I. Publiée dans Le Colibri du i8 septembre
Du monde en tous les sens j'ai battu la surface; Mais vainement le temps en a changé la face,
Mon sort hélas n'a pu changer!
Le temps coulait pour moi sans terme ni mesure, Et mon cœur nourrissait l'éternelle blessure
Que rien ne pouvait alléger.
Lassé de ma durée, étranger chez les hommes, Plus à l'abri du sort que les plus forts royaumes,
Je les ai vu naître et périr ; Vainement j'ai voulu hâter ma destinée : La mort à mon aspect reculait étonnée
Et je ne pouvais pas mourir !
Des autres, ici-bas, les peines sont bornées : Avec le cercle étroit de leurs courtes années
Disparaissent les maux soufferts ; Et que de fois encor ces enfants de la terre Ne déposent-ils point leur fardeau de misère
Parmi les chants et les concerts ?
Mais moi! rien ici-bas qui soulage ma peine! Pas un ami qui m'aide à supporter ma chaîne,
Pas de femme aux baisers fervents.
Avec étonnement chacun me considère Et l'on se dit : Quel est ce vieillard solitaire
Qui va plus vite que les vents ?
D'où vient-il ? vers quels lieux tend sa course hâtée? Serait-ce toi, Gain, dont l'âme épouvantée Fuit encore un frère mourant ?
- Vo -
Ou plutôt, parcourant la ceinture du monde, N'es-tu pas le maudit? l'israélite immonde Qui frappa le Christ expirant !
Oh ! que de fois, marchant sur la coUine verte Et voyant refermer la tombe encore ouverte
Au milieu des accents de deuil, Je me suis dit : Heureux qui peut perdre la vie! Nuit sombre du tombeau, ma misère t'envie !
Heureux qui descend au cercueil •
Grâce, ô Jésus ! depuis que je marche en ce monde Combien sont descendus dans la fosse profonde
Dont les vers rongent les lambeaux !
Oh! donne-moi leur lit que recouvre la pierre, Que je livre au sommeil ma brûlante paupière
Et mes pieds lassés au repos! >)
— Il disait, et soudain se déchira la nue; Des nuages en flamme une main inconnue
Lança la foudre du trépas.
Ahasvérus quitta sa vagabonde vie.
Car le Christ avait plaint les peines de l'impie
Qui jadis ne le plaignit pas-