalie.

Le duc de Savoie, situé dans, la montagne, était fort. C'était un très-grand seigneur; il était marquis de Suze, de Cléves et de Saluées, comte de Nice et de itranrienne, et il avail un million d'or de revenu. Il était l'allié des Suisses, qui désiraient un voisinage tranquille; et il était l'allié de la France, qui avail besoin de ce duc pour faire frontière aux priuces d Italie, et qui avait payé son amiiié au prix du marquisat de Saluées ; il était 1 allié de la maison d'Autriche, à laquelle il pouvait donner ou refuser le passage dans le cas où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Mi la nez vers les Pays-Bas, qui ne sont du tout paisibles et branlent toujours au manche, comme disait Mazarin ; enfin, il était l allié des princes d'Allemagne, â cause de la maison de Saxe dont il descendait. Ainsi crénelé dans cette quadruple alliance, il semblait inexpugnable; mais comme il avait trois prétentions, l'une sur Genève contre la république, l'autre sur Hontferrat contre le duc de Mantoue, la troisième sur l'Achaîe contre la Sublime Porte, c'était par là que la politique le saisissait de temps en temps pour le secouer ou le retourner. Le grandduc de Toscane avait un pays qu'on appelait VEtat de fer, une frontière de forteresses et une frontière de montagnes, quinze cent mille écus de revenu, dix millions d'or dans son trésor et deux millions de joyaux, cinq cenls chevaui de cavalerie, trente-huit mille gens de pied, douze gale-

LE RÏÏIN

res, ciuq gniéasses et deux palions, sou arsenal à Pise, son port militaire à Tile d'Elbe, son four i biscuit à Llvourne. il était allié de la maison d'Âulriche par ma* riage, et du duc de Mantoue par parenté ; mais la Corse le ))rouiIlait avec Gênes, la auestion des limites avec le duc aUrbin, moindre que lui, la jalousie avec le duc de Savoie.

S lus grand que lui. Le défaut de ses montagnes, c*é(ait *élre ouvertes du côté du pape; le défaut de ses forteresses, c'était d*èlre des forteresses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que contre Tétranger; le détaut de son autorité, c'était d'être assise sur trois anciennes républiques, Florence, Sienne et Pise, fondues et réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonzague; outre Mantoue, très-forte cité bâtie avant Troie, et où Ton ne peut entrer ciue par des ponts, il avait soixante-cinq villes, cinq cent mille écus de revenu, et la meilleure cavalerie de ritalie; mais, comme marquis de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modéne était Est; il avait Modéne cl Reggio; mais, comme duc prétendant de Ferrare, il sentait le poids du pape. Le duc d'Urbin était Monlefeltro; il s'étenaail sur soixante milles de longueur et sur trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche, sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris; mais, comme voisin d'AncônCi il sentait le poids du pape et lui payait chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de l'Italie, dans un Etal de forme bizarre qui coupait la presqu'île en deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le pape tenait dans sa main droite les clefs du paradis, ce oui ne l'empêchait pas d*avoir sous sa main gauche la clef de Fllnlie inférieure, Gaête. Indépendamment de l'Etat de, l'Eglise, il était souverain et seigneur direct des royaumes de Naples et de Sicile, des duchés d'Urbl^i et de Parme, et, jusqu'à Henri Ylll, il avait reçu Tlionimage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était d'autant plus maitre en Italie, que Naples et Milan étaient à un roi absent. Sa grandeur morale était immense. Respecté de prés, vénéré de loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés, couronnant ses cardinaux de cet hexamètre hautain : Principibus prmUmt et regibus -œquimranlur, pouvant donner sans perte, récompenser sans dépense et chAtier sans guerre, il gouvernait toutes les princesses de la chrétienté avec la rose d'or, qui lui revenait â deux cent trente écus, et tous les princes avec l'épée d'or, oui lui revenait à deux cent quarante; et, pour faire humblement agenouiller les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux cent mille hommes, ce qui Veprésente aujourd hui un million de soldats, il suffisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches de sa garde suisse, qui lui coûtait deux cents écus par an.

Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polaire deux monarchies trop lointaines en apparence pour agiter le centre. Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri II, Gbristiern II, rai de Danemark, avait pu envoyer en Ecosse dix mille soldats sur cent navires. La Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de pied chacune, treize compagnies ordinaires de cavalerie, cinquilnte voiles en temps cle paix, soixante-dix en temps de guerre, et versait par an sept tonnes d'or, environ cent mille thalers, au trésor royal. La Suéde parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute sa lumière en un éclair éblouissant.

 celte époque, la France militaire parlait haut en Europe; mais la France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour les nations du continent, n'était qu'une île considérable occupée d'un commencement obscur de troubles intérieurs. La Suisse, c'est là sa lâche aux yeux de rhistorien, vendait des armées â qui en voulait. Celui qui écrit ces lignes visitait il y a quelques années l'arsenal de Luceme. Tout en admirant les vitraux du seizième siècle que le sénat lucernois a failli, dit-on, laisser emporter par un financier étranger moyennant millCi francs par croisée, il arriva dans une salle où son guide lui montra deux choses : une grossière veste de montagnard auprès d'une pique, et une magnifique souqueniile rouge galonnée

d'or auprès d'une hallebarde. La grosse veste, c'était l'habit des paysans de Sempach; la souqueniile galonnée, c'était l'uniforme de la garde sufsse de l'empereur d'Allemagne. Le visiteur s'arrela devant celle trisle et saisissante antithèse. Ce haillon populaire, cette défroque impériale, ce sayoo de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et toute la honte d'un peuple pendues à deux clous.

Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Luceme s'écrièrent en passant près de l'auteur de ce livre : Que fait cette hallebai'de à côté de cette pique ? Il ne put s'empêcher de leur répondre : Elle fait Vhistoire de la Suisse (1).

L'esquisse qu'on peut faire en son esprit de l'Europe i celte époque ne serait pas complète si l'on ne se figurait au Nord, dans le crépuscule d'un hiver éternel, une étrange figure assise, un peu en deçà du Don, sur la frontière de 1 Asie. Ce fantôme, qui occupait les imaginations au dix-septième siècle, comme un génie, moitié dieu, moitié prince, des Mille et une Nuits, s'appelait le grand knez de Moscovie.

Ce personnage, plutôt asiatique qu'européen, plutôt fabuleux que réel, régnait sur un vaste pays pèriodiouement dépeuple par les courses des Tartares. Le roi de Pologne avait la Russie noire, c'est-à-dire la terre; lui, il avait la Russie blanche, c'est-à-dire la neige. On faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris, et, tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie d'Anciennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était bien prouvé que le grand knez pAt mettre en campagne trois cent mille chevaux. La chose paraissait chimérique, et ceux qui la déclaraient impossible rappelaient que le roi de Pologne Etienne était entré victorieusement en Moscovie et avait failli la conquérir avec soixante mille hommes, et qu'en 1560 le roi de Mongul était venu à Moscou avec qualre-vingl mille chevaux et l'avail brûlée. Le knez est fort riche, écrivait madame Pilou, 77 est seigneur et tnaître absolu de toutes choses. Ses sujets^chassent aux four^ rures. Il prend pour lui les meilleures peaux et les plus chères, et se fait sa portion à sa volonté. Les princes d'Europe, par curiosité plus encore que par politique, envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi de France hésitail à le traiter d'altesse. C'était le temps où Tempereur d'Allemagne ne donnait au roi de Pologne (jue de la sérénité, et où le marquis de Brandebourg tenait à insigne honneur d'être archichambellan de l'empire. Philippe Pernisteru, que l'empereur avait envoyé à Moscou pour savoir ce que c'était, était revenu épouvanté de la couronne du knez, qui surpassait en valeur, disait-il, les qua-

(1) Les blâmes généraux de l'histoire admettent toujours les restrictions individuelles. Il faut circonscrire la sévérilé pour rester dans le juste et dans le vrai. Sans conlredit, et nonobstant tous les motifs d'économie politique pris dans un excédant de population ^ui se fût plus honorablement écoulé en émigrations ou en colonies, sans contredit, ces ventes d'armées faites par un peuple libre à tous les despolismes qui avaient besoin de soldats sont une chose immorale et honteuse. C'était, redisons-le, transformer des citoyens en condoUieri, un homme libre eu lansknecht, l'uniforme en livrée. 11 est malheureusement vrai de dire qu'au dix-septlèmeei même au dlx-huilième siècle l'habit militaire des Suisses caçîtulé& avait cet aspect. Il est triste également que le mot Suù$e, qui éveille dans l'esprit une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de domesticité. Nous avons encore le 9umt des hôtels, le tuUie des cathédrales. Il m*avait fodt venir d'Amiens pour Un suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que soulève un fait de nation, considéré dans son ensemble, à tous les individus, souvent honorables et purs, qui ont participé à ce fait ou l'ont subi. Uâtons-nous de le proclamer, sous cette livrée il y a eu des héros. Les Suisses, même câpiiulés, ont été souvent sublimes. Après avoir vendu leur service, qui pouvait s'acheter, ils ont donné leur dévouement, qui ne pouvait se {»ayer. Abstraction faite de l'origine fftcheuse des concordats miitaires, k un certain point de vue historique que l'auteur de ce livre est loin de répudier, les Suisses, par exemple, ont été admirables aux Tuileries. Il est beau peut-être que la nation qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté naissante, l'ait donné la dernière pour la royauté mourante; et sous ce rapport le 10 août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre 1307.

LE RHIN

tre couronnes réunies du pape, du roi de France, du roi catholique et de Tempereur. Sa robe était toute semée de diamant^, rubis, émeraudes et autres pierres grosses comme îes noisettes, Pernistern avait rapporté en présent à Tempereur d'Allemagne huit quarantaines^ de zoboles et de martres zibelines, dont chacune fut estimée à Vienne deux cents livres. Il ajoutait, du reste» que les Circassiens des cinq montagnes étaient pour ce prince un grand embarras. Il estimait l'infanterie moscovite à vinçt mille hommes. Quoi qu'il en fût de ces narrations orientales, c'était une distraction pour l'Europe^ occupée alors de tant de grosses guerres, d'écouter de temps en temps le petit cliquetis d'épées divertissant et lointain que faisait dans son coin le knez de Moscovie ferraillant avec le précop, prince des Tartares.

On n'avait sur sa puissance et sa force que des idées trèsincertaines. Quant à lui, plus loin que le roi de Pologne, plus loin que le roi de Hon([rie, majesté à tête rase et à moustaches longues, plus loin que le grand-duc de Litliuanie, prince déjà fort sanvage à voir, liabillé d'une pelisse et coiffé d'un bonnet de lourrures, on l'apercevait assez nettement, immobile sur une sorte de chaire-trône, entre l'image de Jésus et l'image de la Vierge, crosse, mitre, les mains pleines de bagues, vêtu d'une longue robe blanche comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tôte aux pieos. Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de mitre tous ks jours pour les éblouir. ^

Au delà de la Moscovie et du grand knez, dans plus d'éloignement et dans moins de lumière, on pouvait distinguer un pays immense au centre duquel brillait dans l'ombre le lac ae Ganiclu, plein de perles, et où fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbres et de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non cultivée, de noir en été et de blanc en hiver, et des hommes vêtus de peaux humaines écorcliées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de ce peuple qui pratiquait farouchement une religion composée de Mahor met, ae Jésus-Christ et de Jupiter, dans la ville monstrueuse de Cambalusa, habitée par cinq mille astrologues et gardée par une innombrable cavalerie, on entrevoyait, au milieu des foudres et des vents, assis, jambes croisées, sur un tapis circulaire de feutre noir, le grand khan de Tartarie, qui répétait par intervalles d'un air terrible ces paroles gravées sur son sceau : Dieu au ciely le grand khan sur terre.

Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, force choses merveilleuses. L'empire du khan des Tartares avait été fondé, disait -on, par le maréchal Canguiste, 3ue nous nommons aujourd'hui Gengis-Khan. L'autorité e ce maréchal était telle, qu'il fut obéi un jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs enfants. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du grand khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était âme de Dieu, il partageait avec le grand knez la royauté des hordes. Un jour, apprenant par les astrologues que la ville de Cambalusa devait se révolter, Oublai- Rtian en Ût faire une autre à côté, qu'il appela Taîdu. Voilà ce que c'était que le grand khan.

Au dix-septième siècle,* n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux cents ans, il y avait hors d'Europe, au Nord et à 1 Orient, une série fantastiaue de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans l'ombre; mirage étrange, fascination des poètes et des aventuriers, qui au treizième siècle avait fait rôver Dante et partir Marco Polo. Quand on allait vers ces princes, ils semblaient recaler dans les ténèbres ; mais en cherchant \tnT empire on trouvait tantôt un monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Gamoens. Vers la frontière septentrionale de l'Europe, la première de ces figures extraordinaires, la plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le grand knez de Moscovie; la troisième, déjà confuse, c'était le grand khan de Tartarie ; et au delà de ces trois visions, le grand shérif sur son trône d'argent, le grand sophi nrson trône d'or, le grand zamorin sursoit trône d'airain, le

Sauf quelques détails qui viendront en leur lieu et qui ne dérangeront en rien cet ensemble, telle était l'Europe moment que nous avons indiqué. Comme on Ta pu re-

au

connaître, le doigt divin, oui conduit les générations de progrès en progrès, était dès lors partout visible dans la disposition intérieure et extérieure des éléments qui la constituaient, et cette ruche de royaumes et de nations était admirablement construite pour que déjà les idées y pussent aller et venir à leur aise et taire dans l'ombre la civilisation.

A ne prendre que l'ensemble, et en admettant les restrictions qjui sont dans toutes les mémoires, ce travail, qui est la véritable affaire du genre humain, se faisait au commencement du dix-septième siècle en Europe mieux que partout ailleurs. En ce temps où vivaient, respirant le même air, et par conséquent, fût-ce à leur insu, la même pensée, se fécondant par l'observation des mêmes événements, Galilée, Grotius, Descartes, Gassendi, liarvey,*Lope de Vega, Guide, Poussin, Ribera, Vnn Dyck, Rubens, Guillaume d'Orange, Gustave-Adolphe, Walstein Je jeune' Richelieu, le jeune Rembrandt, le jeune Salvator Rosa, le jeune Milton, le jeune Corneille et le vieux Shakspeare. chaque roi, chaque peuplé^ chaque homme, par la seule pente des choses, convergeaient au même but, qui est encore aujourd'hui la Un ou tendent les générations, I amélioration générale de tout par tous, c'est-é-dire la civilisation même. L'Europe, insistons sur ce point, était ce qu'elle est encore, un grand atelier où s'élaborait en commun cette grande œuvre.

Deux seuls intérêts, séparés dans un but égoïste de Tactivité universelle, épiant sans cesse pour choisir leur moment le vaste atelier européen, l'un procédant par invasion, l'autre par empiétement; l'un bruvant et terrible dans son allure, brisant de temps i autre les bamères et faisant brèche à la muraille; l'autre habile, adroit et poli tique, se glissant par toute porte entr'ouverte, tons deux gagnant continuellement du terrain, troublaient, pressaient entre eux et menaçaient alors l'Europe. Ces deux intérêts, ennemis d'ailleurs, se personniÛaient en deux empires, et ces deux empires étaient deux colosses.

Le premier de ces deux colosses, qui avait pris position sur un côté du continent au fond de la Méditerranée, représentait l'esprit de euerre, de violence et de conquête : la barbarie. Le second, situé de l'autre côté, au seuil de la même mer, représentait l'esprit de commerce, de ruse et d'envahissement : la corruption. Certes, voilà bien les deux ennemis naturels de la civilisation. .

Le premier de ces deux colosses s'appuyait puissamment à TAfrique et à TAsie. En Afrique il avait Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie et l'Egypte entière d'Alexandrie à Syène, c'est-à-dire toute la côte depuis le Penon de Vêlez jusqu'à l'isthme de Suez; delà il s'enfonçait dans l'Arabie Troglodyte, depuis Suez sur la mer Rouge jusqu'à Suakem.

Il possédait trois des cinq tables en lesquelles Pioléméo a divisé l'Asie, la première, la Quatrième et la cinquième.

Posséder la première table, c était avoir le Pont, la Bithynie. la Piirygie, la Lycie, la Paphlagonie, la Galatie, la Pamphylie, la Cappadoce, l'Arménie Mineure, la Caramanie, c'est-à-dire tout le Trapezus de Ptolémée depuis Alexandrelte jusi]u'à Trébisonae.

Posséder la quatrième table, c'était avoir Ch]rpre, la Syrie, la Palestine, tout le rivage depuis Firamide jusqn à Alexandrie, l'Arabie Déserte et l'Arabie Pétrée, la Mésopotamie et Babyloue, qu'on api^elaitBagadet.

grand mogol entouré d'éléphants et de canons de bronze, le sceptre étendu sur ouarante-sept royaumes; le grand lama, le grand calhay,^ le grand daïr, de plus en plus va- ' gués, de plus en plus étranges, de plus eu plus énormes, \ allaient se perdant lès uns derrière les autres dans les bru- { mes profondes de l'Asie.

L£ RHIN

Posséder la cinquième table, c'était avoir tout ce oui est compris «entre deux lignes, dont Tune monte de Tréoisonde au nord jusqu'à l Uermanassa de Ptolémée et jus-

3u*au Bosphore Cimmérien, que les Italiens appelaient ouche-de-Sainl-Jean, et dont Vautre, entamant l'Arabie Heureuse, va de Suez a l'embouchure du Tigre.

Outre ces trois immenses régions, il avait la Grande- Arménie et tout ce que Ptolémée met dans la troisième table d'Asie jusqu'aux conGns de la Perse et de la Tartarie.

Ainsi ses domaines d'Asie touchaient au nord l'Archipel, la mer de Marmara, la mer Noire, le Palus-Méotide et la Sarmatie asiatique; au levant la mer Gasnienae, le Tigre et le golfe Persique, qu'on nommait mer a'Ëlcalif ; au cou»»^ chant le- golfe Arabique, qui est la mer Rouge; au Midji^ rOcéan des Indes.

En Europe, il avait l'Adriatique à partir de Rnin, au< dessus Je Rnguse, l'Archipel, la Proponlide, la mer Noire'

i'usqu'à Gaffa, en Grimée, qui estrancîe ueThéodosie; la [aute-llongrie jusqu'à Bude; la Thrace, aujourd'hdi la Roumélie; toute la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Ma-" oédoine, l*Epire, l'Achaïe et la Morée; presque toute VU" lyrie; la Dalmatie, le Bosnie, la Servie, la Dacie et laBuU garie; la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, dont les trois vayvodes étaient à lui ; tout le cours du Danube depuis Watzen jusqu'à son embouchure.

11 possédait en rivages de mer onze mille deux centouatre- vingts milles dllalie, et en surface de terre un million deux cent trois mille deux cent dix-neuf milles carrés.

Qu'on se ligure ce géant de neuf cents lieues d'envergure et de onze cents lieues de longueur couché sur le ventre en travers du vieux monde, le talon gauche en Afrique, le genou droit sur l'Asie, un coude sur la Grèce, un coude sur la Thrace, l'ombre de sa tôte sur l'Adriatique, TAutriche, la Hongrie et la Podolie. avançant sa face monstrueuse tantôt sur Venise, tantôt sur la Pologne, tantôt sur l'Allemagne, et regardant l'Europe.

L'autre colosse avait pour chef-lieu, sous le plus beau ciel du monde, une presqu'île baignée au levant par la Méditerranée, au couchant par l'Océan.. séparée de l'Afrique par un étroit bras de mer, et de l'Europe par une haute chaîne de montagnes. Cette presqu'île contenait dix-huit royaumes, auxquels il imprimait son unité.

Il tenait Serpa et Tanger, qui sont les verrous du détroit de Gibraltar, et, selon qo'il lui plaisait de l'ouvrir et de le fermer, il faisait de la Méditerranée une mer ou un lac. De sa presqu'île il répandait ses flottes dans celte mer par vingt-huit grands ports métropolitains; il en avait trente-sept sur l'Océan.

II possédait en Afrique le Penon de Vêlez, Melilla, Oran, Marzalcabil, qui est le meilleur havre de la Méditerranée, Nazajran et toute la côte depuis le cap d'Aguirra jusqu'au cap Gardafu; en Amérique, uue grande partie de la prèsqu île seplentrionale, la côte de Floride, la Nouvelle-Ëspaêne, le Yucatan, le Mexique et le cap de Galifornie, le Chili, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, toute la presqu'île méridionale jusqu'aux Patagons; en Asie, Ormuz, Diu, Goa, Malacca, qui sont les ((uatre plus fortes places de la côte; Daman, Bazin, Zanaa, Giaul, le port de Golomban; les royaumes de Gamanor, de Gochin et de Golan, avec leurs rorteresses, et, Galicut excepté, tout le rivage de l'océan des Indes, de Daman à Melipour.

Il avait dans la mer, et dans toutes les mers, les trois iles Baléares, les douze îles Canaries, les A(;pres, Santo Pu<*rto, Madère, les sept iles du Cap-Vert, Saint-Thomas, nie-Dieu, Mozambique, la grande ite de Baaren. l'île de Manar, Pile de Geylan ; quarante des iles Philippines, dont la principale, Luzan, est longue de deux cents lienes; Porto-Rico, Cuba, Saint-Domingue; les quatre cents iles Lucayes et les iles de U mer du Nord, dont on ne savait pas le nombre.

C'était avoir é soi toute la mer, presque toute l'Amérique, et en Afrique et en Asie & peu prés tout ce que l'autre colosse ne possédait pas.

En Europe, outre sa vaste presqu'île, centre de sa puissance et de son rayonnement, il avait la Sardaigne et la Sicile, qui sont trop des royaumes pour n'être comptées que comme des iles. H tenait l'Italie par les deux extré-

mités, par le royaume de Naples et par le duché de Milan, (juitous deux étaient à lui. Quant a la France, il la saisissait peut-être plus étroitement encore, et les trois Ë ats qu'il avait sur ses frontières, traçant une sorte de demicercle, le Roussillon, la Franche-Comté et la Flandre, étaient comme son bras passé autour d'elle.

Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le lecona, c'était l'Espagne.

)' Ces deux empires inspiraient à l'Europe, l'un unepro- (fonde terreur, l'autre une profonde défiance.

Par la Turquie, c'était l'esprit de l'Asie qui se répan^ dait sur l'Europe ; par l'Espagne, c'était l'esprit de l' Aftique.

L'islamisme, sons Mahomet II, av»lt enjambé formidablement l'antique passage du Bœuf, Bos-Poros, et avait insolemment planté sa queue de cheval attachée à une pique dans la ville qui a sept collines comme Rome, et qui avait eu des églises quana Rome n'avait encore que des temples.

Depuis cette fatale année 1453, la. Turquie, comme nous l'avons dit plus haut, avait représenté en E*urope la barbarie. En effet, tout ce qu'elle touchait perdait en peu d'aunées la forme de la civilisation. Avec les TurcS, et en même temps qu'eux, l'incendie inextinguible et la peste perpétuelle s'étaient installés à Constantinople. Sur cette ville qu'avait dominée si longtemps la croix lumineuse de Constantin, il y avait toujours maintenant un tourbillon de flamme ou un drapeau noir.

Un de ces hasards mystérieux où l'esprit croit voir lisiblement^ écrits les enseignements directs de la Providence avait donné, comme proie à ce redoutable peuple, la métropole même de la sociabilité humaine, la patrie de la pensée, la terre de la poésie, de la philosophie et de l'art, la Grèce. A l'instant même, au seul contact des Turcs, la Grèce, fille de l'Eeypte et mère de l'Italie, la Grèce était devenue barbare. Je ne sais quelle lèpre avait défiguré son peuple, son sol, ses monuments, jusqu'à son admirable idiome. Une foule de consonnes farouches et de syllabes hérissées avait crû, comme la végétation d'épines et de broussailles qui obstrue les ruines, sur ses mots les plus doux, les plus sonores, les plus harmonieux, les mieux prononcés par les poêles. Le grec, en passant par la boucne des Turcs, en était retombé patois. Les vocables turcs, bourbe de tous les idiomes d'Asie, avaient troublé à jamais, en s'y précipitant pêle-mêle, cette langue si transparente, si pure et si splenaide, langue de cristal d'où était sortie une poésie de diamant. Les noms des villes grecques s'étaient déformés et étaient devenus hideux. Les contrées voisines, sur lesquelles Hellé rayonnait jadis, avaient subi la même souillure: Argos s'était changée enFiloquia. Delos en Dili, Didymo-Tycnos en.Dimotuc, Tzolorus en Tchourli, Zephirium en Zafra, Sagalessus en Sadjaklu, Nyssa en Nous-Shebr, Moryssus en Moucious, Gybistra en Bustereh, le fleuve Aciieloûs. en Aspro- Potamos, et le fleuve Porelus en Prutb. N'est-ce pas avec le sentiment douloureux qu'inspirent la dégradation et la parodie uu'on reconnaît, dans Stan Ko, Cos, patrie d'Apelles et a'Hippocrate; dans Fionda, Phaséiis, où Alexandre lut oblige de mettre un pied dans la mer, tant le passage Glimax était étroit; dans Hesen-now, Novus, où était le trésor de Mithridatè; dans Skipsilar, Scapla-Hyla, où Thucydide avait des mines d'or et écrivait son histoire; dans Temeswar, Tomi^où fut exilé Ovide; dans Kokso, Goutousos, où fut exué saint Chrysostome; dans Giustendil, Justiniana, berceau de Justinieigt; dans Salenti, Trajanopolis, tombeau de Trajanl L'Olympe, TOssa, le Peàon et le Pinde s'appelaient le beyiick de Janina ; un pacha accroupi sur. uiie peau de tigre froni^ail le sourcil dans la même montage que Jupiter. La dérision amère qui semblait sortir des mots sortait aussi des choses : rEtolie, cette an-

sinASBounc

tienne république si jiuîasanle et li Ûére, formait le Despoint. QutDt A U vallée de Tempe, frîgida Tempe, devenue sauvage et ioaccessible bous le nom de Lyrastomo, pleine désormais de haine, de ronces et d'obscurité, elle s'était métamorphosée en Ttlléc des loups.

L'idée terrible qu'éveille h barbnrie &ite Dation, ayant des flottes et des armées, «'ÎDCarnalt viTime et complète dans le snltan des Turcs. C'est d peine si l'Europe osait regarder de loin ce prince effrayant. Le» richesses du sultan, du Turc, comme on l'appelait, étaient fabuleuses ; (on revenu dépass.iit (|uinie millions d'or. La sultane, sœur de Séitm, nvail deux mille cina cents lequiDs d'or de rente par jour. Le Turc était le p'ns grand prince en cavalerie. Sans compter sa gnrde immédiate, les quatorze mille janissaires, qui étaient une infai^rie, il entretenait constamment autour de lui, sur le pied de guerre, cinquante mille spahis et ceat cinquante mille limarîots, ce qui faisait deui cent mille chevaux. Ses galères étaient innombrables, L'année d'après Lépante, In liotlc ottomane tenait encore télé i louica les marines rëiiniQ& de la chrétienté. Il avait de «i grosse artillerie, que, sTl fallait en croire les bruits populaires, le veni de sei canoni

dbranlail les mnraille.i. On se souvenait avec fl^yenr qu'au BÎége de Constantin opte Mahomet II avait fait construire, en maçonnerie liée de cercles de fer, un mortier monstrneui qu'on manœuvrait sur ruuleaiii, que deux mille jougs de bœufs pouvaient à peine trt , .

clinîinl sa gueule sur la ville, j vomissait nuit et jour des torrents de bitume et des blocs de rochers. Lu autres pHnceK, avec leurs engins et leurs bombardes, sembliienl peu de chose auprès de ces sauvages sultans qui versaient ainsi des volcans sur les villes. La puissance dn Turc était leltemeol démesurée, et il savait si bien faire fronl

Médie; Sélim avait conquis sur les mameluks l'Egjpte et la Syrie, et Amurat 111 avait exterminé les Géorgiens ligués avec le sophi. Le sultan ne mettait en communication avec lea rois de la chrétienté i|ue la porte de son palais. 11 datait de son étrier impérial les lettres qu'il leur écrivait, ou plutôt les ordres qu'il leur donnait. IJuand il avait un accès de colère, il taisait casser tes dents à leura amb,issadeuT8 à coups de poing par ie bourreau. Four les Turcs mèmet, l'appariiion du sultan, c'était l'épouvaDte.

PREIBURG EN BIIISGAU Pago ui.

Les Doms qu'ils lui donnaient eipi .„

Tmii ili l'appelaient le /ilt de l'esclave, et ils nommaient son palais d'etc la maitm dumeuTlrier.Wi raDDonçaient aui autres naiioni pr des gloriûcatioos smistreK: Où ton cheval pasx, disaient-ils, llierl/e ne ci-ol( plut.

Le roi des Espggnes et des ludes, espèce de sultan catholique, était plus riche il lui seul que tous les princes de la chrclicnte ensemble. A ne compler que son revenu ordin^iire, il tirait ctiaq^ue année d'Italie et de Sicile quatre millions d'or, deux millioni d'or du Portugal, qualone millions d'or de l'Etiiagne, trente millions d'or de l'Amérique. Les dii-iepl proTÎnces de l'Einl des Pays-Bas, qui comprenait alors l'Arloia, le Cambrésis et les Ardeuaes, payaient annuellement au roi Cïlhatique un ordinaire de Irais millions d'or. Hilau était une rlclie proie, convoitée detiitiles parts, et par conséquent malaisée à garder, 11 fallait surveiller Venise, voisine jalouse; couvrir de trou*

r;s la frontière de SaToie pour arrêter le duc. m ruonl à impourvu, comme disait Sulljr; 1 1 le d armer le fort de Fuentes, pour tenir en respect le« Suisses et les tirisons; entretenir et 4^parer lei bonnes citadelles du pays, surtout Hovarre, Pavie, Crémoae, quia, comme écrivait Honl-

lue, une tour lorte tout ce (jui te peut, qu'on nul meroeiiUt ée l'Europe. Comnie la ville était rc il fallait y nourrir une carniton espngnole de six cents hoinmes d'armes, de mille cheveu-léâers et du trois mille fantassins, et bien tenir en état le château de Uitan, au-

S|uel an travaillait s.ins cesse. Uilan, on le voit, copiait ort cher; pourtant, tous frais faits, le Hil.inei rappariait tous les ans i l'Espagne huit ceut mille ducats. Les plus petites fractions ne celte énorme monarcliie donnaient leur denier; les Iles Baléares versa iint par au ciuquanle mille écns. Tout ceci, nous te répétons, n'élail que le revenu ordinaire. L'extraordinaire était incalculable. Le seul produit de la Cruiade valait le revenu d'un royaume; rien qu'avec lec subsidy de rEelise le roi eolreleuait continuellement cent bonnes galères. Ajoutez à cela la vente des commanderies, les caducités des étals et des biens, les alcavnles, les tiers, les confiscations, les dons gratuits des peuples et des feiidiitalrcs. Tous les trois ans le royaume de N.iples donnait douie cent mille écus d'or, et, en 1615, la Castille oiïrait au roi, qui dugnait accepter, quatre millioiu d'or payables en quatre ans. Celle richesse se résolvait en puissance. Ce que le sul"

LE RHIIf.

tan était par la cavalerie, le roi d'Esnagne l'était par Tinfanterie. On disait en Europe : cavalerie turque, infantefie espagnole. Etre grave comme un gentiinomme, diligent comme un miquelet, solide aux chocs d*escadrons, imperturbable à la mousquetade, connaître son avantage et son désavantage à la guerre, conduire silencieusement sa furie, suivre le capitaine, rester dans le rang, ne point 8*égarer. ne rien ouolier, ne pas disputer, se servir de toute chose, endurer le froid, le chaud, la faim, la soif, le malaise, la peine et la fatigue, marcher comme les autres combattent, combattre comme les autres marchent, faire de la patience le fond de tout et du courage la saillie de la patience : voilà quelles étaient les qualités du fantassin espagnol. C'était le fantassin castillan qui avait chassé les Maures, abordé TÂfrique,. dompté la côte, soumis l'Ethiopie et la Gafrerie, pris ^alacca et les iles Noluc^ues, conquis les vieilles Indes et le nouveau monde. Admirable infanterie qui ne se brisa que le jour où elle se heurta au grand Coudé! Après l'infanterie espagnole venait, par ordre d'exiellence, t*infanterie wallonne, et l'infanterie wallonne était aussi au roi d'Espagne. Sa cavalerie, qui ne le codait qu'à ta turque, était la mieux montée qui fût en Europe : elle avait les genêts d'Espagne, les coursiers de Régne, les chevaux de Bourgogne et de Flandre. Les arsenaux du roi catholique regorgeaient de munitions de guerre. Rien aue dans les trois salles d'armes de Lisbonne, il y avait aes corselets pour quinze mille hommes de pied, et des cuirasses pour dix mille cavaliers. Ses forteresses étaient sans nombre et partout, et dix d'entre elles, Collioure, JBerpûj^nan et Salses au midi, au nord Gravelines, Dunkeraue, llesdin, Arras, Valenciennes, Philippeville et Marienbourg, faisaient hréche à la France d'aujourd'hui; '

La plus grande puissance de l'Espagne, si puissante par ses forteresses, sa cavalerie et son infanterie, ce n'était ni son infanterie, ni sa cavalerie, ni ses forteresses; c'était sa flotte. Le roi catholique, qui avait les meilleurs hommes de guerre de l'Europe, avait aussi les meilleurs hommes de mer. Aucun peuple navigateur n'égalait à cette époque les Catalans, les Biscavens, les Portugais et les Génois Séville, qui comptait alors parmi les principales villes maritimes de l'Europe, bien que située assez avant dans les terres, et où abordaient toutes les flottes du Mexique et du Pérou, était une pépinière de matelots.

Pour nous faire une idée complète du poids qu'avait TEspagne autrefois comme puissance maritime, nous avons voulu savoir au juste ce que c'était que la grande Amxada de Philippe II, si fameuse et si peu connue, comme tant de choses fameuses. L'histoire en parle et s'en extasie; mais l'histoire, qui hait le détail et qui, selon nous, a tort de le ha'ir, ne dit pas les chiffres! Ces chiffres, nous les avons cherchés dans l'ombre où l'histoire les avait laissés tomber; nous les avons retrouvés à grand'peine; les voici. Rien, à notre sens, n'est plus instructif et plus curieux.

C'était en 1588. Le roi d'Espagne voulut en Gnir d'une seule fois avec les Anglais, qui déjà le harcelaient et taouin aient le colosse. 11 arma une flotte. 11 y avait dans cette flotte vingt-cinq gros vaisseaux de Séville, vingt-cîna de Biscaye, cinquante petits vaisseaux de Catalogne et de Valence, cinquante bannies de la côte d'Espagne, vingt chaloupes des quatre villages de la côte de tinipuscoa, cent gabares -de Portugal, <|uatorze ji^léreset quatre galéasses de Naples, douze galères de Sicile, vingt galères d'Espagne, et trente ourques d'Allemagne; en tout trois cent cinquante voiles mnnœuvrées par neuf mille marins.

On n'apprécierait pas exactement cette escadre si l'on ne se rappelait ce que c'était alors qu'une galère. Une galère représentait une somme considérable, toute la côte septentrionale d'Afrique, Alger et Tripoli exceptées, ne produisait pas au sultan de quoi faire et maintenir deux galères.

L'approvisionnement de bouche de Viârmatfa était immense. En voici le chiffre très-singulier et trés*exact : cent soixante-sept mille cinq cents quintaux de biscuit, fournis par Murcie, Burgos, Campos, la Sicile, Naples et les iles; onze mille quintaux de chair salée, fournis par

TEstramadore, la Gnlice et les Asturies; onze raille quintaux de. lard, fournis par Séville, Ronda et la Biscaye, vingt-trois mille barils de poisson salé, fournis par Cndix et l'Algarve; vingt-huit mille quintaux de fromage, fournis par Mayorque, Senegallo et le Portugal; quatorze mille quintaux de riz, K>urnis par Gênes et Valence; vingt-trois mille poids d'huile et de vinaigre, fournis par l'Andalousie : le poids valait vingt-cinq livres ; vingt-six mille fanégues de fèves, fournies par Carthagcne et la Sicile; vingt-six mille poinçons de vin, fournis par Ifalaga, Maxovella, Ceresa et Séville. Les provisions en blé, fer et toiles, venaient d'Andalousie, de Naples et de Biscaye. Le total s'en est perdu.

Cette flotte portait une armée : vingt-cinq mille Espagnols, cinq mille tirés des régiments d'Italie, six mille des Cabaries, des Indea et des garnisons de Portugal, le reste de recrues; douze mille Italiens, commandés par dix mcstres de camp; ving(-cina mille Allemands, douze cents chevau-légers de Castille, deux cents de la côte et deux cents de la frontière, c'est-à-dire seize cents cavaliers, trois mille huit cents canonniers et quatre cents gastadours; ce qui, en y comprenant les neuf mille marins, fai.*<ait en tout soixante-$^ze mille huit cents hommes.

Ce monstrueux armement eût anéanti l'Angleterre. Un coup de vent l'emportji.

Ce cou]^ de vent, qui souffla dans la nuit du 3 septembre 1588, a changé la forme du monde.

Outre ses forces visibles, l'Espagne avait tes forces occultes. Certes, sa surface était grande, mais sa profondeur était immense. Elle avait partout sous terre des galeries, des sapes, 'des mines et des contre-mines, des fils cachés, des ramiC&'itions inconnues, des racines inattendues. Plus ' tard, quand Richelieu commença à donner des coups de bêche dans le vieux sol européen, il était surpris à chaque \ instant de sentir rebrousser l'outil et de rencontrer l'Es- i pagne. Ce qu'on voyait d'elle au grand jour allait loin : ce ! qu'on ne voyait pas pénétrait plus avant encore. On pour- j rait dire que dans les affaires de l'univers à cette époque '* il y avait encore plus d'Espagne en dessous qu'en dessus. Elle tenait aux princes d'Italie par les mariages : Amtria, nube; aux républiques marchandes, par le commerce ; au pape, par la religion, par je ne sais c[uoi de plus catholi<|ue que Rome même; au monde entier, par l'or dont elle avait la clef. L'Amérique était le colirefort, l'Espagne était le caissier. Comme maison d'Autriche, elle dominait pompeusement l' Allemagne et la menait sourdement. L Allemagne, dans les mille ans de son histoii*e moderne, a été possédée une fois par le génie de la France, sous Charlemagne, et une fois par le génie de } l'Espagne, sous Charles-Quint. Seulement, Charles-Quint mort, l'Espagne n'avait pas lâché l'Allefliagne.

Comme on voit, l'Espagne avait quelque chose de plus puissant encore que sa puissance, c'était sa politique. La puissance est le bras, la politique est la main.

L'Europe, on le conçtût, était mal à l'aise entre ces deux empires gigantesques, qui pesaient sur elle du poids de deux mondes. Comprimée par l'Espagne à l'occident et par la Turuuie à l'orient, chaque jour elle semblait se rétrécir; et la frontière européenne, lentement repoussée, reculait vers le centre. La moitié de la Pologne et k moitié de la Hongrie étaient déjà envahies, et c'est à peine si VarsoTie et Rude étaient en deçà de la barbarie. L'ordre : méditerranéen de Saint-Jean de Jérusalem avait été refoulé sous CharieS'Quint de Rhodes à Malte. Gènes, dont la domination atteignait jadis le Taiiaîs; Gênes, qui autrefois possédait Chypre, L&;bos, Chio, Péra et un morceau de la Thrace, et à laquelle l'empereur d'Orient avait donui^ MityhVne, avait successivement lAché^ pied devant les Turcs de position en position, et se voyait maintenant acculée à la Corse.

L'Europe réûstait pourtant aux deux Etals enfahisseurs. Elle bandait contre eux toutes ses forces, pour employer l'énergique langue de Sully et de Matthieu. La France, l'Angleterre et la Hollande se roidissaient contre l'Espagne; le Saint-Empire, aidé par la Pologne, la Hongrie, Venise, Rome et Malte, luttait contre les Turcs. Le roi de Pologne était pauvre, quoiqu'il iùt plus riche

ff

lif

que s'il eût été roi d'un des trois royaumes d*Ecosse, de Sardaîgne ou de Navarre, le8<]|uets ne rapportaient pas cent mille éeos de rente ; il avait six cent mille écus par an, et la Lithuanie le défrayait. Excepté quelques re^^imeots suisses ou allemands, il n'entretenait pas d'infanterie; mais sa cavalerie, composée de cent mille combattants polonais et de soixante-dix mille Lithuaniens, était excellente. Cette cavalerie, proléffeant une vaste frontière, avait cela d*efQcace pour aéfenare contre les hordes du sultan rimmense et tremblant troupeau des nations civilisées, qu'elle était organisée à la turque, et que, sauvage, farouche et violente dans son allure, elle ressemblait à la cavalerie ottomane comme le ehien-loup ressemble au . loup L'empereur couvrait le reste de la frontière de terre de fcnin, sur l'Adriatique, à Szoloock, prés du Danube, avec vingt mille lansquenets, dép^^nse insuffisante en temps de guerre, qui fatiguait l'empire en temps de paix. Venise et Malte couvraient la mer.

Nous ne mentionnons plus Gènes qu'en passant. Gènes, trop de fois humiliée, surveillait sa rivière avec quatre galères, en laissait pourrir vingt-cinq dans son arsenal, se risquait peu au dehors et s^abritai^ sous le roi d'Espagne.

Malte avait trois cuirasses : ses forteresses, «es navires et la valeur de ses chevaliers. Ces braves gentilshommes, soumis dans Malte à des règles somptuatres tellement sévères que le plus qualifié d'entre eux ne pouvait se faire fiiireun habit neuf sans la permission du bailli drapier, se vengeaient de ces contraintes claustrales par un déchaînement de bravoure inoni, et, brebis dans l'île, devenaient lions sur mer. Une galère de Malte, qui ne portait jamais plus^de seize canons et de cinq cents combattants, attaquait sans hésiter trois galions turcs.

Venise, opulente et hardie, appuyée sur sept villes fortes qui étaient à elle en Lombardie et dans la Marche, maîtresse du Frioul et de l'Istrie, maîtresse de l'Adriati-

2ue, dont la garde lui coulait cinq mille ducats par an, loquant les uscoques avec cinq fustes toujours armées, fièrement in.stallée à Corfou, à Kanle, à Géphalonie, dans tonlej< les îles de la côte depuis Zara jusqu'à Céi'igo, entretenant perpétuellement sur le pied de guerre vingt* cinq mille cemides, trente-cinq mille lansquenets, suisses et grisons, quinze cents lances, mille chevau-légers lom« bards et trois mille stradints.dalmates, Venise faisait résolument obstacle au sultan. MAme lorsqu'elle eut perdu Andro et Paros ou'elle avait dans l'Archipel, elle garda Candie; et U, debout sur ce magnifique barrage naturel qui clôt la mer Egée, fermant aux Turcs la sortie de l'Archipel et l'entrée de la Méditerranée, elle tint en échec la barbarie.

Le service de mer i Venise impliquait noblesse. Tous les capitaines et les surcomites des navires étaient nobles vénitiens. La république avait toujours en mer quarante galères, dont vingt grosses. Elle avait dans son admirable arsenal, unione au monde, deux cents galères, des ouvriers capables de mettre hors du port trente vaisseaux en dix jours, et un armement suffisant pour toutes les marines de la terre.

Le saint-siége était d'un grand secours. Rien n'est plus curieux nue de rechercher aujourd'hui quel prince temporel, quelle puissance politique et militaire il y avait alors dans le pape, si liant situé comme prince spirituel. Rome, qui avait eu jadis cin(|uante milles d'enceinte, n'en avait plus que ^eize ; ses portas, divisées autrefois en quatorze régions y étaient réduites i treize; elle avait subi sept grands pillages historiques; mais, q^uoiuue violée, elle était resiée sainte; quoique démantelée, elle était restée' forte. Homey s'il nous est permis de rappeler ce que nous avons dit ailleurs, sera laujaun Rome. Le pape tenait une des marches d'Italie, Ancôue, et l'un des quatre duchés lombards, Spolette ; il avait Ancône. Comachio et tes bouches du Pô sur le golfe de Venise, Civila-Vecchia sur la mer Tyrrhéne. L'Etat de l'Eglise comprenait la Campa-

Fne de Rome et le Patrimoine de saint Pierre, la Sabine, Umbrie, c'est-à-dire toute l'ombre de l'Apennin, la marche d'Ancône, la Romagne, le duché de Ferrare, le pays de Péroase, le Rolonats et an peu de Toscane ; une ville

du premier ordre, Rome; une du second, Bologne; huit du troisième, Ferrare, Pérouse, AscoU, Ancône , Forli, Ravenne. Fermo et Viterbc; quarante-cinq places de tout rang, parmi lesquelles Rimini, Cesena, Faënza et Spolette; dnquanle évéchés ei un million et demi d'habitants. En outre, le saint-père possédait en France le comtat Ve^ naissin, qui avait pour cœur le redoutal>le palais-forteresse d'Avignon. L'Etat romain, vu sur one carte, présentait la forme, qu'il a encore, d'une figure assise dans la grave posture des dieux d'Egypte, avec l'Abnizze pour chaise, Modéne et la Lombardie sur sa tète, la Toscane sur sa poitrine, la terre de Labour sous ses pieds, adossée à TAdriatique et ayant la Méditerranée jusuu'aui^ genoux. Le souverain pontife était riche. U semait oes indulgences et moissonnait des ducats. Il lui suffisait de donner une signature pour faire contribuer le monde. Tant que j'aurai une plume, disait Sixte Quint, f aurai de Vargent, Propos de pape ou de grand écrivain. En effet Sixte-Quint, <|ni était un pape lettré, artiste et intelligent, n'hésitant devant aucune dépense royale, mit en cinq ans quatre millions d'or en réserve an château Saint-Ange. Avec les contributions de tous les fidèles de l'univers, le saint-pére se donnait une bonne armée, vingt-cinq mille hommes dans la Marche et la Romagne, vingt-cinq mille hommes dans la Gampagne et le Patrimoine; la moitié aux frontières, la moitié sous Rome. Au besoin il grossissait cet armement. Grégoire VU et Alexandre lit tinrent tète à des princes qui disposaient des forces de l'empire, à son apogée dans leur temps, jointes aux troupes des Iteux-Siciles. Un jour le duc de Ferrare se permit d'aller faire du sel à Gomaciiio. Le saint-père ^ nous citons ici deux lignes d'une lettre de Mazarin, avec ses raisons et une armée miil leva, amena le duc au repentir, et lui prit son Etat. Voilà ce que c'était que les soldats du pape. Cette milice faisait admirablement respecter l'Etat romain. Ajoutez à cela rOmbrie, grande forteresse naturelle oà Annibal s'est rebroussé, et pour côtes, au nord comme au midi, les rivages les plus battus des vents de toute l'Italie. Aucune descente |H>ssible. Le pape, sur les deux mers, était gardé et défendu par la tempête.

' Posé et assuré de celte façon, il coopérait an grand et perpétuel combat contre le TurC. Aujourd'hui fe saintpère envoie des camées au pacha d'Egypte et se promène sur le bateau à vapeur Mahmoudiéh. — Fait inouï et qui montre brusmiemenl, quand on y réllécbît, le prodigieux changement des choses : le pape assis paisiblement dans cette invention des huguenots baptisée d un nom turc ! — Dans ce temps-là il remplissait vaillamment son ollice de

Bape et envoyait ses galères mitrées d'une tiare à Lépante. es que les croissants et les turbans surgissaient, il n'avait plus rien à lui, ni un soldat, ni un écu ; il contribuait à son tour. Ainsi, dans l'occasion, ce que les chrétiens avaient donné au pape, 7e pape le rendait à la chrétienté. Dans la ligue de 1542 contre les Ottomans, Paul 111 envoya à Charles-Quint douze mille fantassins et cinq cents chevaux.

A la fin du seizième siècle, en 1588, un orage avait sauvé l'Angleterre de l'Espagne ; à la fin du dix-septième, en 1683, Sobieski sauva 1 Allemagne de la Turquie. Sauver l'Angleterre, c'était sauver l'Angleier.e; sauver l'Allemagne, c'était sauver l'Europe. Ou pourrait dire qu'en celte mémorable conjoncture la Pologne fit l'office ne la France* Jusqu'alors c'étajt toujours la France que la barbarie avait rencontrée, c'était toujours devant la France qu'elle s'était dissoute. En 496, venant du Nord, elle s'était brisée à Glovis; en 732, venant du Midi, elle s'était brisée à Charles-Martel.

Cependant, ni l'invincible Armada vaincue par Dieu, ni Kara-Mostapha batln par Sobieski. ne rassuraient pleine-' ' ment l'Europe. L'Espagne et la Ttn-quie étaient toujours debout, et le dix-septieme siècle croyait les voir grandir indéfiniment, de plus en plus redoutables et de plus en plus menaçantes, dans un terrible et prochain avenir. La politic(tte, 'cette science conjecturale comme la médecine, n'avait alors pas d'autre prévision. A peine se tranquillisait-on un pea par moments en songeant que les deux

LE RHIN

colosses se rencontniieot sur la mer Rouge et se heurtaient eo Asie.

Ce choc dans FArabie Ueiireiise , sî lointain et si indistinct, ne diminuait pas, aux yeux des penseurs, les fatales chances qui s*amonceIatent sur la civilisation. A réçoque dont nous venons d'esauisser le tableau, l'anxiété élail au comble. Uu écrit intitulé : Les forces du roy d^ES' pagne, ironriroé a Paris en 1627 avec privilège du roi et gravures alsac Jaspar, dit : t L*ambition de ce roy seroil

< de posséder toute chose. Ses flottes, qui vont et vien- « nent, brident l'Angleterre et empeschent les nauires des c austres Estats de courir à leur lantasie. » Dans un auli^ écrit, publié vers la même époque et qui a pour titre : Discours sommaire de Vestat du Turc, nous tisons : c 11 « (le Turc) donne avec beaucoup de sujet l'alarme  la « clirestienlé, vu au*il a tant de moyens de faire une f grosse armée en la levant sur les pays qu'il possède. 11 c faudroit manquer du tout de jugement pour estre sans

< appréhension d'un tel déluge. »

Aujourd'hui, par la foixe mystérieuse àes choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée.

A l'heure où nous parlons, les assignats (i), cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l'empire turc.

Depuis longtemps déji une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage qui coud à son manteau l'ongle du lion mort.

Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient nos pères se sont évaoouis.

L'Europe est-elle délivrée? Non.

Gomme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes passent, mais l'homme reste ; les em* pires tombent, les égolsmes se réforment. Or, à l'instant où nous sommes, de même qu'il y a deux cents ans, deux immenses égoîsmes pressent l'Europe et la convoitent. L'esprit de guerre, de violence et de conquête est encore debout à l'orient; l'esprit de commerce, de ruse et d'aventure est encore debout A l'occident. Ijeu deux géants se sont un peu déplacés et sont remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.

A la Turquie a succédé la Russie ; é l'Espagne a succédé l'Angleterre.

Coupez par la pensée, sur le globe du monde, un seg* ment qui, tournant autour du pôle, se développe du cap Nord européen au cap Nord asiatiaue, de tornéa au Kamtchatka, de Varsovie au golfe d Anadyr, de la mer Noire à la mer d'Okhotsk, et qui. au couchant, entamant la Suéde, bordant la B.illi(]uc, dévorant la Pologne, au midi, échancrant la Turquie, absorbant le Caucase et la mer Caspienne, envahissant la Perse, suivant la longue chaîne qui commence aux monts Ourals et finit au cap Oriental, côtoie le Turkestan et la Chine, heurte le Japon par le cap Lopntka, et, parti du milieu de l'Europe, aille au détroit de Behring toucher l'Amérique d travers l'Asie; outre la Pologne, jetez péle-mèle dans ce monstrueux se{?ment la Crimée, la Géorgie, le Chirvan, l'imiretée, TAbascie, l'Arménie et la Sibérie; groupez à l'entour les iles de la Nouvelle-Zemble, Spiizber^, Vaigatz et Kalgouef, Aland, Dagho et Oesel, Clarke, Saint-Mathieu, Saint-Paul, Saint- Georges, les Aleutiennes,Kodiak, Sitka et l'archipel du Prince-de-Galles ; dispersez dans cet espace immense soixante millions d'hommes, vous aurez la Russie.

La Russie o deux capitales : l'une coquette, élégante, encombrée des énormes colilichets du goût ponipadour qui s*y sont faits palais et cathédrales, pavée de marbre blanc, b<tie d'hier, habitée par la cour, épousée par l'empereur ; l'autre, chargée de coupoles dé cuivre et de mi-

(i) En Tarquie, ils s'appellent êchim.

narets d'étain, sombre, immémoriale et répudiée. La pre* i mière. Saint Pétersbourg. représente l'Europe; la seconde, I Moscou, représente l'Asie. Comme l'aigle d'Allemagne^ I l'aigle de Russie a deux têtes.

La Russie peut meture sur pied une armée de onze cent mille hommes.

Le débordemeut possible des Russes fait réparer la muraille de Chine et bâtir la muraille de Paris.

Ce qui était le grand knez de Moscovie est i présent l'empereur de Russie. Comparez les deux figures» et me* surez les pas que Dieu fait faire k l'homme.

Le knez s'est fait tzar, le tzar s'est fait czar, le czar s'est fait empereur. Ces transformations, disons-le, sont de véritables avatars. A chaque peau qu'il dépouille, le prince moscovite devient de plus en plus semblable é l'Eu* rope, c'est-à-dire à la civilisation.

Pourtant, que l'Europe ne l'oublie pas, ressembler ce n'est pas s'identifier.

L'Angleterre a l'Ecosse et l'Irlande, les Hébrides et les Orcades; avec le groupe des îles Schellaud, elle sépare le Danemark des iles Féroé et de l'Islande, ferme la mer du Nord, et observe'la Suéde ; avec Jersev et Guernesey elle ferme la Manche et observe la France. Puis elle part* elle tourne autour de la Péninsule, pose son influence sur le Portugal et son talon sur Gibraltar, et entre dans la Méditerranée après en avoir pris la clef. Elle enjambe les Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; là elle s arrête, trouve Malte, et s'y installe entre la Sicile et Tunis, entre l'Italie et l'Afrique; de ïlalte, elle gagne Corfou, d'où elle surveille la Turquie en lermant la mer Adriatique; Saittte*M(iu)e, Ccphalonie et Zante, d'où elle surveille la Morée en dominant la mer Ionienne; Cérigo, d'où elle surveille Candie en bloquant l'Archipel. Ici il faut rebrousser chemin, l'Egypte barre le passage, l'isthme de Suez n'est pas encore coupé ; elle revient sur ses pas et rentre dans l'Océan. Elle a tourné TEspagne, cette petite pesQulle; elle va tourner l'Afrique, celte presqu^le énorme. Le trajet est malaisé sur cette plage où un o:éan de sable se mêle au grand océan des flots. Comme un homme oui traverse un gué avec précaution 4ie pierre en pierre, elle a des repos marqués pour tous les pas qu'elle fait. Elle . met d'abord le pied à Saint-James, a rembouchure de la Gambie, d'où elle épie le Sénégal français. Son second pas s'imprime sur la côte, i Cachéo, le troisième à Sierra-Leone, le quatrième an cap Corse. Puis elle se risque dans l'océan Atlantique, et reunit sous son pavillon TAsoension, Sainte-Hélène et Fernando-Po, triangle d'iles qui entre profondément dans le golfe de Guinée. Ainsi appuyée, elle atteint le Cap et s'empare de la pointe d'Afrique comme elle s'est emparée à Gibraltar de la pointe d'Europe. Du Gap, elle remonte, au nord, de l'an* tre côté de la presqu'île africaine, aborde les Mascarenhas, l'ile de France et Port-Louis, d'où elle tient en respect Madagascar, et s'établit aux iles Seychelles, d'où elle coni«> mande toute la côte orientale du cap Delgado au cap Gardafù. Ici il n'y a plus que la mer Rouge qui la sépare de la Médilerranée et de l'Archipel ; elle a fait le tour de l'Afrique; elle est presque revenue au point d'où elle était partie. Voici la mer des Indes, voilà l'Asie.

L'Angleterre. entre en Asie; des Seychelles aux Laquedives il n'v a au'un pas, elle prend les Laquedives; après

3noi elle etena la main et saisit l'IIindonstan, tout Tllinoustan, Calcutta, Madras et Bombay, ces trois provinces de la Compagnie des Indes, grandes comme des empires, et sept royaumes, Népaul, Oude, Barode, Nagpour, Nizam, Maissour et Travancore. Là elle touche à la Russie ; le Turkestan chinois seul l'en sépare. Maîtresse du golfe d'Oman, (|ue borde l'immense côte qu'elle possède de Haydérabad a Trivanderam, elle atteint la Perse et la Turquie par le golfe Persique, qu'elle peut fermer, et l'EgYpte par la mer Rouge, qu'elle peut bloquer également. L'iiin* doustan lui donne Ceylan. De Geylan elle se glisse entre l&H îles Nicobar et les îles Andammans, prend terre sur la longue côte des monts Mogs, dans l'indo-Ciiine, et la voilà qui tient le golfe du Bengale. Tenir le golfe du Ben-

Sile, c'est faire la loi à Tempire des Birmans. Les monts ogs lui ouvrent la presqu'île de Malacca ; elle s'y étend

LE RHIN

et s*Y consolide. De Malacca elle observe Sumatra, des îles Sîucapour elle observe Bornéo. De cette façon, possédant le cap Romania el le cap Gonionn, elle a les deux grandes pointes d*Asie comme elle a la pointe d'Europe, comme elle a la pointe d'Afrique.

^ A rheure où nous sommes, elle attac^ue la Chine de vive force après avoir essayé de Tempoisonner, ou du moins de Tendurmir.

Ce n'est pas tout ; il reste deux mondes, la Nouvelle- Hollande el PAméricfuc, elle les saisit. De Malacca, elle travers? le groupe inextricable des îles de la Sonde, cette conquête de la vieille navigation ^llandaise, el s'empare .de la Nouvelle-Hollande tout entière, terre vierge qu elle féconde avec des forçats, el qu'elle garde jalousement, crénelée dans les iles Bathurst au nord et dans l'ile de Diémen au sud comme dans deux forteresses.

Puis elle suit un moment la roule de Gook, laisse à sa gauche les six archipels de TOcéanie, louvoie devant la longue muraille des Gordiliéres et des Andes, double le cap jlorn, remonie les côtes de la Patagonie et du Brésil, et prend terre enfln sous Téquateur au sommet de l'Amérique méridionale à Stabrock, où elle crée la Guyane anglaise. Un pas, et elle est maîtresse des iles du Vent, ce cromlech d iles qui clôt la mer des Antilles; un aulre pas, et elle est maîtresse des iles Lucayes, longue l.arricade qui ferme le golfe du Mexique. 11 y a vingt-quatre petites Antilles, elle en prend douze; il y a quatre grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto- Ricco, elle se contente d'une, la Jamaïque, d où elle gène les trois autres. Ensuite, au milieu même de Tisthme de Panama, à l'entrée du golfe d'Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y pose son établissement de Balize comme une vedette entre les deux Amériques. Lé, pourtant, le Mexique la tient en échec, et, au delà du Mexique, les Etals- Unis, celle colonie dont la nationalité est un affront pour elle. Elle se rembarque, et des iles Lucayes, s'appuyant sur les Bermudes où elle plante son pavillon, elle atteint Terre-Neuve, cette ile (^ui, vue à vol d'oiseâtu, a la forme d'un chameau agenouillé sur l'Océan et levant sa tète vers le pôle. Terre-Neuve, c'est la station de son dernier effort. Il est gigantesque. Elle allonge le bras et s'approprie d*un coup tout le nord de l'Amérioue, de l'océan Atlantique au Grand-Océan, les iles de la Nouvelle-Ecosse, le Ganada et le Labrador, la baie d'Hudson et la mer de BafGn, le Nouveau-Norfolk, la Nouvelle-Galédonie et les archipels de Quadra et de Vancouver, les Iroouois, les Ghipeouays, les Eskimaux, les Kristinaux, les Koliougis, et, au moment de saisir les Ougalacmioutis et les Kitégues, elle s'arrête tout à coup : la Russie est là. Où l'Angleterre est venue par mer, la Russie est venue par terre, car le détroit de Behring ne eoDipte pas, et là, sous le cercle polaire, parmi les sauvages hideux et effarés, dans les glaces et les banquises, à la réverbération des neiges éternelles, à la lueur des aurores boréales, les deux colosses se rencontrent et se reconnaissent.

Récapitulons : l'Angleterre tient les six plus grands golfes au monde, qui sont les golfes de Guinée, d*Oman, de Bengale, du Mexique, de Baflin et d'Hudson; elle ouvre ou ferme à son gré neuf mers, la mer du Nord, la Manche, la Méditerranée, l'Adriatique, la mer Ionienne, la mer de l'Arclilpel, le plfe Persi({ue,la mer Rouge, la mer des Antilles. Elle possède en Amérique un empire, la Nouvelle-Bretagne, en Asie un empire, l'Hindoustan, el dans le Grand-Océan un monde, la Nouvelle-Hollande.

£n outre, elle a d'innombrables iles qui sont, sur toutes les mers et sur tous les continents, comme des vaisseaux en station el à l'ancre, et avec lesquelles, ile et navire elle-même, embossée devant l'Europe, elle communique, pour ainsi dire sans solution de continuité, par ses innombrables vaisseaux, îles ilollantes.

Le peuple d'Angleterre n'est pas pour lui-même un peuple souverain, mais il est pour u'autres nations un peuple suzerain. Il gouverne feodalcment deux millions trois cent soixante-dix mille Ecossais, huit millions deux cent qualre-vinfft mille Irlandais, deux cent quarantequatre mille Africains^ soixante mille Australiens, un

million six cent mille Américains et cent vingt-quatre millions d'Asiatiques, c'est-à-dire que quatorze millions d'Anglais possèdent sur la terre cent treifte-sepl millions d'hommes.

Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelaues pages qu'on vient de lire sont les points d'attache de 1 immense filet où l'Angleterre a pris le monde.

Voici ce qui a perdu la Turquie.

Premièrement, l'immensité du territoire formé d'Etats juxtaposés el non cimentés. Le cimtnt des nations, c'est une pensée commune. Des peuples ne peuvent adhérer entre eux sMls n'ont une même langue dont les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour à tour par chacun. Or, ce qui i^it circuler la langue, ce qui imprime une effigie aux mots, ce qui crée la pensée commune, c'est avant tout l'art, la poésie, la littérature, humaniores litterx. Point d'art ni de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à peu-

{)le, point de pensée commune, point d'unité. Ici on parlait atin, là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ge n'était pas un empire, c'était un bloc taillé par le sabre, un composé hybride de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pasi Aioulez a cela des déserts, faits Ijintôt par la conquête, tantôt par le climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.

Deuxièmement, le despolisme du prince. Le sultan était tout ensemble pontife el empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef politique, chef militaire et chef religieux. Ses sujets lui appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et terrible, comme sa chose et

temps ordinaire comme homme et extraordinaire comme prince! Trop de pouvoir est mauvais à l'homme. Etre prêtre, être roi, être Dieu, c'est trop. Le bourdonnement confus de toutes les volontés éveillées qui demandent à être satisfaites à la fois assourdit le pauvre cerveau decelui qui peut tout, étourdit son intelligence, dérange «la génération de sa pensée et le rend fou. On pourrait dire el démontrer, preuves en main, que la plupart des empereurs romains eldes sultans ont été dans une situation cérébrale particulière. Sans doute il faut admettre, et l'histoire enregistre par intervalles l'admirable accident d'un despote illustre, intelligent et supérieur ; mais en général et presque toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nombre ; l'effroyable oscillation d'une volonté suprême qui heurte el brise tout au hasard dans l'Etat. Le despotisme, uiile, expédient, inspirateur, parfois nécessaire, pour les hommes de génie, effare el trouble l'homme médiocre. Le vin des forts est le poison des faibles.

Troisièmenient, les révolutions de sérail, les conspira* tiens de palais; le despote étranglant ses frères, les frères empoisonnant ou égorgeant le despote; la défiance du père au fils et du fils au père ; le soupçon dans le foyer, la naine dans l'alcôve, des maladies inconnues, des fièvres suspectes, des morts obscures; l'éterndl complot des grands, toujours placés entre une ascension sans lerme et une chute sans fond ; l'émeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux, toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement dans l'empire; faits graves, tristes et permanentsqui découlent du despotisme.

Quatrièmement, un gouvernement mauvais, à la fois dur et mou, lecjuel sort en chancelant de ce despote qui ne pense jamais et de ce palais qui tremble toujours; pouvoir sans cohésion superposée un Etat sans unité. Les populations de cet empire à demi barbare sont dans l'ombre ; d'elles-mêmes et d'autnii, de leurs intérêts, de leur

LE RHIN

avenir, elles distinguent et savent peu de choîve ; le gouvernement, qui Idevrait les guider et qui s'y hasarde en eiïet. ignore presque tout elméconnail le reste. Or, pour les gouvernements comme pour les individus, méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante, exubérante, redoutable, mais ignorante? Qai la mène et où la méne-t-on ? Elle tAlonne et voit à peine devant elle; sou goifvernement y voit moins encore. Etrange spectacle ! un myope conduit par un aveugle.

Cinquièmement, la servitude posée comme un bât sur le peuple. Sous la domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas ; il était à uu propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau; et un deuxième bétail, lepaysan. Ainsi, ladéponulation partout, point de vraie culture, un sillon déteste au laboureur. La propriété et la liberté font aimer la terre él'homme; la servitude !a lui fait haïr. Le cœur se serre en étudiant cet Etat : qu'on l'examine en haut ou qu'on le regarde en bas, les deux extrémités se ressemblent par la misère intellectuelle. Que peut devenir la sociabilité humaine entre un prince que le despotisme hébété et un paysan que l'esclavage abrutit?

Sixièmement, Tabus des colonies militaires. Les limariots étaient des colons soldats. G est une erreur qu'avaient les Turcs de croire qu'on refait de la population de celte manière. Le procédé manque le but. Un village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est toujours coupé carrément; un village doit choisir son lieu et y germer naturellement et y croître au soleil. Un village est un arbre, un régiment est une poutre. Pour faire le soldat, on tue le paysan. Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mieux vaut un paysan qu'un soldat.

Septièmement, l'oppression des pays conquis ; une laiiffue barbaK imposée aux vaincus; une noble nation, illustre, historique, grande dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis répi^blicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et an fouet, écrasée dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant; déracinée de son propre sol, transplantée an loin, jetée au veot , foulée aux pieds. Ces voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont accompagnées de cris d'horreur, et finissent par révolter toute la terre. Quand l'heure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et le monde se lève de leur côté.

Huitièmement, la religion sans Tintelligence, la foi sans lar^fiexion, c'est-â-dire l'idolAtrie; un peuple, dévot sans perception directe du beau, du juste et du vrai, qui n'a plus dans la tète que les deux yeux louches et faux de sa croyance, le fatalisme à travers lequel il voit l'homme, le fanatisme à travers lequel il voit Dieu. I Ainsi, un mnd territoire mal lié, un gouvernement i inintelligent, les conspirations de palais, l'abus des colonies militanres. la servitude du paysan, l'oppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le prince, le fanatisme dans le peuple : voilà ce qui a pefttu la Turquie. Que la Uussie y songe.

Voici ce qui a perdu l'Espagne :

Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout ce qui n'appartenait pas au roi appartenait â l'Eglise ou à 1 aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot sévèrement évangéliqoe, scandaleusement riche. L'archevêque de Tolède, du temps de Philippe 111, avait deux cent mille ducats de rente, ce qui représentç aujourd'hui environ cinq millions de francs. L'abbessedelasBuelgasdefiurgosétaitdamede vingt-quatre villes et de cinquante village, et avait lacollationde douze commanderies. Le clergé, sans compter les dimes et les

Srébendes, possédait un tiers du sol ; la grandesse posséait le reste. Les domaines des grands d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France exilaient un duc et pair dans ses terres; les rois d'Espagne exilaient un grand dans ses Etats, en sus estados. Les seigneurs espagnols étaieut les plus grands propriétaires, les plus frands cultivateurs et les mus grands bergers du royaume, n 1617 le marquis de Uebraleon avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces entières, la Vieille-Castille, par exemple, laissées en friche et abandonnées à la vaine pâture. Sans doute la petite propriété

et la petite culture ont leurs inconvénients, mais elles ont d'admirables avantages. Elles lient le peuple au sol individu par individu. iFans chaque sillon, pour ainsi dire, est scelle un anneau invisible qui attache le propriétaire a la société. L'homme aime la patrie à travers le champ. Qa*on possède un coin de terre ou la moitié d'une province, on possède, tout est dit. cest là le grand fait. Or, quand l'Eglise et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien ; quand le peuple ne nossède rien, il se tient à rien. A la première secousse il iaL<;se tomber l'Etat.

Deuxièmement, la piiWonde misère des classes inférieores. Quand tout est en haut, rien n'est en bas, Le champ était aux seigneurs, par conséquent le blé, par conséquent le pain. Ils vendaient le pain au peuple et le lai veodaient cher. Faute affreuse, que, font toujours toutes les aristocraties. De là des famuies factices. Du. temps même de Charles-Quint, dans les hivers rigoureux, Ira pauvres mouraient de froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère, profonde rancune. La faim fait on trou dans le cœur du peuple et y met la haine. Au jour venu, toutes les poitrines s ouvrent, et une révolution en sort.

En attendant que les révolutions éclatent, le vol s'organise. Les voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux, les comptait d'avance dans les frais de sa route et leur faisait leur part. Nul ne sortait de chez soi sans emporter la jbourse ées voleurs. Pendant la minorité de Charles H, sous le mlnis- Icre du second don Juan d'Autriche, le corrégidor de Madrid adressait requête à la régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aylona, dont les soldats, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les bourgeois.

Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les pays conquis et les domaines d'outre-mer. 11 n'y avait pour tout le Nouveau-Monde (\u% deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le vice-roi du Mexique; et ces deux gouverneurs étaient en général mauvais. Représentants de TËspagne, ils la calomniaient ^par leurs exac- I tiens et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien et opprimant l'homme^ Ils détruisaient les princes naturels du pays et exterminaient les populations indigènes. Quant aux vice-royautés d'Europe, il y avait un proverbe italien. Le voici; il dit énergiquement ce que c'était que la domination espagnole : Lofficier de Sicile ronqCf tofficier de Naples mange, Vofficier de Milan dévore.

Quatrièmement, l'intolérance religieuse. Nous reparlerons peut-être plus loin de Tinquisitioo. Disons seulement ici que les évé(|ues avaient un poids immense en Espagne. Des classes entières de regnicoles, les hérétiques et les juifs, étaient hors la loi. Tout clergé pauvre est évaiigélique; tout clergé riche est monduin, sensuel» politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il a besoin de se défendre, il lui faut une arme, l'intolérance en est une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.

Cinquièmement, l'énormité de la dette publique. Si riche que fût l'Espagne, ses charges l'obéraient. Les gaspillages de la cour, les gros gages des dignitaires, les oénefices ecclésiastiques , l'ulcère sans cesse agrandi de la misère populaire , la guerre des Pays -Bas, les guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrc'te, l'entretien des supports cachés qu*on avait partout, le Ira* vail souterrain de 1 intrigue universelle qu'il fallait payer et soutenir dans le monde entier, ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les coffres étaient toujours vides. Oa attendait le galion, et, comme écrivait le maréchal de Tessé, si quelque tempête le fait périr ou si quelque ennemi tem* porte, toute chose est au désespoir. Sous Philippe lli, le marquis de Spinola était obligé de payer de ses deniers l'armée des Pays-Bas. Il y a deux siècles, rEurope, sous le rapport financier, ressemblait à une famille mal administrée; les monarchies étaient l'enfant prodiiçue, les républiques éUtient l'usurier. C'est l'éternelle histoiredu gentilhomme empmntanl au marchand. Nousavons vu que la Suisse vendait des armées; la Hollande, Venise et iiénes

LE RHIN

vondaient de Fargent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une armée toute faite, les cantons livraient Tarmée é jour fixe, Venise la payait ; puis, quand il fallait rembourser Venise, le prince donnait une province, quelquefo's tout son Etat y passait. L'Espagne empruntait de tout côté et devait partout. En 1600 le roi catholique devait, à Gènes seulement, seize millions d*or.

Sixièmement, une naiion voisine, une nation sœur, pour ainsi parler, ayant longtemps vécu A part, ayant eu ses princes et ses seigneurs particuliers, envahie un beau maUn par surprise, presque par trahison, réunie violemment é la monarchie centrale, de royaume faite province et traitée en pays conquis.

Septièmement, la nature de l'armement en Espagne* L'armement de terre était peu de chose comparé à 1 armement de mer. La puissance espagnole reposait principalement sur la flotte. C'était dépendre d'un coup de vent. L'aventure de Tarmada, c*eist l'histoire de TEspagne. Un coup de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en Ciiine, est de to^s les temps. Malheur a la puissance sur laquelle le vent souffle l

Uuitiémeqsèdti réparpillement du territoire. Les vastes possessions de l'Espagne, disséminées aar^toutes les mers et dans tous les coin»4e la terre, n'avaient aucune a^érence avec elle. Quelques-unes, les Indes, par exemple, étaient a quatre mille lieues d'elle, et, comme nous Va- Tons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de ses itaisseaux. Or, au'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Ud fil. Et combien ae temps croit<<en que puisse tenir un monde attaché par un fil?

L*an passé, nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un vieux livre que personne ne Ut aujourd'hui et que personne n*a lu peut-être quand il a paru. C'est un în-anarto intitulé : Discours de la monarchie d^Espagne, publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris, chez Pierre Chevalier, rue SainlJacques, à renseigne de Saint Pierre, prés les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons textuellement: « Quelques-uns tiennent que celle € monarchie ne peut eslre de lon^e durée, à cause que c ses terres sont tellement séparées et espsR^es, et qu'il c faut des despences incroyables pour enuoyer partout et c des vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui c soDl natifs des paîs esloignés peuvent enfin entrer en • Gonsidéraiion du petit nombre des Espagnols, prendre € courage, et se liguer contre eux, et les chasser. » C'est en 1617, à l'époque où l'Europe tremblait devant l'Espagne, à l'apogée de la monarchie castillane, (|u*un inconnu osait écrire et imprimer celte folle prophétie. Celte folle prophétie, c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard, elle s'accomplissait dans tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l*anonyme de 1617 est devenu un fail : les terres épai'ses oui hmeûé les dépenses incroyables, la métropole s est épuisée en hommes et en vaisseaux, les natifs des pays éloignés soni entrés en considération du petitnombre des Espagnols, ont pris courage, se sont ligués contre eux, et les ont chassés. Dn pourrait dire que le messie Bolivar

groupe de républiques.

Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au peuple: un cler|i;é opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la loi des classes entières de regnicotes; l'intolérance épiscopale; la misère du peuple; l'énormilé de la dette; la mauvaise administration des vice-rois lointains; une nation «œur traitée en pays couqnis; la fragilité dune puissance toute maritime assise sur la vaçue de l'Océan ; la dissémination du territoire sur tons les points du globe; le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole ; la tendance des colonies a devenir nations : voilà ce qui a perdu l'Espagne. Que l'Angle- Icrre y songe.

Enfin, pour résumer ce qui est commun é l'empire ottoman et à la monarchie espagnole, l'égoîsme, un égoisme implacable et profond. — chose étrange, de l'égoisme et point d'unité ! ^ Une politique immorale, vio-

lente ici, fourbe U, trahissant les alliances pour servir les intérêts; être, l'un, l'esprit militaire sans les. qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité; être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probilé qui fail du marchand le lien des Etals; représenter, comme nous l'avons dit, le premier, la barbane ; le second, la corruption ; en un mot, être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre la civilisation : voilà ce qui a fait choir les deux colosses d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.

Avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de déclarer que ceci n'est qu'une froide el grave étude de l'histoire. Celui qui écrit ces lignes comprend les haines de Seuple à peuple, les antipathies de races, les aveuglements es nationalités, il les excuse, mais il ne les partage pas. bien, dans ce qu'on vient de lire, rien, dans ce qu'on va lire encore, ne contient une réprobation qui puisse retomber sur les peuples mêmes donl l'auteur parle. L'auteur blâme quelquelois les gouvernements, jamais les nations. En général, les nations sont ce qu'elles doivent être ; la racine du bien est en elles. Dieu la développe et lui fail porter fruit. Les quatre peuples mêmes dont on trace ici la peinture rendront à la civilisation de notables services le jour où ils accepteront comme leur but spécial le but commun deThumanilé. L'Espagne est illustre, l'Angleterre est grande; la Ru^ssie et la Turquie elle-même renferment plusieurs des meilleurs germes de l'avenir.

Nous croyons encore aevoir le déclarer dans la profonde indé|)endance de notre esprit, nous n'étendons pasjus-

au'aux princes ce que nous disons des gouvernements, ien n'est plus facile aujourd'hui que d'insulter les rois. L'insulle aux rois est une flatterie adressée ailleurs. Or. flatter qui aue ce soit de cette façon, en haut ou en bas, c'est une ioée que relui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner de lui ; il se sent libre, et il est libre, parce qu'il se reconnaît la force de louer dans l'occasion quiconque lui semble louable, fût-ce un roi. Il le dit donc hautement et en pleine conviction, jamais, et ceci prouve l'excellence de notre siècle, jamais, en aucun lemps, quelle que soit l'époque de l'histoire qu'on veuille confronter avec la nôtre, les princes et les peuples n'ont valu ce qu'ils valent maiutenant.

Qu'on ne cherche donc dans l'examen historique auquel il se livre ici aucune application blessanle ni pour Thonneur des royautés ni pour la dignité des nations ; il n'jf eu a pas. C'est avant tout un travail philosophique et spéculatif. Ce sont des faits généraux, rien de plus; ce sont des idées générales, rien de plus. L'auteur n'a aucun fiel dans l'âme. Il atlend candidement l'avenir serein de l'humanité, il a espoir dans les princes ; il a foi dans les peuples.

VU

Cela dit une fols pour toutes, continuons Texamen des ressemblances entre les deux eni()ires oui ont alarmé le passé et les deux empires qui inquiètent le présent.

Première res«iemblance. 11 y a du Urlare dans le tui-c, il y en a aussi dans le russe. Le génie des peuples garde toujours quelque chose de sa source. . w j

Les Turcs, uls des Tartares, sont des hommes du Word, descendus â travers l'Asie, qui sont entrés en Europe par le Midi.

Napoléon à Sainte-Hélène a dit : Grattez le Bfisse, vous trouverez le Tartare. Ce qa'il a dit du Russe, on peut le dire du 'Turc.

L'IiommeduITord propremCDldUeit loujoura le même. A de cerlaiDeg époques climatériqnei el Tatales, il descend du pâle et M Tait voir aux nalious méridiooalei. puis il «*en TO, et il revient deux mille un après, et l'histoire le retroiire ici qu'elle l'avait laisse.

Voici une peintiire* hixtoriiine que nous avons sou» les jeui en ce mument : «C'est la iiTwmeni l'homme barliare.

< Ses membres trapus, son cou épais et court, je ne suis « quoi de liideux qu'il a dans tout le corps, le font res-

■ sembler i un monstre n deux pieds on à ces balustres

■ taillée grouiéremeat en figures humoines qui soutien'

■ Dent les rampesdes escaliers. Il«st tout à fait sauvage. Use

■ passe de feu quaûd'il le faut, mfme pour préparer sa s nourriture. Il mange dea racines eldes viandes cuites ou

■ plutôt pourries rous la selle de son cheval. Il n'entre c sous un toit que lorsqu'il ne peut faire Autrement. II a

■ horreur des maisons comme si c'élnit des tombeaux. Il

< va par vaux el parmOnls.i) court devant lui. lisait depuis

■ l'enfance supporter la Taim, la soif et le froid. Il porte un

■ gros bonnet de poil sur la tète, un jupon de laine sur le

■ veiilre, deux peaux de boucs sur les cuisses, sur le dosuo « manteau de petuiderals cousues eotemble. Il ne saurait

< combattre à pied. Sesjambes alourdies par de grandes 1 botte;, ne peuvent marcher el le clouent t la nette, de

< sorte qu'il ne fait qu'un avec son cheval, lequel est agile c el vigoureux, mais petit et laid. Il vilà cheval, il irnile I a cheval, il achète el vend à cheval, il boit et inange à c cheval, il dort et rêve ù cheval.

( Il ne laboure point la terre, il ne CDllive |>as les ( champs, il ne sait ce ane c'est qu'une charrue. U erre t toujours, comme s'il cliercbail une pairie ou un foyer.

< Si vous lui demandei d'où il est, il nesaura q^ue rcponf dre. Il est ici aujourd'hui, mais hier il était la ; il a été 1 éleré U-bas, niais il est né plus loin.

< Quand la balaille commence, il pousse un hurlement f terrible, arrive, rra)>pc, disparaît et revient comme Té- «clair. Enim instant il emporte et pille le camp assailli. ( Il combat de prés avec le sabre, el de loin avec une ( longue lance dont la' pointe est artjslemeot emmau-

Ccci est l'homme du Nord. Par qui a-t-il été esquissé, i quelle époque et d'après qui'/ Sans doute en 1844, par

Suelque rédacteur cfirayé du Moniteur, d'après le Cosaqu^ ansle temps où la France pliait? Hoo, ce UUeau t été

Page 1