‹ Œuvres inéditesChapitre 31 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

qui commandait d'ouvrir. Comme on ne répondait pas, il brisa la porte. Marcel était déjà dans la rue, Clara dans sa chambre; mais l'échelle accusatrice restait à la fenêtre, et Léontine si tremblante qu'elle ne pensait guère à nier. Quelques lettres étalées complétèrent les preuves. Quand donc pourra-t-on persuader aux femmes qu'il ne faut jamais garder de lettres?

— Nous pouvons, dit Béel, suivre sur l'échelle les traces de Marcel. [Il va rejoindre Ernest chez la Coralie, qui a des bontés pour tous les deux]. La petite Clara tout épouvantée brûle la lettre destinée à Ernest. Quant à Léontine, elle ira demam dans un couvent; elle y attendra son aînée, qui grâce a cet exemple ne péchera que six mois plus tard.

En mettant pied à terre, la Duchesse vit à la porte de l'hôtel une voiture où Bélial l'engagea de monter.

— Après vous, fit le Duc.

— Montez, reprit l'autre. Ce carrosse est à moi; nous y serons mieux pour causer tandis qu'il nous mènera où je veux aller.

11 donna l'ordre au cocher, et dès qu'il fut monté la voiture partit.

— Pauvre jeune fille, dit la Duchesse. Je me sens émue, malgré la grandeur de sa faute !

— Vous êtes charitable, reprit le Génie ; mais vous faites ce qu'on appelle un préjugé.

— Un préjugé ? s'écria Madame.

— Mon enfant, dit le Duc, notre guide veut dire que vous n'avez pas réfléchi suffisamment; j'estime cependant qu'une pareille faute est toujours inexcusable.

— Il y a là-dessus la morale des hommes, observa le Diable. Puis... il y a Vautre. Ce bonhomme de père que vous venez de voir est un vieux noble ruiné. L'aînée de ses filles a vingt-cinq ans, la cadette en a vingt-trois. Il a refusé leurs prétendus sans les consulter; il y en avait de riches, mais c'étaient des bourgeois; pour la jeune noblesse, elle vend des noms aux roturières en échange de leurs écus. L'attente, qui ne lassait point le père, a fini par lasser les filles. Toutes deux en même temps sont tombées malades. On a mandé le médecin, qui a conseillé un mari. Cet avis a révolté la pudeur de Madame sans obtenir l'approbation de Monsieur ; un confrère a tenu le même langage, mais on croit malaisément ce qui ne plaît pas, et M. de Saint-Géran ne s'est point rendu. Qu'importerait d'ailleurs qu'il fût là-dessus de l'avis de ses filles? Il les aimerait mieux mortes que mésalliées !

« Pour les distraire, on les a menées dans le monde. Elles dansaient régulièrement toutes les nuits ; il y a des gens qui jettent de l'huile sur le feu afin de l'éteindre.

« Vous, Madame, dont le jeune mari est encore un nouvel amant, vous vous amusez de tout cœur dans les fêtes où vous allez ; l'odeur des parfums et des fleurs, l'éclat des lustres, les serrements de main des jeunes hommes, tout cela ne vous émeut guère. Si votre bouche, à la sortie du bal, en cherche une à qui se joindre. Monsieur le Duc le lit dans vos yeux; il devine votre pensée que vous l'ignorez encore. Mais pour celles qui retournent seules, ce sont des fêtes dangereuses. Telle y vient les yeux baissés, se croyant invulnérable, qui,

comme Pierre, à la fin du jour, a trois fois renié son Dieu.

« Et vous qui n'avez que vingt ans; vous, mariée depuis un an, l'avez-vous tout à fait oublié ? Ne vous souvient-il plus d'une fête de nuit à l'hôtel de La Paliniére? Une jeune fille, qui depuis est devenue femme, y recevait les adieux d'un petit cousin, pauvre garçon sans fortune, dont les parents n'avaient pas voulu... Elle pleurait, l'amant malheureux pl(èurait aussi... Je sais bien qu'il ne se passa rien de mal. Mais si l'on eût été...

— Mais allez-vous vous taire? dit M"*^ de Préval.

— 11 n'entend, reprit Béel, que ce que je veux bien qu'il entende.

— Toutes les filles qu'on ne marie pas, dit M. de Préval, et qu'on mène dans le monde, ne font pas des enfants pour cela. Celles-ci pouvaient bien se mieux garder.

— Vous n'y êtes pas, dit le Diable. Avez-vous vu quelque part deux esprits faits de même, ou deux visages pareils ?

— Il y a donc, reprit Madame, une raison pour laquelle les unes cèdent quand résistent les autres? — Mais qu'est-ce là?

Le Diable en effet venait de tirer un miroir de sa poche. A travers ce miroir, on voyait deux filles richement vêtues, dans un appartement splendide ; elles étaient à souper avec deux seigneurs servis par des laquais en livrée. Cet appartement, ces laquais, appartenaient à ces dames — j'allais dire aussi les deux seigneurs, qui se ruinaient pour elles; — on riait, on

buvait, on avait des façons et des plaisirs étranges ^^' qui firent rougir M™' de Préval.

— Vous nous montrez là des choses, dit-elle'.... Mais qu'est-ce que cela signifie?

— La scène, dit le Diable, est du siècle dernier; ce miroir est celui du passé. Vous voyez deux roués avec leurs maîtresses.

— Mais ces dames, fit la Duchesse, ont quelque chose de Léontine et de Clara!

— Ce sont elles, observa le Diable. Elles sont plus vieilles qu'aujourd'hui, comme vous voyez. La première a trente ans, la seconde vingt-huit. Elles étaient alors courtisanes. De fêtes en fêtes, d'amours en amours, elles ont gaîment mené leur vie ; elles n'ont versé que de douces larmes, que bien vite séchaient avec leurs gants les mousquetaires de Louis XV. Elles sont mortes vers 89, avec le bon vieux régime.

— Et maintenant elles expient? dit le Duc en homme qui devine.

— Elles se transforment, dit le Diable -'^ Si chaque

(i) En marge dans le manuscrit, en face de « étranges» on lit ces mots: « Noie du Garçon » d'une écriture différente de celle de Le Poittevin ; je les croirais volontiers de la main de Flaubert.

(2) A partir de ce mot, jusqu'à « qu'était ma femme, interrompit M. de Préval » une variante dans le manuscrit :

« Le serpent n'expie pas son venin, ni le lion sa férocité; le vicieux est un malade qu'il faut guérir et non châtier. La vertu est le Beau idéal, le bonheur suprême, mais on n y vient que par le vice, comme le corps à la santé par des poisons, il est un amour plus doux que l'amour impur que nous vendent les courtisanes : c'est celui de la femme pudique, qui résiste à une première impulsion des sens. Il nait d'une sympathie commune ; et s'il est longtemps à naitre, il est parfois éternel.

vie vous rapproche de l'Idéal, tous n'en sont pas à même distance. Les uns sont illuminés de ses lueurs, les autres l'entrevoient à peine, ou ne le distinguent pas du tout. Ces deux filles ne connaissaient que l'amour des sens. Elles furent les idoles de ce monde insouciant et gracieux qui vint à crouler dans le dernier siècle, au milieu des petits soupers et des vers badins.

« Au-dessus de l'amour des sens, il en est un autre. Je ne vous dirai pas ce qui le distingue, de quelles délicatesses il se compose, ni comment il spiritualise la chair. Vous le savez mieux que moi, Madame. Mais pourquoi y découvrez-vous tous les jours des joies nouvelles? C'est qu'a un esprit plus développé, il faut des plaisirs plus délicats. C'est là que tendent ces deux sœurs que je viens de vous montrer; mais elles se débattent encore contre les instincts de leur passé. Il faut que dans le cloître, où elles le maudiront, elles offrent leurs cœurs brisés au cœur saignant du Crucifié. Telle est la nature humaine : elle n'échappe à la chair qu'en la maudissant au nom de l'esprit, c'est plus tard qu'elle les concilie...

— Et ces pauvres filles, dit M"'" de Préval, ne les pourront concilier que dans une existence nouvelle?

— Qu'était ma femme, interrompit M. de Préval, dans ce xviii^ siècle dont vous parliez?

« — Mais le premier, dit la comtesse, est sans doute la condition du second.

« — Vous voyez ces deux filles, dit Béel. Il faut que la chair domptée leur objisse pendant une longue épreuve. Elles useront toute une vie dans cette lutte cruelle, mais bientôt elles vont renaître et connaîtront des amours plus beaux. »

— Voyez-vous cette dame de la cour, entourée de son mari et de ses enfants?

Le Diable montrait le miroir magique.

— Que je m'applaudis, Madame, dit à Juliette M. de Préval. — Il paraît, fit-il comme en se parlant à luimême, que ma femme a toujours été vertueuse!

Le Diable tenait toujours le miroir.

— Voyez, disait-il plus bas à Juliette, cette grande dame du xvi^ siècle. Elle remet un billet doux à son amant, qu'elle embrasse dans une antichambre.

— Voulez-vous bien cacher cela! dit M""' de Préval. Cette dame me ressemble un peu. Mais je crois que vous voulez rire?

— Je ne ris pas, dit très sérieusement Béel.

— Qu'est-ce ? fit le Duc.

— Ce tableau de la vie de Madame au xvm" siècle, et que vous venez de voir.

Ce que disant, Béel remit le miroir dans sa poche.

Les derniers feux venaient de s'éteindre, et malgré la rapidité de la course on n'entendait ni le bruit des roues ni le galop des chevaux.

— Savez-vous, dit Juliette à Bélial, que j'ai presque

peur! Cette voiture qui glisse comme les spectres;

ces ténèbres qui nous entourent on dirait que nous

allons tout droit chez les morts !^''

{i)Le manuscrit de Le Poittevui indique à partir de ce mot uuc version différente de celle qu'on lira ci-dessus. D'après cette version, le chapitre IV se continuait de la façon suivante :

« — Mieux vaut, fit Bélial, qu'ils viennent à nous.

Et tirant le miroir de sa poche :

— Regardez, dit il.

Ils virent à table des gens de guerre qui portaient les costumes du XVII'' siècle. Le vin coulait dans les coupes, les voix disaient d'obscènes refrains, interrompus par des rires. Il y avait au milieu des convives un jeune homme au visage impudent et fier. C'était leur chef.

— Henri, lui dit son voisin, ce diner te fait honneur, mais il nous manque quelque chose.

— Tu veux dire, reprit Henri, qu'il nous manque des femmes ? Il n'y a ici que celle de notre hôte, sa fille et sa bonne. J'en suis fâché pour lui, mais

Henri fit signe à deux amis et sortit avec eux.

— Ceux que nous cherchons leur ressemblent. [Fiancés de la Mort], leur vie est la préparation d'une autre.

« Dans leurs retraites s'apprend le renoncement aux joies, le dépouillement des affections : bonnes ou funestes, ils retranchent tout, de peur que par hasard l'ivraie n'échappe. A leurs portes on peut inscrire, mieux qu'à celles de l'enfer du Dante : Vous qui entrez, déposez l'espérance.

La voiture s'arrêta devant un couvent ; les grilles et les portes roulaient devant Bélial; à l'aide de quel moyen il ouvrait ainsi les verrous, c'est ce que ne surent point ses compagnons, et s'il dit des mots magiques, comme par exemple a^ Sésame », il les prononça si bas qu'il ne fut point entendu.

C'est dans un petit oratoire qu'il introduisit ses proté-

Ils rentrèrent avec des femmes effarées. Henri, que poursuivait l'hôte .lui jeta son verre à la tête; le malheureux tomba; et comme en l'entendant gémir quelqu'un Fallait relever :

— Les faux routiers! s'écria Henri. Vous vouliez des femmes! en voici ! Mais je casse la tête au premier qui s'approche de cet ivrogne.

On cria de plus belle, on embrassa les femmes. Henri saisit celle de

l'aubergiste et la jeta à terre Bélial toucha le miroir, et l'apparition

disparut.

Une autre suivit : on attaquait une ville assiégée. Henri s'avançait l'épée haute à la tête des assaillants ; il tua plusieurs ennemis, parvint à la brèche et y planta sa bannière. On le vit ensuite, couvert de sang, mettre au pillagj la ville vaincue... La vision s'évanouit. M""^ de Préval, le front dans ses mains, s'attristait de ces maux passés comme s'ils eussent été présents.

— Folle que vous êtes, lui dit Bélial. Songez plutôt devant ce spectacle à la vanité de vos chagrins, comme à l'inanité de vos joies ! Ils dorment du même sommeil, vainqueurs ou vaincus, ceux que vous venez de voir. Mais auparavant les bourgeois ruinés ont refait leur forlune, les filles qui

gés. Un pénitent à genoux s'y confessait à un [vieux] moine.

— « Oui, Père, disait le jeune homme, les choses se ce passèrent ainsi : je descendais l'échelle de soie ; un « pied, dans mon trouble, s'égare je ne sais où, et la « main suivant l'impulsion, je demeure sans appui à « vingt pieds du sol. La pensée me saisit que c'est Dieu « qui me frappe ; je promets, s'il me sauve, de me donner

« à lui Étendue au hasard ma main retrouve l'é-

« chelle; mon pied, au même instant, retrouve son « échelon. Comme je levais la tête pour rendre grâce à « Dieu, la lune se découvrant éclaire un vieux cadran « dans les jardins de l'hôtel. Ses rayons, au-dessus des « heures, me montrent cette légende : « Crains-en une ». « Ils me rappelaient ma promesse; je n'hésitai pas, j'ac- « courus, j'interrompis votre sommeil...

pleuraient se sont consolées, et le lendemain de l'assaut, dans les bosquets des bois voisins, elles embrassaient leurs ravisseurs et leur demandaient des robes nouvelles !

Le miroir s'éclaira de nouveau.

Sur une route déserte, au pied d'une croix, se passait une scène lugubre. Une femme, entourant de ses bras le bois du calvaire, tournait sur Henri des yeux éperdus. Le fier soldat, peu touché de son effroi, la regardait avec convoitise ; il allait la saisir, quand on entendit un coup de tonnerre. « Grâce, dit la femme, grâce au nom de Dieu ! — Vous êtes trop gentille, répliqua Henri Point de grâce pour vos pareilles. » Cependant ses mains, toujours levées, ne s'abaissèrent pas. Les nuages s'accumulaient, la foudre grondait. « Ah ça ! dit Henri, est-ce que j'ai peur ? Il tonne parce qu'il doit tonner. La foudre est -elle au service des beaux yeux de cette catin ? » Ses bras s'inclinèrent, mais il frissonna en touchant le corps de la femme a Vraiment, dit-il, c'est trop bête ! » Il saisit la suppliante, mais sans vigueur, et levant au ciel des yeux inquiets. Un éclair brilla soudain, il tomba mort. La femme, qui se débattait sous lui, ne fut pas atteinte.

— « Grâces vous soient rendues, mon fils ! C'est me « faire participer aux desseins de Dieu sur vous. Il aime, « par de tels avis, à rappeler les pécheurs. Ce sont des « signes manifestes, suprêmes effets de sa miséricorde, « mais que suit le châtiment s'ils ne sont point enten- « dus.

— «Ils le seront, mon Père. L'impulsion qu'ils m'ont « donnée n'est point tout à fait nouvelle ; déjà, dans les « joies sensuelles, j'ai senti monter en moi la tristesse, « et comme frémir des instincts plus purs. Ils grandiront « loin du monde, dans ces asiles inviolables où s'aide « l'esprit, faible encore, d'une discipline faite pour lui. »

— Heureuse fin, mais imprévue ! dit au Diable la Duchesse. La transition est brusque, elle n'est point amenée; et si nous composions, aussi bien, un roman, je vous arrêterais au manque de vraisemblance.

— Le mauvais drôle, observa M. de Préval. Cet Henri, dans sa vie suivante, n"a pu faire qu'un fieffé coquin !

— Vous croyez ? fit le Diable.

Et, le doigt sur son miroir, il indiquait à ses compagnons un nouveau tableau : au pied d'un autel, un novice prononçait ses vœux.

— Voilà, dit Bélial à M. de Préval, le fieffé coquin que vous attendiez,

— Je reconnais Henri, fit Madame. Cependant son front est plus haut, sa figure plus noble et ses yeux plus intelligents.

— Les organes, observa le Diable, se développent avec l'esprit dont ils sont les instruments.

D'autres tableaux se succédèrent sur le miroir. On vit le moine, fuyant au milieu des nuits les tentations de sa couche, flageller ses membres maigris ; d'autres fois il assistait les indigents ou veillait au chevet des morts; on le vit au milieu des sables de l'Afrique, qui s'allait offrir aux infidèles pour un religieux tombé captif. Le miroir le montra enfin sur l'échafaud. M^^ de Préval reconnut la Grève couverte de gens en bonnets rouges. Le saint homme, en se livrant aux exécutants, étendit les mains et bénit la foule.

— Mais ceci, Madame, n'est point un roman ! Laissons le vraisemblable à ceux qui en composent, ne nous inquiétant, pour nous, que d'être vrais. De ces métamorphoses, qui choquent les difficiles, le monde nous donne la preuve à défaut des romans. Vous avez lu qu'un jour, trouvant sur son chemin je ne sais quelle église, un libertin y entre, qui jusqu'alors, dit-il, n'avait songé à Dieu. Pourquoi il y entra? lui-même ne Ta pas su. Pourquoi il y pleura? pourquoi il fut touché et en sortit chrétien^ l'une des lumières, plus tard, de ceux de Port- Royal ? Nul romancier. Madame, ne vous le saura dire, que l'Artiste inconnu qui créa l'âme humaine. C'est qu'il l'a, je présume, ainsi disposée qu'aucun instinct n'y domine que ne limite l'instinct contraire, comprimé d'abord, revenant plus fort, en même temps que s'use et décroît l'autre instinct par son excès même. De là, chez

— Encore un des martyrs de la Révolution, soupira M. de Préval. Celai-ci, à l'heure qu'il est, doit être pape oa cardinal, ou l'un des piliers de l'Église.

— Vous parlez toujours trop vite, dit M"ie Je Préval; c'est peut-être un philosophe.

— Vous l'avez dit, fit le Diable.

La voiture s'arrêta. Deux laquais s'empressèrent à la portière ; et M^^ de Préval, le bras sous celui du Diable, entra dans un élégant hôtel.

— Où allons-nous ? dit M. de Préval qui redoutait l'escalier parisien.

— Au premier étage, répliqua le Diable. Ne sommes-nous pas chez un philosophe ?

— Et nous approchons sans doute, dit M. de Préval, de l'époque tant désirée où seront rois les philosophes ?

— Vous devinez toujours, répondit le Diable.

Il ouvrit en même temps la porte d'un cabinet de travail où écrivait un jeune homme et où lisait une jeune femme.

— Mais, s'écria Madame, ce jeune homme est Lucien de Sauvai, l'un des auteurs les plus spirituels...

no —

les libertins, tant de conversions qui étonnent. Ainsi cesse le régne des sens et commence celui de l'Esprit ; mais, débile encore et neuf, il le faut garder des rechutes; delà l'expiation, les mystères, les châtiments infernaux : ingénieuses fictions des sages, comme aux enfants, utiles aux hommes! En attendant que pour elle seule ils aiment l'Idée, reine du monde, ils naissent à elle par la peur, craignant, en quittant la vie, de rencontrer chez les morts Cerbère à la triple gueule, ou Satan au pied fourchu!

— Mais, objecta le Duc, sans ce pied mal posé sur l'échelle, que devenait notre homme ?

Madame la Duchesse, prévenant Bélial :

— Ce que devenait l'autre s'il n'eût, sur son chemin, \ rencontré une église. Restreignez, cher ami, dans l'un et Tautre cas, l'influence du hasard ; il est, comme on dit,

— Et, reprit M. de Préval, le plus distingué de nos philosophes ! Cette jolie femme est la sienne. Elle veille avec lui, lit quand il travaille, le distrait de ses occupations et ne l'en détourne pas.

Il était tard, et la veillée touchait à sa fin. M. et M'"' de Sauvai se retirèrent, laissant la bibliothèque aux nouveaux venus. On se rapprocha du feu, M. de Préval s'assit sur un voltaire, tandis que sa femme et le Diable s'étendaient sur une causeuse.

— Maintenant, dit à Bélial le mari, expliquez-nous, je vous prie, le lien de ces divers changements,

— Vous venez de voir, dit Bélial, trois états distmcts, dont chacun était la condition du suivant. Pensez-vous que ce soldat, dont la force était la loi, n'ait pas entrevu parfois qu'il en existait une autre? Quand il rencontrait dans les fêtes les pontifes sacrés, il s'inquiétait malgré lui s'il n'y avait point un Dieu ? En vain il chassait ces idées; elles revenaient plus fréquentes et en même temps plus tenaces; aussi dans son dernier crime regardait-il vers la nue, craignant d'y apercevoir un bras qui lançât la foudre. Il renaquit, apportant de son passé comme d'imparfaits souvenirs. L'âme agitée de vagues terreurs, il cherchait les pompes du culte et

ni

cause occasionnelle, que l'esprit saisit plus qu'elle ne le pousse, et qui naîtra demain si elle manque aujourd'hui. Je vois cela très bien. Ce qui me choque plutôt, c'est que la conversion spontanée chez l'amant se trouve, chez la maîtresse, d'abord nécessitée.

— A mon tour, dit le Duc, je crois que je devine: c'est, ma chère, que la femme, qu'elle cède ou qu'elle résiste, a toujours cependant besoin qu'on l'aide un peu!

La Duchesse eût répliqué si, découvrant son miroir, Belial n'eût au même moment réclamé son attention.

Une mêlée s'y retraça, terrible, acharnée, muette, comme si se fût animée une bataille de Salvator.

— C'est, dit Bélial, une ville qu'on enlève d'assaut. A la tête des assaillants remarquez ces deux jeunes

hommes. Sous leurs coups tombe ce qui résiste on

ne résiste plus... ils frappent toujours. Admirez sur leur figure cette expression inconnue : c'est l'instinct du

les instructions des prêtres. Il sentait frémir la chair; mais au moment de céder il songeait au Crucifié dont la loi le condamnait ; il mourut vierge, ce soldat incontinent que vous avez connu; il vécut patient et compatissant, ce soldat rapace et brutal. Dans sa vie nouvelle il accommode les oppositions de ses vies antérieures. Après avoir émancipé l'esprit, il réhabilite la matière, et ens::igne dans ses écrits leur absolue identité.

— Ainsi, observa Madame, les états les plus opposés sont en réalité les plus voisins?

— Sans doute, répondit Bélial. Ne savez-vous pas combien aisément

A partir de cet endroit (p. 135) la première version du chapitre IV se confond avec le texte définitif . Les idées, comme on a pu le voir, sont de l'une à Vautre à peu près les mêmes : la différence est dans la manière dont elles sont présentées. Les exemples, plus saillants dans la première version, et l'ordre de leur enchaînement,fontcomprendre très clairementce que Le Poillevin )iommail une hyposlase.

sang qui s'éveille ; il se révèle, comme la mort, à des signes que rien n'imite. Mais voici de nouvelles scènes

avec nos deux mêmes acteurs Après la victoire, ses

trophées... Ils poursuivent dans leur palais deux patriciennes éplorées... En vain elles pleurent, elles supplient. Sous les portraits des ancêtres, la violence va s'accomplir...

L'apparition sY-vanouit. M"" de Préval, le front dans ses mains, s'attristait de ces maux passés comme s'ils eussent été présents.

— Folle que vous êtes! lui dit Bélial ; songez plutôt, devant ce spectacle, à la vanité de vos chagrins comme à l'inanité de vos joies. Ils dorment du même sommeil, vainqueurs ou vaincus, ceux que vous venez de voir. Mais auparavant les bourgeois ruinés ont refait leur fortune ; les filles qui pleuraient se sont consolées, et le lendemain de l'assaut, dans les bosquets des bois voisins, elles embrassaient leurs ravisseurs et leur demandaient des robes nouvelles !

La Duchesse un peu honteuse :

— C'est ce premier mouvement, qu'aussi bien l'on recommande de ne jamais écouter. Mais n'ai-je point vu ces jeunes gens que vous venez de montrer?

— Je le crois bien, Madame, que vous les avez vus; dans un autre monde d'abord, et dans celui-ci plus tard. D'abord au petit souper, échantillon du vieux temps, où grâce au miroir magique vos regards ont pénétré. Ajoutez-y, s'il vous plaît, le tableau de tout à l'heure et du passé de notre héros, vous aurez toute une HYPO- STASE, je veux dire celle où régnent les sens : faire

bonne chère, courir les femmes, ne savoir que se bien battre, c'est où s'arrête, à ce degré, le développement des esprits.

— Et notre jeune converti ?

— S'élève plus haut d'un degré. C'est, vous l'avez deviné, l'un des jeunes gens de mon miroir. Ce soir vous avez vu l'autre : c'est le joyeux compagnon qui s'en allait chez Coralie...

— Et ne semblait guère disposé à renoncer au Tentateur. A moins cependant que l'exemple...

— Vous vous moquez? Mais pourquoi non? Les hommes aiment faire leur salut ou se damner de compagnie. L'exemple est une de ces causes qui décident, quand en vient l'heure, les résolutions humaines.

— Sachant où tend Léontine, je devine où tend xMarcel; je saisis le sens d'une épreuve qu'ils subissent sans en voir le but.

— Et c'est ce but, enfin atteint, que vous allez toucher du doigt. Vous avez, dans leur vie passée, vu des personnes aujourd'hui vivantes; les voici dans leur vie future.

Le miroir, au même instant, éclaira un cabinet où écrivait un jeune homme et où lisait une jeune femme.

— C'est encore, dit Bélial, Léontine et Marcel. A cette heure, ils sont mariés. L'époux ne soupçonne guère qu'il eut sa femme pour maîtresse : le sort amène de ces rencontres, et parfois, après une épreuve, rejoint ceux qu'elle a séparés.

— C'est bien le même ! fit la Duchesse, allant de l'homme du miroir au pénitent à genoux ; le front, pourtant, est plus vaste, les yeux plus inteUigents.

— Les organes, reprit le Diable, se développent avec

l'âme dont ils sont les instruments. Chez Léontine aussi a changé Tesprit avec le visage; dans son œil, toujours ardent, l'aspiration idéale remplace les convoitises profanes. Cette femme, autrefois mondaine, partage comme vous pourriez faire la retraite de son mari. Elle veille avec lui, lit quand il compose, le distrait de ses études et ne l'en détourne point. Marcel, en ce moment suprême, recueille les fruits de son épreuve. L'Esprit, vainqueur de la Matière, se fait d'elle une compagne docile. Ainsi il se développe dans ses luttes avec la chair, et, quand le renouvelle la mort, il en dépouille le souvenir en en gardant les résultats.

« Voilà comment Marcel est devenu un sage, ou pour mieux dire, un philosophe : dans l'étude de l'esprit comme dans celle de l'histoire retrouvant les phases diverses que parcourent les hommes, il les conclut, sans le savoir, d'expériences que lui-même a faites.

— Mais tous les hommes, fit M. de Préval, ne suivent-ils pas un développement semblable?

— Sans doute, dit Béhal. Les circonstances varient, le résultat est le même. Le régne eflfréné de la Matière amène la réaction de l'Esprit. Pour s'émanciper, il la condamne, y voyant les pompes de l'enfer. Mais plus tard, des hauteurs idéales, l'homme aperçoit des aspects plus vastes ; la Science le fait impartial. Après avoir afiranchi l'Esprit, il réhabilite la Matière, et sous leur apparente opposition saisit leur identité.

— Ainsi, observa Madame, les états les plus opposés sont en réalité les plus proches?

— Sans doute, répondit Bélial. Ne savez-vous pas combien aisément on passe de l'amour à la haine, et du désespoir à la joie? C'est au sortir de l'athéisme que la France rouvrit les églises, et c'est après les festins de Vérus et les orgies d'Héliogabale que Jérôme fuyait dans le désert, et que retentissait la Thébaïde des flagellations des solitaires.

— Mais désormais, continua Madame, on ne reverra plus cela ?

— Pourquoi ? fit Bélial. Laissez faire les agents de change, les prostituées et les écrivains ! ils hâtent la fin du vieux monde, et préparent sans s'en douter l'aurore du nouveau. La vie naît dans la pourriture : un jour, de ces peuples pervertis, sortiront des apôtres aussi héroïques que saint-Paul et que saint-Antoine.

— Et notre philosophe, dit M"' de Préval, que deviendra-t-il plus tard ?

— Je vous ai montré, reprit Béfial, deux de ses vies antérieures, mais j'aurais pu suivre dans le passé ses transformations innombrables comme je le pourrais dans l'avenir. Je m'arrêterai là ; il vous semblerait que vous entrez dans le monde des magiciens ; car la nature n'est pas moins riche que l'imagination des hommes. Révez-y plutôt quand vous serez seule. Ne vous étesvous jamais demandé à quoi bon les mondes qui nous entourent ? s'ils n'ont point leurs habitants ? s'il n'en est pas de plus informes et de plus parfaits que le vôtre ? Les âmes ne passent-elles point des uns dans les autres ? Ne vous souvient-il pas que Goethe, dans son admiration pour Wieland, se demandait si

l'âme de cet homme, dans les temps à venir, ne deviendrait point celle d'un monde?

— Qu'il est difficile, s'écria M"" de Préval, de savoir la vérité !

— La vérité ? Pour le nègre, c'est le morceau de bois qu'il adore. Pour le chrétien, c'est Jésus mort sur la croix. Pour ce penseur, c'est le Dieu des philosophes. Pour ce Dieu tout métaphysique, notre pénitent n'est pas mûr. Laissons-le dans son monastère, suivre la rude série d'épreuves qui, par degrés, vont l'y conduire. Tandis que nous parlons de lui, il continue sa confession, et bientôt va se retirer dans la cellule qu'on lui prépare. Nous ne le suivrons point. Madame, mais bien plutôt les équipages que d'ici l'on entend rouler, et qui affluent en ce moment chez un seigneur du voisinage. C'est au bal que je vous conduis pour y continuer nos recherches ; nous y verrons nombre de gens qui pourront vous intéresser.

Aussi docile qu'auparavant, la grille du cloître se rouvrit devant Bélial et ses amis. Ils y retrouvèrent leur voiture, qui bientôt après s'arrêta aux portes d'un somptueux hôtel.

Donnant le bras à Madame, et suivi de son mari, Bélial entra dans les salons où se pressaient les invités. On avait prié, pour cette fête, quelques artistes de renom, et, dans ce moment, une actrice y chantait un morceau de choix. Cette femme était, disaient les maîtres, l'enfant gâté de la nature; pour servir une intelligence ouverte à toutes les impressions, elle lui avait donné l'instrument frêle et fort qu'il fallait pour leur donner vie- L'assemblée recevait, muette, chaque son tombé de son organe, dont s'accommodait la souplesse aux intentions les plus diverses. L'actrice à peine eut fini, qu'éclatèrent les bravos des invités, avec lesquels se confondirent ceux du Duc et de la Duchesse.

— C'est très bien rendu, fit le Diable. Aussi le public bat des mains, mais sans autrement s'enquérir du mystère d'un pareil talent. C'est là-dessus, mes chers amis,

que j'ai quelque chose à vous dire. Je la connus, moi, cette même femme, il y a déjà trois cents ans, qui chantait dans les carrefours et annonçait quelque avenir. Un gentilhomme, qui s'en éprit, la fit monter sur un théâtre. Elle vint, dans la vie qui suivit, débuter au grand Opéra, et dans les existences d'après, y reparaissant de nouveau, développa jusqu'à ce point une heureuse prédisposition. Tel se montre, en ses créations, le procédé de la nature; voilà ce qu'il lui faut de temps, et tout ensemble de travail, pour conduire à maturité le gosier modèle de la chanteuse -'^

« Regardez, contmua le Diable, à côté de la grande actrice, ce dandy qui la complimente. Cocher dans le xvif siècle, mais cocher d'un duc et pair, son majordome au xviif, il a dû, comme vous le voyez, apprendre les meilleures manières. Il est membre des premiers clubs et il fait les délices des dames. Il épouse cette petite, qui paraît si grave, qui a les yeux si beaux et si inexpressifs, l'air si distingué et si insignifiant.

« Pour celui avec qui il cause, et qui remue comme un dieu Terme (5îc), c'est un professeur de belleslettres. Il regarde amoureusement cette dame qui danse si gaîment. Tous deux sont mariés de la veille; quels regards ils échangent ! L'heureux mari se répète

(i) Cet épisode, relatif- à Vhypostase des dons naturels et des talents physiques, n'existait pas dans la première version de Bèlial. Le chapitre V s'ouvrait sur l'alinéa suivant, après un préambule pour lequel on trouve d'ailleurs dans le manuscrit trois rédactions successives : mais leurs différences tenant uniquement à la façon de présenter la transition, et ne touchant en rien au fond des idées, je crois inutile de les citer.

tout bas les charmantes choses qu'a dites Musset à propos de la virginité.

— Mais avouez, interrompit M. de Préval, qu'il n'est rien de plus doux, pour celui qui aime, que les premières émotions d'une vierge.

— La virginité, disait le Diable sans écouter?... la virginité... existe-t-elle ?...

— Oh! pour le coup, c'est trop fort! dit M. de Préval.

— Eh non ! reprit le Diable Pour moi, elle n'existe pas. Je la vois, moi, cette fille, dans sa vie passée ; pleurant dans les villes ténébreuses Adonis perdu; puis, dans des fêtes obscènes, célébrant le dieu retrouvé; plus tard, dans la Rome païenne, dissertant avec les poètes d'Auguste ; chantée par eux et pour eux reconnaissante ; puis, à travers les temps qui suivent, reparaissant en ce monde où elle avait oublié d'avoir vécu. Et dans cette vie même, si les regards allaient jusqu'à l'âme, y aurait-il beaucoup de vierges ? Oh ! belles dames qui dansez ici, vous souvient-il, quand vous alliez à la pension, du petit cousin à qui on rêvait, de tant de mariages projetés, éclos et morts dans vos songes ?

— Assez I dit M"'" de Préval. Parlez-moi plutôt de ces trois hommes en cravate, gilet, culotte et habit noir; on les dirait empesés comme les cols de leurs chemises.

— Ce sont, reprit Béel, de petits grands hommes. Ils font de petits vers, de petites recherches historiques, de petits travaux littéraires dans une sous-préfecture.

Ils y sont aussi admirés qu'ils nous paraissent ridicules. Dans une vie suivante, ils parviendront au chef-lieu du département; et, Dieu aidant! ils pourront dans une troisième existence arriver à la capitale.

— Et cet autre, reprit Madame, qui cause avec un officier ?

— C'est, fit le Diable, un géologue. Il discute avec le militaire, mais il est inquiet de sa femme qui valse avec ce jeune homme barbu. Approchons-nous; vous entendrez sa conversation en même temps que ses apartés.

Le géologue, au militaire.

« Ces hypothèses qui vous paraissent ridicules ne le « sont point; plus on avance dans la science, mieux « on comprend sur quoi elles reposent. (^A part.') ce Diable! ils disent autant de paroles qu'ils font de pas!

Le militaire.

« Malgré cela, je comprends difficilement que le (( genre humain puisse descendre d'une carpe !

Le géologue.

« Je ne l'affirme pas. Mais pourquoi non ? (^ part.) « Ma femme s'appuie sur ce jeune homme avec une (( langueur qui me déplaît 1

Le militaire.

« Autant croire aux fables des Sirènes, des Cen- « taures!... Mais qu'avez-vous ? vous êtes distrait!

Le géologue.

« Moi? Point du tout! Vous dites que vous ne seriez « pas éloigné de croire aux Sirènes?

Le militaire.

(( Vous moquez-vous ? Je dis que j'y croirais aussi « bien qu'à votre carpe!

Le géologue.

« Mais ces femmes étranges n'ont peut-être pas été (( rêvées par les poètes. Elles ont pu procéder... (à part) « Sa barbe balaie le menton de ma femme! Peste! Il « lui met. ..

Le militaire.

(c 11 n'y a que les savants pour croire de pareilles « idées ! Croire aux Sirènes ! . . .

Le géologue.

« Cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable, ÇA (( part) Est-ce que ma femme serait capable?... »

M™' DE Préval.

Le malheureux ! pour la première fois peut-être il pose une hypothèse probable !

Le militaire

« Ainsi vous pensez...? Allons! il est parti! Drôles « de gens, que ces savants ! ils sont toujours au sep- « tiéme ciel. Peut-être aussi que je Tembarrassais ! »

M™« DE Préval.

Encore une fausse hypothèse! Embarrasser un savant pour si peu!

— Voilà, dit M. de Préval, un jeune homme qui ne s'amuse guère; on dirait qu'il cherche un problème?

— C'est, répliqua le Diable, un lauréat. Ce fut dans sa vie antérieure un célèbre orientaHste; il étudie maintenant sa propre grammaire, ne se doutant guère qu'il en soit l'auteur. Il reconstruira les langues anciennes et s'y distinguera de plus en plus.

— Vous expliquez ainsi, dit M"*^ de Préval, les innéïtés. Pour Pascal, en effet, l'étude de la géométrie devait être une réminiscence. Il en est de même de ces jeunes gens qui naissent musiciens, quand d'autres ne pourraient le devenir. Le jeune Mondeux, ce mathématicien, vient aussi en appui à votre théorie.

— Regardez, dit le Diable, ce petit gros homme qui parle au milieu d'un groupe. C'est un des riches marchands de Paris. Son père lui a laissé, pour bibliothèque, cinq ou six volumes qu'il tenait du sien ; il y avait, parmi ces ouvrages, un Helvétius dont il fait ses délices; il est, comme de raison, matérialiste et défend chaudement son avis.

— Mais, interrompit Madame, s'il avait trouvé, dans son héritage, Descartes au lieu d'Helvétius?

— Il serait spiritualiste, répondit Bélial; les opinions se forment ainsi. Quand Gall inventa son système, un sien valet se prit de dispute en défendant la phrénologie : s'il eût été chez le docteur Lélus, il se serait battu pour l'avis contraire.

— Et les grandes dames, fit la Duchesse, sont légitimistes, comme les bourgeoises juste-milieu... Oh! oh! continua-t-elle, que ce jeune homme qui entre paraît content de lui!

— Il a lieu de l'être, reprit BéUal : il est fiancé à JuHe de Mergy, qui a cent mille écus de rente. Il vient de congédier une maîtresse qu'il avait depuis quatre ans, qui l'aimait fort et qui s'asphyxie à l'heure qu'il est.

— Le malheureux ! dit Madame.

— 11 se justifie, ajouta le Diable, par ce raisonnement : les faibles sont comme autant de degrés qui servent aux forts pour monter. Ces manières, qui charment les filles bien nées, je les ai acquises avec mes maîtresses; voilà le moment d'en tirer parti. J'imite M. de Gœthe quand il se débarrassa de Frédérique ; je lui ai toujours un peu ressemblé!

— J'ai un étrange dégoût, interrompit Madame, pour les parodistes ; comparer cent mille écus de rente, qu'il cherche à gagner, au chaste sein de la Muse où se réfugiait le grand Goethe!... S'il y a une morale pour les rois, n'y en a-t-il pas une pour les grands hommes?

— 0 imitatoresl exclama le Diable. Que voulezvous? Chacun progresse dans sa sphère, et, comme l'aigle à travers les nues, le limaçon sur le sable... Connaissez-vous ce garçon, au gilet broché d'or?

— Pas du tout, reprit Madame, mais je flaire un substitut.

— C'est, continua Bélial, un très beau parti; vingt mille francs de rente, bonne éducation et jolies ma-

niéres. Il pouvait rester à Paris où il s'amusait fort; mais il préfère Pontoise où il s'ennuie beaucoup. Ce n'est point pour les honoraires qui sont médiocres, mais pour l'honneur d'un galon d'argent, et de parler mauvais français devant trois magistrats qui dorment. Il s'est fait donner un congé, prétextant qu'il était malade, et pour guérir sa nostalgie vient respirer l'air du pays.

— Pontoise! répétait Madame. Demeurer par vanité à Pontoise! en vérité, les gens sont fous. Et ce grand chauve, qui danse vis-à-vis lui, qu'est-ce?

— Tout un roman, dit le Diable. Il fait danser une jeune femme qu'il vient d'épouser. La pauvre petite était romanesque; elle rêvait de fêtes, d'amour, de projets quand on lui présenta cet agent de change. Elle refusa d'abord, car il lui fit peur; puis hésita, car il était riche; puis le trouva moins laid, à force de le voir; elle vient enfin de se donner à lui. Voilà la fin de ses illusions!

— Et ces êtres, dit M"'' de Préval, ont tous un but qu'ils poursuivent un développement qu'ils réalisent ^'^?

(i) Le manuscrit comporte ici une variante avec cette note, de la main même de Le Poittevin, en marge : Première version,

— Assurément, répondit Bélial. Le géologue, par exemple, fera sur les mondes des hypothèses probables comme il en fait sur sa femme. Le lecteur d'Helvétius, dans une vie nouvelle, peut hériter d'un Descartes; s'il lui vient un saint Martin dans la vie suivante, il sera, dans celle d'après, parvenu à l'éclectisme.

— Et le substitut? dit Madame.

— La vanité, reprit le Diable, l'a décidé à faire quelque chose. Il étudie

— Assurément, répondit Bélial, et chez ces personnages nouveaux on reconnaîtrait les mêmes phases que je vous ai montrées chez d'autres.

— Mais nous pourrions, s'il vous plaît, faire ensemble cet examen. Rien n'aplanit, comme l'application, les aspérités de la théorie.

— Volontiers, répondit le Diable; et pour procéder comme il faut, je commence par la première phase. Tout naturellement s'y place l'homme de bon ton, cocher, valet de chambre dans ses vies antérieures, clubiste à l'heure qu'il est, et valseur sans défauts. Comme on est homme de lettres il est homme de salon, la merveille, en un mot, de l'art automatique.

— = Je vois ce que c'est, fit Madame, quoique mes pareilles souvent s'y trompent : la première phase, et comme un vernis de la troisième. L'un de ces jeunes originaux, qui par malheur se ressemblent tous...

— C'est qu'il n'appartient qu'aux forts d'être originaux sans copie. Eux seuls ont des façons exquises; les autres ont de bonnes manières.

aujourd hui le droit comme un enfant le latin, sans soupçonner à quoi sert la science. L'un et l'autre le sauront plus tard.

— Et cette pauvre petite^ dit Madame, qui a épousé l'agent de change ? Elle aura gagné, je présume, de perdre ses illusions. Est-ce encore un progrés, cela ?

— La vérité est toujours bonne, reprit le Diable, et Terreur toujours mauvaise... Mais les salons se vident et voilà qu'il se fait jour. Il est temps de dormir pour le monde élégant.

— Je n'ai pas sommeil, fit Madame.

= Acceptez alors ma voiture, reprit le Diable, et profitons de la frai-" cheur du matin.

Le chapitre V se terminait sur ces mois.

« A côté de l'homme de bon ton, je place le futur de Julie. Dans cette âme assaillie des sens, rien ne luit au regard interne. C'est le régne des choses extérieures et de la convoitise des yeux; et comme ils ne sont, dit le poète, à l'épreuve de l'or ni des belles, on épouse une dot opulente pour payer des filles de théâtre.

— Auprès de l'amant de Julie, vous avez gardé, j'imagine, quelque place pour le substitut?

— Nous le mettrons plus haut. Madame. Si amusant qu'il soit pour vous, le substitut est en progrés. Quand, loin des soirées parisiennes, il s'essaie, d'un œil mal expert, à discerner le vrai du faux, n'arrive-t-il pas à votre sens aux frontières du second état?

— Très bien. Je comprends maintenant. Comme Marcel dans son monastère, il fait sa retraite à Pontoise. Mais, quand il surprend un congé, n'ayant que le mal de Paris, et vient, laissant là sa besogne, respirer l'air de nos salons, que devient la phase de l'épreuve?

— 11 retombe dans celle des passions, mais promptement il en ressort : car les congés ne sont pas longs. La discipline, en pareil cas, comme la règle dans les couvents vient en aide aux faiblesses de l'âme. Les rechutes aussi sont dans l'ordre; les phases ne suivent point constamment, comme chez Marcel et chez Clara, une régularité parfaite, chacune occupant toute une vie et coulant ininterrompue. Les uns, comme notre magistrat, retombent à l'état antérieur, mais pour bientôt en ressortir; d'autres, tel notre homme de salon, consacrent à une hypostase un certain nombre d'exis-

tences. Ce sont différences frivoles, qui naissent de causes secondaires et suivent, dans leur caprice même, la régie invariable et fixe.

ccAussibienque le substitut, la jeune femme del'agent de change se trouve à la phase de l'épreuve. Trop attirée aux choses du monde, c'est à coup sûr contre son gré qu'elle échappe à ses tentations. Mais le moyen de s'y donner, sous la surveillance d'une vieille fille, sœur d'un mari qui se défie ! La duègne, traitant sa bellesœur comme le diable traite les hommes, la veut rendre, dans sa rage, aussi malheureuse qu'elle-même et se plaît à la priver des joies qu'elle ne peut goûter. 11 n'est, sous cette rigide gardienne, besoin des grilles du monastère ; avce elle, comme à leur abri, cette femme achèvera sa tâche, et va, du sacrifice forcé, naître au sacrifice volontaire. Toutes les transitions, vous le voyez, ne s'accomplissent pomt dans le cloître ; comme on dit chez les catholiques, c'est faire son salut dans le siècle.

« Nous passons à cette jeune mariée, femme du professeur de belles-lettres : saturée, dans les temps anciens, des folles jouissances du monde païen, elle ne brûla, au moyen âge, que des flammes de l'amour mystique, et pour son renouvellement, accumula les existences. Lenteur féconde dans les évolutions d'une âme forte! De ces vies, l'une après l'autre attachées à une même idée, naquirent un jour les pures ardeurs et les extases de sainte Thérèse.

« La sainte, maintenant, est une femme auteur, lisant Platon comme Boissonnade, le traduisant comme

M. Cousin, et dont le nom, déjà connu, fera pendant à celui de G. Sand.

— Mais le hasard pouvait, de cette femme, faire la compagne de l'agent de change ?

— Le hasard ne perd que les faibles ; les forts veulent leur destinée Notre agent de change, quand il songea à prendre femme, fit en effet demander celle-ci ; elle refusa; une autre accepta, qui maintenant accuse son destin.

— Et, dit M. de Préval, doit s'imputer à elle seule d'avoir manqué...

— De maturité, de raison, et de bien d'autres choses encore où la volonté seule ne peut suffire.

— Puisque nous voilà, dit Madame, parvenus au troisième état, vous allez nous parler un peu de l'avenir du géologue; il fera sans doute sur les mondes, comme il fait déjà sur sa femme, des hypothèses moins improbables ?

— Je pense sur les mondes, dit le Diable, à peu prés comme le géologue; et les espèces d'où vient la vôtre, s'il en restait des exemplaires, vous sembleraient plus drôles encore que les centaures ou les sirènes. Le géologue, dans l'avenir, en reconstruira quelques-uns qui, de nouveau, exciteront les étonnements du militaire.

(( J'arrive au jeune orientaliste...

— Toujours occupé, ce me semble, de la recherche du même problème !

— De la même femme, s'il vous plaît, quoiqu'à son air on s'y trompe; c'est Teffet de l'habitude. Il est jeune.

sort du collège, et se croit épris d'une fillette qu'une seule fois il a rencontrée. Par malheur, aussi à plaindre que l'illustre don Quichotte, il ne peut, de ses compagnes, distinguer celle qu'il adore. Grand désappointement pour lui et grand sujet de rire pour ses amis, auxquels il devait la faire connaître.

— Pour une âme à la troisième phase, c'est céder aux sens, il me semble, aussi vite que dans la première?

— Mais la tentation n'est guère périlleuse, à en juger les apparences. Imminente est la réaction contre ce réveil des instincts ; la négation qui les supprime ne pourra durer davantage, et cet esprit, trop développé pour qu'un terme l'arrête, de la pensée avec l'action va ressaisir l'intime accord.

— Et il suffira pour cela ?

— De peu de temps; c'est à peu près comme les premières phases dans la troisième. Si haut que l'Esprit ait atteint, à chacune des crises créatrices qui renouvellent son enveloppe, il repart des degrés infimes qu'il avait parcourus déjà; les phases dérivant l'une de l'autre, il faut bien qu'à chaque existence l'âme en renouvelle la série. Sans y séjourner elle y passe, jusqu'au moment où elle s'arrête dans celle pour laquelle elle est mûre. L'Esprit, par un acte semblable, remonte, pour toute notion nouvelle, aux principes dont il la déduit : c'est une règle du monde moral et c'en est une du monde physique. L'enfant, dans le sein de la femme, ne commence pas par revêtir les attributs de son espèce. Son âme, devenue âme humaine, reprend avec son nouveau corps les types des espèces inférieures, long travail

de siècles entiers qu'elle ressaisit en quelques jours. Enfin succède la forme humaine après les formes animales, et l'embryon, par ce travail, semble révéler tout le secret de son passé.

— Mais où s'arrêteront enfin le géologue et l'orientaliste ? Vous m'avez, à propos de l'homme, parlé de gradations sans fin sans spécifier ce qu'elles peuvent être : parvenu à ce que j'appelle la sommité de la troisième phase, il ne lui reste, ce me semble qu'à la développer sans cesse ?

— Ce qui deviendrait monotone, si la nature n'y mettait ordre! En dehors de l'humanité, il est des régions supérieures où s'élèveront quelque jour les beaux génies dont nous parlons. Il suffit, pour un tel progrès, d'un nouveau sens qui perce en eux, et ouvre à des besoins nouveaux tout un monde d'émotions nouvelles. Mais dans sa condition plus haute, il faut encore que l'Esprit reproduise les trois phases que vous connaissez : épris des merveilles inconnues dont la nature lui fait largesse, d'abord il redeviendra son esclave, puis la niera pour s'en affranchir, et enfin, retournant à elle, l'asserv^ira à son empire.

<c Aux aspirations infinies qu'on sent confusément sourdre en soi, il y a donc, quand elles sont mûres, des réalités correspondantes. C'est ce point d'éclosion qu'il faut attendre. Le géologue, l'orientaliste en sont voisins dans ce moment, et, des premiers de votre monde, passeront les derniers d'un autre.

— Infinies évolutions, dont l'idée suffit à troubler les âmes !

— Quand elles ne sont pas prêtes pour elles. Continuons donc, s'il vous plaît, la revue du troisième état. Au-dessous des grandes renommées, voici les célébrités naines : je veux dire, nos petits grands hommes. Vous connaissez leur avenir. Q.u'ajouterais-je de leur passé? ils ont, dans leur sphère plus modeste, tourné suivant la loi commune, éprouvé de petites passions guéries par de petites épreuves, et dans la phase qui vient après accompU de petits travaux.

— Si bien que, dans la troisième, ils tiennent comme le dernier degré?

— Oh ! que non pas ! la limite, ici comme ailleurs, est malaisée à établir. Aussi loin des petits grands hommes qu'eux-mêmes le sont des hommes illustres, je mets ce marchand de Paris, qui grâce à son Helvétius est philosophe par héritage. Dans la vie qui suivra celleci, il peut tomber sur un Descartes, et si dans quelque vie nouvelle il lui survient un saint ^Martin, le voici, pour la vie d'après, parvenu jusqu'à Téclectisme.

— Et vous savez, dans la même phase, des esprits moins développés, qui sont, à ce penseur novice, ce qu'il est aux petits grands hommes?

— Je pourrais citer comme exemple ce valet du célèbre Gall, qui prit au service de son maître une teinture de phrénologie. Le matin, balayant la salle, ou le •soir, derrière les disciples, il prenait sa part des leçons. De dévot il devint penseur, et passa, grâce à cette école, du second au troisième état.

— Quoi ! ces gens là, ainsi que nous, traversent la série des phases? Ils ont leurs épreuves, leurs passions?...

— Oui, belle dame, ils ont leurs passions! Les infusoires ont bien les leurs! et, s'il fallait vous en convaincre, j'évoquerais le microcosme de la moindre croûte de fromage. Mais on se fait dans votre classe une autre idée des domestiques. Vous vous imaginez, je crois, qu'ils ne vivent, laquais ou cochers, que pour conduire vos équipages ou vous tendre les marchepieds! En effet, à ce point de vue, ils vous représentent quelque chose comme l'annexe de votre vie; mais considérés autrement, on peut suivre en eux une vie propre qui se développe parallèle. C'est au Ranelagh, par exemple, qu'il faut voir votre gros heiduque, quand il promène, de l'une à l'autre, les ardeurs de la première phase; et jamais vous ne l'avez vu qu'au derrière de votre voiture, portant sur sa tête, impassible, un magnifique chapeau à plumes !

— En ce cas, nous allons descendre des classes privilégiées au peuple. Nous allons étudier chez lui...

— Vous n'y songez pas, je présume! Contentonsnous du peu de mots que je vous ai dits là-dessus, et, si nous faisons de l'histoire, usons-en comme les historiens; ils parlent des grands personnages, des privilégiés, comme vous dites; mnis avez-vous vu quelque part qu'ils se soient occupés des autres, et qu'entre tant de narrateurs soigneux d'éplucher vos annales, il y en ait un seulement qui ait fait une histoire du peuple? Us en disent quelques mots, comme nous, lorsque la tâche est terminée, et par manière de complément... Voici d'ailleurs qu'il se fait jour, les salons s'éclaircissent; il est temps de dormir pour le monde élégant.

— Je n'ai pas sommeil, fit Madame.

— Acceptez alors ma voiture, reprit le Diable, et profitons de la fraîcheur du matin.

En descendant de voiture, M™' de Préval se trouva au cimetière du Pére-Lachaise.

— Est-ce vous, dit-elle à Bélial, qui avez donné l'ordre? Que venons-nous faire ici ? A moins que l'on ne puisse plus rentrer dans cette vie, quand on sait les secrets de l'autre?...

— Q.uelle idée ! fit Bélial. Je préside à l'amour, et point aux funérailles; quant au choix de la promenade, j'ai peut-être eu mes raisons. Prenez mon bras, et faisons un tour dans ces allées, bordées de tombeaux en guise d'arbres.

— Voyez cette vieille dame, dit la Duchesse! Elle paraît bien désolée. On la croirait de marbre, vêtue de blanc comme elle est, et immobile devant ce mausolée.

— C'est celui de son fils, observa le Diable; c'était un

brave militaire qui se fit tuer dans une déroute. Mais ce petit bonhomme que vous vove/ là-bas, savez-vous ce que c'est?

— Non, fit Madame.

— Notre troupier, déjà sorti de l'autre vie! Cette jeune femme dont il tient la main est sa nouvelle mère.

— Que m'apprenez-vous ? s'écria la Duchesse. Je me figurais que les hommes, s'ils viennent à renaître, retournent chercher la vie dans le sein qui les a portés. Est-ce que les noms de père, de fils, de femme, par delà le trépas, n'auraient plus de sen? ? Vous souriez ?... Savez-vous que le cœur me tremble, et que votre dure science m'eflPraie !

— C'est la régie, reprit Bélial. Vous souvient-il qu'un jour la fantaisie vous prit de monter dans un ballon? C'était pure partie de plaisir; vous vouliez, par curiosité, voir quel aspect offre ce globe considéré du firmament. La terre, au début du voyage, alla sous vous, s'agrandissant, et vous admiriez le domaine où Dieu plaça l'humanité. Mais la science est le fruit amer des curiosités satisfaites; plus vous vous avanciez dans Tair. plus samoindrissait votre joie; les hommes déjà disparaissaient; à leur tour aussi disparurent les arbres, les édifices; et au-dessous de vous, enfin, on ne distingua bientôt qu'un point noir. Vous étiez tout à fait sérieuse; on eût dit que jusqu'à votre âme montait le froid de l'atmosphère, et que, tremblante, elle frémissait comme les tissus de votre corps. C'est qu'en même temps que les aspects, avaient changé les impressions, et comme il ne faut aux pensées qu'une occasion qui les éveille,

devant ce monde rapetissé vous apparaissait le néant de toutes les choses qui s'y rapportent. Alors, dans l'espace infini, il vous sembla qu'allait se perdre la nacelle comme son équipage; le vertige s'empara de vous, et pour dissiper vos terreurs on se hâta de redescendre.

(( C'est la même chose qui recommence. Vous parliez de la vie, je suis venu, je vous en ai dit les mystères, et voilà que vous avez peur et que le vertige vous ressaisit. A chaque mère, vous voudriez rendre son enfant! Comprenez donc que si la mort a lieu, c'est pour renouveler la vie! 11 ne faut pas, vous le savez, unir les frères avec les sœurs, car une espèce ne s'améliore qu'en mêlant des principes divers. C'est pouquoi, par delà la tombe, la nature dissout les familles. Puisant l'existence aux mêmes sources, les enfants reviendraient les mêmes sans se perfectionner jamais. x\insi qu'elle suit la naissance, la parenté cesse par la mort; ce monde à part qu'elle vous créait, comme les sources au grand abîme, retourne au monde universel. Puis reparaissent les mêmes acteurs, tantôt serrant de nouveaux liens, d'autres fois renouant les anciens. Ainsi vont les générations, enterrant, avec ceux qui meurent, leurs lois, leurs arts, leurs religions; mais en même temps qu'elles les détruisent, à tout jamais les conservant par les formes qui les remplacent.

— Pourquoi, répétait M"'" de Préval, ne point nous laisser comme nous sommes, avec notre père et notre mère, et nos enfants, et notre mari?

— Il y avait un jour, lui dit Bélial, deux jeunes mariés qui se promenaient à mer basse le long des rivages. Le

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llux revint, qui les obligea de monter plus haut. Et ils disaient : « Pourquoi la mer ne s'arrête-t-elle point, que nous puissions rester ici? » Les vagues arrivaient cependant; ils regagnèrent au pied des falaises le sentier qu'il avaient suivi. Ils disaient encore : « Que ne pouvons-nous rester ici? L'horizon est plus vaste que tout à l'heure et l'abîme plus mystérieux ». Le flot qui montait toujours les força de monter encore; ce ne fut pas sans se plaindre. ALiis au haut de la montage l'horizon était plus large, l'abîme plus beau, et ils étaient joyeux d'avoir monté!

— Voilà, dit M"'" de Préval, que vous parlez par paraboles, comme il est écrit que font les prophètes. Mais je ne suis point consolée!...

— Laissez faire, répondit le Diable Ne vous souvientil plus de ce que je vous ai dit à propos des transitions? 11 laut maintenant que j'aille où m appelle le soin des mondes.

On reprit la voiture, qui ramena dans leur boudoir M. et M"" de Préval.

— Je reviendrai, disait Bélial.

— Quand ? fit xMadame.

Mais comme il ne répondait pas elle se retourna, et ne le vit plus.

Elle était seule avec son mari.

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