BALK
riijBiw.
fait d'ajirira le IJiiii, en ôTû, pi Jordanis (1), dans le temps où Rometombiiît.Quiniecenls ans se sont écoulé», la ligure a rep«ni, le portrait ressemble encore.
Notons en passant que lei Huns de 375, comrae lea Cosaqueadel814, venaient des frontières delà Gliine.
L'homme du Hidi change, se Iransrormeelse développe, fleuril el Fructifie, meurt et renaît cumme la Tégétalion ; rhnmnie du Noid est éternel comme la neige.
Deuiiéme ressemblance. En Russie comme en Tarquie rien n'est déCuilIvemeDl acquis à çersonoe, rien n est tout à fait possédé, rien n'est nécessairemeot héréditaire. Le Husse comme le Turc peut, d'après la volonté ou le caprice d'en haot, perdre son emploi, son grade, son rang, sa liberté, son bien, sa noblesse, jusqu'à son nom. Tout est au monarque, comme dans de certaines théories plus folles encore qne dangereuses, qu'on essayera vainement i l'esprit français, tout serait à la communauté. Il im-
(1) Voyei JoTdanîs, 34. — Ammien Hircellin, 13.
Sorte de remarquer, et nous livrons ce fait à Is méditation es démocrates absolus, gue le propre du despotisme, c'est de niveler. Le despotisme fait l'ej^alité sous fui. Plus ledespotîsnie est complet, plus l'égalilé est compiéle. Eu Russie comme en Turquie, la rébellion ciceptée, qui n'est pns un fait normal, il n'y a pas d'existence décidément et virtuellement résistantç. Un prince russe se brise comme un jiaciia ; le prince, comme le pacha, peut devenir simple soldat et n'être plus dans l'armée qu'un térodoot un caporal est le chilTre. Va prince russe se crée comme un pacha. Un porte-balle devient Uéhémet-Ali; un garçon pâtissier devient Uenzikoff. Celte égalité, que nous constatons ici sans la juger, monte même jusqu'au trône et, loujoura en Turquie, parfois en Russie, s'accouple â lui. Une esclave est sultane ; une servante a été czanne.
Le despotisme, comme la démagogie, bail les lopériorités naturelles et les supériorités sociales, Dans la guerre, qu'il leur fait, il ne reculeras plus Qu'elle devant les attentats qui décapitent la socielé elle-mjme. 11 n'y a pas pour iDÏd'nommesdegénis; Thomas Horus ne pèse pas plus dans la balance de Henri Tudor que Bnilly dans la balance de Harat. U n'y a pas pour loi de tètes couronnéesj Varie
LB RHIN
Stuart ne pèse pas plus dans la balance d'Elisabeth que Louis XYI dans la oalance de Robespierre.
La première chose qui frappe quand on compare la Russie à la Turquie, c*est une ressemblance ; la première chose qui frappe quand on compare TAngleterre a l'Espagne, c'esl une dissemblance. En Espagne, la royauté est absolue; en Angleterre, elle est limitée.
En y réfléchissant, on arrive à ce résultat singulier : cette dissemblance engendre une ressemblance. L'excès du monarchisme produit, quant à Taulorité royale, et à ne le considérer que sons ce point de vue spécial, le même résultat que Texcès du constilutionnalisme. Dans Tnn et dans Tautre cas le roi est annulé.
Le roi d*An?leterre, servi à genoux, est un roi nominal; le roi d'Espagne, servi de même à genoux, est aussi un roi nominal. Tous deux sont impeccables. Chose remaraual: le, l'axiome fondamental de la monarchie la plus absolue est également l'axiome fondamental de la monarchie la plus constitutionnelle. El r^no cae, le roi ne tombe pas, du la vieille loi espagnole ; fiie king cando no wrong, le roi ne peut faillir, dit la vieille loi anglaise. Quoi de plus frappant, quand on creuse l'histoire, que de trouver, sous les faits en apparence les plus divers, le monarchisme pur et le conslitutionnalisme rigoureux assis sur la même base et sortant de la même racine !
Le roi d'Espagne pouvait être, sans inconvénient, de jfnême que le roi d'Angleterre, un enfant, un mineur, un ignorant, un idiot. Le parlement gouvernait pour l'un; le Despacho universal gouvernait pour Taulre. Le Jour où la nouvelle de la prise de Mons parvint à Madrid, Philippe IV se réjouit très-fort en plaignant tout haut ce pauvre roi de France^ ese pobrecilo re^ de Fronda. Personne n'osa lui dire c^ue c'était à )ui, roi d'Espagne, que Mons appartenait. Spinola, investissant Breda, que les Hollandais défendaient admirablement, écrivit dans une longue lettre à Philippe 111 le détail d&s innombrables impossibilités du siège ; Philippe III lui renvoya sa lettre après avoir seulement écrit en mar^e de sa main : Marquis, prends Breda. Pour écrire un pareil mot, il n'y a que la stupidité ou le génie, il faut tout ignorer ou tout vouloir, être Philippe III on Bonaparte. Voilé à quelle nullité pouvait tomber le roi d'Espagne, isolé qu'il était de toute pensée et de toute action par la forme même de son autorité. La grande ch^urte isole le roi d'Angleterre à peu prés de la même façon. L'Espagne a lutte contre Louis XIV avec un roi imbécile; r Angleterre a lutté contre Napoléon avec un roi fou.
Ceci ne prouve-t-il point que dans les deux cas le roi est purement nominal? — Est-ce un bien? Est-ce un mal ? C'est l encore un fait que nous constatons sans le juger.
Rien n'est moins libre qu'un roi d'Angleterre, si ce n'rst un roi d'Espat^ne. A tous les deux on dit : Vous pouvez tout, à la condition de ne rien vouloir. Le parlement lie le premier, l'étiquette lie le second ; et, ce sont là les ironies de Thisloire, c^s deux entraves si différentes produisent dans de certains cas les mêmes effets. Quelquefois le parlement se révolte et lue le roi d'Angleterre; quel -
pour pendant ippe lu.
Un des résultats les plus considérables de cette annulation de l'ail (orilc royale par des causes pourtant presque opposées, c'est que la loi salique devient inutile. En Espagne comme en Angleterre, les femmes peuvent régner.
Entre les deux peuples il existe encore plus d'un rap* port qu'enseigne une comparaison attentive. En Angleterre comme en Espagne, le fond du caractère national est fait d'orgueil et de patience. C'est lé, à tout prendre, et sauf les restrictions que nous indiquerons ailleurs, un admirable tempérament et qui pousse les peuples aux grandes choses. L'orgueil eut vertu pour une nation ; la patience est vertu pour l'individu.
Ayec l'orgueil on domine; avec la patience on colonise. Or, que trouvezrvous au (ond de l'histoire d'Espagne
comme au fond de l'histoire de la Grande-Bretagne? Dominer et coloniser.
Tout à l'heure nous tracions, l'œil fixé sur l'histoire, le tableau de l'infanterie castillane. Qu'on le relise. C'est aussi le portrait de l'infanterie anglaise.
Tout a l'heure nOus indiquions quelques traits du clergé espagnol. En Angleterre aussi il y a un archevêque de Tolède ; il s'appelle l'archevêque de Cantorbéry.
Si l'on descend jusqu'aux moindres particularités, oo voit que, pour ces petits détails impérieux de vie intérieure et matérielle qui sont comme la seconde nature des popalations, les deux peuples, chose singulière, sont de la même façon tributaires de l'Océan. Le thé est pour l'Andelerreoe qu'était pour l'Espagne le cacao : l'habitude de Ta nation; et par conséquent, selon la cojijooaure, une occasion d'alliance ou un cas de guerre.
Passons i un autre ordre d'idées.
Il y a eu et il y a encore chet certains peuples un dogme affreux, contraire au sentiment intérieur de la conscience humaine, contraire à la raison publique qui fait la vie même des Etats. C'est cette fatale aberration reli^euse érigée en loi dans quelques pays, qui établit en principe et qui croit qu'en brûlant le corps on sauve l'âme, que les tortures de ce monde préservent une créature humaine des tdrtures de l'autre, que. le ciel s'achète par la soullhince physique, et que Dieu n'est qu'un grandT bourreau souriant, du haut de l'éternité de son enfer, à tous les hideux petits supplices que l'homme peut inventer. Si jamais dog[me fut contraire au développement de la sociabilité humaine, c'est celui-là. C'est lui qui s'attelle à l'horrible chariot de Jaghernaut ; c'est lui qui présidait il T a un siècle aux exterminations annuelles de Dahomet. Quîcon-
ans, sans attirer un seul penseur, la pflle clarté de ces doctrines sépulcrales rougit vaguement le bas du porche monstrueux des théogonies de l'Inde, sombre et gigantesque édifice qui se perd, à demi entrevu par l'humanité terrifiée, dans les ténèbres sans fond du mystère infini.
Cette doctrine a allumé en Europe au seizième siècle les bûchers des juifs et des hérétiques; l'inquisition les dressait, l'Espagne les attisait. Celte doctrine allume encore de nos jours en Asie le bûcher des veuves; l'Anffleterre ne le dresse ni ne l'attise, mais elle le regarde brûler. «
Nous ne voulons pas tirer de ces rapprochements plus qu'ils ne contiennent. Il nous est impossible pourtant de ne pas remarquer ju'un peuple qui serait pleinement dans la voie de la civilisation ne pourrait tolérer, même par politique, ces lugubres, atroces et infUmes sottises. La France au seizième siècle a rejeté l'inquisition. Au dixneuvième, si l'Inde était colonie française, la France eût depuis longtemps éteint le sultee.
Puisqu'en notant çà et lé les points de contact inaperçus, mais réelsy de l'Espagne et de l'Angleterre, nous avons parlé de la France, observons qu'on en retrouve jusque dans les événements en apparence purement accidentels. L'Espagne avait eu la captivité de François I'' ; l'Angleterre a partagé cette gloire ou cette honte. Elle a eu la captivité de Napoléon.
Il est des choses caractéristiques et mémorables qui r^ viennent et se répètent, pour renseicnement des esprits attentifs, dans les échos profonds de lliistoire. Le mot de Waterloo : Laaarde meurt et ne se rend pas, n'est que l'héroïque traduction du mot de Pavie : Tout est perau, fors Vhonneur.
Enfin, outre les rapprochements directs, rhisloire révèle, entre les quatre peuples qui font le sujet de ce paragraphe, je ne sais quels rapports étranges et, pour ainsi parler, diagonaux, qui semblent les lier mystérieusement et qui indiquent au penseur une similitude secrète^ de conformation et, par conséquent peut-être, de destination.
gne : Pierre l*' a tué son fils comme Philippe II
LE RHIN
Vllï
La Russie a dévoré la Turquie.
L'Angleterre a dé?oré FEspa^ne.
C'est, à notre sens^ une dernière et définitive assimilation. Un Etat n'en de?ore un- autre qu'à la condition de le reproduire.
Il suflit de jeter les yeux sur deux cartes d'Europe dressées à cinquante ans <rinterva11e, pour voir de cjuelle façon irrésistible, lente et fatale la frontière moscovite envanit l'empire ottoman. C'est le sombre et formidable spectacle d'une immense marée qui monte. A chaque instant et de toutes fjarts le flot gagne, la plage disparait. Le flot, c'est la Russie ; la plage, c est la Turquie. Quelquefois la lame recule, mais elle surgit de nouveau le moment d'après, et cette fois elle va pIusToin. Une grande partie de la Turquie est déjà couverte, et on la dislingue encore vaguement sous je déhordementrusse. Le âOaoïU 1828, une vague est allée Jusqu'à Andrinople. Elle s'est retirée ; mais, lorsqu'elle reviendra, elle atteindra Constanlinople. .
Quant à l'Espagne, les dislocations de l'empire romain et de l'empire carlovingien peuvent seules donner une idée de ce démembrement prodigieux. Sans compter le Milanez que l'Autriche a pris, sans compter le Houssillon, la Franche -Comté, les Ardennes, le Gambrésis et l'Artois, qui ont fait retour a la France, des morceaux de l'antique monarchie espagnole i^ s'est formé en Europe, et encore laissons-nous en dehors le royaume d'Ës))agne proprement dit, quatre royaumes : le Portugal, la Sardaigne, les Deux- Siciles, la Belgique; en Asie, une vice-royauté, l'Inde, égale à un empire; et, en Amérique, neuf républiaues : le Mexique, le Guatemala, la Colombie, le Pérou, Bolivia, le Paraguay, l'Uraguay, la Ptata et le Chili. Soit par influence, soit par souveraineté directe, la Grande-Bretagne possède aujourd'hui la plus grande part de cet énurme nérilage. Elle a à peu prés toutes les îles qu'avait l'Espagne et qui , pres^i^ue littéralement , étaient innombrablea. Comm<f nous le disions en commençant, elle a dévoré TEspagne, de même que l'Espagne avait dévoré le Portugal. Aujourd'hui, en parcourant au regard les domaines britanniques, on ne voit que noms portugais et castillans, Gibraltar, Sierra-Leone, la Ascension, rernando-Po, las Uascarenhas, el Cabo Delgado, el Cabo Guardafu, Honduras, las Lucaïas, las Bermudas, la Barbada, la Trinidad, Tabago, Santn-Margarita, la Granada, San-Cristoforo, Antigoa. Partout l'Espagne est visible, partout l'Espagne reparait. Même sous la pression de 1 Angleterre, les fragments de l'empire de Charles-Quint n'ont pas encore perou leur forme ; et, qu'on nous passe cette comparaison qui rend notre pensée, on reconnaît toute la monarchie espagnole dans les pcssessions de la Grande-Bretagne comme on retrouve un jaguar à demi digéré dans le ventre d'un boa.
Ainsi que nous Favons indiqué sommairement dans le paragraphe V, les deux grands empires du dix-septiéme siècle portaient dans leur constitution même les causes de leur décadence. Mais ils vivaient momentanément d'une vie fébrile si formidable, qu'avant de mourir ils eussent pu étouffer la civilisation. Il fallait qu'un fait extérieur considérable donnât aux causes de chute qui étaient en eux le tem|)s de se développer. Ce fait, aue nous avons également sij^nalé, c'est la résistance de 1 Europe.
Au dix-septième siècle, l'Europe, gardienne de la civilisation, menacée au levant el au couchant, a résisté à la Turquie et à l'Espagne. Au dix-neaviéme siècle, l'Europe,
replacée par les combinaisons souveraines de la Providence identiquement dans la même situation, doit résister a la Russie et à l'Angleterre.
ne
Europ<
rope nouvelle?
La vieille Europe, cette citadelle que nous avons tâché de reconstruire par la pensée dans les paffes où nous avons placé notre point de oepart, est aujourd'hui à moitié démolie et trouée de toutes parts de brèches profondes.
Presque tous les petits Etats, duchés, républiaues ou* villes libres, qui contribuaient i la défense générale, sont tombés.
La Hollande, trop de fois remaniée, s'est amoindrie.
La Hongrie, devenue le pays de Galles, les Asturies ou le Dauphiné de l'Autriche, s'est effacée.
La Pologne a disparu.
Venise a disparu.
Gênes a disparu.
Malte a disparu.
Le pape n est plus que nominal. La foi catholique a perdu du terrain ; perdre du terrain c'est perdre des contribuables^ Rome est appauvrie. Or, ses Etats ne sufQraient pas pour lui donner une armée; elle n'a point d'argent
Sour en acheter une, et d'ailleurs nous ne sommes plus ans le siècle où l'on en vend. Gomme prince temporel, le pape a disparu.
(jue reste-t'il donc de tout ce vieux monde? Qui est-ce qui est encore debout en Europe? Deux nations seulement : la France et l'Allemagne. ^
Eh bien, cela pourrait suffire. La France et l'Allemagne £01)1 essentiellement l'Europe. L'Allemagne est le cœur ; la France est la tète.
L'Allemagne et la France sont essentiellement la civilisation. L'Allemagne sent; la France pense.
Le sentiment et la pensée, c'est tout l'homme civilisé.
Il j a entre les deux peuples connexion intime, consanguineité incontestable. Ils sortent des mêmes sources ; ils ont lutté ensemble contre les Romains ; ils sont frères dans le passé, frères dans le présent, frères dans l'avenir.
Leur mode de formation a été le même. Ils ne sont |)as des insulaires, ils ne dont pas des conquérants ; ils sont les vrais fila du sol européen.
Le caractère sacré el profond de fils du sol leur est tellement inhérent et se développe en eux si puissamment,
au'il a rendu longtemps impossible, même malgré reiïort es années et la prescription de l'auticiuité, leur mélange avec tout peuple envahisseur, quel qu il fût et de (quelque part qu'il vint. Sans compter les juife, nation émigrante et non conquérante, qui est d'ailleurs dans l'exception partout, on peut citer, par exeinple, des races slaves q^ui habitent le sol allemand depuis dix siècles et qui n'étaient pas encore allemandes il y a cent cinquante ans. Rien de
flus frappant  ce sujet que ce que raconte Tollius. En 687, il était é la cour de Brandebourg; l'électeur lui dit un jour : « J'ai des Vandales dans mes Etats. Ils habitent « les côtes de la mer Baltique. Ils parlent esclavon, à cause « de l'Esclavonie d'où ils sont venus jadis. Ce sont des « ^ens fourbes, infidèles, aimant le changement, sédi-
< lieux; ils ont nombre de bourgs de cinq el sis cents pé-
< res de famille ; ils ont en secret un roi de leur nation,
< lequel porte sceptre et couronne, et é qui ils payent
< chaque année un sesterce par tête. J'ai ajierçu une fois tf ce roi, qui était un jeune nomme bien dispos de corps
< et d'esprit ; comme je le considérab attentivement, un « vieillard s'en aperçut, entrevit ma pensée, et pour m'en « détourner il tomba é coups de bâton sur ce roi qui était « son rot, et le chassa comme un esclave. Ils ont l'esprit « léger, et reculent, quand on les approche, dans des bois « et des marais inaccessibles ; c'est ce qui m'a empêché « d'ouvrir chez eux des écoles ; mais j'ai fait traduire dans « leur langue la Bible, les Psaumes et le catéchisme. Ils ff ont^ des armes, mais secrètement. Une fois, avant avec « moi huit cents grenadiers, je me trouvai tout a coup eni vironné de (jualre ou cinq mille Vandales ; mes huit c cenU grenadiers eurent grand'peine à les dissiper. »
LE RHIN
Après un moment de silence, Téiecleur voyant ToUius rêveur, ajouta celle parole remarquable : c Tollim, vous êtes alchimiste. Il est possible que vous fassiez de l'or avec du cuivre; je vous défie de faire un Prussien avec un Vandale. »
La fusion était difficile en effet ; pourtant, ce au*aucuD alchimiste n*eùt pu faire, la nationalité allemanae, aidée
fiar la grande clarté du dix-neuvième siècle, finira par 'accomplir.
 Theure qu'il est, les mêmes phénomènes constituants .se manifestent en Allemagne et en France. Ce que rétablissement des départements a fait pour la France, l'union des douanes le fait pour TAllemagne: elle lui donne
unité.
Il faut, pour que Tunivers soit en équilibre, qu'il y ait en Europe, comme la double clef de voûte du continent, deux grands Elats du Rhin, tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur ; l'un septentrional et oriental, l'Allemagne, s appuyant â la Ballique, à l'Adrinlique et à la mer Noire, avec la Suède, le Danemark, la Grèce et les principautés du Danube pour arcs-boutants; l'autre, méridional et occidental, la France, s'appuyant â la Méditerranée et à l'Océan, avec l'Italie et l'Espagne pour contre-forts.
Depuis mille ans, la même question 8*est déjà présentée plusieurs fois en d'autres termes, et ce plan a déjà été essayé par trois grands princes.
D abord, par Gnarleroagne. Au huitième siècle, ce n'était pas les Turcs et les Espagnols, ce n'était pas les Anglais et les Russes, c'était les, Saxons et les Normands. Gharlemagne construisit son Etat contre eux. L'empire de Charlemagne est unepremière épreuve encore vague et confuse, mais |>ourtantreconnaissnble, de l'Europe que nous venons d esquisser, et qui sera un jour, sans nul doute, l'Europe définitive.
Plus tard, par Louis XIV. Louis XIV voulut bâtir l'Etat méridional du Rhin tel que nous l'avons indiqué. Il mit sa Ijamille en Espagne, en Italie et en Sicile, et y appuya la France. L'idée était neuTe, mais la dynastie était usée; l'idée était grande, mais la dynastie était petite. Cette disproportion empêcha le succès.
^'œuvre était bonne, l'ouvrier était bon, l'outil était mauvais.
Enfin par Napoléon. Napoléon commença par rétablir, lui aussi, l'Etat méridional du Rhin. Il installa sa famille non-seulement en Espagne, en Lombardie, en Etrurîe et é Naples, mais encore dans le duché de fierget en Hollande, afin d'avoir en bas toute la Méditerranée et en haut tout le cours du Rhin jusqu'à l'Océan. Puis, quand il eut refait ainsi ce qu'avait fait Louis XIV, il vojilut refaire ce qu'avait fait Charlemagnc. H essaya de constituer l'Allemagne d'après la même pensée que la France. Il épousa l'Autriche, donna la Westphalie à son frère, la Suède à Bernadette, et promit la Pologne â Poniatowski. C'est dans celte œuvre immense qu'il rencontra l'Angleterre, la Russie et la Providence, et qu'il se brisa. Les temps n'étaient pas encore venus. S'il eût réussi, le groupe continental était formé.
Peut-être faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont peut-être l'inconvénient de trop personnifier ridée et d'inquiéter par leur entité, plutôt française que germanique, la jalousie des nationalités. Il en peut résulter des méprises, et les peuples en viennent â s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause, l'ambilion d'un seul et non la civilisation de tous. Alors ils se détachent. C'est ce qui est arrivé en 1813. Il ne faut pas que ce soit Charlemagne ou Bonaparte qui se défende contre les ennemis de rÙrient ou les ennemis de l'Occident; il faut que ce soit l'Europe. Quand l'Europe centrale sera constituée, et elle le sera un jour, l'intérêt de tous sera évident ; la France, adossée â TAllemagne, fera front à l'Angleterre, qui est, comme nous Pavons déjà dit, l'esprit de commerce, et la rejettera dans l'Océan ; l'Allemagne, adossée à la France, fera front à la Russie, qui, nous 1 avons dit de même, est l'esprit de conquête^ et la rejettera dans l'Asie.
Le commerce est à sa place dans l'Océan.
Quant à l'esprit de conquête,- qui a la guerre pour instrument, il retrempe et ressuscite les civilisations mortes, et tue les civilisations vivantes. La guerre est pour les unes la renaissance, pour les autres la fin. L'Asie en a besoin, l'Europe non.
La civilisation admet l'esprit militaire et l'esprit commercial; mais elle ne s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige l'esprit guerrier par la sociabilité, et l'esprit raarchana nar le désmtéressement. S'enrichir n'est pas son objet eiclusif ; s'agrandir n'est pas son ambition suprême. Eclairer pour améliorer, voilà son but ; et à travers les passions, les préjugés, les illusions, les erreurs et les folies des peuples et des hommes, elle fait le jour par le rayonnement calme et majestueux de la pensée.
Résumons. L'union de l'Allemagne et de la France, ce serait le frein de l'Angleterre et de la Russie, le salut de l'Europe, la paix du monde.
Cest ce que la politique anglaise et la politique russe, maîtresses du congrès de Vienne, ont conipris en 1815.
Il y avait alors rupture de fait entre la France et l'Allemagne.
Les causes de cette rupture valent la peine d'être rappelées en peu de mots.
Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment Français; mais, voyant Napoléon édifier le nord de l'Europe contre la Russie, il était redevenu Russe. Et,
Suelleque pût être son amitié d'homme privé pour Alexanre. Napoléon, en fortifiant l'Europe contre les Russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux Charlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d'une certaine façon qu'au castor de ne pas bfttir sa hutte selon une certaine forme et contre un certain vent. Quand il s'agit de la conservation et de la propagation, çfis deux grandes lois naturelles, le ^énie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger a tout ce qui n'est pas le but,
3ue l'instinct de la brute. 11 le suit; laissez-le faire, et, ans l'empereur comme dans le castor, admirez Dieu.
L'An&[leterre, elle, n'avait même pas eu le moment d'illusion d'Alexandre. La paix d'Amiens avait duré le temps d'un éclair; Fox tout au plus avait été fasciné par Bonaparte. L'Europe de Napoléon était bâtie également et surtout contre elle; aussi, pour s'allier à l'Angleterre, le czar n'eut qu'à prendre sa main qui était lenoue vers lui depuis longtemps. On sait les événements de 1812. L'empereur Napolôon s'appuyait sur l'Allemagne comme sur la France; mais, harcelé de toutes parts, haï et trahi par les rois de vieille souche; piqué par la nuée des pamphlets de Londres comme le taureau par un essaim ae frelons, gêné dans ses moyens d'action, troublé dans son opération colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l'une au midi, l'autre au nord; il avait froissé l'Espagne et blessé la Prusse. Il s'ensuivit une réaction terrible et juste sous quelques rapports. Comme l'Espagne, la Prusse se souleva. L'Allemagne trembla sous les pieds de l'empereur. Cherchant du talon son point d'appui, il recula jusqu'en France, où il retrouva la terre ferme. Là, durant trois grands mois, il lutta comme un géant corps à corps avec l'Europe. Nais le duel était inégal ; ainsi que dans les combats d Homère, l'Océan et l'Asie secouraient l'Europe. L'Océan vomissait les Anglais; l'Asie vomissait les Cosaques. L'empereur tomba ; la France se voila la tète ; mais avant de fermer les yeux, à l'avant-garde des hordes russes, elle reconnut l'Allemagne.
De là une rupture entre les deux peuples. L'Allemagne avait sa rancune; la France eut sa colère.
Mais chez des nations généreuses, sœurs par le sang et par la pensée, les rancunes passent, les colères tombent;
LE RHIN
le ^and malentendu de 1815 devait finir par s*éclaircir. L'Allemagne, héroïque dans la guerre, redevient rêveuse â la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est sublime, même hors de sa frontière, plaît à son enthousiasme sérieux et désintéressé. Quandf son ennemi est digne d'elle, elle le combat tant qu'il est debout; elle l'honore dés qu'il est tombé. Napoléon était trop grand pour qu'elle n'en revint pas a Tadmirer, trop malheureux pour c|^u*elle n'en vînt pas à l'aimer. Et pour la France, à qui Sainte-Héléne a serré le cœur» quiconque admire et aime l'empereur est Français. Les deux nations étaient donc invinciblement amenées dans un temps donné à s'entendre et à se réconcilier.
L'Angleterre et la Russie prévirent cet avenir inévitable; ef, pour l'empêcher, peu rassurées par la chute de l'empereur, motif momentané de rupture, elles créèrent entre l'Allemagne et la France un motif permanent de haine.
Elles prirent â la France et donnèrent à l'ÂUemajifne la rive gauche du Rhin.
Ceci était d'une politique profonde.
C'était entamer le grand Etat méridional du Rhin ébauché par Charlemagne, construit par Louis XIV, complété et restauré par Napoléon. C'était affaiblir l'Europe centrale, lui créer facticement une sorte de maladie chronique, et la tuer peut-être, avec le temps, en lui mettant prés du cœur un ulcère toujours douloureux, toujours gangrené. C'était faire brèche à k France, é la vraie France, qui est rhénane comme elle est méditen^anéenne; Francia rhenana, disent les vieilles chartes carlovingiennes. C'était poster une avant-garde étrangère â cinq journées de Paris. C'était surtout irriter à jamais la France contre TAllemagne.
Cette politique profonde, qu'on reconnaît dans la conception é'une pareille pensée^ se retrouve dans l'exécution.
Donner la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, c'était une idée. L'avoir donnée à la Prusse, c'est un chefd'œuvre.
Chef-d'œuvre de haine, de ruse, de discorde et de calamité ; mais chef-d'œuvre. La politiqjje en a comme cela.
La Prusse est une nation jeune, vivace, énergique, spirituelle, chevaleresaue, libérale, guerrière, pui$.sante. Peuple d'hier qui a aemain. La Prusse marche à de hautes destinées, particulièrement sous son roi actuel, prince grave, noble, intelligent et loyal, qui est di^ne de donner â son peuple cette oernière grandeur, la liberté. Dans le sentiment vrai et juste de son accrofesement inévitable, par un point d'honneur louable, quoique à notre avis mal entendu, la Prusse peut vouloir ne rien lâcher de ce qu'elle a une fois saifî.
La poliliaue anglaise se garda bien de donner celte rive gauche à rAutriche. L'Autriche évidemment depuis deux siècles décroit et s'amoindrit.
Au dix huitième siècle, époque où Pierre le Grand a fait la Russie, Frédéric le Grand a fait la Prusse; et il l'a faite en grande partie avec des morceaux de l'Autriche.
L'Autriche, c'est le passé de l'Allemagne; la Prusse, c'est l'avenir.
A cela près que la France, comme nous le montrerons tout à l'heure, est à la fois vieille et jeune, ancienne et neuve, la Prusse est en Allemagne ce que la France est en Europe.
Il devrait y avoir entre la France et In Prusse effort cordial vers le même but, chemin fait en commun, accord profond, sympathie. Le partage du Rhin crée une antipathie.
Il devrait y avoir amitié ; le partage du Rhin crée une
t . ma
haine.
Brouiller la France avec l'Allemagne, c'était quelque chose; brouiller la France avec la Prusse, c'était tout.
Redisons-le, rinstallation de In Prusse dans les provinces rhénanes a été le fait capital du congrès de vienne. Ce fut la grande adresse de lord Castlereagh et la grande faute de Jn. de Talleyrand.
Du reste, dans le fatal remaniement de 1815, il n'y a pas eu d'autre idée que celle-là. Le surplus n été fait au hasard. Le congrès a songé à désorganiser la France, non A organiser l'Allemagne.
On a donné des peuples ayx princes et des princes aux peuples, parfois sans regarder les voisinages, presque toujours sans consulter l'histoire, le passé, les nationalités, les amours-propres. Caries nations aussi ont leurs amourspropres qu elles écoutent souvent, disons-le à leur honneur, plus que leurs intérêts.
Un seul exemple, qui est éclatant, suilQra pour indiquer de quelle manière s'est fait sous ce rapport le travail du congrès. Mayence est une ville illustre, mayence, au neuvième siècle, était assez forte pour chdlier son archevêque Ilatto ; Mayence, au douzième siècle, était assez puissante pour défendre contre l'empereur ekri'empire son arclievêque Adalbert.- Mayence, en 1225, a été le centre de la hanse rhénane et le nœud des cent villes. Elle a été la métropole des minnessenger, c'est-à-dire de In poésie gothimie; elle a été le berceau de Timprimerie, cest-à-oire de la pensée moderne. Elle garde et montre encore la maison qu'ont iiabitée, de 1443 à 1450, Gutenberg, Jean Fust et Pierre SchœfTer, et qu'elle appelle par une magnifique et juste assimilialion Dreykœnigshof, la maison des trois rois. Pendant huit cents ans Mayence a été la capitale du premier des électorals germaniques; pendant vin^t ans Mayence a été un des fronts de la France. Le congrès l'a donnée comme une bourgade à un Etat du cinquième ordre, à la Hesse.
Mayence avait une nationalité distincte, tranchée, hautaine et jalouse. L'électoral de Mayence pesait en Europe. Aujourd'hui elle a garnison étrangère. Elle n'est plus qu'une sorte de corps de garde où l'Autriche et la Prusse font faction, l'œil fixé sur la France.
Mayence avait gravé en 1 155 sur les portes de bronze que lui avait données Willigis les libertés que lui avait données Adalbert. Elle a encore les portes de bronze, mais elle n'a plus les libertés.
Dans le plus profond de son histoire, Mayenèe a des souvenirs romains; le tombeau de Drusus est chez elle. Elle a des souvenirs français: Pépin, le premier roi de France
3ui ait été sacré, a été sacré, en 750, par un archevê(^ue e Mayence, saint Ronifacc. Elle n'a point de souvenirs hessois, à moins que ce ne soit celui-ci : au seizième siècle, son territoire fut ravagé par Jean le fialnilleur, landgrave de Hesse.
Ceci montre comment le congrès de Vienne a procédé. Jamais opération chirurgicale ne s'est faite plus à l'aventure. On s'est hâté d'amputer la France, de mutiler les nationalités rhénanes, d'en extirper l'esprit français. On a violemment arraché des morceaux de 1 empire ae Napoléon; l'un a pris celui-ci, l'autre celui-là, sans regarder même si le lambeau par hasard ne souffrait pas, s'il n'était pas séparé de son centre, c'esl-à'dire 4^ son cœur^ s'il pouvait reprendre vie autrement et se rattacher oillieurs. On n'a posé aucun appareil, on n'a fait aucune ligature. Ce qui saignait il y a vingt-cinq ans saigne encore.
Ainsi on a donné à la Ravière quelc^ues anneaux de la chaîne des Vosges, vingt-six lieues de long sur vingt ot une de large, cinq cent dix-sept mille quatre-vingts âmes. trois morceaux de nos trois départements de la barre, du Bas-Rhin et du Mont-Tonnerre. Avec ces trois morceaux la Bavière a fait quatre districts. Pourquoi ces chiffres et
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pas d*aiilres 7 Cherchez une raison ; vous ne trouvez que le caprice.
On a donné à Hesse-Darrostadt le bout septentrional des Vosges, le nord du département du ttont-Tonnerre, et cent soixante-treize mille quatre cents Ames. Avec ces Ames et ces Vosges, la Hesse a fait onze cantons.
Si Ton promène son regard sur une carte d'Allemagne vers le confluent duMeinet du Rhin, on est agréablement surpris d*y voir s'épanouir une grande fleur à cinq pétales, découpée en 1815 par les ciseaux délicats du congrès. Francfort est le pistil de cette rose. Ce pistil, où vivent en plein développement deux bourgmestres, quarante-deux sénateurs, soixante administrateurs et quatreving-cinq législateurs, contient quarante -six mille habitants, dont cmq mille juifs. Les cinq pétales, peints tous sur la carte de aifTérentes couleurs, appartiennent k cinq Etats différents : le premier est à la Sfayière, le deuxième est à Hesse-Cassel, le troisième à liesse- Hombourg, le quatrième à Nassau, le cinqtlîéme à Hesse-Darmstadt.
Etait-il nécessaire d*accommoder et d'envelopper de celte façon une noble ville où il semble, lorsqu'on y est, qu'on sente battre le cœur de l'Allemagne? Les empereurs Y étaient élus et couronnés; la diète germanique y délibère ; Gœthe y est né.
Lorsqu'il parcourt aujourd'hui les provinces rhénanes, sur lesquelles rajonnait il n'y a pas trente ans cette puissante homogénéité oui a pénétré si profondément en moins d'un siècle et demi ranlique landgravial d'Alsace, le voyageur rencontre de te|gps à autre un poteau blanc et bleu, il est en Bavière ; puis voici un poteau blanc et rouge, il est dans la liesse ; puis voilà un poteau blanc et noir, il est en Prusse. Pourquoi? Y a-t-il une raison à cela? Â-t-on passé une rivière, une muraille, une monlagne ? Â-l-on touché une frontière? Quelaue chose s'est-il modifié dans le pays qu'on a traversé ? Non. Rien n'a changé que la couleur des poteaux. Le fait est qu'on n'est ni en Prusse, ni dans la Hesse, ni en Bavière ; on est sur la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire en France, comme sur la rive droite on est en Allema^e.
Insistons donc sur ce point, l'arrangement de 1815 a été une réparlilion léonine. Les rois ne se sont dit qu'une chose : Partageons. — Voici la robe de Joseph, déchirons-la, et que chacun garde ce qui lui restera aux mains. — Ces pièces sont aujourd'hui cousues au bas de chaque E(at ; on peut les voir ; jamais loques plus bizarrement déchiquetées n'ont traîné sur une mappemonde. Jamais haillons ajustés bout à bout par la politique humaine n'ont caché et travesti plus étrangement les éternels et divins compartiments des fleuves, des mers cl des montagnes.
Et, tôt ou tard les nobles nations du Rhin y réfléchiront, c'est d'elles que le congrès s'est le moins préoccupé. On a pu entrevoir dans ces nuclques lignes nécessairement sommaires avec quel dédain le congrès a traité l'histoire, le passé, les afOnités géographiques et commerciales, tout ce qui constitue Tentité des nations. Chose remarquable, on distribuait des peuples et l'on ne songeait pas aux peuples. On s'agrandissait, on s'arrondissait, on s'étendait, voilà tout. Chacun payait ses dettes avec un peu de la France. On faisait des concessions viagères et des concessions à réméré. On s'accommodait entre soi. Tel prince demandait des arrhes : on lui donnait une ville ; tel autre réclamait un appoint : on lui jetait un village.
Mais sous cette légèreté apparente, nous l'avons indiqué, il y avait une pensée protonde, une pensée anj^laise et russe qui s'exécutait, disons-le, aussi bien aux dcpeiis de l'Allemagne qu'aux dépens de la France. Le Rhin est le fleuve qui doit les unir ; on en a fait le fleuve qui les divise.
xni
tout à l'équation; la France reviendra à sa forme normale et à ses proportions nécessaires. A notre avis, elle doit et elle peut y revenir pacifiqiiement, par la force des choses combinée avec la force dès idées. A cela pourtant il y a deux obstacles :
Un obstacle matériel ;
Un obstacle moral.
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L'obstacle matériel, c'est la Prusse.
^ Nous ne reviendrons pas sur ce que nous ayons déjà dit a ce sujet. Il est impossible pourtant que dans un temps donné la Prusse ne reconnaisse pas trois choses :
La première, c'est que, le caractère personnel des princes toujours laissé hors de question, l'alliance russe n'est pas et ne peut pas être un fait simple et clair pour on Etat de l'Europe centrale. Ce sont la des rapprocnements
Cette situation évidemment est factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée. Le temps ramène
Allemagne comme l'Angleterre tugal et l'Espagne, comme le loup aime le mouton.
La deuxième, c'est que, malgré tous les eflbrts de la Prusse depuis vingt-cinq ans, malgré force concessions de bien-être, comme l'abaissement des taxes sur le tabac, le houblon et le vin, si paternel qu'ait été son gouvernement, et nous le reconnaissons, la rive gauche du Rhin est restée française ; tandis que la rive droite, naturellement et nécessairement allemande, est devenue tout de suite Prussienne. Parcourez la rive droite, entrez dans les auberges, dans les tavernes, dans les boutiques; partout vous verrez le portrait du grand Frédéric et la bataille de Rosbach accrocnés au mur. Parcourez la rive gauche, visitez les mêmes lieux, partout vous y trouverez Napoléon et Austerlitz, protestation muette. La liberté de la presse n'existe pas dans les possessions prussiennes, mais la liberté de la muraille y existe encore, et elle suffit, comme on voit, pour rendre publiques les pensées secrètes.
En troisième lieu, la Prusse remarquera que jpn Etat, tel que les congrès l'ont coupé, est mal fait. Qu^-ce en effet que la Prusse aujourd'hui? Trois îles en terre ferme. Chose bizarre à dire, mais vraie. Le Rhin, et surtout le défaut de sympathie et d'unité, divisent en deux le grandduché du Bas-Rhin, qui est lui-même séparé de la vieille Prusse par un détroit où passe un bras de la confédération germanique et où le Hanovre et la Hesse électorale font leur jonction. Entre les deux points les plus rapprochés de ce détroit, Llebenau et Wilzenhs, est précisément situé Cassel, comme pour interdire toute communication. Etrange sujétion presque absurde à exprimer, le roi de Prusse ne peut aller chez lui sans sortir de chez lui.
11 est évident que ceci encore n'est qu'une sltuatioo provisoire.
La Prusse, disons-le-lui à elle-même, tend i devenir et deviendra un grand royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur terre et sur mer. A l'heure qu'il est la Prusse n'a de ports que sur la Baltique, mer dont la profondeur n'atteint pas les huit cents pieds du lac de Constance, mer plus facile à fermer encore que la Méditerranée et qui n'a pas, comme la Méditerranée, l'inappréciable avantage d'être le bassin même de la civilisation. Un peuple eu fermé dans la Méditerranée a pu devenir Rome. Que deviendrait un peuple enfermé dans la Baltique? Il faut à la Prusse des ports sur l'Océan.
Nul n'a le secret de l'avenir, et Dieu seul, de son doigi inflexible, avance, recule, ou efface souverainement les lignes vertes et rouges que les hommes tracent sur les mappemondes. Mais dès à présent on peut le constater, car une partie en est déjà visible, le travail divin se fait. Dés à présent la Providence remet en ordre, avec sa lenteur infaillible et majestueuse, ce qu'ont déranré les conirè&. En séparant, par Tavénement béni d'une leune fille, a couronne de Hanovre de la couronne d''Anglelerre, en
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isolant le petit royaume du {[rand, en frappant de diverses incapacités morales et physiques, on pourrait dire de tous les aveuglements à la foisja branche de Brunswick restée allemande ou redevenue allemande, c'est-à-dire en la marquant pour une extinction prochaine, il semble qu'elle laisse déjà entrevoir son moyen et son but : le Hanovre à la Prusse et le Rhin à la France.
Quand nous disons le Rhin, nous entendons larive gau« che. Or la Prusse a plus de rive droite que de rive gauche, et elle gardera la rive droite.
Pour le Hanovre, Tincorporalion & la Prusse, c'est un firand pas vers la liberté, la dignité et la grandeur. Pour fa Prusse, la possession du Hanovre, c'est (TaborJ Thomo-
Pénéité du territoire, la suppression du détroit et de obstacle, h jonction du duché du Rhin à la vieille Prusse; ensuite, c'est Tabsorption inévitable de Hambourg et d'Oldenhonrff, c'est l'Océan ouvert, la navigation libre, la possibilité d être aussi puissante par la marine que par l'armée.
Qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela?
Quant â l'Allemagne proprement dite, c'est dans les princûttutés du Danube que sont ses compensations futures, frest-il pas évident que l'empire ottoman diminue et s'atrophie pour que l'Allemagne s agrandisse?
L'obstacle moral, c'est l'inquiétude que la France éveille en Europe.
La France, en effet, pour le monde entier, c'est la pensée, c'est l'intelligence, la publicité, le livre, la presse, la tribune, la parole ; c'est la langue, la pire des choses, dit Esope; — la meilleure aussi.
Pour apprécier quelle est l'influence de la France dans l'atmosphère continentale et quelle lumière et quelle chaleur elle y répand, il suffit de comparer à l'Europe d'il y a deux cents ans, dont nous avons crayonné le tableau en commençant, l'Europe d'aujourd'hui.
S'il est vrai que le progrès des sociétés soit, et nous le croyons fermement, de marcher par des transformations lentes, successives et pacifiques, du ffouvernement d'un seul au gouvernement de plusieurs et ou gouvernement de plusieurs au gouvernement de tous ; si cela est vrai, au premier aspect il semble évident que l'Europe, loin d'avancer, comme les bons esprits le pensent, a rétrogradé.
En effets sans même pour l'instant faire figurer dans c# calcul les monarchies secondaires de la confédération germanique, et en ne tenant compte que des Etats absolument indépendants, on se souvient qu'au dix-sepliéme siècle il n'y avait en Europe que douze monarchies héréditaires ; il y en a dix-sept maintenant.
11 y avait cinq monarchies électives ; il n'y en a plus qu'une, le Saint-Siège.
II y avait huit républiques; il n'y en a plus qu'une, la Suisse.
La Suisse, il faut d'ailleurs l'ajouter, n'a pas seulement survécu, elle s'est agrandie. De treize cantons eMe est montée é vingt-deux. Disons-le en passant, — car, si nous insistons sur les causes morales, nous ne voulons pas omettre les causes physiques, — toutes les républiques qui ont disparu étaient dans la plaine ou sur la mer; la seule qui soit restée était dans la montagne. Les montâmes conservent les républiques. Depuis cinq siècles, en dépit des assauts et des ligues, il y a trois républiques montagnardes dans l'ancien continent : une en Europe, la Suisse, qui tient les Alpes; une en Afrique, l'Abyssi- ^ nie [ij, qui tient les montagnes de la Lune; une en Asie, * la Circassie, qui tient le Caucase.
Si, après l'Europe, nous examinons la confédération
(1] Les Abyssins repoussent comme injurienx le nom d'Ahyt^ MU. Ils s'appellent l^oMiefw, ce qiâ signilie Kbr$$,
nncipaux
Etate de la confédération germanique sont : la Ëavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse et Bade. De ces six Etals, les quatre premiers étaient des duchés, ce sont aujourd'hui des royaumes; les deux derniers étaient, la Hesse un landgraviat', et Bade un margraviat; ce sont aujourd'hui des mnds-duchés.
Quant aux Etats électifs et viagers du corps germanique, ils étaient nombreux et comprenaient une roule de principautés ecclésiastiques; tous ont cessé d'exister, et à leur tète se sont éclipses pour jamais les trois grands électorats archiépiscopaux du Rhin.
Si nous passons aux Etats populaires, nous trouvons ceci : il y avait en Allemagne soixante-dix villes libres : Il n'y en'n plus que quatre: Francfort-sur-le-Mein, Hambourg, Lubeck et Brème.
Et qu'on le remarque bien, pour faire ce rapprochement nous ne nous sommes pas' mis dans les conditions les plus favorables é ce que nous voulions démontrer, car si au lieu de 1630 nous avions choisi 1650, par exemple, nous aurions pu retrancher aux Etats monarchiques et ajouter aux Etats démocratiques du dix -septième siècle la république anglaise, qui a disparu aujeurd'hui conmie les autres.
Poursuivons.
Des cinq monarchies électives, deux étaient de premier rang, Rome et l'Empire. La seule qui reste maintenant, Rome, est tombée au troisième rang.
Des huit républiques, une, Venise, était une puissance de second rang. La seule qui subsiste de nos jours, la Suisse, est, comme Rome, un Etat de troisième ordre.
Les cinq grandes puissances actuellement dirigeantes, la France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, sont toutes des monarchies héréditaires.
Ainsi, d'après cette confrontation surprenante, qui a gagné du terrain? la monarchie. Qui en a perdu? la démocratie.
Voilà les faits.
Eh bien , les faits se trompent. Les faits ne sont aue des apparences. Le sentiment profond et unanime aes nations dément les faits et dit que c'est le contraire qui est vrai.
La monarchie a reculé, la démocratie a avancé.
Pour que le côté libéral de la constitution de la vieille Europe non-seulement n'ait rien perdu, mais encore ait prodigieusement gagné, malgré la multiplication et l'accroissement des royautés, malgré la chute de tous les Etats viagers et, en quelque sorte, présidentiels de l'Allemagne, malgré la disparition de quatre grandes monarcliies électives sur cinq, de sept républioues sur huit et de soixantesix villes libres sur soixante-aix, il sufQt d'un fait : la France a passé de l'état de monarchie pure à l'état de monarchie populaire.
Ce n'est qu un pas, mais ce pas est (ait par la France ; et, dans un temps donné, tous les pas que fait la France, le monde les fera. Ceci est tellement vrai, aue, lorsau'elle se hAle, le monde se révolte contre elle et la prend a partie, trouvant nlus facile encore de la combattre que de la suivre. Aussi la politique de la France doit-elle être une politique conductrice et toujours se résumer en deux mots: ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais marcher assez vite pour empêcher l'Europe de rejoindre.
Le tableau que nous venons de dresser dans les quelques pages qui précèdent prouve encore, et prouve souverainement ceci : c'est que les mots ne sont rien, c'est que les idées sont tout. A quoi bon batailler en eiïet pour ou contre le mot républiaue, par exemple, lorsqu'il est démontré que sept répuliliques, quatre Etatséleclifs et soixante-six villes franches tiennent moins de place dans la civilisa* tîon européenne qu'une idée de liberté semée par la France à tous les vents !
En effet, les Etats nuisent ou servent à la civilisation, non par le nom qu'ils portent, mais par l'exemple qu'ils donnent. Un exemple est une proclamation.
CIIUTI': DE LAUFEiN
PigolSC.
Or qnel est t'eiemple que doQiuiient les rëpubliqaes dispiraes, et <^uel ett Venemyle aue donne l» France 7
Venise aimsit passion a émeot 1 égililé. Le d(^e s'avait que sa Toii lu sénil. La ]iolice entrait chei le doge comme chez le dernier citofen. et, masquée, fouillait ws papiers en sa présence sans qu'il osit direiin mal. Les parents du doge étaient suspects i la république par cela seul qu'ils étaient parenls du doge. Les cardinaui vénitiens lui étaient suspects comme princes élringers. Callierinu Cornaro, reine à Chypre, n'élâil é Venise qu'une dame de Veni!«. La république avait proscrit les titres héraldiques. Un jour un sénalear, nommé par l'empereur comte du Saint-Empire, fit sculpter en pierre sur le TrontoD de sa nurte une couronne comtnie au-d^na de son blason. Le lendemain matin la couronne avait disparu. Le conseil des Dii l'avait fait hriser pendant la nuit à coups de marteau, le sénateur dévora l'affront et fit bien , Sous François Foscari, quand le roi de Dacie vint séjourner à Venise, la république lui donna nog de citoyen; rien de plus. Jusi^u'iri tout va d'accord, et l'égalité la plus jalouse n'aurait rien à reprendre. Hsis tu-dessous des citoyens il ; avait les citadins. Les citoyens, c'était In noblesse ; les cita-
dins, c'était le peuple. Or les citadins, c'esl-i-dire le puple, n'avaient aucun droit. Leur magistrat suprême,
!|ui s'appelait le chancelier des dladins et oui était une açon de doge plébéien, n'avait rang que Fort loin après le dernier des nobles, lly avaiAnlre le bas elle haut del'Biat une muraille infranchisKable. et en aucun cas la citadinance ne menait à lascigneurie. Uuefois seulement, au qualorliéme siècle, trente bourgeois opulents ae ruinèrent presque pour sauver la république et obtinrent en récompense, ou, pour mieui dire, en payement, la noblesse ; mais cela Dt presque une révolution; et ces trente noms, au)( yeui des palrictens purs, ont été jusqu'à nos jours les trente taches du livre d'or. La seigneurie déclarait ne devoir au peuple qu'une chose, le pain à bon marché. Joignez i cela le carnaval de cinq mois, et Juvéual pourra dira : Pnmm elcircenui. Voila comment Venise comprenait l'égalité. — Le droit public français a aboli tout privilège. Il a proclamé Il libre accessibilité de toutes les aptiludes â tous les emplois, et celte parité du }>remier comme du dernier regoicole devant le droit politique est la seule vraie, la seule raisonnable, la seule absolue. Ônel que soit le hasard de h naissance, elle eiirBÎt de l'ombre, constate et con-
CHATKAU DE CUILLON
Faec MO.
tacre les supérioritét nalurelles, etpar l'égalilê descûadillons elle met en saillie rin^lilé des inlellieence».
DansGénei comme dans Venise il j avait i^ux Rlnts : la grande république, régie par ce qu'on appelait le Palsis, c'e«(>à-dire par le doge el I iristocriitie ; la petite république, régie par l'office de Saint-Georges. Seuiemeal, au contraire de Venise, mninte fois la république d'en hns
Cènail, entravait, et même opprimait la république d'en aiit. La communauté de Saint-Georges se composait de tous les créanciers de l'Etat, rju'on nommait les préteurs. Elle était puissante el avare et rançonnait rréquenimenl la' seigneurie. Elle avait prise sur toutes les gabelles, pnrl à tous tes privilèges, et po-ssédait exclusivement la Corse, qu'elle gouvernait rudement. Rien n'est plus dur qu'un gouvernement de nobles, si ce n'est un gouvernement de marchands. Prise alKolumeol el en elle-même. Gènes était une nation de débiteurs menée par une nation de créanciers. A Venise, l'impAt pesait surtout sur la citadinance; i Gènes il écrasait sauvent la noblesse. — Li France, qui a proclamé l'égalité de tous devant la loi, a aussi proclamé l'égalité de tons devant l'impâl. Elle ne souffre aucun compartiment dans la caisse de l'Etat. Chacun y verse et
y puise. Etce qui prouve It bonté du principe, de même que son égalité politique respecte l'inégalité des intelli-
!;eDces, son égalité devant l'impût respecte l'inégalité dej ortunes.
A Venise. l'Etat vendait les ofBces, el moyennant un droitqu'on appelait dépOl de conseil, les mineurs pouvaient entrer, siéger et voter avant l'Âge dans les assemblées. — La Fr.incea aboli la vénalité des fonctions publiques.
A Venise le silence régnait. — En France la parole gouverne.
A Gênes, la justice était rendue par une rotu lonjourt composée de cinq docteurs étrangers. A Lucques, la rote ne contenait que trois docteurs, le premier était podestat, le second juge civil, le troisième juge criminel; et nonseulement ifs devaient être étrangers, mais encore il fallait qu'ils fussent nés i nlus de cinquante milles de Lucques. — La France a élahli. en priocipeel en fait, que la seule justice est la justice du pays.
A Gènes, le doge était gardé par cinq cents Allemands ; i Venise, la république élait détendue en terre ferme par une armée étrangère, toujours commandée par on général étranger; 6 Raguse, les lois étaient placées «ous la pro-
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tecrion de cent Hongrois, menés par leur capitaine, les-
2!iiel8 servaient aux exécutions; à Lûcques, la seigneurie tait protégée dans son palais par cent soldats étrangers, qui, comme les juges, ne pouvaient être nés à moins de cinquante milles de la cité. — La France met le prince, le gouvernement et le droit public sous la protection des gardes nationales. Les anciennes républiques semblaient se défier d*elles-mémes. La France se lie a la France.
A Luc(|ues, il y avait une inauisition de la vie privée, ({ui s'intitulait conseil des discoles. Sur une dénonciation jetée dans la boite du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole, c'est-à-dire homme de mauvais exemple, et banni pour trois ans, sous peine de mort en cas de rupture de ban. De lé, des abus sans nombre. — La France a aboli tout ostracisme. La France mure la vie privée.
En Hollande, Texception régissait tout. Les Etats votaient par province et non par tète. Chaque province avait ses lois spéciales, féodales en West-Frise, bourgeoises à Groningne, nopulaires dans les Ommelandes. Dans la province de Hollande, dix -huit villes seulement (i) avaient droit d'être consultées pour les aiïaires générales et ordinaires de la république; sept autres (§) pouvaient être admises a donner leur avis, mais uniquement lorsqu'il s'agissait de la paix ou de la guerre, ou de la réception d'un Bonvean prince. Ces vingt-cinq exceptées, aucune des autres villes n étajt consultée, celles-là parce qu elles appartenaient à des seigneurs particuliers, celles-ci parce qu'elles n'étaient pas villes fermées. Trois villes impériales, battant monnaie, gouvernaient l'Ower-Yssel, chacune avec une prérogative inégale; De venter était la première, Gampen la seconde, et Zwol la troisième. Les villes et les villages du duché de Brabaiit obéissaient aux états généraux sans avoir le droit d'y être représentés.— En France, la loi est une pour toutes les cités comme pour tous les citoyens.
Genève était prolestante, mais Genève était intolérante. Le pétillement sinistre des bûchers accompagnait la voix querelleuse de sft docteurs. Le fagot de Calvin s'allumait anssi bien et flambait aussi clair à Genève que le fagot de Torquemada à Madrid. — La France professe, affirme et pratique la liberté de conscience.
Qui ' le croirait? la Suisse, en apparence populaire et paysanne, était nn pays de privilège, de hiérarchie et d'in^lité. La république était partagée en trois régions. La première r^ion comprenait les treize cantons et avait la souveraineté. La deuxième région contenait l'abbé et la ville de Saint-Gall, les Grisons, les V^laisans, Richterschwyl, Biel et Muthausen. La troisième région englobait sous une sujétion passive les pays conquis, soumis ou achetés. Ces pays étaient gouvernés de la façon la plus inégale et la plus singulière. Ainsi Bade en Argovie, acquise en 1415, et la Turgovie, acquise en 1460, appartenaient^aux huit premiers cantons. Les sept premiers cantons regi.ssaient exclusivement les Libres Provinces prises en 1415 et Sargans vendu à la Suisse en 1483 par le comte Georges de Wenlenberg. Les trois premiers cantons étaient suzerains de Bilitona et de Bellinzoua. Ragatz, Lugano, Locarno, Mendrisio, le Val-Maggia, donnés à la Confédération en 1515 par François Sforoe, duc de Milan, obéissaient à tous les cantons, Appenzell excepté. — La France n'admet pas de hiérarchie entre les parties du tenntoire. L'Alsace est égale à la Touraine, le Dauphiné est aussi libre que le Haine, la Franche-Comté est aussi souveraine que la Bretagne, et la Corse est aussi française que l'Ilede-France.
On le voit, et il suffit pour cela d'examiner la comparaison que nous venons d'ébaucher, les anciennes répubuques exprimaient des généralités locales; la France exprime des idées générales.
(1) Dordrecbt, Harlem, Délit, Leyde, Amsterdam, Goude, Rotteraam, Gorcum, Schiedam, Schoonhcwe, Briel, Alcmar, llooroe, lochuisem, Edam, Monickendam, Medemblyck, et Purme* sevnde.
(2) Woordem, Oudcwater, Ghertraydenberg, HcuMJen, Naerdeo, Weesp, et Mayden.
Les anciennes républiques représentaient des inléi-èts. La France représente des droits.
Les anciennes républiques, venues au hasard, étaient le fruit tel quel de l'histoire, du passé et du sol. La France modifie et corrige l'arbre, et sur un passé qu'elle subit greffe un avenir qu'elle choisit.
L'inégalité entre les individus, entre les villes, entre les provinces, l'inquisition sur la conscience, l'inquisition sur la vie privée, l'exception dans l'impôt, la vénalité des chartes, la division par castes, le silence imposé à la pensée, la défiance faite loi de l'Etat, une justice étrauffére dans la cité, une armée étrangère dans le pays, voila ce qu'admettaient, selon le besoin de leur politique ou de leurs intérêts, les anciennes républiques. — La nation une, le dniit égal, la conscience inviolable, la pensée reine, le privilège aboli, l'impôt consenti, la justice nationale, l'armée nationale, voilà ce que proclame la France.
Les anciennes républiques résultaient toujours d'un cas donné, souvent unique, aune coïncidence de phénomènes, d'un arrangement fortuit d'éléments disparates, d'un accident; jamais d'un système. La France croit en même temps qu elle est ; elle discute sa base et la critique, et l'éprouve assise par assise; elle pose des dogmes et en conclut l'étal; elle a une foi, l'amélioration ; un culte, la liberté ; un évangile, le vrai en tout. Les républiques disparues vivaient petitement et sobrement dans leur chétif ménage politique; elles songeaient à elles et rien qu'à elles; elles ne proclamaient rien» elles n'enseignaient rien; elles ne gênaient ni n'enlaidissaient aucun despotisme par le voisinage de leur liberté; elles n'avaient rien en elles qui put aller aux autres nations. La France, elle, stipule pour le peuple et pour tous les peuples, pour l'homme et pour tous les hommes, pour la conscience et
Pour toutes les consciences. Elle a ce qui sauve les nations, unité ; elle n'a pas ce qui les perd, l'égoïsme. Pour elle, conquérir des provinces, c'est bien ; conquérir des esprits, c'est mieux. Les républiques du passé, crénelées dans leur coin, faisaient toutes quelque chose de limité et de spécial ; leur forme, insistons sur ce point, était inapplicable à autrui; leur but ne sortait point d'elles-mêmes, ^elle-ci construisait une seigneurie, celle-là une bourgeoisie, cette autre une commune, cette dernière une boutique. La France construit la société humaine.
Les anciennes républiques se sont éclipsées. Le monde s'en est à peine aoer^u. Le jour où la France s'éteindrait, le crépuscule se lerait sur la terre.
Nous sommes loin de dire pourtant que les anciennes républiques furent inutiles au progrés de l'Europe, mais il est certain que la France est nécessaire.
Pour tout résumer, en un mot, des anciennes républiques il ne sortait que des faits; de la France il sort des principes.
Là est le bienfait. Là aussi est le danger.
De la mission même que la France s'est donnée, c'ett-à> dire, selon nous, a reçue d'en haut, il résulte plus d'un péril, surtout plus d'une alarme.
L'extrême largeur des principes français fait que les autres peuples peuvent vouloir se les essayer. Etre Venise, cela ne tenterait aucune nation ; être la France, cela les tenterait toutes. De là des entreprises éventuelles que redoutent les couronnes.
La France parle haut, et toujours, et à tous. De là un grand bruit qui fait veiller les uns, de là un grand ébranlement qui fait trembler les autres.
Souvent ce qui est promesse aux peuples semble menace aux princes.
Souvent aussi qui proclame déclame.
La France propose oeaucoup de problèmes A la méditation des penseurs. Mais ce qui fait méditer les penseurs fait aussi songer les insensés.
Parmi ces problèmes, il y en a quelques-uns que les esprits puissants et vrais résolvent par le bons sens; il y en a d'autres que les esprits faux résolvent par le sophisme; il y en a d'autres que les esprits farouches résolvent par l'émeute, le guet-apens ou l'assassinat.
Et puis, — et ceci d'ailleurs est l'inconvénient des théories, — on commence par nier le privilège, et l'on a
LE RHIN
raison tout à fait; puis on nie rhérédité, et Ton n*a plus raison an*àdemi ; puis on nie la propriété, et Ton n*a plus au tout; puis on nie la famille, et Ton a complète-
raison
ment tort; puis on nie le cœur humain, et Ton est monstrueux. Même, en niant le privilège, on a eu tort de ne S oint distinguer tout d*abord entre le privilège institué ans rinléret de l'individu, celui-là est mauvais, et le privilège institué dans Tintérét de la société, celui-ci est bon.
aisément féroce. D'abstraction en abstraction on devient Néron ou Marat. Dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, la France, car nous ne voulonsrien atténuer, a suivi cette pente, mais elle a fini par remonter vers le vrai. En 89 elle a rêvé un paradis, en 93 elle a réalisé un enfer ; en 1800 elle a fondé une dictature, en 1815 une restauration, çn 1830 un Etat libre. Elle a composé cet Etat libre d'élection et d'hérédité; elle a dévoré toutes les folies avant d'arriver à la sagesse; elle a subi toutes les révolutions avant d'arriver à la liberté. Or à sa sagesse d'aujourd'hui on reproche ses folies d'hier ; à sa liberté on reproche ses révolutions.
Qu'on nous permette ici une digression, qui d'ailleurs va indirectement à notre but. Tout ce au'on reproche à la FraBce, tout ce que la France a fait, l'Angleterre l'avait fait avant elle. —Seulement, — est-ce pour ce motif qu'on ne reproche rien à celle-là? — les principes qui ont surgi de la révolution anglaise sont moins féconds que ceux qui se sont dégagés de la révolution française. L'une, égoïste comme toutes cea autres républiques qui sont mortes, n'a stipulé que pour le peuple anglais ; l'autre, nous l'avons dit tout à l'heure, a stipulé pour l'humanité tout entière.
Du reste, le parallèle est favorable à la France. Les massacres du Connaughl dépassent 93. La révolution anglaise a eu plus de puissance pour le mal aue la nôtre et moins de puissance pour le bien; elle a tue un plus grand roi et produit un moins grand homme. On admire Charles 1"', on ne peut que plaindre Louis XVI. Quant à Gromwell, l'enthousiasme hésite devant ce grand homme difforme. Ce
3u'il a de Scarron gâte ce qu'il a de Richelieu; ce qu'il a e Robespierre ^àte ce qii'il a de Napoléon.
On pourrait dire que la révolution britannique est circonscrite dans sa portée et dans son rayonnement par la mer, comme l'Angleterre elle-même. La mer isole les idées et les événements comme les peuples. Le protectorat de 1657 est à l'empire de 1811 dans la proportion d'une ile à un continent.
Si frappantes que fussent, au milieu rtiême du dix-septième siècle, ces aventures d'une puissante nation, les contemporains y croyaient à peine. Rien -de précis ne se dessinait dans cet étrange tumulte. Les peuples de ce côté du détroit n'entrevoyaient les grandes et fatales ligures de la révolution anglaise que derrière l'écume des (alaises et les brumes de l'Océan. La sombre et orageuse tragédie où étincelaient l'épée de Gromwell et la hache de Hewlet n'apparaissait aux rois du coutinent qu'à travers l'éternel rideau de tempélesque la nature déploie entre l'Angleterre et l'Europe. A cette distance et dans ce brouillard, ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des ombres.
Chose bien digne de remarque et d'insistance, dans l'espace d'un deroi-siécle deux tètes royales ont pu tomber en Angleterre, l'une sous un couperet royal, l'autre sur un échafaud populaire, sans^ue les têtes royales d'Europe en fussent émues autrement que de pitié. Quand la tête de Louis XYl tomba à Paris, la chose4>arut toute nouvelle et l'attentat sembla inom. Le coup frappé par la main vile de Marat et de Gouthon retentit plus avant dans la terreur des rois aue les deux coups frappés par le bras souverain d'Elisabetii et par le bras formidable de Gromwell. 11 serait presque exact de dire aue, pour le monde, ce qui ne s'est pas fait en France ne s est pas encore fait.
1587 et 1649, deux dates pourtant bien lugubres, sont comme si elles n'étaient pas et disparaissent sous le flamboiement hideux de ces quatre chinires sinistres : 1793.
Il est certain, quant à l'Angleterre, que le penitus toto divisos orbe BriUmnos a été longtemps vrai. Jusqu'à un
certain point il Test encore. L'Angleterre est moins prés du continent qu'elle ne le croit elle-même. Le roi Canut Je Grand, qui vivait au onzième siècle, sçmble à l'Europe aussi lointain que Gharlemagne. Pour le regard, les chevaliers de la Table Ronde reculent dans les brouillards du moyen âge preque au même plan que les paladins. La renommée de ShaKspeàre a mis cent quarante ans à traverser le détroit. De nos jours, quatre cents enfants de Paris, silencieusement amoncelés comme les mouches d'octobre dans les angles noirs de la vieille Porte-Saint-Martin et piétinant sur le pavé pendant trois soirées, troublent plus profondément l'Europe que tout le sauvage vacarme des élections anglaises.
11 y a donc dans la peur que la France inspire aux princes européens un efl^t d'optique et un effet d'acoustique, double grossissement dont il faudrait se défier. Les rois ne voient point la France telle qu'elle est. L'Angleterre fait du mal; la France fait du bruit.
Les diverses objections qu'on oppose en Europe, depuis 1830 surtout, à l'esprit français doivent, à notre avis, être toutes abordées de front, et pour notre part nous ne reculerons devant aucune. Au dix-neuvième siècle, nous le proclamons avec joie et avec orgueil, le but de la France, c'est le peuple, c'est l'élévation graduelle des intelligences, c'est 1 adoucissement progressif du sort des classes nombreuses et affligées, c'est le présent amélioré par l'éducation des hommes, c'est l'avenir assuré par l'éaucation des enfants. Voilà, certes, une sainte et illustre mission. Nous ne nous dissimulons pas pourtant qu'à cette heure une portion du peuple, à coup sûr la moins digne et peut-être la moins soufnrante, semble agitée de mauvais instincts; Tenvle et la jalousie s'y éveillent; le paresseux d'en bas regarde avec fureur l'oisif d'en haut, auquel il ressemble pourtant; et, placée entre ces deux extrêmes qui se touclient plus qu'ils ne le cri>ient, la vraie société, la grande société qui produit et qui pense parait menacée dans le conflit. Un travail souterrain de haine et de colère se fait dans l'ombre, de temps en temps de ffraves symptômes éclatent, et nous ne nions pas que les nommés sages, aujourd'hui si affeciueusement inclinés sur les classes souffrantes, ne doivent mêler peut-être quelque défiance à leur sympathie. Selon nous, c'est le cas de surveiller, ce n est point le cas de s'efTrayer. Ici encore, c^u'on y songe bien, dans tous ces faits dont l'Europe s'épouvante et qu'elle déclare inouïs, il n*y a rien de nouveau. L'Angleterre avait eu avant nous des révolutionnaires ; l'Allemagne, au'elle nous permette de le lui dire, avait eu avant uousaes communistes. Avant la France, TAngleterre avait décapité la royauté; avant la France, la fiohêroe avait nié la société. Les Hussites, J'ignore si nos sectaires contemporains le savent, avaient pratiqué dès le quinzième siècle toutes leurs théories. Us arboraient deux drapeaux : sur l'un ils avaieut écrit : Vengeance du petit contre le grand ! et ils attaquaient ainsi l'orare social momentané; sur l'autre ils avaient écrit : Réduire à cinq toutes les villes de la terrel et ils attaquaient ainsi l'ordre social étemel. On voit que, par l'idée, ils étaient aussi « avancés » que ce qu'on appelle Aujourd'hui les communistes ; par Paction, Yoici où ils en étaient: — ils avaient chassé un roi, Sigismond, de sa capitale, Prague; ils étaient maîtres dun royaume, la Bohême; ils avaient un général homme de génie, Ziska ; ils avaient bravé un concile, celui de Bàle, en 1431, et huit diètes, celle de Brinn, celle de Vienne, celle de Presbourg, les deux de Francfort et les trois de Nuremberg ; ils avaient tenu eux-mêmes une diète à Czaslau, déposé solennellement un roi et créé une régence; ils avaient aiïronté deux croisades suscitées contre eux par Martin V; ils épouvantaient l'Europe à tel point qu'on avait établi contre eux un conseil permanent à Nuremoerg, une milice perpétuelle commandée par l'électeur de Brandebourg, une paix générale qui permettait à l'Allemagne de réunir toutes ses forces pour leur extermination, et un impôt universel, le denier commun, que leprincQ souverain payait comme le paysan. La terreur de leur approche avait fait transpoiter la couronne de Gharlemagne et les joyaux de l'empire de Carlstein à Bude, et de Bude à Nu* remberg. Ils avaient effroyablement dévasté, eu présence
LE RHIN
de rAilemagne armée et effarée, huit provinces : la Misnie, la Franconie, la Bavière, la Lus'ace, la Saie, l'Aulriche Je Brandebourg et la Prusse; ils avaient batlu les meilleurs capitaines de l'Europe, Tempereur Sigisniond; le duc Coribut Jagellon, le cardinal Julien, Télecteur de Brandebourg et le légat du pape. Devant Prague, à Teutschbroda, à saalz, à Aussig, a Riesenberg, devant Mies et devant Taus , ils avaient exterminé huit fois l'armée du saint empire, et, dans ces huit armées, il y en avait une de cent mille hommes, commandée par l'empereur Sigîsmond, une de cent vingt mille hommes, commandée par le cardinal Julien, et une de deux cent mille hommes, commandée par les électeurs de Trêves, de Saxe et de Brandebourg. Cette dernière seulement, dans rélJsit des forces militaires du quinzième siècle, représenterait aujourd'hui un armement de douze cent mille soldats. Et combien de temps dura cette guerre faite par une secte â l'Ëuroue et au genre humain? seize ans. De 1420 à 1436. Sans nul doute, c'était là un sauvage et gigantesaue ennemi. Eh bien; la civilisation du quinzième siècle^ par cela même que c'était la barbarie et qu'elle était la civilisation, 0 été assez forte ()Our le saisir, Tétreindreet l'étouffer. Croit-on aue la civilisation du dix-neuvième siècle doive trembler aevant une douzaine de fainéants ivres qui épel- Icnt un libelle dans un cabaret?
Quelques malheureux, mêlés â quelques misérables, voilà les llussites du dix-neuvième siècle. Contre une pareille secte, contre un pareil danger, deux choses suffisent: la lumière dans les esprits, un caporal et quatre hommes dans' la rue.
Rassurons-nous donc et rassurons le continent.
La Russie et l'Angleterre laissées dans l'exception, et nous avons assez dit pourquoi, on reconnaît en Europe, sans compter les petits Etats, deux sortes de monarchies, les anciennes et les noftvelles. Sauf les restrictions de détail, les anciennes déclinent, les nouvelles grandissent. Les anciennes sont : l'Espagne, le Portu|[al, la Suéde, le Danemark, Rome, Naples et la Turquie. A la tête de ces vieilles monarchies est l'Autriche, grande puissance allemande. Les nouvelles sont : la Belgique, la Hollande, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, la Sardaigne et la Grèce. A la tête de ces ieunes royaumes est la Prusse, autre grande puissance allemande. Une seule monarchie dans ce groupe d'Etats de tout Hge jouit d'un magnifique privilège elle est tout à la fois vieille et jeune, elle a autant de passé que l'Autriche et autant d'avenir que la Prusse : c'est la France.
Ceci u'indique-t-il pas clairement le rôle nécessaire de la France? La France est le point d'intersection de ce qui a été et de ce qui sera, le lien commun des vieilles royautés et des ieunes nations, le peuple qui se souvient et le peuple qui espère. Le fleuve des siècles peut couler; le passage de l'humanité est assuré ; la France est le pont granitique qui portera les générations d'une rive à Tautre.
Qui donc pourrait songer â briser ce pont providentiel ? qui donc pourrait songer à détruire ou à démembrer la France? Y échouer serait s'avouer fou. T réussir serait se faire parricide.
Ce qui inquiète étrangement les couronnes, c^est que la France, par cette puissance de dilatation qui est propre à tous les principes généreux, tend a répandre au dehors sa liberté.
Ici il est besoin de s'entendre.
La liberté est nécessaire d l'homme. On pourrait dire que la liberté er«t l'air respirable de l'âme humaine. Sous quelque forme que ce soit, il la lui faut. Certes, tous les peuples européens ne sont point complètement libres; mais tous le sont par un côté. Ici c'est la cité qui est libre, l«i c'est l'individu ; ici c'est la place publique, là c'est la vie privée; ici c'est la conscience, là c'est l'opinion. On pourrait dire qu'il y a des nations qui ne respirent que par une de leurs facultés comme il y a des malades qui ne respirent t^ue d'un poumon. Le jour où cette respiration leur serait mterdite ou impossible, la nation et le malade mourraient. En attendant, ils vivent, jusqu'au jour où viendra la pleine santé, c'est-à-dire la pleine libecie. Quelquefois la liberté est dans le climat; c'est la nature qui la
fait et qui la donne. Aller demi-nu, le bonnet rouge sur la tête, avec un haillon de toile pour caleçon et un haillon de laine pour manteau; se laisser caresser par l'air chaud, par le soleil rayonnant, par le ciel bleu, par la mer bleue; se coucher à la porte du palais à l'heure même où le roi s'y couche dans l'alcôve royale et mieux dormir dehors que le roi dedans; faire ce qu'on veut; exister presque sans travail, travailler presque sans fatigue, chanter soir et matin, vivre comme l'oiseau, c'est la liberté du peuple à Naples. Quelçiuefois la liberté est dans le caractère même de la nation ; c'est encore là un don du ciel. S'accouder tout le jour dans une taverne, aspirer le meilleur (abac, humer la meilleure bière, boire le meilleur vin, n'ôter sa pipe de sa bouche que pour y porter son verre, et cependant ouvrir toutes grandes les ailes de son âme, évoquer dans son cerveau les poètes et les philosophes, dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l'avenir, faire éveillé tous les beaux songes qui voilent la laideur des réalités, oublier et se souvenir à la fois, el vivre ainsi, noble, grave, sérieux, le corps dans la fumée, l'esprit dans les chimères : c'est la liberté de l'Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l'Allemand a la liberté morale. La liberté du lazzarone a fait Rossini, la liberté de l'allemand a fait Hoffmann. Nous Français, nous avons la liberté morale comme l'Allemand et Ja liberté politique comme l'Anglais; mais nous n'avons pas la liberté matérielle. Nous sommes esclaves du climat; nous sommes esclaves du travail. Ce mot doux et charmant, libre comme Vair, on peut le dire du lazzarone, on ne peut le dire de nous. Ne nous plaignons pas, car la liberté matérielle est la seule qui puisse se passer de dignité; et en France» à ce point d'initiative civilisatrice où la nation est parvenue, il ne suffit pas que l'individu soit libre, il faut encore qu'il soit digne. Notre partage est beau. La France est aussi noble aue la noble Allemagne ; et, de plus que l'Allemagne, elle a le droit d'appliquer directement la force fécondante de son esprit à 1 amélioration des réalités. Les Allemands ont la liberté de la rêverie; nous avoQs la liberté de la pensée. Mais, pour que là libre pensée soit conlagieuse, il faut
3ue les peuples aient subi de longues préparations, plus ivines encore qu'humaines. Ils n en sont pas là. Le jour où ils en seront là, la pensée française, mûrie par tout ce qu'elle aura vu et tout ce qu'elle aura fait, loin de perdre les rois, les sauvera.
C'est du moins notre conviction profonde.
A quoi bon donc gêner et amoindrir cette France, qui sera peut-être dans l'avenir la providence des nations ?
A quoi bon lui refuser ce qui lui appartient?
On se souvient que nous n'avons voulu chercher de ce problème que la solution pacifique ; mais, à la rigueur, n'y en aurait-il pas une autre? 11 y a déjà dans le plateau de la balance où se pèsera un jour la question du Rhin un grand poids, le non droit de la France. Faudra4-il donc y jeter aussi cet autre poids terrible, la colère de la France?
Nous sommes de ceux qui pensent fermement et qui espèrent qu'on n'en viendra point là.
.Qu'on songe à ce que c'est aue la France.
Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Londres, ne sont que des villes ; Paris est un cerveau.
Depuis vingt-cinq ans, la France mutilée n'a cessé de grandir de cette grandeur qu'on ne voit pas avec les yeux de la chair, mais qui est la plus réelle de toutes, la grandeur intellectuelle. Au moment où nous sommes, l'esprit français se substitue peu â peu à la vieille àme de chaque nation. '
Les plus hautes intelligences qui, à l'heure qu'il est, représentent pour l'univers entier la politique, la littérature, la science el l'art, c'est la France qui les a et qui les donne à la civilisation.
La France aujourd'hui est puissante autrement, mais autant qu'<iutrerois.
Qu'on la satisfasse donc. Surtout qu'on rétléchisse i ceci :
L'Europe ne peut être tranquille tant que la France n'est pas contente.
Et après tout enflot quel intérêt pourrait avoir l'Europe a ce que la France, inquiète, comprimée, à Tétroil daDS des Trontiéres contre nature, obligée de cherclier une issue à la sève qui bouillonne en elle, devint forcément, à défaut d'autre rôle, une Rome de la civilisation future, affaiblie matériellement, mais moralement agrandie : métropole de Thumanité, comme l'autre Rome Test de la chrétienté, regagnant en influence plus qu'elle n'aurait perdu en territoire, retrouvant sous une autre forme In suprématie qui -lui appartient et qu'on ne lui enlèvera
f>as, remplaçant sa vieille prépondérance militaire par un brmidable pouvoir spirituel qui ferait palpiter le monde, vikrer les nbres de chaque homme et trembler les planches de chaque trône ; toujours inviolable par son éuée, mais reine désormais par son clergé littéraire, par sa laneue universelle au dix-neuviéme siècle comme le latin l'était au douzième, par ses journaux, par ses livres, par son initiative centrale, parles sympathies, secrètes ou publiques, mais profondes, des nations; avant ses grands écrivains pour papes, et quel pape qu un Pascal ! ses grands sopnistes pour antechrisls, et quel antechrist qu'un Voltaire! tantôt éclairant, tantôt éblouissant, tantôt embrasant le continent avec sa presse comme le faisait Rome avec sa chaire, comprise parce qu'elle serait écoutée, obéie parce qu'elle serait crue, indestructible parce qu'elle aurait une racine dans le cœur de chacun, déposant des dynasties au nom de la liberté, excommuniant des rois de la ffrande communion humaine, dictant des chartesévangiles, promulguant des brefs populaires, lançant des idées et fulminant des révolutions!
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Récapitulons :
Il y a deux cents ans, deux Etats envahisseurs pressaient l'Europe.
En aautres termes, deux égolsmes menaçaient la civilisation.
Ces deux Etats, ces deux égoîsmes, étaient la Turquie et l'Espagne.
L'Europe s'est défendue.
Ces deux Etals sont tombés.
Aujourd'hui le phénomène alarmant se reproduit.
Deux autres Etats, assiâ sur les mêmes bases que les
Erécédents, forts des niêmes forces et mus du même moite, menacent l'Europe.
(Jes deux Etats, ces deux égoîsmes, sont la Russie et TAngleterre.
L^iiurope doit se défendre.
L'ancienne Europe, qui était d'une construction compliquée, est démolie; lEurope actuelle est d'une forme plus simple. Elle se compose essentiellement de la France et de l'Allemagne, double centre auquel*doit s'appuyer au nord comme an midi le groupe des nations.
L'alliance de la France et de l'Allemagne, c'est la con- Hlitulion de l'Europe, l'Allemagne adossée à France arrête la Russie ; la France amicalement adossée à l'Allemagne arrête l'Angleterre.
La desunion de la France et de l'Allemagne, c'est la dislocation de l'Europe. L'Allemagne hostilement tournée vers la France Iais.se entrer la Russie ; la France hostilement tournée vers l'Allemagne laisse pénétrer l'Angleterre.
Donc, ce qu'il faut aux deux Etats envahisseurs, c'est la désunion de l'Allemagne et de la France.
Cette désunion a été préparée et combinée habilement en 1815 par la politique russe-anglaise.
Cette politique a créé un motii permanent d'animosité entre les deux nations centrales.
Ce motif d'animosité, c'est le don de la rive gauche du Bhin A l'Allemagne. Or celte rive gauche appartient naturellement k la France.
Pour que la proie fut bien gardée, on Ta donnée au
lus jeune et au plus fort des peuples allemands, a la
russe.
Le congrès de Vienne a posé des frontières sur les nations comme des harnais de hasard et de fantaisie, sans même les ajuster. Celui qu'on a mis alors à la France accablée, épuisée et vaincue, est une chemise de gêne et de force; il est trop étroit pour elle. Il la gêne et la fait saiffner.
Grâce à la politique de Londres et de Saint-Pétersbourg, depuis vingt-cinq ans nous sentons l'ardillon de l'Allemagne dans la plaie de la France.
De là, en effet, entre les deux peuples, faits pour s'entendre et pour s'aimer, une antipathie qui pourrait devenir une haine.
Pendant que les deux nations centrales se craignent, s]observent et se menacent, la Russie se développe silencieusement, l'Angleterre s'étend dans l'ombre.
Le péril croit de jour en jour. Une sape profonde est creusée. Un grand incendie couve peut-être dans les ténè- .bres. L'an dernier, grâce à l'Angleterre, le feu a failli prendre à l'Europe,*
La civilisation périrait.
Elle ne peut périr. Il faut donc que les deux nations centrales s'entendent.
Heureusement, ni la France ni rAl!emaf|[ne ne sont égoïstes. Ce sont deux peuples sincères, désintéressés et nobles; jadis nations de chevaliers, aujourd'hui nations de penseurs; jadis grands par l'épée, aujourd'hui grands par l'esprit. Leur présent ne démentira pas leur passé; l'esprit n'est pas moins généreux que l'épée.
Voici la solution : abolir tout motif de haine entre les deux peuples ; fermer la plaie faite à notre liane en 1815; effacer les traces d'une réaction violente; rendre à la France ce que Dieu lui adonné, la rive gauche du Rhin. * A cela deux obstacles.
Un obstacle matériel : la Prusse. Hais la Prusse comprendra tôt ou tard que, pour qu'un Etat soit fort, il faut que toutes ses parties soient soudées entre elles; mie l'homogéoéilé viviue, et que le morcellement tue; qu elle doit tendre i devenir le mnd royaume septentrional de l'Allemagne; au'il lui faut des ports libres, et que, si beau que soit le Rhin. l'Océan vaut mieux.
D'ailleurs, dans tous les cas, elle garderait la rive droite du Rhin.
Un obstacle moral : les déûances que la France inspire aux rois européens, et par conséquent la nécessité apparente de l'amoindrir. Mais c'est là préclsélnent qu'est le péril. On n'amoindrit pas la France, on ne fait que l'irriter. La France irritée est dangereuse. Calme, elle proœdc par le progrés ; courroucée, elle peut procéder par les ré« volutions.
Les deux obstacles s'évanouiront.
Comment? Dieu le sait. Mais il est certain qu'ils s'évanouiront.
Dons un temps donné, la France aura sa part du Rhin et ses frontières naturelles.
Celle solution constiluera l'Europe, sauvera la sociabilité humaine et fondera la paix définitive.
Tous les peuples y gagneront. L'Espagne, par exemple, qui est restée illustre, pourra redevenir puissante. L'Angleterre voudrait faire de l'Espagne le marché de ses produits, le point d'appui de sa navigation ; la France voudrai l faire de 1 Espagne la sœur de son influence, de sa politique et de sa civilisation. Ce seia à l'Espagne de choisir : continuer de descendre, ou commencer à remonter ; être une annexe à Gibraltar, ou être le contre-fort de la France.
L'Espagne choisira la grandeur.
Tel est, selon nous, pour le continent entier, l'inévitable avenir, déjà visible et dislinct dans le crépuscule des choses futures.
Une fois le motif de haine disparu, aucun peuple n'est à craindre pour l'Europe. Que l'Allemagne hérisse sa crinière et pousse son rugissement vers TOrient; que la France ouvre ses ailes et secoue sa foudre vers l'Occident. Devant le formidable accord du lion et de l'aigle, le monde obéira.
LE RHIN
&Vil
Qu'on ne ge méprenne pas aur notre pemée ; nous estimons que TEurope doit, a toute aventure, veiller aux révolutions et se forliQer contre les guerres ; mais nous pensons en même temps que, si aucun incident hors des prévisions naturelles ne vient troubler la marche majestueuse du diz-neuviéme siècle, la civilisation, déjà sauvée de tant d'orages et de tanld'écueils, ira s*éloignant de plus en plus chaque jour de cette Chnrybde qu*on appelle guerre et de cette Scylla qu'on appelle révolution.
Utopie, soit. Mais qu'on ne I oublie pas : quand elles vont an même but que 1 humanité, c'est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant. Il y a des nommes qui disent: Cela sera; et il y a d'autres hommes qui disent : Voici comment. La paix perpétuelle a été un rêve jusqu'au jour où le rêve 8*est lait chemin de fer et a couvert la terre d*un réseau solide, tenace et vivant» Watt est le complément de l'abbé de Saint-Pierre.
Autrefois, à toutes les paroles des philosophes on s'écriait : Sonaes et chimères qui s'en iront enfumée! — Ne rions plus oc la fumée; c'est elle qui mène le monde.
Pour que la çaix perpétuelle fut possible et devint de théorie réalité, il. fallait deux' choses: un véhicule pour le service rapide des intérêts, et un véhicule pour l'échange rapide des idées; en d'autres termes, un mode de transport uniforme, unitaire et souverain, et une langue générale. Ces deux véhicules, qui tendent à effacer le^ frontières des empires et des intelligences, l'univers les a aujourd'hui : le premier, c'est le chemin de fer ; le second, c'est la langue française.
Tels sont au dix-ncuvicme siècle, pour tous les peuples en voie de progrés, les deux moyens de communication, c'est-à-dire de civilisation, c'est-à-dire de paix. On va en waggon et l'on parle français.
Le chemin de fer régne par la toute-puissance de sa rapidité ; la langue française, par sa clarté, ce qui est la rapidité d'une langue, et par la suprématie séculaire de sa littérature.
Détail remarquable, qui sera presque incroyable pour l'avenir, et qu'il est impossible de ne pas signaler en passant : de tous les peuples et de tous les gouvernements 'ui se servent aujourd'hui de ces deux admirables moveus e communication et d'échange, le gouvernement de la
France est celui qui parait s'éîre le nîoins rendu compte de leur efficacité. A 1 heure où nous parlons, la France a à peine quelcjues lieues de chemin de fer. En 1837, on a donné un petit rail-way comme un joujou à ce grand enfant qui se nomme Paris; et pendant quatre ans on s'en est tenu là. Quant à la langue française, quant à la littérature française, elle brille et resplendit pour tous les Î gouvernements et pour toutes les nations, excepté pour e gouvernement français, La France a eu et la France a encore la première littérature du monde. Aujourd'hui même, nous ne nous lasserons pas de le répéter, notre littérature n'est pas seulement la première; elle est la seule. Toute pensée qui n'est pas la sienne s'est éteinte; elle est plus vivante et plus vivace que jamais. Le gouvernement actuel semble l'ignorer, et se conduit en conséquence ; et c'est là, nous le lui disons avec une profonde bienveillance et une sincère sympathie, une des plus grandes fautes qu'il ait commises aepuis onze ans. Il est temps qu'il ouvre les yeux; il est temps qu'il se préoccupe, et qu'il se préoccupe sérieusement des nouvelles générations, qui sont littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires sous l'Empire. Elles arrivent sans colère
r»arce qu'elles sont pleines de pensées ; elles arrivent la umière à la main; mais, qu'on y songe, nous l'avons dit tout à l'heure en d'autres termes, ce oui peut éclairer peut aussi incendier. Qu'on lesaccueille donc et qu'on leur donne leur place, li'art est un pouvoir; la littérature est
une puissance. Or il faut respecter ce qui est pouvoir, et ménager ce qui est puissance.
Reprenons. Dans notre pensée donc, si l'avenir amène ce que nous attendons^ les chances de guerre et de révolution iront diminuant de jour en jour. A notre sens, elles se disparaîtront jamais tout à fait. La paix universelle est lue hyperbole dont le genre humain suit l'asymptote.
^ Suivre celte radieuse asymptote, voilà la loi de l'humanité. Au dix-neuvième siècle toutes les nations v marchent ou V marcheront, même la Russie, même l'Angleterre.
(Juant à nous, à la condition que l'Europe centrale fût constituée comme nous l'avons indiaué plus haut* nous sommes de ceux qui verraient sans jalousie et sans inouïetude la Russie, que le Caucase arrête en ce moment, faire le tour de la mer Noire ; et, comme jadis les Turcs, ces autres hommes du Nord, arriver à Constantinople par l'Asie Mineure. Nous l'avons déjà dit, la Russie est mauvaise à l'Europe et bonne à l'Asie. Pour nous elle e^l obscure, pour l'Asie elle est lumineuse; pour nous elle est barbare» pour l'Asie elle est chrétienne. Les peuples ne sont pas tous éclairés au même degré et de la même façon : il lait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie est une lampe.
Qu'elle se tourne donc vers l'Asie, qu'elle y répande ce qu'elle a de clarté, et, l'empire ottoman écroule, grand (ait providentiel qui sauvera la civilisation, qu'elle rentre en Europe par Constantinople. La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme byzantin de sainte-Sophie. «Après les Turcs, les Russes; c'est un pas.
Nous croyons que le noble et pieux empereur qui conduit, au moment où nous sommes, tant de millions d'habitants vers de si belles destinées, est digne de faire ce grand pas; et, quant à nous, nous le lui souhaitons sincèrement. Mais, qu'il y songe, le traitement cruel qu'a subi la Pologne peut être' un oostacle à son peuple dans le présent et une objection à sa gloire devant la postérité. Le cri de la Grèce a soulevé l'Europe contre la Turquie. Ceci est pour l'empire. Le Palatinat a terni Turenne, ceci est pour fempereur.
Quand on approfondit le rôle que joue l'Angleterre dans les affaires universelles et en particulier sa guerre, tantôt sourde, tantôt flagrante, mais perpétuelle, avec la France, il est impossible de ne pas songer à ce vieil esprit puniaue (][ui a si lon|^temps lutté contre l'antique civilisation latine. L'esprit punique, c'est l'esprit de marchandise, l'es- λrit d'aventure, l'esprit de navigation, l'esprit de lucre, 'esprit d'égoîsme, et puis c'est autre chose encore, c'est resnrit punique. L'histoire le voit poindre au fond de la Méditerranée, en Phénicie, à Tyr et à Sidon. Il est auti-
Sathique à la Grèce, qui le chasse. H part, longe la côte 'Afrique, y fonde Carthage, et de là cherche a entamer l'Italie. Scipion le combat, en triomphe el croit l'avoir détruit. Erreur! le talon du consul n'a écrasé que des murailles; l'esprit punique a survécu. Carthage nest pas morte. Depuis deux mille ans elle rampe autour de l'Europe. Elle s'est d'abord installée en Espagne, où elle semble avoir retrouvé dans sa mémoire le souvenir phénicien du monde perdu; elle a été chercher l'Amérique à travers les mers, s'en est emparée, et, nous avons vu comment, crénelée dans la péninsule espa,c;nole, elle a saisi un moment l'univers entier. La Providence lui a fait lâcher prise. Maintenant elle est en AngleleiTC ; elle a de nouveau enveloppé le monde, elle le tient, et elle menace l'Europe. Mais, sf Carthage s'est déplacée, Rome s'est déplacée aussi. Carthage l'a retrouvée vis-à-vis d'elle, comme jadis, sur. la rive opposée. Autrefois Rome s'appelait UrbSf surveillait la Méditerranée et regardait l'Airique; aujourd'hui Rome se nomme Paris, surveille l'Océan et regarde l'Angleterre.
Cet antagonisme de l'Angleterre et de la France est si frappant» que toutes les nations s'en rendent compte. Nous venons de le représenter par Carthage et Rome ; d'autres l'ont exprimé dilTéremment, mais toujours d'une manière frappante et en quelque sorte visible. L'Angleterre est le chat, disait le grand Frédéric, la France est le chien. £91 droit, dit le légiste Houard, les Anglais sont des juifs, les
Français des chrétiem. Les sauvants mêmes semblenl sentir vagaement celte profonde anlilhèse des deux ffrandes nations policées. Le Christ, disent les Indiens de l Améri-
3ue, était un Français <jue les Anglais crucifièrent à Lon^ res. Ponce-Pilate était un officier au service de V Angleterre,
Eh bièq , notre foi à rinévitable avenir est si religieuse, nous avons pour Thumanilé de si hautes ambitions et de si fermes espérances, oue, dans noire conviction, Dieu ne peut manquer un jour ae détraire, en ce qu*il a de pernicieux du moins, 4X1 antagonisme des deux peuples, si radical qu'il semble et qu'il soit.
Infailliblement, ou TÂngleterre périra sous la réaction formidable de 1* univers, où elle comprendra que le temps des Carthages n*est plus. Selon nous, elle comprendra. Ne fût-ce qu'au point de vue de la spéculation, la foi punique est une mauvaise enseigne; la perfidie est un fâcheax prospectus. Prendre constamment en traître l'humanité entière, c'est dangereux ; n'avoir jamais qu'un vent dans sa voile, son intérêt propre, c'est triste; toujours venir en aide an fort contre le faible, c'est* lâche ; railler sans cesse ce
3u'on appelle' la politique sentimentale y et ne jamais rien onner A Thonneur, à la doire, au'dévouement, é la sympathie, à l'amélioration du sort d'autrui, c'est un petit rôle po«r un grand peuple. L'Ânslelerre le sentira.
Les il.es sont faites pour servir les continents, non pour leg^ dominer; les navires sont faits pour servir les villes, qui sont le premier chef-d'œuvre de l'homme ; le navire D'est que le second. La mer est un chemin, non une patrie. La navigation est un moyen, non un bnl; surtout elle n'est pas son propre but à elle-même. Si elle ne porte pas la civilisation, que l'Océan l'engloutisse !
Que le réseau des innombrables sillages de toutes les marines se joigne et se soude bout à bout au réseau de tous les chemins de fer, pour continuer sur l'Océan l'immense circulation des intérêts, des perfectionnements et des idées ; qqe par ces mille veines la sociabilité européenne se répanae aux extrémités de la terre ; que l'An- Î^leterre même ait la première de ces marines, pourvu que a France ait la seconde, rien de mieux. De cette façon l'Angleterre suivra sa loi tout en suivant la loi générale. De cette façon, le principe vivitiant du globe sera représenté par trois nations : l'Angleterre, qui aura l'activité commerciale; l'Allemagne, qui aura l'expansion morale ; la France, qui aura le rayonnement intellectuel.
On le voit, notre pensée n'exclut personne. La Providence ne maudit et ne déshérite aucun peuple. Selon nous, les nations qui perdent l'avenir le perdent par leur faute.
Désormais, éclairer les nations encore obscures, ce sera la fonction des nations éclairées. Faire l'éducation du genre humain, c'est la mission de l'Europe.
Chacun des peuples européens devra contribuer a cette , sainte et grande œuvre dans la proportion de sa propre lumière. Chacun devra se mettre en rapport avec la portion de l'humanité sur laquelle il peut agir. Tous ne sont pas propres à tout.
Li France, par exemple, saura mal coloniser et n'y réussira qu'avec peine. La civilisation Complète, à la fois délicate et pensive, humaine en tout et, pour ainsi parler, à rexcés, n'a absolument aucun point de contact avec rétat saurage. Chose étrange à dire et bien vraie pourtant, ce qui roanoue à la France en MfBv, c'est un peu de barbarie. Les Turcs allaient plus rite, plus sûrement et plus loin ; ils savaient mieux couper des têtes.
La première chose qui frappe le sauvage, ce n'est pas la raison, c'est la force.
Ce qui manque é la France, l'Angteterre l'a; la Russie également.
Elles conviennent pour le premier travail de la drilisation; la France pour le second. L'ensei{|[nement des peuples a deux degrés, la colonisation et la civilisation. L Anfleterre et la Russie coloniseront le monde barbare; la raiice drilisera le monde colonisé.
Qu'on nous permette en terminant de déplacer un peu, pour donner passage à une réflexion dernière, le point de vue spécial d'où cet aperçu a été consciencieasemeDt tracé. Si grandes et si nobles que soient les Idées q^ï font les nationalités et qui groupent les continents, <» sent pourtant, quand on les a parcourues, le besoin de s'élever encore plus haut et d'aoorder quelqu'une de ces lois générales de rhumanité qui régissent aussi bien le monde moral que le monde matériel, et qui fécondent, en s'y superposant çà et là, les idées natronales et continentales.
Rien dans ce que nous allons dire ne dénient et n'infirme, tout, au contraire, corrobore ce que nous venons dédire dans les page» qu'on a lues. Seulement nous embrassons cela, et aulre chose encore. C'est, avant définir, un dernier conseil qui s'adresse aux esprits spéculatifs et métaphysiijues aussi bien qu'aux hommes pratiques. En montant d idée en idée, nous sommes arrivé au sommet de notre pensée ; c'est, avant de redescendre, un dernier coup d'œil sur cet horizon élargi. Rien de plus.
Autrefois, du temps où vivaient les antiques sociétés, le Midi gouvernait le monde, et le Nord le bouleversait; de même dans un ordre de faits Jifiërent, mais parallèle, l'apistocratie, riche, éclairée et heureuse, menait TEtat, et la démocratie, pauvre, sombre et misérable, le troublait. Si diverses que soient en apparence, au premier coup d'œil, l'histoire extérieure et l histoire intérieure des nations depuis trois mille ans, au fond de ces deux histoires il n'y a qu'un seul fait : la lutte du malaise contre le bien-être. A de certains moments les peuples mal situés dérangent l'ordre européen, les classes mal partagées dérangent l'ordre social. Tantôt l'Europe, tantôt l'Eut, sont brusquement et violemment attaqués, l'Europe par ceux qui ont froid, l'Etat par ceux qui ont faim; c'est-â-dire l'une par le Nord, l'autre par le peuple. Le Nord procède par invasions, et le peuple par révolutions. De là vient qu'à de certaines époques la civilisation s'affaisse et disparaît momentanément sous d'effrayantes irruptions de barbares, venant les unes du dehors, les autres du dedans ; les unes accourant vers le midi du fond du continent, les autres montant vers le pouvoir du bas de la sociélé. Les intervalles c|ui séparent ces grandes et, disons-le, ces fécondes quoiaue douloureuses catastrophe^;, ne sont autre chose que la mesure de la patience humaine marquée par la Providence dans l'histoire. Ce sont des chiffres posés là
Sonraider à la solution de ce sombre problème : Combien e temps une portion de l'humanité peut-elle supporter le froid? Combien de temps une portion de la société peutelle supporter la faim ?
Aujourd'hui pourtant, il semble s'être révélé une loi nouvelle, qui date, pour le premier ordre de faits, de l'abaissement de la monarchie espagnole, et, pour le second, de la transformation de la monarchie française. On dirait que la Providence, qui tend sans cesse vers 1 équilibre et qui corrige par des amoindrissements continuels les oscillations trop violentes de l'humanité, veut peu à peu retirer aux régions extrêmes dans l'Europe et aux classes extrêmes dans l'Etat cet étrange droit de voie de fait qu'elles s'étaient arrogé jusqu'ici, les unes pour tyranniser et pour exclure, les autres pour agiter et pour dé* truire. Le gouvernement du monde semble appartenir désormais aux régions tempérées et aux'classes moyennes. Charles-Quinl a été le dernier grand représentant de la domination méridionale, comme Louis aIV le dernier grand représentant de la monarchie exclusive. Cependant» quoique le Midi ne réffne plus sur l'Europe, quoique l'aristocratie ne régne plus sur la société, ne l'oublions pas, les classes moyennes et les nations intermédiaires ne peuvent garder le pouvoir qu'à la condition d'ouvrir leurs rangs. Des masses profondes sommeillent et souffrent dans les régions extrêmes et attendent, pour ainsi dire, leur
LAUSJtKNi:
lotir. Le Noi-det le peuple lont les ré&crvoirs de l'Iiumanilé. Aidons-les é s'écouler trnrquillement vers les lieuï, vers les choses et vers les id^ea qu'ils doivenl léconder. Ne les Inissons pas déborder. OiTrODS. i la fois par prudence et |Hir devoir, une issue lar|[e ei puciBque sui niitiong mal silnées vers les loues favorisées du wleil, el aux classes m.-il partagées ven les jouissances locialet. Supprimons le malaise partout. Ce sera supprimer les causes Je guer-
resdans le continent et les causes de révolutions dans l'Etnt. Pour la iiotiliaue intérieure cumme pour la politique eilérieore, pour les nalious entre elles comtne pour les classe» dans le p.ijrs, pour l'Europe comnae poar la sociélé, le secret de la paix est peut-être dans un seul mot : donner au Nord sa part de midi et au peuple sa part de pouvoir.
Pttis, écrit en juillet ISil.
tK VOLUME r.uMiKM t
LES ORlEiNTALES - LES VOIX INTÉRIEURES LES RAYONS ET LES OMBRES — ODES ET BALLADES - LES FEUILLES D'AUTOMNE
LES CHANTS Dr CRÉPUSCULE
l'Alilk. — IHI>. SIMON riACOM RT rOUP., RIIK n'EIlKL'HTIl , I.
NOTES ET PRÉFAIIES l'AR L'AUTEUR
PAR J.-t. BEtUCÉ, GËRtRD SEGUIN ET E. LORStY