PARIS
J. UETZEL, ÉDITEUR.
LES ORIENTALES
illusthëbs par cfinikHD secuin.
L'auteur de ce recueil n'est pas de ceux qui reconnaiBsent i la critique le droit de questionner le poêle sor sa ranlaisie, et de lui demander pourquoi il a choisi lel sujet, broyé telle couleur, coeilli à tel arbre, puisé i telle lonrce. L'ouvrige est-il bon ou ett-il mauTais? Voilà tout le doroaÏDe de la critique. Du reste, ni louanges ni reproches pour les conleun enipbjées, mais seulement pour la façon dont elles sont employées. A voir les choses d'un peu haut, il D'y a en poésie ni bons ni maufais sujets, mais de l>ons et de mauvais poêles. D'ailleurs, tout est sujet ; tout relève de l'arl ; tout a droit de cité en poésie. Ne nous enquérons donc pas du molir qui nous a fait prendre ce sujet, truste on gai, horrible ou gracîeui, éclatant ou sombre, étrange ou simple, plutôt que cet autre. Examinons comment tous avei travaillé, non sur qnoi et pourquoi.
Uors de U, la critique n'n pas de raison i demander, le
poêle pas de compte à rendre. L'art n'a que faire des lisières, desmenoltex, des billions; il vous dit; Va! et vous llche dans ce grand jardin de poésie, où il n'y a pas de fruit défendu. L'espace et le temps sont au poète. Que le poêle donc aille où il veut en faisant ce qui lui plaît : c'est la loi. Qu'il croie en Dieu ou aux dieui, i Pluton ou à Satan, i Canidie ou i Horgane, ou à rien ; qu'il acquitte le péage du Styx, qu'il soit du Sabbat ; qu>'it écrive en prose nu en vers, qu'il sculpte en marbre ou coule en brome; qu'il prenne pied dans tel siècle ou dans tel climalj qu'il soit du midi, du nord, de l'occident, de l'orient; qu'il soit antique ou moderne; que sa muse soit une Huse on une fée, qu'elle se dnpe de l.i colocasia ou s'ajuste la cotte-hardie; c'est i luerveillc. Le poêle est libre. Heilons-nouB à son point de vue, et voyons L'auteur insiste sur ces idées, si évidentes qu'elles pa-
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raissent, parce qu'un certain nombre à'ÀrUtarqtieê n'en est pas encore à les admettre pour telles. Lui-même, si peu de place qu'il tienne dans la littérature contemporaine, il a été plus d'une fois Tobjet de ces méprises de la critique. Il est ad?enu souvent qu'au lieu de lui dire simplement : Votre livre est mauvais, on lui a dit : Pourquoi avez-vous fiiit ce livre ? Pourquoi ce sujet ? Ne voyez-vous point que ridée première est horrible, grotesque, absurbe ( n'importe ! ), et que le sujet chevauche hors des limitée de Vart? Gela n'est pas joli, cela n'est pas gracieux. Pourquoi ne point traiter des sujets qui nous plaisent et nous agréent? Les étranges caprices que vous avez là ! etc., etc. A quoi il a toujours fermement répondu que ces caprices étaient ses caprices; qu'il ne savait pas en quoi étaient faites les ^mûti de Vart; que de géographie précise du monde intellectuel, il n'en connaissait point; qu'il n'avait point encore vu de cartes routières de l'art, avec les frontières du possible et de l'impossible tracées en rouge «t en bleu ; qu'enfin il avait fait cela, parce qu'il avait fait cela. Si donc aijgourd'hui quelqu'un lui demande à quoi bon ces Orientale$ ? Qui a pu lui inspirer de s'aller promener en Orient pendant tout un volume ? Que signifie ce livre inutile de pure poésie, jeté au milieu des préoccupations graves du public et au seuil d'une session ? Où est l'opportunité? A quoi rime l'Orient?... Il répondra qu'il n'en . sait rien, que c'est une idée qui lui a pris, et qui lui a pris d'une façon assez ridicule, l'été passé, en allant voir coucher le solffii.
Il regrettera soulement que le livre ne soit pas meilleur.
Et pais, pourquoi n'en serait-il pas d'une littérature dans son ensemble, et en particulier de l'œuvre d'un poëte, comme de ces belles vieilles villes d'Espagne, par exemple, où vous trouvez tout : fraîche promenade d'orangers le long d'une rivière ; larges places ouvertes au grand soleil pour les fêtes; rues étroites, tortueuses, quelquefois obscures, où. se lient les unes aux autres mille maisons de toute forme, de tout âge, hautes, basses, noires, blanches, peintes, sculptées; labyrinthe d'édifices dressés côte à côte, pèle-méle, palais, hospices, couvents, casernes, tous divers, tous portant leur destination écrite dans leur architecture; marchés pleins de peuple et de bruit; cimetières où les vivants se taisent comme les morts ; ici, le théâtre avec ses clinquants, sa fanfare et ses oripeaux; li-bas, le vieux gibet permanent, dont la pierre est vermoulue, dont le fer est rouillé, avec quelque squelette qui craque au vent ; — au centre, la grande cathédrale gothique avec ses hautes flèches tailladées en sdes, sa large tour du bourdon, ses cinq portails brodés de bas-reliefs, sa frise à jour comme une collerette, ses solides ares-boutants, si frêles A l'œil ; et puis ses cavités profondes, sa forêt de piliers à chapiteaux bizarres, ses chapelles ardentes, ses myriades de saints et de châsses, ses colonnettes en gerbes, ses rosaces, ses ogives, ses lancettes qui se touchent é l'abside et en font comme une cage de vitraux, son maitreautel aux mille cierges; merveilleux édifice, imposant par sa masse, curieux par ses détails, beau à deux lieues et beau â deux pas; — - et enfin, à l'autre bout de la ville, cachée dans les sycomores et les palmiers, la mosquée orientale, aux dômes de cuivre et d'étain, aux portes peintes, aux parois vernissées, avec son jour d'en haut, ses grêles arcades, ses cassolettes qui fumcnl jour et nuit; ses ver-
sets du Koran sur chaque porte, ses sanctuaires éblouissants, et la mosaïque de son pavé, et la mosaïque de ses murailles ; épanouie au soleil comme une large fleur pleine de parfums.
Certes, ce n'est pas l'auteur de ce livre qui réalisera jamais un ensemble d'œnvres auquel puisse s'appliquer la comparaison qu'il a cru pouvoir hasarder. Toutefois, sans espérer que l'on trouve dans ce qu'il a déjà bâti même quelque ébauche informe des monuments qu'il vient d'indiquer, soit la cathédrale gothique, soit le théâtre, soit encore le hideux gibet ; si ou lui demandait ce qu'il a voulu faire ici, il dirait que c'est la mosquée.
Il ne se dissimule pas, pour le dire en passant, que bien des critiques le trouveront hardi et insensé de souhaiter pour la France une littérature qu'on puisse comparer à une ville du moyen âge. C'est M une des imaginations les plus folles où l'on se puisse aventurer. C'est vouloir hautement le désordre, la profusion, la bizarrerie, le mauvais goût. Qu'il vaut bien mieux une belle et correcte nudité, de grandes murailles toutes iimples, comme on dit, avec quelques ornements sobres et de bon goût : des oves et des volutes, un bouquet de l^nze pour les corniches, un nuage de marbre avec des têtes d'anges pour les voûtes, ibe flamme de pierre pour les frises, et puis des oves et des volutes! Le château de Versailles, la place Louis XV, la rue de Rivoli : voilà. Parlez-moi d'une belle littérature tnréeau cordeau!
Les autres peuples disent : Homère, Dante, Shakspeare. Nous disons : Boileau.
Mais passons.
En y réfléchissant, si cela pourtant vaut la peine qu'on y réfléchisse, peut-être trouvera-t-on moins étrange la fantaisie qui a produit ces Orientales, On s'occupe aujourd'hui, et ce résultat est dû â-mille causes qui toutes ont amené un progrést on s'occupe beaucoup plus de l'Orient qu'on ne l'a jamais fait. liCs études orientales n'ont jamais été poussées si avant. Au siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste. Il y a un pas de (ait. Jamais tant d'intelligences n'ont fouillé à la fois ce grand abîme de l'Asie. Nous avons atgourd'hui un savant cantonné dans chacun des idiomes de l'Orient, depuis la Chine jusqu'à l'Egypte.
Il résulte de tout cela que l'Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu pour les inielligences autant que pour les imaginations une sorte de préoccupation généra^/ à laquelle l'auteur de ce livre a obéi peut-être à son insu. Les couleurs orientales sont venues comme d'elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l'avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l'Espagne c'est encore l'Orient; l'Espagne est à demi africaine, l'Afrique est à demi asiatique.
Lui s'est laissé faire à cette poésie qui lui venait. Bonne ou mauvaise, il l'a acceptée et en a été heureux. D'ailleurs il avait toujours eu une vive sympathie de poète, qu'on lui pardonne d'usurper un moment ce titre, pour le monde oriental. Il lui semblait y voir briller de loin une haute poésie. C'est une source à laquelle il désirait depuis longtemps se désaltérer. Là, en effet, tout est grand, riche, fécond, comme dans le moyen âge, cette autre mer de poésie. Et, puisqu'il est amené à le dire ici en passant, pourquoi
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ne le dirait-il pas? il lui semble que jusqu'ici on a beaucoup trop vu répoque moderne dans le siècle de Louis XIV et Tantiquité dans Rome et la Grèce : ne verrait-on pas de plus haut et de plus loin en étudiant Tére moderne dans le moyen Age et l'antiquité dans^ l'Orient?
Au reste, pour les empires comme pour les littératures, avant peu peul^tre l'Orient est appelé à jouer un rôle dans l'Occident. Déjà la mémorable guerre de Grèce avait fait se retourner tous les peuples de ce côté. Voici maintenant que l'équilibre de l'Europe parait prêt i se rompre; le ttaiu qw> européen» déjà vermoulu et lézardé, craque du côté de Gonstantinople. Tout le continent penche â TOrient.
Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique n'est peut-être pas aussi dépourvue d'hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire. Il faut se rappeler que c'est elle qui a produit le seul colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Buonaparte, si toutefois Buonaparte peut avoir un pendant; cet homme de génie, turc et tartare à la vérité, cet Ali-Pacha, qui est à Napoléon ce que le tigre est au lion, le vautour à Taigle.
Janvier 1829. *