‹ Œuvres inéditesChapitre 19 sur 31 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

(fragments)

Invida fatorum séries.

(c Allons, que le plaisir brille dans tous les yeux ! Que l'on voie aujourd'hui, des chagrins oublieux,

S'éclaircir tout visage, Qu'une gaieté bruyante anime le festin ; Et vous, ô conviés, qae l'on boive le vin

A rheureux mariage !

« Jeunes époux, que Dieu bénisse votre hymen. Qu'il ouvre devant vous un facile chemin,

Lui que la vertu touche;

Que sa sainte bonté Vous favorise encor dans la postérité

Qui sortira de votre couche ! »

I. Ces fragments ont été publiés dans Le Colibri du ii mai 1837. Je n'ai pas retrouvé, dans les papiers de Le Poittevin, la suite de ce poème demeuré sans doute inachevé.

C'est ainsi qu'à deux mariés

S'adressait le troupeau des joyeux conviés.

Oui, jeunes fiancés, riez, usez de l'heure Où le plaisir encor est dans votre demeure! Bientôt viendra l'instant où des baisers brûlants, Jeune fille à l'œil noir, féconderont tes flancs. Riez et jouissez, la peine arrive vite; A quoi bon la prévoir puisque rien ne l'évite? Vous voulez un enfant, il vous sera donné — Neuf mois après un fils leur vint Tasse était né!

Cet enfant, il traîna d'abord, infortunées,

Comme un pesant fardeau, ses premières années;

Un mal intérieur toujours le travaillait.

11 méditait le jour et la nuit il veillait.

On le voyait souvent loin de ceux de son âge,

Pensif, de la nature écouter le langage.

Seul, il se repaissait de cette intime voix

Qu'on entend dans les champs, que nous parlent les bois.

A ses impressions son âme abandonnée

Sans travail et sans but laissait couler l'année.

L'heure de l'avenir en lui se préparait

Sans que de ce travail lui-même eût le secret.

Seulement, quelquefois, son œil déjà livide

Des choses d'ici-bas entrevoyait le vide.

Des tristesses sans cause et d'étranges douleurs

D'un amer avenir présagaient les malheurs,

Et déjà, d'ici-bas comprenant le mystère,

Il avait fait deux parts des choses de la terre,

A la foule stupide abandonné le miel,

Et compris que pour lui la coupe était de fiel.

— l£t voilà donc le prix que le monde me donne ^^^ : Parmi des insensés Alphonse m'a jeté, Le destin me trahit, le Seigneur m'abandonne Dans la captivité.

O malheur! avoir vu les choses de la terre. Avoir vécu longtemps à tout vent ballotté; Avoir usé de tout, amour, gloire, misère, Et de tout maintenant être désenchanté !

Ainsi donc, au travail prodiguant mes années, J'ai dans des jours fiévreux passé mes destinées. Et j'ai sacrifié les plaisirs d'ici-bas Pour ces temps à venir que je ne verrai pas? Quand le dégoût venait, je me disais : « Courage, « Gloire à ceux dont le nom sur les siècles surnage ! « Mortels heureux, parmi tous les autres élus « Pour être jusqu'au bout sur la terre connus. »

Et puis je reprenais ma tâche commencée,

Le vers où se venait enfermer ma pensée;

Cest ainsi qu'ont passé ces longues nuits, ces jours

Dont rien n'interrompait le monotone cours.

I (( Toute cette partie comprend les plaintes du Tasse quand il fut, par l'ordre du duc Alphonse, enfermé dans un hôpital de fous. « (Note de Le Poittevin.)

Or donc, voilà la fin. Le poète, on l'oublie,

Où plutôt de mes chants je suis récompensé !

Parmi des insensés, comme un fou, on me lie...

— Mais ils ont bien raison car je suis insensé !

Oui, je suis insensé d'avoir perdu ma vie

A composer ces vers que déjà l'on oublie.

D'avoir eu la petite et sotte vanité

D'arriver comme un autre à l'immortalité ;

D'avoir vécu pour ces quelques grains de fumée

Que l'on appelle honneur, et gloire, et renommée...

Qu'est-ce que tout cela ! qu'avais-je donc besoin,

Pour arriver ici, de prendre tant de soin ?

Eh ! ne savais-je pas que tout sur cette terre

Est vain? que tout est faux, et mensonge, et misère!

Il aurait mieux valu, dans un calme dédain,

Mépriser tout cela ; puis, attendre la fin

Aux lieux où j'étais né, dans un modeste asile,

Suivre une route enfin moins haute, et plus tranquille.

Mais le pouvais-je aussi? Mais comment parvenir A comprimer ce feu que je voyais s'étendre ? Les volcans en travail peuvent-ils contenir Leur lave qui veut se répandre ?

Oh ! ce funeste don qu'on apporte en naissant. Ce don que les mortels appellent le génie, Fardeau que ceux qui l'ont portent en gémissant. Et que pourtant la foule envie !

Ce besoin de sortir des vulgaires sentiers Pour fraver devant soi des routes inconnues,

De quitter les humains qui rampent à nos pieds Pour s'aller perdre dans les nues ;

C'est là qu'il m'a conduit. — Par mon œuvre épuisé J'ai besoin qu'à présent mon esprit se repose; Et voilà le séjour qu'au poète on dispose Pour refaire son corps lassé !

iMais qu'importe? A présent que ma course est remplie

De ce calice amer pourquoi jeter la lie?

Je ne redoute plus l'insulte. Nul affront

Ne pourrait me toucher ou m'allumer le tront.

C'est le sort du poète après tout. Sur la terre

Il est né pour souffrir jusqu'à l'heure dernière.

Lorsque pour le saisir il avance la main.

Le bonheur qu'il rêvait se dérobe soudain.

Mais cependant jamais l'âme prédestinée

A souffrir, ne remplit si bien sa destinée.

Nul ne peut mieux que moi, de tout désenchanté,

Dire à son dernier jour : Vanité, vanité !

Et la foule, pourtant, chaque jour nous envie, Et, quand nous sommes morts, on nous appelle dieux ; Du sépulcre où s'éteint notre mortelle vie Nous sortons radieux!

Mais ce feu, descendu de la céleste voûte, Si l'on voyait de prés, dans nos fiévreuses nuits, Comment il nous consume et tout ce qu'il nous coûte De souffrance et d'ennuis.

Oh ! l'on ne dirait plus que notre vie est belle ; On ne penserait point en nous voyant de prés Que l'on gagne, à payer une gloire éternelle De tant de jours mauvais!

Mais l'orgueil nous perdit ; toute âme en est blessée, L'homme ne se repent que lorsqu'il est trop tard, Pareil à Phaéton dont l'ardeur insensée Du soleil demanda le char.

Heureux pourtant, heureux ceux qui passent leur vie Au sein de leur famille et dans l'obscurité; Ce n'est point dans l'éclat dont la mort est suivie Qu'on trouve la félicité !

Pour moi, je sais trop bien les choses de la terre Pour que rien maintenant charme mon âme en deuil ; Je ne désire plus dans ma douleur amére Que de dormir dans le cercueil.

Pourtant, lorsque la nuit je rêve ton image, O ma Lèonora! quand ton pâle visage

A mes regards vient se montrer, Quand, dans l'ombre égaré, j'étends mon bras avide Comme pour te saisir, puis qu'en ma couche vide

Je me remets à soupirer ;

Je me demande alors s'il est vrai que mon âme Doive s'éteindre avant de partager sa flamme Avec celle qui m'inspira,

Celie qui me soutint dans les jours de détresse Et dont le souvenir remplit encor d'ivresse Ce cœur que l'amour égara!

Oh ! que ne puis-je, hélas ! passer en ce lieu même Quelques jours avec toi, jours de bonheur suprême,

A la terre dernier adieu, Et j'oublierais alors cette amére existence. Et malgré tant de maux, de peines, de souffrances,

Je bénirais la main de Dieu 1

... Mais pourquoi m'abuser? Il faut que s'accomplisse Jusqu'au bout de mes jours mon infernal supplice.

Mon esprit égaré De ces rêves d'amour bien vainement s'inonde, Je dois, pour que la fin à mon passé réponde,

Mourir désespéré ! »

Hélas! il disait vrai ! Quand un jour plus prospère Vint à luire pour lui, lorsque l'Europe entière Du triomphe, à son front, décernait les lauriers, Il ne vit point briller la divine auréole, Et lorsqu'il s'en allait monter au Capitole Il tomba mourant à ses pieds !...

Comme perce le jour à travers un nuage, Où comme sous un drap se dessine un visage, Dans Toeuvre, à nos regards par l'artiste étalé, Le secret de la vie est souvent révélé.

Ainsi quand, dans le Louvre, on regarde Cybéle Sous le char du soleil étendant sa mamelle, Où, sur la mer assis, les dieux olympiens Qui versent aux mortels les dons quotidiens, On devine qu'Albane, en son heureux génie, De l'homme avec le ciel comprenait l'harmonie ; Tandis qu'André del Sarte, en ses mornes tableaux. De son cœur déchiré semble trahir les maux. Les regards inquiets de la Vierge et des anges Révèlent on ne sait quelles peines étranges ; On dirait que Marie, en contemplant son fils. Hélas! pressent déjà le fatal crucifix.

Oh! sans doute il est beau de sentir en son âme Du génie et des arts se réveiller la flamme. Comme Albane il est beau, dans l'Olympe monté. De refléter en soi l'éternelle beauté; Mais s'il faut, comme Sarte où comme le vieux Dante, Sans repos qu'au cercueil, vivre dans la tourmente.

Où livrer en pâture aux yeux des spectateurs Comme le grand byron nos intimes douleurs, Amis! prions les dieux de sauver notre vie. De cet horrible mal qu'on nomme le génie.

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