I. Publiée dans Le Colibri du 21 août
Eh bien ! puisqu'il me frappe, acceptons sa disgrâce ! J'ai vainement levé, pour obtenir ma grâce,
Des bras suppliants vers les cieux ; Ne nous raidissons plus contre la destinée; Périssons, s'il le faut ! mais, comme Capanée^'^
Mourons en défiant les dieux!
De quoi nous servirait une prière vaine ? Dieu nous fit pour souffrir, et sa jalouse haine
Nous frappe sans nous écouter !
Ainsi, quand l'Océan découvre ses abîmes. Les cris retentissants de ses pâles victimes
Tentent en vain de l'arrêter.
Ouvrez de nos aïeux l'histoire lamentable. Vous y verrez partout la trace détestable
De notre malédiction :
Les plus justes frappés par le célèbre glaive. Comme un printemps sacré que le malheur prélève
Sur chaque génération^^\
Ah! dans le désespoir quand le monde se roule, Quand le culte vieilli de toutes parts s'écroule
Sous les traits du doute vainqueur, Où nous réfugier, nous dont 1 ame ingénue Voudrait sacrifier à la vérité nue
Dans la simplicité du cœur?
t. « Capanée, l'un des sept rois alliés de Polynice, fut foudroyé par Jupiter à cause de son impiété ». (Note de Le Poittevin )
2. « Dans les mauvaises années^ les Sabelliens vouaient à Mamers, au dieu de la vie et de la mort, le dixième de tout ce qui ncitrait dans un printemps. C'est ce qu on appelait i^er sacrum ». (Note de Le Poittevin.)
Pouvons-nous conserver, dans cette âme flétrie Où la source de foi par le mal est tarie,
L'espoir d'un avenir plus beau ?
Quand c'est en nous frappant que Dieu se fait connaître. Pouvons-nous en nos cœurs nous flatter de renaître
De la poussière du tombeau ?
Embrasse qui voudra cette belle chimère ;
Quant à moi, trop de fois, dans ma tristesse amére,
Je me vis trompé par le sort ; Je cesse d'espérer, je cesse de me plaindre ; De doutes entouré j'attendrai sans la craindre
L'éni2:me obscure de la Mort.
Oh ! je voudrais en vain croire à la Providence ! Le cœur flétri se tait quand parle l'évidence
A l'esprit du juste abattu, Quand à la tyrannie il voit le monde en proie, Et cherche vamement dans une aride voie Le prix qu'on doit à sa vertu.
Quel spectacle odieux lui présente la terre ! Les hommes transmettant la peine héréditaire
A des enfants nés dans les pleurs, Des malheureux, à qui l'espérance est ravie, D'un parricide fer armés contre leur vie
Pour s'arracher à leurs douleurs.
Bien des hommes sans doute, en leurs nuits consacrées, Ont voulu découvrir les causes ignorées De ces ténébreuses horreurs;
Mais dans leurs rêves saints, que le génie altère, Ces sages nébuleux sont trop loin de la terre Pour en sonder les profondeurs.
Assouvis donc, ô Dieu, ton éternelle rage !
Et pourtant, c'est à toi que l'homme, ton ouvrage,
Prodigue les noms les plus doux ; De même que jadis les Hellènes timides Des internales sœurs firent les Euménides^*\
Afin de détourner leurs coups.
Ainsi je me plaignais dans les heures du doute : Mon âme s'égarait sur la funèbre route
Où tous se sont perdus ; Et, pareil au vaisseau battu par la tempête,
Au-dessus de ma tête Je cherchais le soleil que je ne voyais plus.
Mais un éclair d'en haut vint calmer ma souffrance, Je sentis en mon cœur renaître l'espérance
A son aspect divin.
Et Dieu compatissant versa sur ma misère
Le baume salutaire Que l'homme en ses douleurs n'espère point en vain.
I. « Euménides signifie en grec Bienveillantes. Les Grecs donnaient ce nom aux Furies pour les engager à ne leur point faire de mal. » (Note de Le Poittevin.)