CHŒUR DES BARBARES
« Comme on entend des monts l'avalanche qui roule
Sur les cités qu'elle détruit, O Rome, entends-tu pas du sein de notre foule
S'élever un immense bruit?
Tes peuples, vainement, humilieront leurs têtes
Devant le Vandale et le Franc :
On ne désarme point la fureur des tempêtes
Ni les vagues de l'Océan!
Le Barbare, tenant à la main sa framée,
Au bras portant son bouclier, Comme la bête fauve au sang accoutumée,
Ne fait ni reçoit de quartier.
Il vient, poussé par Dieu, dans leur décrépitude
Punir les hôtes des cités, Et comme aux premiers temps faire la solitude
Dans les champs par lui dévastés.
Vieille Rome, oh ! pourquoi dans ton ardeur de guerre,
Sur le Rhin jetant des chemins, Vins-tu comme un chasseur jusque dans son repaire
Chercher le peuple des Germains? »
Ainsi chantaient, pillant l'opulente Italie, Les essaims de guerriers qu'y jetait Teutonie, Tandis qu'en son domaine un jeune sénateur Conduisait Métalla, fille de l'empereur.
Les conviés joyeux arrivaient pour la fête ; Dans la chambre d'hymen une couche était prête, Et, de la mariée exaltant la grandeur, Ses compagnes aussi chantaient toutes en chœur :
(( Gloire soit à César! gloire à sa jeune fille! Quand résonne à ses pieds le choc des combattants, Vers le lit nuptial elle marche, tranquille. Et fixe pour jamais les amours inconstants. Au-dessous de ses pieds la tempête s'agite, Dans les villes en deuil moissonne les trépas ; Mais jusqu'aux régions que la Princesse habite Du cri des malheureux le bruit ne parvient pas. C'est pour elle qu'ourdit la vieille Taprobane Ses vêtements de soie et ses riches tapis, Et que, les soirs d'été, dansent la Gadétane Les filles de Gadés qui pleurent leur pays.
Heureux le jeune époux que sa faveur appelle Au nocturne combat, peu de temps disputé, Où l'époux, sur le sein de la vierge rebelle. Va cueillir les trésors de la virginité. »
Quand finissaient les chants, dans la ville surprise Le roi barbare entra, suivi de ses soldats. Il marcha vers le trône où la Princesse assise Cachait avec terreur sa tête entre ses bras. « O belle iMétalla, lui dit-il, votre couche Réclamait un époux de plus illustre souche; De votre cœur tremblant chassez donc votre effroi, La fille des Césars doit épouser un Roi ! »
De son sort, une belle est toujours la maîtresse. Le Barbare vivait aux pieds de la Princesse Et, dans la Germanie, elle avait retrouvé L'appareil qu'à ses chefs le peuple a réservé. A sa rencontre, un jour, s'en vint un jeune prêtre « Métalla, lui dit-il, je me suis fait connaître Au roi qui régne ici. Je viens auprès de toi, iMinistre du Seigneur, pour exercer sa loi; C'est César qui m'envoie et permet que mon zèle Au milieu des Païens parfois te la rappelle. »
Le jeune confesseur voyait souvent la reine; De l'Italie absente il lui parlait parfois.
Un jour, il lui sembla qu'une secrète peine Tourmentait la Princesse attentive à sa voix. « O iMétalla, dit-il, vous éprouvez sans doute Loin de votre pays un étrange tourment.
— Non, dit-elle, écoutez! c'est Dieu que je redoute; De ce Dieu qui sait tout je crains le châtiment.
Un jour, c'était pour moi celui de l'hyménée, M'apparut un guerrier, de m'obtenir jaloux ; Et dés que je l'eus vu, sans peine résignée, Pour voler en ses bras j'oubliai mon époux. Il était beau, ce roi, dans sa luisante armure ! Son regard souverain faisait baisser les miens. Mais je ne tremblais pas : dans ma pensée impure Je comprenais déjà qu'il portait mes liens. Père, vous ignorez ce que c'est qu'une femme. Et vous ne savez pas que dans Lesbos, un jour, Ériphyle, au milieu de son pays en flamme, Pour le terrible Achille, hélas! s'éprit d'amour. Joyeuse, je quittai l'empire de mon père ; Du sort de mon époux je ne m'informai pas, Et malgré mes remords consommant l'adultère Je vivais sans regrets dans ces rudes climats. Depuis que je vous vois, des angoisses étranges Me reviennent au cœur, je ne sais pas pourquoi? J'envie, auprès de vous, la chasteté des anges, Et je sens que Jésus me rappelle à sa loi.
— O Reine, dit le Père, à votre époux qui pleure Et qui pardonnera, voulez-vous revenir?
— Non, reprit Métalla. Dans une autre demeure Je veux adorer Dieu ; vous viendrez m'y bénir.
— loi —
— Vous ne l'aimiez donc pas ? — Je connaissais à peine Cet époux, quand César, pour avoir ses trésors, Désira nous unir d'une éternelle chaîne. Dans le cloître je veux oublier mes remords; En mon cœur, prés de vous, je veux sentir descendre Ce calme qu'on reçoit de la Divinité ! » Le prêtre l'arrêta : — « Qui vous dit, sous la cendre, Que l'on trouve toujours cette sérénité? Hélas! de volupté quand vous êtes lassée, Quand vous ne voulez plus de son plaisir amer. Peut-être il me surmonte, et mon âme épuisée Sent croître à tout moment l'aiguillon de la chair ! Ceux qui des passions ont bu jusqu'à la lie ! D'avoir connu l'amour souvent ont du regret ; Mais ceux qui dans le cloître ont consumé leur vie Voudraient revivre encore et suivre son attrait. Hélas! quand prés de moi vous venez, si tranquille, Me dire qu'à ses lois enfin vous renoncez, Savez-vous si de Dieu le serviteur fi agile
Ne va pas vous offrir des amours insensés ? »
La reine l'écoutait, la tête pâle et basse;
Elle reprit : ce II faut que nous partions demain.
— Je voudrais, dit le prêtre, obtenir une grâce : Avez-vous les habits du jour de votre hymen ?
— Je les ai. — Je voudrais vous en voir revêtue.
— Je les mettrai demain, quand nous fuirons tous deux. >^
Le lendemain, tous deux franchissant l'étendue, Vers leur pays lointain couraient, silencieux. Métalla, quand elle eut regagné l'Italie,
De son premier époux aperçut le château.
« Fuyons ces lieux, dit-elle, il faudra que j'oublie... »
Mais le prêtre venait de jeter son manteau :
C'était bien son époux dans son habit de noce.
c( Alétalla, lui dit-il, ne fuyez pas ainsi!
Vous vouliez servir Dieu, mais ce Dieu qui m'exauce
Permet que sans péché nous le servions ici.
Aimez votre mari, car vous aimiez le prêtre.
C'est notre jour de noce, et la nuit va paraître ! »
Une promenade de Bélial.
Le duc et la duchesse de Préval, nouvellement mariés, avaient décidé de passer un jour à l'abri des importuns. Je ne chercherai point à quoi ils s'occupaient, enfermés dans le boudoir de Madame, ni à quel propos ils parlèrent de la vie, se demandant d'où elle venait, ce qu'elle était et pourquoi on la recevait. Madame, élevée au couvent, était catholique; élevé dans un collège. Monsieur était éclectique. 11 aurait voulu convertir sa femme, qui de son côté eût été bien aise de convertir son mari. On parla longtemps sans se mettre d'accord, et comme chacun s'obstinait dans son avis, le Duc se ressouvint de la fin de Candide... Mais que devint Madame, quand elle aperçut, assis sur un fauteuil, un personnage nouveau venu qui la regardait en souriant? Elle poussa un cri, rougit bien fort, et s'arrangea le plus décemment qu'elle put. Le Duc, en se retournant, ne fut guère moins surpris qu'elle. Il courut à la porte; mais elle était fermée; et de là à la fenêtre, qui l'était aussi.
— io6 —
— Monsieur, dit-il, comment avez-vous pu?...
— C'est ce que je m'apprête à vous apprendre, répliqua l'inconnu, si vous voulez bien me laisser parler. Asseyezvous d'abord, nous en aurons pour quelque temps. t'
'( je me glisse partout où je veux, mais je ne me montre pas toujours. J'étais ici, quoiqu'invisible, quand vous agitiez cette question dont on s'entretenait tous les jours à la table d'Héliogabale.
« Si j'y peux répondre mieux que vous, c'est que je suis un de ces génies auxquels Dieu remit le soin des mondes. Je préside à l'amour dans la Nature entière. C'est moi qui tout à l'heure me balançais aux lèvres de Madame, quand elles vous attiraient siiort. C'est sur mes ailes que le pollen traverse les airs, quand il cherche le pistil des fleurs. Je suis la Vénus qu'invoquait Lucrèce dans ce grand poème que vous savez. On m'appelait indifféremment Adonis ou Mylitta. car je réunis les deux sexes. C'est de moi que parlait Milton, quand il apostrophait ce Bélial, le dieu des amours impures. Seulement, comme tous les chrétiens, il a calomnié le Diable. C'est ce qu'ont compris les Hussites, qui l'appelaient au contraire : Celui à qui on a fait tort.
« Vous n'en douterez plus, quand vous saurez pourquoi je viens me mêler à vos discussions. Ce n'est pas tout à fait pour vous, Monsieur le Duc; mais il me chagrinait de voir couler des douces lèvres de Madame tant de raisonnements futiles; je veux soulever un peu devant elle le dernier voile d'Isis. Qu'elle se rassure cependant : ce n'est pas le Néant qu'elle trouvera comme fin dernière de la vie,
« Avez-vous lu, Monsieur le Duc, le sixième livre de V Enéide ?
— Belle question ! répondit M. de Préval.
• — 11 vous souvient donc que les morts, en quittant l'Elysée, reviennent à la vie après avoir bu au fleuve d'oubli?
— « Scilicet iminemores super a ut convexa revisant » se hâta de dire le Duc, comme s'il eût craint que Bélial ne fît avant lui la citation où ne l'empêchât de la faire.
Bélial sourit, ce qui fit sourire Madame; et, se tournant vers elle, il traduisit le vers latin.
— Mais savez-vous, M. de Préval, pourquoi les ombres retournent ainsi à la vie mortelle?
— C'est là, reprit M. de Préval, une des fictions de la mythologie. Pythagore...
— Vous allez dire que Pythagore croyait à la métempsychose, à laquelle ni Madame ni vous ne croyez?
— Pardonnez-moi, reprit le Duc. J'ai parfois été tenté d'adopter cette philosophie. La matière est dans un éternel mouvement, [les forces se renouvellent sans cesse]. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de l'homme? Aujourd'hui roi, palefrenier demain, cheval peut-être bientôt après.
— Mais, reprit le Diable, dans quel but tous ces changements ? Grâce à cette échelle descendante, le cheval peut devenir pourceau, et l'âme du pourceau s'aller chauffer au soleil entre les deux écailles d'une huître?
— Cela se peut, dit le Duc. Tout cela change pour changer; comme une roue tourne pour tourner.
— La roue, répondit Béel en souriant, ne tourne pas
— io8 —
pour tourner, mais pour nous mener à un but. L'âme ne peut mourir; elle renouvelle le corps qu'elle habite à chaque phase de son existence. Seulement, chacune de ces phases la rapproche de Vldcal, terme du développement des mondes.
« Si vous saviez comment procède la Nature, vous verriez qu'elle travaille avec lenteur; elle n'engendre point indifféremment, et avec la même facilité, un homme ou un ciron. Vous dites que vous ne croyez plus aux miracles, et vous pensez que neuf mois de gestation suffisent à créer un homme?
« Quand le soleil réchauffe les plaines ou que Phœbé danse sur les ondes, balancée par les vents nocturnes, est-ce que vous ne pressentez pas qu'il s'accomplit un mystère?
« Ce mystère c'est le développement des créatures. Du ver à l'homme, la chaîne s'étend sans se rompre.
— Ace compte, reprit M'"^ de Préval, le ver finira par devenir un homme?
— Assurément, dit Béel.
— Mais auparavant, reprit Madame, il traversera l'une après l'autre les séries intermédiaires? II ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant ; puis, coursier fringant, bondir dans les plaines?
— Avez-vous vu parfois, dit Béel, les grands bœufs mugir et les étalons galoper dans les prairies? N'avezvous pas saisi dans leurs yeux Téclair de la pensée, et comme une majestueuse attente? Une autre vie s'apprête en silence sous ces fronts tranquilles. Laissez faire. L'heure approche où l'animal, laissant à la terre sa dé-
pouille, va s'élever à la pensée humaine et à la parole qui la communique.
— Mais, lit le Duc...
— Mais, reprit le Diable, je ne suis pas venu pour discuter; je ne peux en dire davantage sans vous ouvrir des horizons qui n'appartiennent pas à des yeux mortels. Je vais plutôt désennuyer Madame, qui a écouté sans trop d'impatience une théorie philosophique.
« Je vais, charmante Duchesse, et vous, Monsieur le Duc, vous donner ce divertissement que procura autrefois Asmodée au seigneur Cléophas. Ce sera, Madame, un petit cours pratique qui vous intéressera plus que le premier. Je vous montrerai des gens aujourd'hui vivants ; nous exphquerons leur vie présente par leur passé, leur avenir par leur vie présente.
— Mais, fit la Duchesse...
— Mais, fit le Duc, vous savez bien, mon cher cœur, que notre compagnon n'aime pas les questions.
— Vous vous moquez! fit le Diable. Les dames fontelles jamais des questions indiscrètes? Je parie que Madame n'a rien à demander qui ne se rapporte à nos promenades?
— Vous en jugerez, reprit la Duchesse. Vous me dites que le passé explique le présent et le présent l'avenir. Mais comment cela?
— C'est, fit le Diable, qu'une existence étant la condition d'une autre, une étroite relation les unit. La mémoire ne survit point à la mort; mais l'âme, en se créant un nouveau corps, tire des conditions de sa vie passée les aspirations de sa vie nouvelle.
c( Voulez-vous, dit le Diable à la Duchesse, me laisser vous mettre au doigt cet anneau à côté de votre alliance ?
— Pourquoi cela? dit le Duc.
— Ne soyez pas jaloux, reprit le Diable. Cet anneau est celui de Gygés; vous savez qu'il rend invisible; Madame votre femme en aura besoin dans les maisons où nous allons entrer.
— Mais moi?... observa le Duc.
— Grâce au nœud qui vous lie, répliqua Béel, l'anneau suffira pour les deux.
Il offrit son bras à Madame; Monsieur suivit; et tous trois quittèrent l'hôtel de Préval.
— in —
Minuit sonnait, quand Bélial et ses compagnons entrèrent dans la rue de Varennes. Deux jeunes gens marchaient devant eux, à petit bruit, et comme craignant d'être aperçus.
— Hâtons le pas, dit Béel, nous commençons nos expériences.
— (( Savez-vous bien, Marcel, disait l'un des jeunes (( gens, que vous êtes un heureux gaillard! Cette petite « Léontine est charmante; elle avait jusqu'ici éconduit « tout le monde et vous en triomphez tout d'abord.
A quoi Marcel répondit :
— « J'ai eu tant de bonnes fortunes que je n'ai plus « guère de vanité. Ce que vous attribuez à mon mJrite, « je le dois aux circonstances. Croyez-vous, cher Ernest,
« que Napoléon, sous Louis le Grand, eût pu devenir em- « pereur?
— c( Assurément non ! — Mais vous êtes un drôle de « corps? que signifie cette comparaison ?
— (( Le rapprochement est pourtant aisé. Si j'avais (' débuté plus tôt avec Léontine. je n'aurais pas mieux « réussi que les autres. Ceux qui m'ont frayé le chemin l'ont « habituée aux propos galants; l'âge et le tempérament (.( venant en aide, elle attendait un vainqueur quand je « suis venu. Ce n'est que faute de mari, pauvre fille! « qu'elle s'est passé l'amant. Comme elle diffère de nos « dames, qui pour le second délaissent le premier. Mais, « vous le savez, je répugne aux engagements ; et puis « d'ailleurs le duc, son père, a le bourgeois en horreur. « Je n'avais point assez de naissance pour elle, ni elle as- « sez d'argent pour moi. Cela, comme vous le voyez, « n'a rien empêché, tant sont forts deux cœurs qui (( veulent se rencontrer. »
— Voilà un vilain homme, dit la Duchesse. Est-ce ainsi que l'on parle d'une femme qu'on aime? Ce ton se passerait à peine aux amants rebutés.
— C'est là, reprit Bélial, le ton des jeunes gens à la mode. Les pauvres filles ne s'en doutent guère quand elles pressent les mains en dansant, et y mettent de petits billets.
— Je ne croirai jamais, dit Madame, qu'ils soient tous ainsi.
— A l'heure qu'il est, reprit le Diable, il y en a peutêtre, en ce bas monde, trois ou quatre qui soient autrement. Cette manière de parler est si goûtée que plusieurs
jeunes gens, vraiment amoureux, s'en servent cependant ensemble. Je quitte un petit bonhomme qui parle ainsi de sa maîtresse, affecte de la laisser avec ses amis, et dans son for intérieur crève de jalousie. I En causant de la sorte on arriva à la porte d'un vieil hôtel où s'arrêtèrent les deux amis.
— « Pensez surtout, dit Ernest, à « chauffer » la sœur « à mon intention. Je la crois ébranlée : à vous, qui êtes « dans la forteresse d'y introduire un ami. La bonne (( partie carrée que nous ferions là! Je vous souhaite la « bonne nuit et vais chez la petite Coralie. »
— Quel large cœur! dit le Duc. Mais que fait donc Marcel? Monte-t-il au ciel comme Melchisédech .?
— Ce n'est pas au moins, reprit Béel, à cause de ses vertus! Ne vovez-vous point cette échelle de soie, attachée à un balcon? Suivez-le, s'il vous plaît, mon cher Monsieur.
— Mais moi, dit Madame; vous me faites faire, convenez-en, une étrange expédition. Je suis d'ailleurs poltrone comme vous ne sauriez croire; je suis encore plus maladroite. Je vais m'accrocher, je vais perdre la tête, je vais crier, tomber peut-être...
— Laissez donc, fît le Diable. Criez si cela vous plaît, on n'entendra pas. Quant à vous blesser, ne redoutez rien; je suis derrière vous et je veille à tout.
Le Duc, la Duchesse et leur compagnon entrèrent après Marcel dans une chambre située au premier étage.
Il y avait dans cette chambre une belle jeune fille qui se ieta dans les bras du cher Marcel.
— ii6 —
— Asseyons-nous, dit le Diable, sur ce canapé. Nous y serons à l'aise pour voir et pour entendre.
L'amant avait quitté son air dégagé et revêtu un air hypocrite qui accrut l'antipathie de la Duchesse.
— « Comment va, ma petite belle? dit-il à Léontine. (c Toujours charmante, mais en vérité si pâle que vous « m'effrayez.
— « Mon Dieu ! reprit Léontine il faudra vous y habi- « tuer. Je continuerai de vous recevoir, mais quelque « jour je serai surprise.
— « Est-ce qu'on songe à cela, mon ange? Vous sa- « vez que j'ai gagné les domestiques. Vos parents (c logent sur la cour et dorment comme on fait à ce soixante ans.
— « Tenez, savez-vous, Marcel, à quoi je pensais (( aujourd'hui?
— « A moi, peut-être, qui n'ai cessé dépenser à vous? c( Pourquoi la vanité de votre père met-elle un obstacle « entre nous? Savez-vous que je ne fais plus rien, et « qu'on se plaint de moi au ministère? J'ai fait hier deux « erreurs de chiâres qui ont fort mécontenté mon chef « de bureau. »
— L'impudent menteur! dit la Duchesse. Peut-on se moquer ainsi, et avec une si douce voix. Il ne pense guère à la pauvre petite, et je suis sûre, à son ministère, qu'il a la tête assez froide pour calculer comme un barème. La sotte histoire que ses erreurs de chiffres !
— Pardonnez-moi, fit le Diable. Il avait déjeuné avec une maîtresse et se trouvait assez étourdi quand il vint à son bureau.
— Mais a-t-il, fit Madame, une autre maîtresse?
— Assurément! Comment être à la mode sans cela? On ne conte ses bonnes fortunes qu'aux amis intimes ; pour les indifférents, il faut une maîtresse.
— Tenez! reprit la Duchesse, je ne puis voir ce grand drôle se moquer ainsi de cette petite.
— Je crois d'ailleurs, ajouta le Diable, qu'il serait convenable de sortir un instant. Ouvrez cette porte.
On entra dans une chambre voisine; M^^^ Clara, sœur de Léontine, y écrivait une petite lettre adressée à l'ami de Marcel. La Duchesse la lut par dessus son épaule, et se tournant vers son mari :
— Vous moquiez-vous ainsi de moi, quand vous me faisiez votre cour ?
— I) était, exclama le Diable, un des quatre ou cinq dont je vous ai parlé !
Le Duc rougit, comme embarrassé du compliment; Madame, occupée à la lettre de Clara, n'y prenait plus garde.
— Retournons maintenant, dit Béel, dans la chambre voisine. On vient de faire un petit signal, qui avertit la sœur aînée qu'elle y peut passer sans être indiscrète.
— (.(. Comment va notre sœur ? dit Marcel. Savez- (c vous, méchante, que vous désespérez ce pauvre Er- « nest? Pas seulement un petit mot de lettre ! Il vous « aime comme je fais votre sœur; où trouverez-vous un ce amant plus discrvn? »
Un mouvement inaccoutumé interrompit cette apologie. Des pas se rapprochèrent de la chambre des filles; on reconnut celui du Comte, leur père, et bientôt sa voix