‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 95 sur 309 · LE FEU DU CIEL · texte numérisé non relu

LE FEU DU CIEL

24, Aiorf le Seigneur fit descendre du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu,

25. El il perdit ces villes avec tous leurs hubilants, tout le pays k l'entour avec ceux qui l'habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur ii terre.

Genète.

La voyez-vous passer, la ouée au flanc noir? Tant6t pâle, tantôt rou^ et sfjlendide à voir,

Morne comme un été stérile?

On croit voir à la fob, sur le vent de la nuit, Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit

De Tembrasement d'une ville.

D*où vient-elle? des cieux, de la mer ou des monts ? Est-ce le char de feu qui porte des démons

A quelque planète prochaine?

0 terreur ! de son sein, chaos mystérieux, D*oà vient que par moments un éclair furieux

Gomme un long serpent se déchaîne?

La mer! jparlout la mer! des flots, des flots ciicor. L'oiseau fatiffue en vain son inégal essor.

Ici les flots, li-bas les ondes; Toujours des flots sans fin par des flots repoussés L'œil ne voit que des flots dans Tabime entassés

Rouler sous les vaguas profondes.

Parfois de grands poissons, i fleur d'eau voyageant, Pont reluire au soleil leivs nageoires d'argent,

Ou l'azur de leurs larges queues.

La mer semble un troupeau secouant sa (oison ; Mais un cercle d'airain ferme au loin l'horizon;

Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues.

Faut-il sécher ces mers? dit le nuage en feu. Non : — Il reprit son vol sous le souffle de Dieu.

Un golfe aux vertes collines Se mirant dans le flot clair! ^ Des buffles, des javelines, Et des chants joyeux dans l'air 1 — C'était la tente et la crèche, La tribu qui chasse et pèche, Qui vit libre, et dont la flèche Jouterait avec l'éclair.

Pour ces errantes familles Jamais l'air ne se corrompt.

Les enfants, les jeunes filles, Les guerriers dansaient en rond, Autour d'un feu sur la grève.

Que le vent courbe et relève, Pareils aux esprits qu'en rêve On voit tourner sur son front.

Les vierges au sein d'ébéne, Belles comme les beaux soirs, Riaient de se voir à peine Dans le cuivre des miroirt ; D'autres, joyeuses comme elles, Faisaient jaillir des mamelles De leurs dociles chamelles Un lait blanc sous leurs doigts noirs.

Les hommes, les femmes nues Se baignaient au gouffre amer. — Ces peuplades inconnues, Où passaient-elles hier?

La voix ffréle des cymbales, Qui fait nenntr les cavales, Se mêlait par intervalles Aux bruits de la grande mer

La nuée hésita un moment dans l'espace.

» Est-ce lé ? — Nul ne sait qui lui répondit : — Passe !

L'Egypte ! — Elle étalait, toute blonde d'épis, Ses champs bariolés comme un riche tapis,

Plaines que des plaines prolongent; L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent Se disputent TEgypte : elle rit cependant

Entre ces deux mers qui la rongent.

Trois monts bâtis par l'homme au loin perçaient les cieux D'un triple angle ae marbre, et dérobaient aux yeux Leurs bases de cendre inondées,

LES ORIENTALES

Et de leur faite aigu jusqu'aux sables dorés, Allaient s*élargissant leurs monstrueux degrés, Faits pour des pas de six coudées.

Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert, Les gardaient, sans qu'il fût vent de flamme au désert

Qui leur fit baisser la paupière.

Des vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port. Une ville géante, assise sur le bord.

Baignait dans l'eau ses pieds de pierre.

On entendait mugir le semoun meurtrier.

Et sons les cailloux blancs les écailles crier

Sous le ventre des crocodiles. Les obélisques gris s*élançaient d'un seul jet. Gomme une peau de tigre, au couchant s'allongeait

Le mi jaune, tacheté d'îles.

L'astTe*roi se couchait. Calme, à l'abri du veut, La mer réfléchissait ce globe d'or vivant.

Ce monde, Ame et flambeau du nôtre ; Et dans le ciel rougefttre et dans les flots vermeils, Comme deux rois amis, on voyait deux soleils

Venir au-devant l'un de 1 autre.

Où faut-il s'arréler? dit la nuéeencor.« Cherche! dit une voix dont (rembla leThabor.

Du sable, puis du sab!c !

Le désert ! noir chaos Toujours inépuisable En monstres, en fléaux.

Ici rien ne s'arrête.

Ces monts i jaune crête.

Quand souffle la tempête, Roalent comme des flois!

Parfois, de bruits profanes Troublant ce lieu sacré, Passent les caravanes D^Ophvr ou de Membre.

L'œil ae loin suit leur foule,

8ui, sur l'ardente houle, ndule et se déroule Gomme un serpent marbré.

Ces solitudes mornes»

Ces déserts sont i Dieu :

Lui seul en sait les bornes, En marque le milieu.

Toujours plane une brume Sur celte mer qui fume Et jette pour écume Une cendre de feu.

— Faut-il chan||[er en lac ce désert? dit la nue.

• Plus loin I dit l'autre voix du fond des cieux venue.

Du néant des mortels prodigieux témoin, Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin Quatre montagnes de son ombre.

L'édifice écroulé plongeait aux lieux profonds. Les ouragans captifs sous ses larges plafonds

Jetaient une étrange harmonie.

Le genre humain jadis bourdonnait à l'entour, Et sur le globe entier Babel devait un jour

Asseoir sa spirale infinie.

Ses escaliers devaient monter jusqu'au lénith. Chacuu des plus grands monts à ses flancs de granit

N'avait pu fournir qu'une dalle. ' Et des sommets nouveaux d'autres sommets chargés Sans cesse surgissaient aux yeux découragés

Sur sa tête pyramidale.

Les boas monstrueux, les crocodiles verts. Moindres que des lézards sur ses murs entr'ouverts.

Glissaient parmi les blocs superbes; Et, colosses, perdus dans ses larges contours, Les palmiers chevelus, pendant aux fronts des tours,

Semblaient d'en bas des touffes d'herbes. *

Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ; Une forêt croissait sous ses piliers obscurs

Multipliés par la démence ; Des essaims d'aigles roux et de vautours géants Jour et nuit tournoyaient & ses porches béants,

Gomme autour d'une ruche immense.

Comme un énorme écoeil sur les vaffues dressé, Comme un amas de tours, vaste et oouleversé, Voici Babel, déserte et sombre.

— Faut-il l'achever? dit la nuée en courroux. — Marche! — Seigneur, dit-elle, oii donc m 'emportez- vous ?

vri

Voilà que deux cités, étranges, inconnues.

Et d'étage en étage escaladant les nues;

Apparaissaient, du^rmant dans la brume des nuits.

Avec leursdieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruits.

Dans le même vallon c'étaient deux sœurs couchées.

L'ombre baignait leurs tours par la lune ébauchées ;

Puis l'œil entrevoyait, dans le chaos confus.

Aqueducs, escaliers, piliers aux larçes fûts,

Chapiteaux évasés; puis un groupe uifTorme

D'éléphants de granit portant un dôme énorme ;

Des colosses debout, r^ardant autour d'eux

Ramper des monstres nés d'accouplements hideux :

Des jardins suspendus,' pleins de fleurs et d'arcades

Et crarbres noirs penchés sur de values cascades ;

Des temules, où siégeaient sur de nches carreaux

Cent idoles de jaspe, à tête de taureaux;

Des plafonds d un seul bloc couvrant de vastes salles,

Où, sans jamais lever leurs têtes colossales.

Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous.

Des dieux d'airain, posant leurs mains sur leurs genoux.

Ces rampes, ces palais, ces mornes avenues.

Où partout surgissaient des formes inconnues;

Ces ponts, ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours, ^

Effrayaient l'œil perdu dans )eurs profonds détours ;

On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres,

Monter comme des caps ces édifices sombres.

Immense entassement de ténèbres voilé !

Le ciel é l'horiion scintillait étoile.

Et, sons les mille arceaux du vaste promontoire,

Brillait comme à travers une dentelle noire.

Ah ! villes de l'enfer, folles dans leurs désirs ! Lé, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs.

LES ORIENTALES

Gliaque (oit recelait quelque mystère immonde,

Lt, comme un double ulcère, elles souillaient le monde.

Tout dormait cependant : au front des deux cités, A peine encor glissaient quelques pâles clartés, Lampes de la débauche, en naissant disparues, Derniers feux des festins oubliés dans les rues. De grands angles de murs, par la lune blanchis. Coupaient Tombre, ou tremnlaient dans une eau réOéchis. Peut-être on entendait vaguement dans les plaines S'étouffer des baisers, se mêler des haleines, Et les deux villes sceurs, lasses des feux du jour. Murmurer mollement d*une étreinte d'amour ! Et le ?ent, sounirant sous le frais sycomore, Allait tout parfumé de Sodon^e é Gomorrhç !

C'est alors que passa le nuage noirci,

Et que la voix d'en haut lui cria : — C'est ici I

La nuée éclate !

La flamme écarlate Déchire ses flancs.

L'ouvre comme un gouffre.

Tombe en flots de soufre Aux palais croulants, El jelle, tremblante.

Sa lueur sanglante Sur leurs frontons blancs !

Comorrhe! Sodome! .

De quel brillant dôme Vos murs sont couverts ' L'ardente nuée Sur vous s'est ruée, 0 peuples pervers !

Et ses larges gueules Sur vos (êtes seules Soufflent leurs éclairs '

Ce peuple s'éveille, Qui dormait la veille Sans penser i IHeu.

Les grands palais croulent ; Mille chars qui roulent Heurtent leur essieu ; El la foule accrue Trouve en chaque me Un fleuve de feu.

Sur ces tours altiércs, Colosses de pierres, Trop mal afrermiB, Abondent dans l'ombre Des mourants sans nombre Encore endormis.

Sur des murs qui pendent Ainsi se répandent De noires fourmis. .

Se peut-il qu'on fuie Sous l'horrible pluie?

Tout périt, hélas f Le feu qui foudroie Bat les ponts qu'il broie, <lrève les toits plats.

Roule, tombe, et brise

Sur la dalle grise Ses rouges éclats !

Sous chaque étincelle Grossit et ruisselle Le feu souverain.

Vermeil et limpide, Il court plus rapide Qu'un cheval sans frein; Et l'idole infâme, Croulant dans la flamme* Tord ses bras d'airain !

Il gronde, il ondule.

Du peuple incrédule Bat les tours d'argent , Son flot vert et rose, Que le soufre arrose, Fait, en les rongeant.

Luire les murailles Comme les écailles D'un lézard changeant.

Il fond comme cire A^ate, porphyre, Pierres du tombeau ; Ploie, ainsi qu'un arbre, Le eéaa^t de mai4)re Qu'ils nommaient Nabo, Et chaque colonne Brûle et tourbillonne Comme un grand flambeau !

En vain quelques mages Portent les images Des dieux du haut lieu ; En vain leur roi penche Sa tunique blancne Sur le soufre bleu ; Le flot qu'il contemple Emporte leur temple Dans ses plis de feu !

Plus loin il charrie Un palais où crie Un peuple â l'étroit.

L'onde incendiaire Mord rilol de pierre Qui fume et décroît, Flotte d sa surface, Puis fond et s'efftfce Comme un glaçon froid I

Le grand prêtre arrive.

Sur l'ardente rive

D'où le reste a M,

Soudain sa tiare

Prend feu comme un phare,

l^U P^le, ébloui,

Sa main qui l'arrache

A son front s'attache.

Et brûle avec lui.

Le peuple, hommes, femmes.

Court... Partout les flammes Aveuglent ses yeux ; Des deux villes mortes Assiégeant les portes A flots furieux, La foule maudite Croit voir, interdite, L'enfer dans les cieux !

LES ORIENTALES

On dit qu'alors, ainsi que pour voir un supplice Un Tieux captif se dresse aux murs de sa prison, On vit de loin Babel, leur fatale complice, Regarder par-dessus les monts de l'horizon. On entendit, durant cet étrange mystère, Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté. Si profond qu'il troubja dans leur morne cité, Jusqu'à ces peuples sourds qui vivent sons la terre.

Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnés Ne put fuir de ces murs brùlnnts et calcinés.

Pourtant ils levaient leurs mains viles, Et ceux qui s'embrassaient dans un dernier adieu. Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu

Versait un volcan sur leurs villes.

Contre le feu vivant, contre le feu divin.

De larges toits de marbre ils s'abritaient en vain.

Dieu sait atteindre quj le brave.

Ils invoquaient leurs dieux; mais le feu qui punit Frappait ces dieux muets dont les yeux de granit

Soudain fondaient en pleurs de lave !

Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon, L'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon !

Dieu brûla ces mornes campagnes; Rien ne resta debout de ce peuple détruit. Et le vent inconnu qui souiUa cette nuit

Changea la forme des montagnes.

Aujourd'hui le palmier qui croît sur le rocher Sent sa feuille jaunir et sa tige sécher,

A cet air qui brûle et qui pèse.

JCes villes ne sont plus; et, miroir du passé, Sur leurs débris éteints s'étend un lac glacé,

Qui fume comme une fournaise !

Octobre 1828.

Page 1