A GŒTHE
Quand un siècle finit et qu'avec lui s'envole De tout ce qu'il a fait le souvenir frivole, Quelques noms seulement, de l'avenir connus, Représentent pour lui les jours qui ne sont plus. Toi qui composas Fmist, ce fut ton divin rôle; Tes œuvres, de ton temps demeurent le symbole, Et, de son rang nouveau déjà redescendu.
I. Dans un livre récent intitulé Études sur Flaubert inédit (Leipzig, inlé, 1908), M. E. W. Fischer attribue à Flaubert « une longue poésie en alexandrins, adressée à Gœthe » (page 10). L'original de cette poésie aurait été vu par lui dans les papiers de Flaubert conservés par M™« Franklin- Grout. Il résulte des renseignements qu'a bien voulu me communiquer Mnie Franklin-Grout qu'en effet, parmi d'autres poésies incontestaDlement composées par Flaubert, figure bien une pièce A Gœthe, tout entière écrite de sa main, et identique à celle que je publie ci-dessus. Mais ce n'est, me dit M'"« Franklin-Grout qu'une copie, sans ratures, sauf une seule au 18'= vers, où terribles interprètes est remplacé par intimes interprètes.
Ton p.ivs semble mort depuis qu'il l'a perdu. J'ignore si do lArt il reprendra l'empire, Mais à le contenter ta gloire peut suffire. Car dans ta poésie on trouve la beauté Du jeune romantisme et de l'antiquité.
Pour moi, dés ma jeunesse à ton culte fidèle,
l'ai vécu de ta vie et grandi sous ton aile.
Vers tes écrits, vers toi, je me sentais porté.
Ainsi qu'on l'est souvent vers la divinité.
Comme un peuple a sesdieux, tout bommea ses poètes,
De ses impressions intimes interprètes,
Et cbez lesquels son cœur un jour a retrouvé
Les traits de l'Idéal ainsi qu'il l'a rêvé.
Je comprends maintenant la secrète influence
Qui m'attira vers toi dés mon adolescence,
Et comment mon esprit, sans relâcbe agité.
Fut épris à l'aspect de ta sérénité.
Dès que je méconnus, je me sentis mobile, A toute impression cédant comme l'argile,
Or j'ai entre les mains un brouillon de cette poésie, abondamment corrigé, qui m'a été remis avec les autres papiers de Le Poittevin par son fils. L'écriture est bien celle d'Alfred. Dans ces conditions je crois pouvoir contester l'attribution faite par M. Fischer. Flaubert avait sans doute copié cette poésie de son ami qui lui plaisait particulièrement : il l'avait conservée dans ses cartons; ainsi s'explique qu'après sa mort on ait pu l'en croire l'auteur. J'ajoute que l'idée fondamentale qui s'y trouve développée, savoir que le véritable artiste doit sacrifier sa vie à Fart, était aussi familière à Le Poittevin qu'à Flaubert ; il n'y aurait donc en tous cas aucun argument à en tirer si, encore une fois, l'examen même du manuscrit pouvait laisser l'ombre d'un doute.
Et, dans ma vanité, toujours humilié
D'une agitation qui me faisait pitié ;
Étourdi, je sentais l'ardeur de la jeunesse
Me monter au cerveau comme aurait fait l'ivresse.
Bien vite j'ai souffert, et vite j'ai compris
La vanité des biens dont nous sommes épris.
Mais c'est Yillusion qui conduit Tâme humaine
Lorsqu'elle la croit vraie ou la reconnaît vaine,
Et, contre son pouvoir prompt à me révolter,
Je l'ai vite aperçue et n'ai pu la dompter.
Tu Las connue aussi, cette lutte cruelle
Delà froide raison contre le cœur rebelle.
Dans un jour de douleur tu t'es venu heurter
A l'obstacle fatal qui pouvait t'arréter.
Tu dûs sentir, ô maître, une étrange agonie :
Tu voyais en ton sein s'agiter ton génie.
Mais Frédérique, hélas ! te fermait le chemin,
Et le ciel demandait un sacrifice humain.
Ce fut sans doute alors qu'en tes nuits de souffrance
Tu voulus dans la mort chercher ta délivrance,
Et que souvent le jour, en venant à briller,
Surprit tes yeux fixés sur l'homicide acier.
Tu parvins, cependant, à dompter la matière;
Cette épreuve, pour toi, demeura la dernière,
Et ton cœur, par l'amour si longtemps tourmenté,
Dans un calme profond depuis s'est abrité.
Que t'importe, toujours ignorante et profane. Qu'au lieu de t'admirer la foule te condamne? Vainement, en arbitre elle veut s'ériger :
«Lu-
Il faudrait te comprendre au lieu de te juger.
De ton choix glorieux le faible qui s'irrite
N'a pas à son côté la Muse, qui l'invite;
Il n'a pas, comme toi, longuement médité
Le néant de l'amour et sa fragilité:
Par delà l'horizon où son regard s'arrête
11 n\i pas soupçonné ce que voit le poète,
Ni compris que des Arts le Dieu qu'on croit si doux
Comme le Dieu des Juifs est un maître jaloux.
Les hommes qui vivront dans l'époque future
Ne peuvent se juger à notre humble mesure.
Nous voyons leur génie en leurs créations.
Mais nous ne savons pas quelles impressions,
Par ce qui les entoure à leur âme adressées,
Dans leur cerveau fécond excitent leurs pensées.
Ils vont sans le savoir où Dieu veut les pousser,
Et dans leurs monuments ils doivent retracer,
A l'ombre du symbole ou de l'allégorie,
Les secrets ignorés de leur intime vie.
C'est quand la passion, précoce à les blesser,
De ses mille replis vient à les enlacer,
C'est quand pèse sur eux sa douloureuse chaîne
Qu'ils sont initiés à l'existence humaine ;
Mais lorsqu'arrive l'heure où, trop longtemps domptés,
Par leur naissant génie ils sont sollicités.
Pour atteindre le rang que le ciel leur destine,
Il faut à tout jamais quitter la Fornarine,
Et, ne gardant au cœur que le culte du Beau,
De ce qu'ils ont senti retracer le tableau.
Ainsi dans les jardins nous voyons les abeilles, Quand elles ont leur suc laisser les fleurs vermeilles, Et, s'exhortant ensemble au travail mutuel, Toutes de leur butin aller tirer le miel.
Oh! ne condamnons pas le grand homme, qui laisse Pour le monde idéal le sein de sa maîtresse ! Ne craignons pas l'exemple, on l'imitera peu. De sa tentation chacun se fait un Dieu. L'ardente volupté rarement nous appelle Sans que la passion ne nous guette après elle ; Pour le culte de l'Art quel homme y renonça Autre que le grand Gœthe ou le grand Spinoza?
Comme a dit le vieux Dante, au milieu de la vie Se trouve une forêt, d'obscurité remplie. Tout homme, quel qu'il soit, à ce point parvenu Regarde avec effroi l'avenir inconnu.
Quelques-uns seulement, sans rester dans le doute, Parmi l'épais taillis savent trouver la route; Mais, écartés du but, la plupart des humains Se perdent au hasard en cherchant les chemins.
Pour moi, depuis longtemps, j'ai dépassé cet âge Dont la forêt de Dante est la mystique image; Mais, vers aucun désir ne me sentant porté, Dans mon inaction je suis toujours resté, J'aimais à regarder, dans leur course éphémère, Mes jeunes compagnons poursuivre leur chimère, Et, laissant hésiter mon esprit indécis, A l'angle du chemin je suis encore assis.
Au seuil de la forêt j'ai consumé ma vie;
La route qui s'offrait, je ne l'ai pas suivie ;
Mais pour me diriger, voyageur incertain,
Je n'eus pas avec moi le poète latin,
Et sa main, de mes pas écartant l'ombre noire,
Ne m'a pas, comme un but, au loin montré la Gloire.