XXV
mieux ainsi que si le soleil l'eût illuminée. Je me suis retrouvé fils du Nord en traversant les brouillards alors légers des bruyères et j'ai senti en moi quelque cbose de l'ancienne vie des Scythes nomades. Je pensais à cela quand la falaise à jour d'Étretat, se découpant sur l'horizon, m'a ramené à d'autres idées. Du haut de la roche où je dominais il m'a semblé nous voir tous deux, au jour déjà lointain où nous y avons été ensemble, marchant cote à côte sur le sable. Quel était ce moi soucieux et chagrin qui regardait de là cet autre moi, sinon plus gai, du moins plus jeune?... Jai voulu qu'entre nous la communion fût complète et je t'envoie la moitié de ce souvenir... » (1).
Mais le plus souvent il restait enfermé dans sa chambre, ne fréquentant personne, méditant, lisant et rêvant :
« Je sors rarement de mon trou. J entends le bruit de la mer à toute heure du jour : c'est mon chant de nourrice. Le soir je vois le lever de la grande Ourse, j'attends que la lune paraisse, je la salue d'un bonsoir, et au bout d'une heure je vais me coucher » (2).
Pendant plusieurs années nous le voyons ainsi réduire au minimum la dépense d'énergie nécessaire à la vie quotidienne (3), et cela sans aucune raison, à l'encontre même de son tempérament, rien que par une sorte de dépit mêlé de résignation et de fierté. Sa solitude et son apathie lui pèsent et
(1) Leibe iiiédile a Flaubert du 29 septembre 1842. Ou lit encore, dans une autre lettre, qui est probablement de 1843 : « Je vais me promener tous les jours au soir sur la jetée. Le temps est beau et je pense autant à toi que Calypso à Ulysse. Te souviens-tu de l'histoire que je te racontais eu montant la côte, de ma ribotte avec Baudry? Vois-tu encore le rayon de soleil qui nous tombait sur la figure? Il y a de cela un au! Grande mortalis uevi spatiitm ! »
(2) Lettre inédite à Flaubert du 23 septembre 1842.
(3) « Si tu fais à Trouville ta compagnie d'un matelot stupide et d'un enfant de huit ans, c'est bien, mais au dessous de moi qui ne la fais de personne. Je vis seul à la manière de Timon. Je suis apparemment le .Méchant de Diderot, qui vit seul; ce qui est sûr, c'est que je ne me débattrai pas comme Rousseau pour m'en défendre » {Lettre inédite à Flaubert, 23 septembre 1842). —Ailleurs, dans une autre lettre du 15 novembre 1842 : « Je me figure qu'il se fait autour de moi un désert étrdn»e. La solitude est bonne pour les forts, à condition d'y grandir; vientelle trop tard, l'homme est comme un vieil arbre qu'on charge de place, il fiuit par eu mourir ■».
cependant il se fait gloire d'y persévérer (1). Le manque de volonté — et c'est bien là, en somme, le fond de sa maladie morale (2) — l'empêche de résister à l'envahissement de celle demi -somnolence. 11 ressemble assez à un prisonnier (|ui, sous prétexte que la clef des champs lui est refusée, s'obstinerait à demeurer immobile dans l'ombre de son cachot, tandis que ses compagnons de misère vont et viennent à leur gré parmi les cours de la prison, se donnant au moins chaque jour, pendant quelques heures, l'illusion de la liberté.
D'ailleurs, eùt-il même cherché sérieusement à combattre son inaction, son état de santé aurait sans doute contribué malgré lui à la prolonger. 11 avait toujours été souiïreteux, délicat, et en fait, dans ses lettres, il se plaint très souvent d'être malade, sans laisser deviner de quel mal il est atteint (3j. 11 y a certainement une relation entre ces conditions physiologiques et les manifestations de caractère que nous venons de décrire brièvement. Et l'on est un peu tenté de se demander si l'on n'est point tout simplement en présence d'un cas banal de neurasthénie. Mais à y regarder attentivement, on découvre en lui les
(1) Dans une lettre du 23 juillet 1843, par exemple : « Je u'ai, comme ta le penses bien, rien de nouveau à t'annoncer. Voilà près de 3 mois que je n'ai passé le seuil de ma porte, si ce n'est eu voiture dont je ne descends guère »... — Plus tard, dans une lettre du 14 avril 1847, écrite après un voyage eu Italie : « Comme les gens qui ont été sur mer et qui n'en oui rapporté qu'une graude répugnance pour y retourner, je suis, depuis mou retour de Naples, toul à fait antipathique au moindre dérangement. Quelques promenades devant la maison, dans le potager, et rarement jusqu'à la lisière des bois, voilà l'évolution journalière du corps qu'il plut à la divine Providence d'associer a mon esprit. Ce n'est pas du reste que celui-ci travaille beaucoup; ils dorment tout simplement chacun de leur côté ».
(2) « Ce qui m'a toujours manqué, c'est la volonté. Je l'ai pressenti avant de le savoir et c'est pour cela peut-être que je n'ai jamais cru au libre arbitre » (Lettre inédite à Flaubert, sans date, mais probablement postérieure à 1843).
(3) Par exemple : « J'ai vraiment à te demander pardon, mon cher Gustave, de mon long et coupable silence. Mon inertie se développe à proportions si colossales qu'il n'y a plus en moi le principe de la moiudre action. J'ai été à nouveau malade depuis quelque temps, et tu dois penser que cela n'a pas contribué a me rendre plus exact. Je m'arrache cependant à mon feu, à ma paresse, pour t'envoyer cette lettre et me remettre à ta miséricorde » (Lettre inédite du 8 juin 1843).
signes d'une tristesse plus complexe et il ne suffit pas, pour l'expliquer, d'un terme médical aussi peu défini. Si, dans les circonstances positives de sa destinée et dans ses dispositions naturelles, on peut trouver déjà des motifs plausibles de découragement et d'abattement, ce n'est point encore assez pour justifier son pessimisme profond.
Peut-être, si sa vie intime nous était mieux connue, si sa correspondance fournissait des détails explicites sur les événements antérieurs à 1842, pourrait-on attribuer à ce pessimisme une origine beaucoup plus précise. Il semble bien en efïet que Le Poittevin, comme Flaubert et à peu près en même temps que lui, ait été victime d'une cruelle désillusion sentimentale. Autant qu'on peut le conjecturer par quelques allusions toujours très vagues de ses lettres, il fit vers 1837 où 1838, à Fécamp ou à Honlleur, la rencontre d'une jeune fille que ses parents conduisaient aux bains de mer. Comment s'appelait-elle? Il ne la nomme pas autrement que Flora. Qui était-elle? Nous l'ignorons absolument. Eut-il même l'occasion de lui parler, d'entrer en relations avec sa famille ? Nouvelle interrogation sans réponse. Il est possible, étant données sa timidité excessive et cette espèce de honte à dévoiler ses sentiments qui est toujours restée chez lui un trait de caractère dominant, qu'il se soit contenté d'imiter le héros du fameux sonnet :
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Peut-être aussi son imagination lui montra-t-elle une affection partagée là où existait à peine un prologue d'idylle. En tous cas, au bout de quelques semaines, chacun s'en fut de son côté, et nous savons que jamais plus il ne revit celle qui, la première, lui avait inspiré de l'amour. Mais l'histoire de Flora et de Le Poittevin présente tant de ressemblances avec l'histoire de Maria et de Flaubert qu'on peut, sans risque d'erreur appréciable, appliquer au premier le récit fait par le second de son propre désespoir. Flora avait traversé sa vie à l'âge où ce mot : amour, résume pour l'homme toutes les ambitions de l'esprit et
toutes les tendresses du cœur. Quelque part qu'ait eue l'imagination dans la violence de sa passion, celle-ci contenait le g-erme et l'avenir de ses plus chères espérances. Tout son horizon s'était trouvé pendant un moment limité à un regard ou à un sourire de cette jeune fille. Dès lors, on conçoit aisément qu'un doute très général, une méfiance constante à l'égard de lui-même et des autres, aient suivi cette minute de foi et d'abandon. Au lendemain de cette aventure il crut donc avoir atteint le fond de la détresse humaine et garda pour jamais l'amertume de son isolement. C'est un pessimisme bien romantique que celui auquel un chagrin d'amour et, plus largement, le sentiment d'une irrémédiable solitude morale sert de base. Le Poittevin trahit encore parla ses attaches avec la génération littéraire de 1820. Le premier éveil de son cœur n'avait pas été spontané : longtemps avant d'avoir rencontré Flora, il s'était ingénié à rêver sous toutes ses formes l'amour idéal tel qu'il est décrit dans les livres, et précisément sa déconvenue restait pour beaucoup la conséquence inévitable d'aspirations superficielles et prématurées. Il n'en accepta pas moins les résultats de cette première expérience comme s'ils eussent été définitifs; et il en lit l'occasion d'expériences nouvelles, sans s'apercevoir que la question demeurait identique et que son jugement risquait, comme autrefois, d'être faussé par ses idées préconçues. C'est ici qu'il est curieux de voir comme sa psychologie se complique. Le désir de chasser de sa mémoire l'image trop présente de Flora le poussa vers d'autres aventures : à Rouen comme à Paris, il connut la banalité des liaisons passagères, l'écœurement des amours de rencontre. Peut-être, dans le nombre de ses bonnes fortunes, aurait-il pu trouver de quoi satisfaire le besoin d'affection qui le tourmentait toujours (1); mais certain d'a-
(1) En 1842, le 11 septembre, il écrivait à Flaubert : « Lorsque je suis arrivé au Havre, il était à peu près uuit. 11 y avait à une fenêtre de l'Hôtel de l'Amirauté deux femmes, l'une jeune, l'autre plus âgée. J'ai cru que c'étaient Flora et sa mère et je suis revenu le soir errer sous la lumière qui tombait des fenêtres. Errât qui putatl... Ce n'était pas elle. Elle a quitté le Havre il y a 15 jours et
vance d'être encore trompé il se défendait désormais d'envisager l'amour autrement que dans ses aspects grossiers, matériels, et par un parti pris constant se tenait en garde contre l'éternel mensonge delà volupté. Ses lettres, qui nous renseignent très complètement sur tous ces détails intimes, nous le montrent cherchant partout à faire la critique de son ancienne sentimentalité; il prenait plaisir à jongler avec ses propres impressions, moins pour en jouir davantage que pour se convaincre de leur exagération et remettre, pour ainsi dire, les choses au point. Il y avait en lui désormais deux personnages, dont l'un, toujours de sang-froid, était sans relâche occupé à contempler avec raillerie ou pitié le trouble, l'émotion ou le plaisir de l'autre (1). Non seulement il affectait dans sa correspondance un cynisme parfois outré (2) — (qu'expliquerait assez le simple désir a d'épater le bourgeois ») — mais il faut bien l'avouer, de 1840 à 1845, sa vie a été étrangement mêlée de débauches et d'orgies de toutes
j'en ai été pour mes Irais d'émotiou. Pourquoi cette jeune Bile, que j'ai connue à peine, m'est-elle ainsi restée dans la mémoire? Je ne le sais et sans doute que quelques heures de plus m'en auraient déseuchautô comme des autres. Mais enfia j'aime à y penser de temps en temps. Est-ce parce que je lui ai adressé deux pièces de vers, et ce souvenir d'elle u'est-il qu'une nouvelle forme de la vanité ? « — Une des deux pièces de vers dont il est question dans cette lettre, intitulée précisément A Flora, sera reproduite plus loin ; on y constate aisément cette insouciance « désenchantée « dont il parle, et qui ne répond guère à la passion profonde qu'il éprouva au début. Cette poésie est approximativement de 1842.
(1) Il écrit par exemple à Flaubert en mai 1845 : « J'ai été élevé dans ce pays. Le Havre et Ilonfleur pour beaucoup de causes me donnent encore un attendrissement singulier. J'y rêvais d'amour quand j'étais très jeune, de cet amour que je refuserais aujourd'hui d'où qu'il vînt, quel qu'il fût. J'ai aujourd'hui le mot de cette bouffonnerie, exquise entre toutes, mais j'aime a revenir dans le passé, quand je croyais... De ces femmes-là les unes sout mariées, les autres encore à prendre. Chose étrange : j'ai les sens âpres, mais je ne peux donner un baiser qu'il ne soit ironique. Je ne sais ce que tu penseras d'un projet que je réaliserai dès t^ue je pourrai, j'irai passer trois jours au Havre et à Honfleur avec une g.... que je choisirai ad hoc, je la ferai boire, manger, promener, nous coucherons ensemble. J'aurai une grande joie à la conduire dans le pays où. j'ai cru quand fêlais jeune... Je la congédierai au retour » — Toutes proportions gardées n'estce point un sentiment analogue qui dicte à Frédéric Moreau et à Deslauriers la réflexion navrante sur laquelle se termine VEducalion sentimentale "i
(2) Ce qui rend, d'ailleurs, toute citation impossible à ce sujet, et explique qu'on ne puisse songer à publier, avec les œuvres de Le Poittevin, ses lettres à Flaubert.
sortes, dans lesquelles il achevait, avec une belle insouciance, d'user sa santé déjà compromise (1). Or ce n'était pas chez hii la conséquence d'un tempérament vicieux; on interpréterait, je crois, fort inexactement ses plaisanteries ou ses confidences en les rapportant à une malsaine curiosité d'esprit; en se livrant aux pires folies il voulait découvrir, bien plutôt que des raffinements de volupté, des arguments à l'appui de la conception très prosaïque de l'amour qu'il s'était imposée (2) ; si haut (ju'il érlato, son rire sonne toujours un peu faux et trahit celle altitude, péiiii)]e entre toutes, de l'humine qui se joue la comédie à hii-mènie. C'est là, en fait, l'impression que laisse la lecture de ses lettres pendant cette période. Ses tentatives d'oul)li furent inefficaces. S'il parvint à éloigner de sa pensée le souvenir direct de Flora, il échoua du moins dans la lutte entreprise contre le fond généreux, noble et délicat de son caractère. Au lendemain de ces « étourderies » (c'est son expression) d'où il revenait physiquement épuisé et moralement dégoûté de lui-même, nous le devinons, malgré son ton tranchant, son allure blasée, son regard sceptique, encore tout près de céder aux vieilles illusions d'autrefois, comme s'il allait brusquement se réveiller après un mauvais rêve. Mais en même temps il en était arrivé à prendre l'habitude funeste de l'ironie, qui tue les enthousiasmes convaincus et les impressions sincères. A force d'être toujours attentif à épier les moindres frémissements de son cœur ou de son cerveau, il avait développé en lui à un degré extraordinaire la faculté d'esprit critique, en présence de laquelle toute spontanéité d'idées ou de sentiments reste forcé-
(1) 11 ajoute, après le récit d'uue de ces fredaines : « 11 y a cela de fâcheux que moQ estomac s'use de fatigue, et qu'il ne me paraît pas qu'avec un tel régime, je sois appelé à faire de vieux os » {Lettre inédite à Flaubert du 15 septembre 1845).
(2) Ajoutons aussi qu'il y était bieu un peu poussé par son désœuvrement. Dans une lettre inédite du 23 mars 1843 on lit cette phrase : « Je tombe dans la crapule pour me distraire de tous mes chagrins. » Ainsi ses écarts de jeunesse sont pour beaucoup le résultat d'un besoin de s'étourdir. La poésie que nous reproduisons plus loin : « Quand des femmes de Tyr », etc.. est à cet égard un aveu très personnel. De même encore cette autre poésie « Un jour que je traînais dans une galeine »...
ment abolie. Et de la sorte il créa en lui-même une contradiction constante. Ce dédoublement de personnalité opposait à ses aspirations instinctives les certitudes froides et désolantes de l'expérience. Tout l'élan de son être moral vers un idéal se trouvait aussitôt réprimé par la prévision inéluctable de la plus vulgaire réalité. Pour avoir trop observé, pour s'être trop exclusivement attaché à pénétrer partout la signification profonde des faits, les mobiles secrets des actions humaines et surtout des siennes propres, il négligea le plus clair de ce qui fait l'intérêt de la vie, la fièvre de l'attente, le mystère de l'espérance ; il se rendit impossible toute satisfaction autre que celle de voir se confirmer le produit de ses calculs et de ses déductions logiques. La réserve qu'il s'efforçait de garder vis-à-vis de lui-même, ill'étendit aux autres. La méfiance que lui avait inspirée l'amour à la suite de sa première passion, il en fit une règle de conduite absolue, applicable dans toutes les occasions où l'existence semble offrir l'apparence du bonheur. L'exemple particulier, relatif à Flora, peut être généralisé : nous comprenons grâce à lui comment une succession de petites déconvenues personnelles put se tranformer peu à peu en un pessimisme d'ensemble, compliqué d'un scepticisme bien accusé. Et ainsi nous n'avons plus à être surpris de voir Le Poittevin, à partir de 1843 ou 1844, suivre tristement sa route quotidienne « triste comme ce Grec qui ne pouvait plus rire après être descendu dans l'antre de Trophonius » (1), incapable d'expansion, le cœur vide et desséché, victime à la fois d'une imagination trop prompte et d'une maturité d'esprit trop précoce, d'une confiance trop absolue et d'une réflexion trop pénétrante qui, sans rien édifier, se plaisait à ruiner à mesure ses plus belles illusions.
« J'ai employé toute ma jeunesse, écrivait un jour Flaubert, à me faire manœuvrer l'àme comme un cavalier fait de son cheval, qu'il force à galoper à travers champs, à coup d'éperons,
(1) Lettre inédite à Flaubert de mai 1845.
à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l'amble, rien que pour m'amuser et en savoir plus (1). » Et, dans une autre de ses lettres, il ajoutait « Vous avez raison de dire que je n'ai point de cœur : je me le suis dévoré à moimême )) (2). Ces deux phrases s'appliquent également bien au cas de Le Poittevin. On pourrait dire, sans exagération, qu'elles résument son histoire psychologique autant que celle de Flaubert lui-même. Et peut-être n'y a-t-il pas de pire détresse morale que celle des âmes ainsi conscientes de leur impuissance à aimer ce qu'aiment les autres, à palpiter d'émotions douces et rechauffantes, qui ont perdu la simplicité native et se sentent à jamais égarées dans l'inextricable labyrinthe de leurs sentiments contradictoires. Pour celles-là, forcément, le problème de leur malheureuse destinée se pose à chaque pas; elles essaient vainement de le résoudre en faisant appel à des théories plus ou moins ingénieuses sur l'origine et la fin de l'existence. Ce n'est pas avec des mots, des phrases souvent sonores parce qu'elles sont creuses, qu'elles parviennent jamais à combler l'abîme où le doute, la défiance de soi, le mépris des autres, les précipitent. Leur souffrance très positive voudrait des remèdes immédiats, pratiques, et non le verbiage des discussions philosophiques. Alors, faute de pouvoir guérir, elles en arrivent presque toujours à aimer cette souffrance. C'est la suprême ressource. La volupté de la tristesse pénètre le cœur de ces hommes comme un poison lent. Ils la tournent et la retournent en tous sens. Elle devient rapidement pour eux un mode habituel de vivre, comme le dédain, l'indifférence, l'ironie, les modes obligatoires de leurs jugements. Trop soumis à sa domination pour oser s'avouer qu'ils l'ont eux-mêmes provoquée, ils en rejettent le tort sur ceux qui les entourent, sur les événements ou sur le hasard. Ils se persuadent être les victimes choisies d'une fatalité supérieure ; c'est l'excuse de leur apathie et la conso-
(1) Corresp., II, 18 (Ib décembre 1850).
(2) Ihid., II, 39 (septembre 1851).
lation de leur vanité. Et bien souvent leur pessimisme, qui n'était au début qu'une attitude affectée, mal justifiée par de petits chagrins intimes, aboutit à une négation absolue et sincère, à un découragement radical et à une misanthropie farouche.
Il y avait un peu de misanthropie chez Le Poittevin. Il y avait surtout un immense orgueil (1) qui le rapprochait de Flaubert et rendait leur intimité d'autant plus étroite que leur malaise morale, si spécial, les isolait davantage de leur milieu : « Reviens, j'ai soif de toi, écrivait-il à son ami. Nous sommes deux trappistes qui ne parlons que quand nous sommes ensemble, et un langage compris de nous seuls. Sais-tu qu'il est dur de ne jamais penser tout haut? Nous serions ingrats pour les nôtres s'il n'y avait une morale à part pour de pareilles natures, comme pour les rois » (2). — « Nous sommes quelque chose comme un même homme, disait-il encore, et nous vivons de la même vie » (3) . — Lui aussi croyait à une conjuration du sort contre sa destinée : « Je ne sais quelle fatalité nous suit, mais on dirait que quelque chose cherche à jeter entre nous des obstacles, sauf que tout cela aboutit à un brin de paille par où on voudrait arrêter deux mers qui se réunissent » (4). — La moindre petite contrariété lui était prétexte à se plaindre de la contrainte qui semblait peser sur lui (5). Et nous rencontrons parfois dans ses lettres des reproches certainement injustes à l'égard de ses parents, de ses autres amis, comme s'il eût été en leur pou-
(1) « Je lis la Correspondance de J.-J. Rousseau. Quel gaillard! — Je n'ai jamais mis au bas d'une lettre : votre serviteur, n'étant le serviteur de personnel — De l'orgueil bien placé, pamphlet! » {Lettre inédite à Flaubert — 6 août 1842.)
(2) Lettre inédite, mal 1845.
(3) /d., 7 juin 1843.
(4) Id., 8 mai 1844.
(o) Par exemple : « Je deviens tout à fait amoureux de la nature, mais amoureux comme Théocrite elles bucoliques. A Honfleur, où j'ai passé hier à minuit, la lune était pleine, la mer calme, et j'aurais donné je ne sais quoi pour me promener une heure seulement sur la jetée. Il a fallu remonter dans l'intérieur du bateau où j'étais encaissé avec d'autres. Malheureux celui qui ne peut ni partir ni s'arrêter ijuand il voudrait! » [Lettre inédite à Flaubert, mai 1843.)