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Oeuvres inédites

Alfred Le Poittevin n'est pas tout à fait un inconnu. Les admirateurs de Flaubert qui, non contents de lire avec passion ses romans, ont voulu pénétrer l'histoire de sa vie et rechercher au milieu de quels événements s'est écoulée sa jeunesse, n'ignorent pas quelle affection profonde l'auteur de Madame Bovary portait à ce camarade d'enfance. Tous les biographes de Manpassant ont également rappelé que ce dernier était, par sa mère, le propre neveu de Le Poittevin. Mais seules cette amitié et cette parenté le recommandaient, jusqu'à ce jour, à l'attention du public. On était bien d'accord pour proclamer qu'il avait dû exercer, sur la formation intellectuelle de Flaubert, une influence considérable; mais personne n'en apportait la preuve décisive et tout se bornait à de simples affirmations. En effet, ses œuvres demeurant inédites, aucun argument sérieux ne permettait d'en discuter la portée ni la valeur. Quant à son caractère et à ses opinions, il fallait, pour le même motif, s'en remettre aveuglément au témoignage, toujours un peu suspect (1), de M. Du Camp, ou aux appréciations forcément

(1) Je dis sitspecl en général : car dans l'espèce, vérification faite, les Soi/venirs littéraires de Al. Da Camp sembleat avoir très exactemeut reudu comi>te des aptitudes et du taleut de Le Poitleviu.

vagues de MM, May niai, Lumbroso et autres (Ij. Les lettres de Flaubert fournissaient des renseignements déjà plus précis. Quoique le grand romancier y parle surtout de lui-même, on devinait biei^, au ton de ses confidences, qu'il les avait adressées à un esprit très semblable au sien. En raisonnant par analogie on pouvait donc se faire une idée assez exacte des qualités morales de Le Poittevin et entrevoir le sens de son action littéraire. Mais encore cette Correspondance ne révélait-elle aucune des particularités propres de son talent. De sorte que la curiosité du lecteur se trouvait justement éveillée, mais non satisfaite.

Si j'ai aujourd'hui la bonne fortune de pouvoir combler cette lacune, tout l'honneur en doit être attribué à M. Louis Le Poittevin, iils d'Alfred, qui a bien voulu me communiquer les papiers de son père et m'autoriser à en faire usage. Lui-même, conscient de l'importance de ces manuscrits, avait plusieurs fois songé à les publier. Des écrivains contemporains, informés de ce projet, l'avaient appuyé de leurs conseils éclairés : mais les circonstances s'étaient toujours opposées à son exécution. Je n'ai eu d'autre mérite que de me présenter, par hasard, à une époque où tout obstacle ayant disparu, l'intention de M. Louis Le Poittevin devenait réalisable. Je lui suis profondément reconnaissant de la confiance qu'il m'a accordée en me jugeant digne de remplir cette pieuse mission, et je le remercie de l'accueil si cordial que dès le premier jour j'ai reçu de lui.

Il y a seulement quelques années, avant d'être atteint par une maladie cruelle, M. Le Poittevin était un charmant causeur dont la parole claire, vibrante, imagée, savait faire revivre les moindres traits d'une physionomie, les plus délicates nuances d'une impression lointaine, les mille détails d'une ancienne aventure. En écrivant ces lignes, je l'entends encore me racontant par exemple sa première visite à Croisset, son émotion

(1) Maynial, Guy de Maupassant, sa vie et son œuvre, Mercure de Frauce, ia 12, 1906. — Lumbroso (Albert), Souvenirs sur Maupassant, iu-8, 1905, Rome, chez Bocca frères.

— liî —

devant le grand Flaubert, drapé dans une robe de chambre brune, découpant sa haute silhouette devant les fenêtres du cabinet de travail tout encombré de bouquins. Louis Le Poittevin était, ce jour là, en compagnie de Maupassant. On avait envoyé les deux enfants jouer dans le pavillon, au bout de la terrasse. Et, comme l'un d'eux venait de casser maladroitement la pipe préférée du maître, et qu'ils se hâtaient d'en cacher les morceaux, soudain Flaubert était entré, et prenant l'innocent pour le coupable, avait gratifié Louis d'une formidable gifle, pendant que Fespiègle Maupassant riait sous cape.

M. Le Poittevin gardait ainsi de son passé la mémoire très fidèle. Mêlé intimement à l'existence de son cousin Guy, souvent il a évoqué devant moi leurs joyeuses parties de canotage à Chatou et à Maisons-Laffitte, leurs séjours au chalet d'Étretat, et les dernières entrevues, si navrantes, dans la clinique du docteur Blanche. Mais je n'ai pu recueillir de sa bouche que très peu de renseignements concernant son père : il n'avait qu'un an quand celui-ci mourut (1), et seuls les récits de sa mère, de Flaubert ou de M™^ Laure de Maupassant lui apprirent à le connaître et à l'aimer.

Parmi les souvenirs qu'il tenait d'eux, beaucoup sont d'ordre privé et n'intéressent point directement la critique; je les ai laissés de côté. Les autres au contraire m'ont servi en plus d'un endroit pour préciser les traits du caractère d'Alfred ou les tendances spéciales de son esprit. Mais, d'une façon générale, sa biographie est assez mal connue. J'aurais voulu tout au moins, pour fixer les idées, reproduire en tête de ce petit livre son portrait; mais il m'a été impossible d'en découvrir aucun exemplaire. Sa figure demeure à demi-perdue dans l'ombre; à peine

(1) M. Louis Le Poilteviu est ué à La Neuville-Champ-d'Oisel le 22 mai 1847, et son père est mort au même lieu le 4 avril 1848. Ces dates, vériliées sur les registres de l'état-civil de La Neuville-Champ-d'Oisel, permettront de re<"tifier les erreurs qui se sout glissées dans un article de La Grande Encijclopédie consacré à M. Louis Le Poittevin où celui-ci est indiqué comme « flls d'Edmond-Modeste-Eugène Poiaevin, dit Le Poittevin, ué le 21 mars 1852... etc ><

y distingue-ton un front liant et bombé, un nez fin, de grands yeux voilés, laissant errer dans le rêve un regard à la fois très fier, très doux et un peu moqueur — et, sous la moustache noire, des lèvres minces que semble plisser par instants un sourire triste et tout accablé de lassitude...

Paul-Alfred Le Poittevin naquit à Rouen le 20 septembre 1816. Son père, qui dirigeait d'importantes filatures à Rouen même et aux environs (en particulier à Saint-Léger, près Darnétal) appartenait à une vieille famille de la bourgeoisie normande. Il avait épousé en 1815 une demoiselle Turin, célèbre dans toute la région pour sa beauté. Alfred n'eut qu'une sœur plus jeune, Lauro, née le 28 septembre 1821 : elle fut la mère de Guy de Maupassant et mourut à Nice le 8 décembre 1903 (1).

Une sympathie très étroite unissait la famille Le Poittevin à la famille Flaubert. Élevées ensemble dans un pensionnat d'Honfïeur, tenu par d'anciennes maîtresses de Saint-Cyr (2), \P''^ Turin et M^'® Fleuriot, qui devint M'"^ Flaubert, étaient amies d'enfance. Un moment séparées, elles se trouvèrent, après leur mariage, habiter la même ville, fréquenter le même monde, avoir des relations communes ; et bientôt les rapports les plus suivis s'établirent entre le ménage de l'industriel et celui du médecin. Les naissances consécutives de leurs enfants raffermirent encore l'intimité des deux jeunes femmes; garçons et filles devinrent tout naturellement compagnons de jeux. Le docteur Flaubert fut le parrain d'Alfred et M. Le Poittevin celui de (justave (3).

(1) Sur M™« de .Maupassant, voir l'article de M™" Renée d'Ulmès (pseudonyme de M"« Ray) dans VÉclaireur de Nice du 12 décembre 1903.

(2) M™« Commanville, Souvenirs intimes, p. vi et viit.

(3) Le premier de ces renseignements, dont j'ai eu confirmation depuis, est

Ces détails n'intéressent pas seulement l'histoire postérieure des relations de Gustave et d'Alfred. Ils permettent encore de replacer dans le cadre où elles se sont écoulées en partie, les premières années de celui-ci. J'ai dit ailleurs (1) quelle répercussion eurent sur la mentalilé de Flaubert le décor sombre et sévère de l'Hôtel-Dieu de Rouen, le spectacle quotidien de la maladie et de la souffrance. Les mêmes causes semblent avoir produit chez Le Poittevin des effets identiques. Tout jeune, il erra dans les couloirs du vieux bâtiment, attentif à tout, curieux des moindres nouveautés, et dans son esprit observateur et sérieux la vue des misères humaines développa rapidement un instinctif besoin de méditation, en même temps qu'un penchant marqué au pessimisme. Les impressions qu'il rapportait de ces escapades restaient en lui d'autant plus profondément gravées qu'elles n'étaient point celles de chaque jour, et qu'ailleurs, dans la maison de ses parents, il en recevait d'autres certainement très différentes; sa sensibilité n'en était que davantage émue, sa réflexion plus vivement stimulée. Il entrevit là, sans doute pour la première fois, les grands problèmes de la vie et de la mort que sa pensée devait scruter plus tard avec tant d'opiniâtreté : elle y contracta l'habitude de dépasser les simples données de la perception, de rechercher sous les apparences la nature secrète des phénomènes, leur origine, leur raison d'être; il apprit à voir et à juger froidement. La tournure d'esprit philosophique et critique dont nous constaterons bientôt les manifestations dans ses lettres et dans ses œuvres, dérive donc très vraisemblablement de cette première éducation, de ce contact prématuré avec les plus lamentables aspects de l'existence.

Primitivement au moins rien ne laissait soupçonner en lui

donné par M™* Renée d'Ulmi's dans la Revue des Reçues du la juillet 1901 (t. XXXVIII, p. 172). Le second est fourni par Hélot, Jm Saint Polycarpe, fête de G. Flaubert, Lille, in-8, 1903. Mais il est iuexact, comme le prétend M™' Renée d'L'lmès {/oc, cit.), que M™» Le Poilteviu ait été la marraine de Gustave Flaubert. (1) Gustave Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1857. 1 vol. in-16. Ferroud, 1909, — Première partie, chap. I et V.

ces disposilions d"av(Miir. Comnn' Flaubert, il avnit d'abord ouvert sur le monde des yeux étonnés, pleins de confiance et d'illusions. Avide de plaisirs multiples, accessible à toutes les séductions trompeuses de la réalité, il avait cru intarissable la source du bonheur et ses rêveries d'enfant s'étaient attachées à bien des espérances riantes et fugitives. Il dut très tôt reconnaître linutile vanité de ses convoitises, car les plus anciennes lettres que nous possédions de hii en expriment déjà le regret douloureux. Et par elles nous pouvons ainsi deviner toute une psychologie qui, faute de documents, échappe à une analyse plus approfondie; la tristesse dont elles sont empreintes implique une grande déception, le réveil brutal d'un songe trop enchanteur. Quelles circonstances le provoquèrent? Nous l'ignorons. Mais la conclusion reste certaine; il prit, pour aboutir au pessimisme, les mêmes chemins que Flaubert. Tous deux, à peine au seuil de la vie, s'en étaient fait une idée trop belle; tous deux, également doués d'une imagination trop vive, l'avaient parée de mille voluptés et d'avance en avaient escompté toutes les joies. L'expérience leur donna également un démenti cruel. Elle survint d'autant plus rapide, leur mirage s'anéantit d'autant plus facilement (]ue rien, dans leur entourage, n'en pouvait favoriser le maintien. Lorsqu'avec l'âge ils comprirent l'impossibilité de leurs ambitions, il était trop tard pour revenir en arrière et réformer leurs habitudes d'esprit. Ni l'un ni l'autre ne purent accepter sans révolte les conditions de leur destinée. Un scepticisme désabusé, dont les premiers germes avaient poussé en eux sans qu'ils en eussent peut-être conscience, fut ainsi l'inévitable rançon de leur commune erreur. Nous savons quelle crise de découragement et de doute traversa Flaubert entre quinze et vingt ans; il l'a racontée dans les Mémoires d'un Fou-, nous allons retrouver chez Le Poittevin les traces d'une semblable défaillance.

Dès maintenant cette similitude d'évolution justifie leur affection réciproque. Aussi bien, l'amitié de Flaubert reste-t-elle le fait saillant de la biographie d'Alfred avant 1835. Sa jeunesse

en effet n'offre aucun événement bien remarquable. Au mois d'octobre 1827 il était entré comme interne à linstitution Vallée, dont les élèves suivaient les cours du collège royal de Rouen. 11 y débuta en classe de 7*^, et y demeura jusqu'en juillet 1834, à la fin de sa rhétorique. Ses études furent solides, consciencieuses, et somme toute brillantes (1). Mais les années qu'il passa sur les bancs des classes achevèrent de le plonger dans une tristesse vague et sans remède. Il supportait péniblement les exigences de la discipline; son indépendance d'esprit s'accommodait mal des routines de l'enseignement officiel; et son caractère sérieux, absorbé, un peu dédaigneux, ne contribua pas médiocrement à faire de lui un écolier solitaire, objet de mille petites vexations cruelles et imméritées. Flaubert, quoiqu'en ait dit Maxime Du Camp (2), ne fut jamais son condisciple, et loin d'avoir servi à leur rapprochement le collège eut plutôt pour résultat de les séparer.

M. Maynial (3) s'est de même trompé en datant de cette époque les relations d'Alfred avec Louis Bouilhet. Celui-ci, plus jeune de cinq ans, n'entra au collège qu'en octobre 1834, c'est-

(I) Grâce à l'obligeance extrême de M. le Proviseur du Lj'cée Corneille, auquel j'adresse ici tous mes remerciements, je puis dresser le tableau suivant de ses succès :

CUisse de 7™e (1827-1828), 3^ accessit de version latine . . . . \ Élève

— de 6™e (1828-1829), !«•■ prix de thème ; 3e accessit de version, f de

— de 5™« (1829-1830), 4« accessit de thème; 2» prix de ver- ( la pension

sion; 3^ accessit d'excellence . . . . ) Vallée

— de 4me (1830-1831) ? ?

— de 3™« (1831-1832), 6e accessit de thème: 6e accessit de vers

, .. «Pensionnaire

latins f

— de 2me (1832-1833), 4* accessit de vers latins i, ^^

— rhétorique (1833-1834), 1er accessit de discours latin; [ Collège

2» prix de vers latins; 2"= prix de ver- 1 ^ sion latine: ler prix d'histoire; ler ac- 1 cessit d'excellence /

(2) Souve?nrs lit 1er aires, T, 162.

(3) Op. cit., p. 43. « Louis Bouilhet, écrit M. .Maynial, fut un ami d'enfance d'Alfred et de Laure. » — J'ai dit ailleurs quelles raisons me font penser que l'intimité véritable de Flaubert et de Louis Bouilhet n'est pas antérieure à 1845. Pour les mêmes motifs je suis tenté de reculer jusqu'aux dernières années de la vie de Le Poittevin le début de ses relations avec Bouilhet.

à-dire juste deux mois après que Le Poittevin en était sorti. Au surplus rien n'est moins établi que la fréquence de ces relations : le nom de Bouilhet ne figure pas une seule fois dans les lettres de notre auteur. Ils se connurent certainement, mais beaucoup plus tard, après 1845; et encore aucun document ne permet d'affirmer que le poète de Melœnis ait joué un rôle bien important dans la vie de Le Poittevin. En tout cas on ne saurait le compter au nombre des camarades de sa jeunesse.

Ceux-ci sont d'ailleurs peu nombreux : nous connaissons à peine leurs noms et rien de leur personne. Un seul entretint avec lui des rapports suivis : Frédéric Baudry, qui devint membre de l'Institut. Alfred l'avait rencontré au collège et le retrouva ensuite à Paris. Il faut encore mentionner un certain Germain des Hogues (1), dont les parents habitaient aux environs de Rouen. C'était un garçon d'apparence chétive, d'esprit fin et cultivé. Il a publié sous ce titre Les Caprices (2) un court recueil de poésies dans lequel, à côté d'élégies empreintes d'une sentimentalité trop facile, plusieurs morceaux dénotent de très réelles qualités. Il mourut poitrinaire à Nice en 1843. En dépouillant les papiers de Le Poittevin j'ai retrouvé quelques strophes dédiées à son souvenir ; voici les dernières :

Tes vers harmonieux, premiers chants d'un poète,

Peut-être^ avec ton nom, passeront inconnus...

Mais les amis en deuil, gardiens de la mémoire, Visiteront ta cendre et se demanderont Pourquoi ta fin précoce à devancé la gloire Qui déjà commençait à couronner ton front.

Hélas ! parmi les morts que la terre protège, Peut-être les plus grands ne sont pas ces héros Dont la foule étonnée contemple le cortège, Et dont le Panthéon vient abriter les os.

(1) Cf. Maxime Du Camp, Souv. Lilér., I, 267. — Il est bien probable que la camaraderie des deux jeunes gens naquit en dehors du collège : M. le Proviseur du Lycée Corneille m'écrit en effet n'avoir trouvé aucune trace de Germain dts Hogues sur les registres du collège de 1825 à 1840.

(2) In-8o, 1842, Desessart.

Peut-être ailleurs, au fond d'une tombe ignorée, Est couché quelqu'enfant qui les aurait passés Si l'inflexible Mort, vainement implorée, Eût respecté des jours que sa main a brisés (1).

Enfin, dès le collège, une intimité assez étroite s'était fondée entre Alfred et Ernest Chevalier (2), qui fut aussi le compagnon fidèle des vingt premières années de Flaubert. Chaque jeudi et chaque dimanche tous trois se réunissaient à l'Hôtel-Dieu pour philosopher et discuter littérature en fumant des pipes. Aux vacances ils se retrouvaient encore, soit aux Andelys, chez Chevalier, soit à Déville, chez le docteur Flaubert, soitàFécamp où le père d'Alfred possédait de vastes propriétés (3). Ils suivaient avec enthousiasme les progrès du romantisme, applaudissaient à chaque nouveau triomphe de Victor Hugo. C'est le temps de ces longues conversations, à la fois graves et bouffonnes, oii leur fantaisie courait d'un sujet à l'autre, comme un cheval échappé à travers les herbages. Quelles idées y étaient agitées? De quel état d'esprit étaient-elles la manifestation? Quelles tendances révélaient-elles dans le caractère des interlocuteurs? Nous y reviendrons bientôt. Retenons seulement pour le présent qu'elles laissèrent à Flaubert les meilleurs souvenirs de sa jeunesse :

« J'en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred, écrivait-il plus tard; nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l'embêtement de l'existence au 70" degré Réaumur. Nous allions loin, sans quitter le coin de notre feu; nous montions haut, quoique le plafond de ma chambre fût bas; il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations

(1) Inédit. Daté : novembre 1843.

(2) La Correspondance de Flaubert en fait foi. Par exemple t. I, p. 17, 19, 21 , 26 etc. Il est de même plusieurs fois question de Le Poittevio dans les lettres inédites de Flaubert à Chevalier que j'ai sous les yeux, sans d'ailleurs que cellesci fournissent d'indications bien utiles à notre sujet. M"" veuve .Miguot, nièce d'Ernest Chevalier, a bien voulu me faire savoir qu'aucune lettre de Le Poittevia ne s'était retrouvée parmi le.< papiers de son oncle.

(3) Voir Corresp. de Flaubert, III, 21ÎJ-29o elpassim.

de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis! tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille, et flamber derrière moi comme (les incendies » (1).

Ces heureux moments se prolongèrent même après que Le Poittevin fut sorti du collège. De 1834 à 1837 ou 1838, se place une courte période dont nous ignorons toutes les circonstances, sauf celle-ci qu'il ne quitta pas Rouen. Il est très probable que son état de santé nécessita une interruption momentanée de ses études. Il avait toujours été très délicat et sa famille, le jugeant d'ailleurs trop jeune pour l'envoyer de suite à Paris, préféra le garder auprès d'elle. C'est donc chez lui, et à côté de ses amis, qu'il prépara son examen de baccalauréat.

Sa vocation littéraire était depuis longtemps arrêtée. Elle tenait pour ainsi dire aux traditions de famille; M. Le Poittevin père, élevé par un prêtre érudit, l'abbé des Perques, savait, en dehors des conversations d'affaires, témoigner d'une instruction très complète; une des grand'-mères d'Alfred, M™^ Bérigny, contemporaine de M"^*" Deshoulières, et comme elle en correspondance avec plusieurs beaux esprits du xvii*^ siècle, était l'auteur de poésies gracieuses et fort spirituelles (2). Alfred luimême, dès ses premières années, avait montré une véritable passion pour les lettres; vers quinze ou seize ans il possédait admirablement ses classiques, lisait couramment le latin et connaissait assez d'anglais pour comprendre dans le texte Shakespeare qui était son auteur favori (3). Il fut le premier professeur de sa sœur Laure (4), comme Gustave Flaubert de Caroline : et c'est ainsi grâce à lui, grâce au sens littéraire que ses conseils et son exemple avaient fait naître et cultivèrent en elle, que M™'^ de

(1) Corresp de Flaubert, 11, ~,:i-li ;i février 18:i2)

(2) Lumbroso, op. cit., p. 294.

(3) 11 avait lu aussi Byron, ainsi qu'il résuite de plusieurs lettres à Flaubert où il dit soa admiratiou pour le poète anglais, et fait allusion à des fragments de ses œuvres. Or on sait quelle iutluence Byron a exercée sur toute la jeunesse romantique de 1820.

(4) Cf. Du Camp, Souvenirs Lillérnlres, 1, 267, et Lumbroso, /oc. cil.

Maiipassant put dans la suite être le meilleur juge, la plus sûre confidente des travaux de son fils Guy.

Faut-il maintenant rappeler qu'à cette époque, où Flaubert jouait la comédie sur le théâtre du billard. Le Poittevin était un des acteurs attitrés de sa troupe enfantine. On y donnait ses drames en même temps que ceux de Gustave. Et, sans qu'il soit nécessaire d'insister, on conçoit toute l'autorité qu'en pareille matière pouvait lui donner sa qualité d'aîné. Par la sincérité de ses efforts, par l'enthousiasme de ses admirations, par ses encouragements, il a donc été incontestablement au même rang que le père Mignot et que la vieille Julie, peut-être même d'une façon encore plus efficace, le premier initiateur de son ami. Ils se voyaient presque chaque jour. De la Grand-Rue, où habitaient les Le Poittevin (1), jusqu'à l'Hôtel-Dieu, il n'y avait qu'un pas. Sitôt la classe terminée, Gustave courait rejoindre Alfred; tous deux alors, à l'insu de leurs parents, s'en allaient canoter sur la Seine vers Bonsecours ou Oisel, ou flâner sur le port. L'établissement de natation était leur lieu de rendez-vous habituel; le patron, un nommé Fessard, les ravissait par sa façon de conter les histoires et d'avaler des verres de rhum (2). Mais ils avaient aussi des occupations plus sérieuses et mieux profitables : ils travaillaient beaucoup. Flaubert commençait à composer ses premiers drames romantiques, Im mort du duc de Guise, Deux mains sur une couronne, et bien d'autres. De son côté Le Poittevin laissait libre coursa sa veine poétique; il publiait assez régulièrement ses vers dans un petit journal local, Le Colibri, où Flaubert lui-même fit imprimer en 1837 sa Leçon d'histoire naturelle. Parmi les poésies de Le Poittevin que j'ai retrouvées en feuilletant la collection du Colibri, plusieurs sont des pièces de circonstance, inspirées par les événements politiques ou par des faits d'ordre privé, comme la mort du publiciste rouennais Arm:iud Carrel; il s'y rencontre

(1) Corresp. de Flaubert, III, 274 et 294.

(2) Tous ces détails me soot fournis par les lettres Inédites de Flaubert à Cbevalier, et les lettres de Le Poittevin à Flaubert.

l'inévitable Ode à la Pologne, que rimèrent à peu près en môme temps tous les écrivains de sa génération. Mais à côté de ces morceaux d'allure grandiloquente, somme toute peu intéressants et de faible valeur, figurent d'autres pages où le caractère de l'auteur transparaît d'une façon plus curieuse et plus exacte. D'ailleurs, même en dehors de ces compositions originales, il y a de précieuses indications à tirer d'autres papiers manuscrits qui nous sont parvenus. Ce sont des cahiers de notes, très semblables à ceux des collégiens; mais nous voyons par les dates inscrites sur leurs couvertures qu'ils ont été rédigés l'année qui a suivi sa rhétorique. Ils ne renferment donc pas des devoirs de classe proprement dits, mais le résumé de travaux personnels, exécutés spontanément et sans direction, bien que probablement en vue de l'examen. Aussi peuvent-ils servir à apprécier assez exactement ses qualités d'esprit. En particulier ses dissertations philosophiques dénotent déjà une maturité de jugement et une sûreté de raisonnement fort remarquables. Leur documentation implique des lectures étendues et, dans l'ensemble, un goût prononcé pour les spéculations métaphysiques. Quant à l'histoire, il semble avoir éprouvé pour cette science le même attrait que Flaubert : cependant l'un et l'autre y cherchaient des leçons bien différentes. Là où Flaubert voulait trouver surtout matière à satisfaire son amour de la couleur, de la plastique, des contrastes violents, des tableaux truculents. Le Poiltevin s'efforçait de découvrir un lien logique entre les faits, une évolution, le sens d'un progrès dans la marche des sociétés. Il s'inquiétait moins de recueillir les détails que de dégager les idées générales. U Essai sm- la Révolu lion française (1), qu'on lira plus loin, peut servir d'exemple : quoiqu'il ne s'agisse pas là d'une œuvre au sens propre du mot,

(1) Publié dans le Colibri du 19 février 1837. L'Bssai est un des seuls fragments rédigés des résumés de Le Poiltevin. Les autres sont de simples notes, prises sans doute au cours de ses lectures historiques; elles remplissent trois volumineux cahiers que j'ai sous les yeux. 11 n'y a aucune correction provenant d'une main étrangère, ce qui précisémeut me fait croire que ces cahiers n'étaient pas destinés à être soumis aux professeurs.

ce fragment présente quelque intérêt; et surtout il est écrit dans un style solide qui m'a paru le rendre digne d'être reproduit à la fin de ce volume.

Après son baccalauréat, c'est-à-dire vers 1838, Alfred partit faire son droit à Paris. Ernest Chevalier ne tarda pas à l'y rejoindre, tandis que Flaubert, demeuré à Rouen, tantôt s'impatientait de ne pouvoir les suivre, tantôt s'attristait à l'idée qu'il lui faudrait bientôt, à son tour, aborder ces études juridiques si contraires à sa vocation. Nous n'avons aucun détail sur le séjour de Le Poittevin à Paris. Il revint en 1841 avec le diplôme de licencié, terminant sa vie d'étudiant juste au moment où Flaubert inaugurait la sienne (1) : les deux amis ne connurent donc jamais le bonheur, si souvent espéré, de se trouver réunis là-bas, libres de leurs actions et de leur temps. Pendant que Gustave bâillait d'ennui aux cours de Oudot et de Ducoudray, ou hurlait de rage dans sa petite chambre de la rue de l'Est, Le Poittevin se faisait inscrire avocat près la Cour royale de Rouen (2).

(1) « Pourquoi ne nous sommes-nous doue jamais trouvés à Paris réunis? écrivait Le Poittevin à Flaubert le 8 mai 1844. On dirait que cette ville ne peut nous abriter ensemble, jusqu'à ce que l'heure soit venue qu'il faudra bien tout de même qu'elle nous reçoive. Espérons-le du moins. » — En fait, quand Le Poittevin revint à Rouen en janvier ou février 1841, Flaubert s'y trouvait encore; je lis dans une lettre inéJile à Chevalier du 29 mars 1841 : « Alfred, qui depuis trois semaines a un épanchemeut dans la poitrine, va mieux. Je vais tous les jours le voir pour tâcher de distraire ce brave homuie ». Il est de même encore question de visites à Alfred dans d'autres lettres datées Rouen, 4 avril et 8 avril. C'est en octobre seulement que Flaubert s'installa à Paris. Il n'y faisait auparavant que de courts séjours, nécessités par ses études. Néanmoins on voit par ces détails et ces citations, surtout par la première, combien il faut se délier des afflrmations de M. Du Camp relativement aux circonstances de la vie d'étudiant de Flaubert. Du Camp y mêle perpétuellement Le Poittevin : c'est très inexact. D'ailleurs lui-même n'a connu Le Poittevin que par l'entremise de Flaubert, et on sait que son amitié avec Flaubert date de mars i84'i seulement. Antérieurement son témoignage n'a donc aucune valeur authentique.

(2) D'après les renseignements nui me sont obligeamment transmis par M. le Bâtonnier de l'Ordre des Avocats de Rouen — et je le prie d'accepter ici mes plus vifs remerciements — A. Le Poittevin, licencié de la Faculté de Droit de Paris, fut inscrit comme stagiaire à la date de 13 mai 1842. Il Ogure en cette qualité sur les tableaux de l'Ordre en 1843 et 1844. Le 18 août 1845 le Conseil ordonne son inscription délinitive au tableau.

Toute cette première période de sa vie est, en résumé, assez obscure. A peine voyons-nous se dessiner sa personnalité complexe et mdécise. Mais par contre, à partir de 1842 et jusqu'en J848, nous avons des documents plus abondants : ce sont les lettres échangées entre lui et Flaubert (Ij. Bien que fort incomplète, cette correspondance va nous permettre de suivre assez exactement jusqu'à sa mort les circonstances principales de sa biographie et surtout de reconstituer à peu près sa psychologie.

Un grand changement s'était produit dans son état d'esprit; si nous ignorons en partie les causes profondes de cette modification, si même il nous est difficile de lui assigner une date déterminée, du moins nous pouvons aisément apprécier ses conséquences. A l'enthousiasme jeune et fécond d'autrefois avait succédé une immense lassitude physique et morale. La tristesse et le découragement semblaient avoir annihilé toutes ses énergies; il traînait péniblement, comme un fardeau, l'ennui et le dégoût de vivre. Les symptômes de son mal étaient tout justement ceux que de son côté, et presque en même temps, éprouvait Flaubert. L'auteur des Mémoirfs d'un fou (1838) ne se trompait pas en dédiant à son ami ces pages désolées, où il dit

(l) La Correspondance de Flaubert coutieut huit lettres à Le Poittevia; j'en ai sous les yeux 37 inédites, écrites par ce deraier à son ami. Le reste a été ou perdu, ou détruit; il est doue presque toujours impossible d'en établir l'alternance chronologique. Ainsi la série des lettres de Le Poitevin à Flaubert commence en 1842, taudis que la première réponse de Flaubert est de 18io. Ces lacunes sont d'ailleurs facilement explicables par le caractère des lettres en question; si j'en juge d'après celles que j'ai sous les yeux, elles ne pourraient guère être indifféremment publiées : les confidences échangées par les deux amis portent très souvent sur des détails extrêmement licencieux, voire même obscènes, et je conçois que plus tard eux-mêmes, ou leurs héritiers, aient préféré eu faire disparaître le plus grand nombre.

avoir renfermé son âme tout entière. Nul plus qu'Alfred n'était à même de comprendre et de partager le trouble profond qui les inspirait. ,

Une désillusion très générale provoquait l'accablement dont il sentait maintenant tout son être envahi. L'expérience avait menti à son rêve; les espérances autrefois complaisamment édifiées pour l'avenir se trouvaient ruinées; le monde lui apparaissait très di lièrent de ses prévisions, il sentait son existence orientée contre ses désirs. En fait, elle n'offrait rien dont il pût à juste titre se plaindre. Mais dans cet esprit sans cesse replié sur lui-même, très personnel et bouffi d'orgueil, les moindres contrariétés revêtaient facilement l'aspect d'irrémédiables catastrophes ; l'excès de sa sensibilité en décuplait encore l'importance ; enfin la faiblesse de son caractère, son manque de volonté, transportaient sans cesse pour lui l'intérêt de la vie d'un objet à un autre, sans qu'il se fixât à rien de positif et de certain. Il allait d'écueil en écueil comme un vaisseau en dérive, ballotté au gré des impressions les plus contradictoires, tiraillé en tous sens par des caprices changeants, avec le regret constant de mille convoitises irréalisées et le dégoût anticipé de mille jouissances possibles. Absorbé dans la contemplation de son « moi » dont il faisait le centre et la mesure de son horizon, il ne parvenait pas à s'en distraire par un efTort violent, capable de l'arracher au spectacle de sa propre souiîrance et de déverser au dehors son activité latente. Mais il ne donnait en pâture à son cerveau et à son cœur que des chimères à la poursuite desquelles s'usaient sans profit ses plus belles facultés; le reste n'obtenait de sa part qu'un superbe mépris.

Il n'aimait pas sa profession d'avocat. La science du droit, cependant, ne paraît pas l'avoir jamais rebuté autant que Flaubert; de petits succès accompagnèrent même ses débuts oratoires, qui auraient dû lui faciliter la tâche et stimuler son zèle (1). Mais la régularité monotone d'une besogne imposée,

(1) « Je vieus de plaider deux inauvaises affaires, j'ai obtCQU daus chacune

l'apprentissage nécessaire, les routines et les broutilles du métier lui demeuraient insupportables. Sur le conseil de ses parents, il s'était fait inscrire membre d'une « parlotte » où s'exerçaient les jeunes stagiaires du barreau. En outre, il travaillait comme attaché, probablement officieux, du Procureur général du Roi (l).

Ses occupations ne lui laissaient aucun loisir. La journée finie, quand il avait préparé ses plaidoiries, médité ses confé-

l'écarlemeat de toutes les circouàtduces aggravantes. J'ai obteou beaucoup de félicitations, à deux reprises celles du président de Bauchamp dans son résumé. Je crois les avoir méritées. Ce dont je me f..., du reste » [Lettre inédite à Flaubert, 30 décembre 1842). — Le Poiltevin paraît même assez infatué de ces premiers succès, et très convaincu de son talent d'avocat. L'orgueil, d'ailleurs, est d'une façon générale sou moindre défaut, comme il était aussi celui de Flaubert. Je lis dans une autre de ses lettres du 15 décembre 1842 ce passage : « J'avais demandé au Président des assises une assez belle affaire et le [)résident me l'avait promise s'il avait à la donner dolfice. Le jour de l'interrogatoire, qui était hier, il demande à l'accusé s'il a fait choix d'un avocat. — Oui, répond le gaillard. — Si vous n'en aviez pas eu, reprend le Président, j'aurais remis vos intérêts à il" Le Poitteviu, jeune avocat de talent (texto) — J'en suis fâché, a repris l'accusé, mais je veux

être défendu par M« G , que j'ai choisi. — Le mieux est que le Président a

raconté la farce, et qu'on se f... de G et peut-être de moi. Si lu étais un

gaillard, tu viendrais de Paris ici pour écouter la plaidoirie que prononcera le

citoyen G dans cette affaire >. — Dans une autre lettre, du 26 novembre 1842,

il raconte une discussion qu'il a eue avec un substitut sur l'orthographe d'un mot, discussion dans laquelle le substitut avait témoigné d'une complète ignorance, et il conclut avec mépris : « Voilà pourtant les gaillards qui nous mènent '. •> (1) 11 y a là dans la situation de Le Poitteviu quelque chose d'assez inexplicable. Comment pouvait-il être à la fois avocat et attaché au Parquet? Le lait n'en reste pas moins exact. Je lis dans une lettre inédite de Flaubert à Chevalier, du 24 février 1842 : « Alfred travaille chez le Procureur général et pusse son temps à faire des actes d'accusation. Demain il débute dans une affaire de vol où un adolescent a dérobé quelques pièces de cinq francs. » Nous avons vu plus haut qu'il s'était fait inscrire comme stagiaire à la date du 13 mai 1842. Or j'ai sous les yeux une lettre adressée à Flaubert, 19 rue de l'Est à Paris, écrite sur une feuille à eu-tête imprimé du Parquet du Procureur général : c'est un acte d'accusation en blanc. Le Poittevin a rayé la formule d'usage, n'en laissant subsister que quelques mots et en a ajouté d'autres; de façon qu'on lit : « Le i" attaché du Pkocl'relr Génébal du roi prés la cour kovalb de Roue.n expose... (suit la

formule, rayée) au sieur Gustave Flaubert etc.. » Cette lettre n'est pas datée,

mais le timbre de la poste indique 30 mars 1843. D'ailleurs l'adresse est une confirmation indirecte de l'année où elle fut écrite : eu mars 1842 Flaubert n'habitait pas encore rue de l'Est à Paris (cf. Corresp. 1, 39). Enfin, dans d'autres lettres inédites, Le Poiltevin parle encore simultanément de ses occupations comme avocat et comme attaché au Parquet.

rences on rédigé des actes d'accusation, il ne lui restait qu'une grande fatigue, un impérieux besoin de ne penser à rien et de ne rien faire : sans même avoir le courage d'écrire à ses amis, le plus souvent il se contentait de jouir délicieusement de son repos. A plus forte raison cette sorte de paresse le détournaitelle de tout labeur artistique. L'effort créateur de l'écrivain exige toujours une contention d'esprit mal conciliable avec des soucis du genre de ceux qui l'obsédaient; comment suivre attentivement une idée poétique ou philosophique, entreprendre une lecture sérieuse, dans le désordre de mille problèmes pratiques et d'obligations impérieuses à remplir? 11 en était d'autant moins capable qu'il avait toujours travaillé fort lentement et, selon son expression (1), « digéré )) soigneusement sa nourriture intellectuelle. En fait, cette période de son existence coïncide avec un ralentissement notable de sa production littéraire (2). Ajoutez enfin qu'étant donné le tour naturellement critique de sa réflexion, il ne pouvait se défendre d'un certain scepticisme à l'égard des principes juridiques dont il avait à faire application. 11 n'en concevait ni la solidité ni le bien fondé. Très semblable à Flaubert sur ce point, il estimait scientifiquement inacceptable la prétention qu'ont les hommes de discerner le bien du mal, de juger ou de punir en vertu de règles toujours relatives et arbitraires. Bien qu'assez fier, au fond, d'un talent que ses confrères ne lui contestaient pas, il en regardait donc l'exercice comme une frivolité, moins digne de sa pitié que de son ironie dédaigneuse (3).

(1) Lettre iuédile du 14 avril 18i7.

(2) Quoique la plupart de ses poésies ue soient pas datées ou parvient, grâce aux allusions qui y sont faites dans ses lettres, à deviner très api>roximativement l'époque de leur composition. Or il en est à peine deux ou trois qu'on puisse, en toute certitude, rapporter à la période comprise entre 1838 et 1842. Je veux bien que d'autres aient pu disparaître, et que ce ne soit pas là un argument très décisif. Mais il paraît bien difficile de concilier les aveux répétés de sa paresse avec une production suivie et abondante.

(3) Il écrit par exemple à Flaubert, alors étudiant en droit : « Que dis-tu de la procédure, où tu dois procéder à pas de Flaubert, et promettre à ton père un rival de son nom dans une autre branche? Que dis-tu du Gode Pénal? « Celui qui

Le genre d'existence qu'il était contraint de subir ne lui inspirait en somme qu'ennui et répulsion. Il faut lire sa correspondance pour mesurer l'étendue de son découragement, et en même temps saisir sur le vif les traces de l'apathie physique et morale dans laquelle il se trouvait plongé. Voici par exemple le début d'une lettre du 15 décembre 1842 à Gustave Flaubert : « Quel que soit le plaisir que j'éprouve d'habitude à lire tes lettres, j'ai vraiment éprouvé un moment de remords en lisant celle que je viens de recevoir. Ce n'est pas que je ne pense à t'écrire, et cela souvent : je crois que tu n'en douteras pas et que tu n'imputeras point à mon cœur les paresses de ma main. Mais j'ai assez de besogne au Parquet pour donner à ce méchant travail les meilleurs de mes moments, après quoi je me croise les bras de lassitude, de dégoût et de pitié. Je crois en effet que si nous sommes de ce monde, nous ne sommes pas de ce siècle. Avons-nous quelque chose à expier, je ne sais ; mais le forfait doit être grand, s'il est en raison de l'embêtement de notre vie ». Ailleurs, le 8 décembre : « Je te demande mille fois pardon, mon cher ami, de l'oubli où j'ai paru te laisser. Le fait est que je suis accablé de rapports aux conférences, d'actes d'accusation, d'ennuis par dessus tout cela, et que tout en pensant à toi souvent ces causes ont amené leurs retards. J'aurai du mal à me faire au sérieux de ma position. J'use des souliers pour me distraire, et par cela même que j'avais pour l'art une vocation exclusive j'y deviens de plus en plus étranger. J'ouvre quelquefois un livre par ennui, mais je n'en ai pas lu trois lignes que la même cause me le fait fermer. Le flot que j'avais cru diriger m'emporte et la course triomphale que j'aurais voulu gagner se change en un naufrage vulgaire dont nul ne saura même la place ».

Plus loin enfin, dans la même lettre : « J'ai aujourd'hui à

« aura... sera puui de >... Sens-lu la beauté Je l'homme puni et du magistrat qui punit? Si, à quelque jour, les mômes bancs nous réunissaient pour appliquer la loil ce serait à désirer que Rabelais revint pour faire un nouveau romani » (7 juin 1843).

débattre une belle question de droit; comme je l'ai peu étudiée, je crains d'exciter par mon peu de zèle le mécontentement de mes confrères. Aussi je vais manger une omelette au jambon pour me donner du cœur. Ah ! mon pauvre ami, quelle vie nous menons! C'est à faire pitié à un portefaix ».

Même abstraction faite des vexations inhérentes à sa situation d'avocat, les circonstances de sa destinée n'étaient pas davantage propres à le satisfaire. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, il s'était d'abord livré sans réserves à toutes les séductions des existences brillantes, aventureuses, amoureuses, indépendantes, que les Romantiques prêtaient gratuitement aux héros de leurs romans, au mépris de la réalité, si souvent terne, douloureuse et vulgaire. Il avait donc rêvé voyages, passions ardentes, succès de fortune ou d'amour-propre, liberté matérielle et morale, croyant, par une illusion fréquente, retrouver plus tard dans le monde, autour de lui, la représentation fidèle du tableau idéal qu'il admirait en lui-même. Mais au contraire le monde s'était révélé inélégant, méchant, prosa'ique. Le résultat de ses premières observations ayant trompé radicalement son attente, très tôt il suivit le contre-pied et s'exagéra volontairement les difformités du modèle. Sans s'apercevoir qu'il faisait fausse route en prenant ses propres émotions et ses propres idées comme critérium d'appréciation, et que son imagination d'enfant avait été la seule cause de ses déconvenues, il accentua encore le sentiment d'une disproportion dont il souffrait déjà en s'appliquant partout et à propos de tout à découvrir les aspects déplaisants et mesquins des individus et des événements. Du jour oii l'inexactitude de ses opinions préconçues lui devint évidente, au lieu de chercher à en corriger les données, à saisir les motifs de son erreur, il crut préférable d'englober la réalité tout entière dans une haine de principe, et ce faisant il ménageait une fois pour toutes à son avenir un vide douloureux. Condamner d'avance le réel à un mépris indiscutable, n'est-ce point détruire à jamais la possibilité d'y prendre plaisir ou intérêt?

Sans qu'il soil nécessaire d'insister, on retrouve dans ces dispositions d'cspril de Le l*oittcvin une complète analogie avec les tendances pessimistes de Fhiubert. L'un et l'autre procédèrent donc, autant que nous pouvons en juger, par les mêmes étapes et aboutirent aux mômes régions désolées. Dans les rapports quotidiens des deux amis, l'échange de leurs impressions sur la vie, sur le monde, tenait assurément une place considérable. La concordance de leurs jugements et de leurs sentiments n'a rien d'extraordinaire, et il suffit de faire intervenir encore la qualité d'aîné que possédait Le Poittevin pour expliquer, ici comme ailleurs, la puissance entraînante de son exemple, l'influence incontestable qu'il exerça sur son camarade (1).

• (1) Cette influence, en effet, ue peut être sérieusement mise en doule. Les nombreux passajies de sa Correspondanc. où Flaubert évoque le souvenir de Le Poittevin en témoignent. De même les Souvenirs li'.téraires de M. Du Camp. Aussi bien, les critiques contemporains ue s'y sont jamais trompés, et quoique connaissant mal la psychologie de Le Poittevin, ils ont pu affirmer à juste titre non seulement qu'il avait joué un rôle considérable dans la formation intellectuelle de son ami, mais surtout qu'il avait laissé son empreinte Ineffaçable sur ses opinions, ses sentiments, son caractère. J'aurais voulu être plus précis et pouvoir établir, par le rapprochement chronologique de textes authentiques, la réalité de cette iûfluenci morale. Il eût été intéressant de prouver, par la comparaison de leurs lettres et de leurs ouvrages respectifs, que le pessimisme de Le Poittevin est antérieur à celui de Flaubert; que l'épanouissement d'une telle conviction chez le premier a bien déterminé chez le second, encore tout enfant, l'appariiion de manières de voir et de sentir analogues. Les lacunes que présente leur correspondance rendent cette démonstration rigoureusement impossible. A l'époque où nous découvrons les traces positives et directes du pessimisme de Le Poittevin, soit dans ses premières poésies, datées 1836-1837, soit dans ses lettres aux environs de t842, il y a longtemps déjà que nous savons, par la Coii'espondance, par les Mémoires d'un fou, par toutes les premières œuvres de Flaubert, à quel point celui-ci est déjà dégoûté de l'existence, dédaigneux des bourgeois, sceptique sur la possibilité du bonheur, de l'amour, etc. On risquerait donc, si l'on s'en tenait à ce moyen d'information, d'aboutirà une conclusion tout opposée à celle que je crois être la vraie. Mais il ne faut pas oublier que la pério-e de leur enfance, les premiers moments de celte intimité si confiante, nous échappent; Flaubert a dix ans quand il écrit la première lettre qui nous soit parvenue : en fait, avant sa quinzième année, il est bien difficile de saisir dans sa Correspondance une expression nette de sou caractère. Quant à Le Poittevin, nous ignorons à peu près tout de lui jusqu'en 1836, c'est-à-dire jusqu'à sa vingtième année; la plus ancienne lettre inédite que j'aie retrouvée de lui est de 1840 : il avait alors vingt-quatre ans. C'est seulement par induction, par une interprétation aussi fidèle que possible des confidences de son adolescence et de son âge

Aussi bien, si nous étudions clans ses lettres l'expression écrite de ce pessimisme, nous la trouvons de tous points semblable à celle que renferme la Correspondance de Flaubert. L'un et l'autre ils ont leurs thèmes favoris, qu'ils développent à tout bout de champ et qui leur servent à traduire leur révolte contre l'existence. Le Poittevin, par exemple, ne manque pas une occasion de ravaler la vanité de l'homme : il signale au passage toutes les preuves de la dépendance où nous sommes, soit vis à vis des autres hommes, soit à l'égard des événements. Il se plaît à dévoiler d'un mot la stérilité de nos efforts, le néant de nos plus hautes aspirations. La bonne moitié des Mémoires d'un fou, nous le savons, ne contient pas autre chose. Il se montre de même hostile aux usages sociaux (1), qu'il appelle, lui aussi, autant d' « hypocrisies )). Rebelle aux exigences des mœurs

tDÛr, que nous pouvons pénétrer a demi le mystère de sa jeunesse. Or il est bien certain que si son amitié avec Flaubert a eu pour résultat l'influence dont nous parlons, c'est surtout au début qu'elle dût être active et efficace. Pendant ces longues et quotidiennes conversations, dont quelques lettres de Flaubert nous fout entendre l'écho, Le Poittevin parlait avec l'autorité d'un aine, déjà blasé par une expérience plus complète de la vie. Flaubert n'hésite pas à reconnaître que les Mémov'es d^un fou par exemple, ce livre si cruellement désabusé, résume une conception de la destinée bumaiue telle qu'ils l'ont à eus deux élaborée et qu'elle s'est dégagée pour eux des circonstances de leur enfance. Est-il invraisemblable de penser que Le Poitteviu, ayant déjà des opinions arrêtées à une époque où Flaubert commençait seulement à être en âge de réfléchir et de juger, ait naturellement amené son ami à partager ses vues? D'ailleurs, dans ce fonds de convictions communes exprimées souvent en termes identiques, il serait toujours bien délicat de préciser les attributions. En l'état actuel de la documentation, même avec les quelques textes inédits sur lesquels s'appuie cette introductioQjOn peut, pour ainsi dire, étudier leur pessimisme comme un produit, comme le résultat acquis d'une évolution parallèle; mais pour eu noter les progrès successifs, il faudrait savoir quels éléments chacun a apporté à cette œuvre de collaboration, et ici, faute d'appui, la critique reste en défaut. On ne s'étoQnera donc pas de trouver quelque imprécision chronologique dans notre aualyse de la psychologie de Le Poittevin comparée à celle de Flaubert. Mais encore une fois cette imprécision ne prouve qu'une chose, la rareté des matériaux et leurs lacunes. Et il n'en est pas moins vrai qu'étant donnée la parfaite similitude des caractères et des sentiments de ces deux hommes ; étant donné que Le Poitteviu était l'aîné, que son ami avoue lui-même avoir profondément subi son influence, tout nous invite à la considérer comme en effet démontrée.

(!) «J'ai fait hier mes visites. Sens-tu la beauté plastique de l'homme en frac noir, qui fait des visites de 1 heure à 7, et rentre après cela dans sa cachette

modernes, il reproche à la civilisation de sacrifier le beau à Tutile, de ne tenir aucun compte de la plastique naturelle : son horreur du bourgeois atteint un degré que Flaubert seul a dépasse. S'il n'a point de colères indignées et d'injures violentes à lancer au visage de ses concitoyens, c'est que l'emportement n'est pas son fait : mais ses critiques n'en restent pas moins mordantes, ses plaisanteries cruelles. Et, tout comme Flaubert voyait dans une paire de bottes vernies le symbole de la médiocrité esthétique de son époque, lui-môme considère la mode des pantalons à pont comme « la marque indéniable de notre bêtise et de notre déchéance » (1).

D'une façon générale, son entourage lui est antipathique ; et par une réaction qui démontre bien encore sa parenté avec les Romantiques, nous le voyons possédé par le tourment de l'exotisme, sous les deux formes que lui assignait Th. Gautier, exotisme dans le temps, exotisme dans l'espace. Il éprouve un plaisir singulier à évoquer les races disparues, les civilisations mortes. Les sujets de ses poésies, pour la plupart empruntés à l'antiquité, témoignent clairement de cette préférence. Son goût pour l'histoire, dont nous avons donné tout à l'heure une explication en le rattachant à la tournure philosophique de son esprit, se compliquait d'un besoin d'imagination très comparable à celui qui guidait Flaubert. Quant à l'exotisme dans l'espace, il correspondait chez lui au désir constant de voir se renouveler le décor et les événements de sa vie. Les pays de soleil et de lumière le fascinaient irrésistiblement : ils lui semblaient éclairer une vie moins banale, des passions plus chaudes, des horizons plus larges que les ciels gris de Normandie, si

pour y dîaer? » {Lettre inédite du 23 septembre 1842). — Au moment où Flaubert va partir pour son voyage de Bretagne, il lui écrit : « Je te souhaite le plus possible d'antiquités, le moins possible de choses d'aujourd'hui » (14 avril 1847). — Ce sont là des exemples entre bien d'autres qu'il serait souvent difficile de citer

(1) D'après une lettre inédite de mars 1844, que nous ne pouvons songer à reproduire, mais qui serait à mettre en parallèle de la lettre de Flaubert sur la « question des Bottes comparées aux littératures» {Coi'resp., H, 306 à 308).

bien harmonisés cependant aux mélancolies de son âme désabusée. L'Orient — et dans sa pensée ce mot désignait aussi bien la Grèce, avec ses souvenirs classiques, que l'Afrique avec ses fleurs et ses parfums, ou l'Asie des récits bibliques, tout ce qui, en un mot, n'était pas la France (1) — l'Orient représentait à ses yeux la patrie d'élection du poète : à la vision de paysages merveilleux, de langueurs voluptueuses, de tonalités éclatantes, il mêlait sans cesse des réminiscences littéraires ou artistiques (2), cherchant ainsi à oublier doublement sa terre d'origine. Mais ces rêveries fragiles, à chaque instant troublées par un rappel brutal du présent, étaient autant de motifs nouveaux de tristesse et de regrets. Loin de calmer son impatience, de telles fictions ne pouvaient qu'augmenter son spleen. Flaubert et lui souffraient également d'un exil purement imaginaire, obsédés par l'idée de ces splendeurs qu'ils ignoraient en fait et dont la privation leur causait cependant une perpétuelle torture (3).

Elle était d'autant plus cruelle que, par contraste, il menait une vie sédentaire, monotone, qui semblait la négation voulue de son désir. La plus grande partie de l'année il demeurait à Rouen, « joyeux comme un chien à l'attache », retenu par le

(1) 11 écrit par exemple à Flaubert en 1845 : « Quant tu seras à Lyon, tu monteras à Fourvières pour aller voir l'église Saint-lrénée. Tu demanderas à des cendre dans les caveaux et tu y pourras voir les os du martyr. Je les ai contemplés et touchés )e soir, à la clarté de la lune ; tu te souviendras de moi, et aussi à la jonction de la Saône et du Rhône. C'est là que je me suis arrêté, et qu'il m'a fallu retourner, bien qu'enviant les flots qui allaient toujours. Je crois que je ferai cette année la même excursion, sauf que nous irons peut-être à Marseille. Je m'en f... bien! Tant que la langue de mes compatriotes me résonnera aux oreilles, je me croirai toujours à Rouen ou à Darnétal. 11 y a des souvenirs qui gâtent tout».

(2) Voir plus loin sa poésie intitulée L'Orient.

(3) Par exemple, à propos du salon de peiuture de 1844, Le Poittevin écrit à Flaubert ; « Il y a au Louvre de magnifiques paysages de Marilhac : Le Nil ; l'Egypte ; Une caravane dans le désert. Là j'irai, voyageur... etc. Je ne pense qu'à cela, et si à trente ans je ne mets pas le pied à l'étrier, c'est que je serai bien changé ou bien malade» (8 mai 1844). — Flaubert lui réplique : «Ah! cher vieux, quand irons-nous nous coucher à plat ventre sur le sable d'Alexandrie, ou

dormir à l'ombre sous les platanes de l'Hellespont ?» (Coj-re*;)., I, 85;13 mai 1845).

Barreau on par le Parquet. Pendant les vacances il accompagnait ses parents à Fécamp et parfois à Cherbourg, où habitait un de leurs cousins (1). C'étaient quelques semaines de grand air et d'indépendance relative. Mais peu à peu l'habitude de se retrouver chaque année au même moment dans les mômes lieux lui avait fait prendre en grippe Fécamp, les vacances et le reste (2). L'absence totale d'imprévu dans ses distractions, d'élément nouveau dans les spectacles offerts à sa vue et dans les objets proposés à son activité, le plongeait dans une torpeur physique contre laquelle il n'essayait même plus de réagir. Quelquefois il se promenait une heure ou deux sur les falaises, regardant moins autour de lui qu'en lui-même, tout entier à ses réflexions : « Tout à l'heure, écrit-il, ne sachant que faire, j'ai ouvert ma porte qui donne sur la côte, j'ai tourné du côté de la ville, puis revenant brusquement j'ai suivi la route des falaises en passant sous la chapelle. Le ciel était gris, la mer monotone. A mesure cependant que je la découvrais et que derrière les falaises s'en démasquaient d'autres, elle me plaisait, je ne sais pourquoi.

(1) En particulier, pendant l'année 1842, il fit avec son père un assez long voyage sur les côtes de Normandie et de Bretagne. — Une de ses lettres de 1845 laisse de même entendre qu'il revient de Saiut-Malo et de Cherbourg. Enfin j'ai cité tout à l'heure (p. xxni ; n. 1) un fragment d'une autre lettre, également de 1845, où il est question d'un voyage à Lyon. .Mais j'ignore absolument quand se place le voyage, sa correspondance ne contenant que cette seule allusion.

(2) « Me voilà enfin revenu dans ma niche, après une assez longue tournée ; ne sachant pas très bien pourquoi j'y retourne et ne voyant guère dans quel but j'en étais parti. Situ étais, toi, il y a deux ans à Fontarabie, je t'apyjrendrai par compensation que j'étais il y a un an à Fécamp, il y a deux ans à Fécamp, il y a trois ans pareillement, que m'y voici encore et toujours à la mL-me époque, et sic in infinitum {Lettre inédite à Flaubert, U sept., 1842). — Ailleurs encore : «C'est une singulière chose que ces lieux où l'on revient tous les ans. On rattache le dernier départ à l'arrivée récente, et il semblerait que l'espace intermédiaire ne s'est pas écoulé. Voilà bien des années que je compte ainsi rapides, et cependant la vie humaine n'en a guère. Où courons-nous?... Te rappelles-tu l'année dernière quand, en revenant de Fécamp, je t'ai rapporté ma pacotille. C'est après, je crois, que je suis venu le voir avec Levesque et Boivin dans ce vieux fiacre. Us chantaient sur la route comme des gens ivres. J'entends encore les «piou, piou >< de Levesque, et je vois les prairies couvertes d'eau. J'ai des souvenirs de faits insignifiants; c'est peut-être parce que j'ai toujours oublié les choses importantes a [Lettre inédite à Flaubert, 15 septembre 1845).

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