LXVII
aurait peut être le plus directement inspiré Le Poittevin, c*est encore Hegel, dont la philosophie repose, comme on sait, sur ridée du devenir, du processus à l'infini, par lequel la Nature s'élève des formes inférieures de rh':tre, purement logiques, aux formes supérieures, réelles, de la Matière à l'Idée. Ce progrès se développe en deux phases principales, évolution de la Nature, évolution de l'Esprit; et il y a encore entre les deux théories une analogie considérable, les degrés divers du développement de l'Esprit n'étant pas considérés par Hegel comme des existences particulières et extérieurement distinctes, mais comme de simples moments, des états qui se supposent et s'expliquent les uns par les autres; de même pour Le Poittevin, l'âme immortelle n'ayant pas au fond plusieurs existences successives, mais seulement plusieurs unions différentes avec le corps, qui sont autant d'étapes d'un même et continu développement.
Mais il ne saurait rentrer dans le cadre de cette introduction de discuter en soi la valeur du système de Le Poittevin, ni de préciser davantage les réminiscences d'autres systèmes qui peuvent y être impliquées.
Je crois pour ma part — et je donne cette opinion pour ce qu'elle vaut — qu'il n'est pas impossible de découvrir dans Bélial les éléments d'une métaphysique complète de l'existence, Cependant je doute sincèrement que le lecteur consente jamais à attribuer à cette œuvre une grande importance philosophique ou littéraire. Elle apparaîtra pour beaucoup la rêverie chaotique d'un cerveau malade, et loin de la juger une production originale, l'expression d'une pensée profonde et synthétique, on n'y verra probablement qu'un pâle reflet des idées et des préoccu-
naissauce, l'homme reste esclave de ses passions ; il croit au libre arbitre et prend à tort conscience d'une existence individuelle : c'est pour lui l'étape du malheur, des vaines agitations, des tourments de la passion. Quand la raison l'amène à concevoir l'universelle nécessité qui gouverne toutes choses, s'il s'y soumet, il trouve déjà le bonheur. Lorsqu'il s'élève enfin à la claire vision de Dieu et de tout l'Uuivers en Dieu, il est entièrement affranchi, vraiment libre< et il devient parfait de toute la perfection de sa pensée. Le bien est de se rapprocher de cette perfection.
pations h la mode vers 1850. A ce titre encore elle mériterait notre attention. Pour l'apprécier à sa valeur, il faut avant tout la replacer dans son cadre. Ses défauts sont ceux de l'époque, également ses qualités : dans l'ensemble, elle porte la marque reconnaissable de son temps et elle a été composée non seulement pour traduire l'état d'esprit particulier de son auteur, mais pour répondre aux questions angoissantes qui tourmentaient toute une génération. L'avenir de la société ne laissait alors personne indiiïérent. A la veille de la révolution de 1848, on sentait confusément l'humanité en marche vers un lendemain meilleur, et la nécessité d'assigner une fin à ce progrès devenait chaque jour plus impérieuse. Le rationalisme et la foi se disputaient la préséance : on ne pouvait plus s'en tenir aveuglément aux solutions anciennes ; à l'autorité des dogmes religieux, à la justification catholique de la vie terrestre (1), la jeune science, la critique à son aurore substituaient tant bien que mal leurs propositions audacieuses, encore trop peu solides : et cependant le développement si fécond de l'esprit d'examen, en sapant les bases des croyances traditionnelles, rendait plus douloureuse la soif de hautes certitudes morales (2). En dehors du groupe des purs savants, complètement satisfaits par leurs méthodes, et y cherchant le principe de toute activité, en dehors des hommes pratiques et positifs qui, poursuivant des résultats immédiats et définis, n'avaient pas le loisir de dépenser leur énergie en spéculations désintéressées, tous les penseurs souffraient donc d'une égale hésitation, et attendaient,
(1) Les premières poésies de Le Poiltevio, composées de 1836 à 1840, montrent que sa révolte devant l'existence vient d'une impossibilité de croire, de se soumettre dans l'espoir d'une récompense future. Voir par exemple plus loin les pièces intitulées La Foi, Heure d'Angoisse, Allégorie et celles qui commeucêut par ces mots : Un dimanche, arrêté devant la Madeleine... — Éteignez les bûchers...
(2) Comparez Louis Lambert, p. 83 : « Ma pensée est de déterminer les rapports réels qui peuvent exister entre l'homme et Dieu. N'est-ce pas une nécessité de l'époquel Ne faut-il pas se convaincre que l'homme est le but de tous les moyens terrestres pour se demander s'il ne sera lui-même le moyen d'aucune fin? si l'homme est lié a tout, n'y a-t-il rien au-dessus de lui à quoi il se lie à sou tour? etc.. »
espéraient, sans savoir quoi. Les rêveurs, les poètes, et ils étaient nombreux, étaient les plus anxieux. Leur imagination allait volontiers au surnaturel, au mysticisme : et plusieurs sentirent à ce moment même passer sur eux le vent de folie qui faisait déjà tourner les tables, les guéridons, et mettait les vivants en communication avec les morts (1). Les vieux mots d'esprit, de matière, d'âme et de conscience, avaient perdu leur signification précise avec l'éclosion funeste des théories spirites, qui donnèrent tant de vogue aux traductions de Swedenborg et aux publications d'Allan Kardec. Il y eut là certainement, pour la jeune génération de 1820, une cause d'inquiétude nouvelle qui, chez certains d'entre eux, vint encore renforcer les autres : le problème moral ou social se compliqua d'un mystère psychologique. L'appel à des forces inconnues qui paraissaient régir les existences humaines rendait plus difficile, en l'absence d'explication vraiment scientifique, l'adhésion complète aux conceptions positivistes. La littérature ne tarda pas à s'inspirer de ces préoccupations. On méconnaît peut-être trop aujourd'hui l'intérêt historique de certains livres signés Pétrus Borel, Gérard de Nerval, ou Paul Deltuf. Ils peignent fidèlement une tournure d'esprit commune à beaucoup d'écrivains qui constituent ce qu'on nomme assez justement l'arrièregarde du romantisme. La liste serait longue des œuvres de pure imagination, inspirées alors à la fois par de vagues connaissances scientifiques et par une grande curiosité des phénomènes psychiques les plus obscurs.
Sans aller bien loin, ne trouvons-nous pas déjà dans ce Louis Lambert de Balzac dont il était question tout à l'heure, et encore dans Séraphita par exemple, la trace évidente de semblables influences? Déliai appartient à la même famille. Par sa date de composition, il se classe parmi les ancêtres du genre, et ce n'est pas son moindre titre à l'attention des lettrés. Des poèmes comme Ce que dit la bouche d'ombre de Hugo
(1) Cf. Maxime Du Camp, Souv. litlér., il, chap XX, « Les illuminés ».
(1855) ou les Fossiles de Bouilhet (1854), des nouvelles comme Avatar de Gautier (1857) ou VAme du Bourreau de Maxime du Camp (18;'i9), lui sont postérieurs de plusieurs années (1). Bélial garde donc malgré tout son caractère vraiment philosophique. On peut y voir l'essai timide d'un penseur qui mesure SCS forces et ne s'est point encore dégagé de toutes les empreintes reçues; on reconnaîtra cependant à ce conte une portée plus générale et plus profonde qu'à la grande majorité des écrits similaires. L'exécution reste souvent imparfaite, soit ; on ne contestera pas du moins la grandeur de sa conception et la noblesse de ses conséquences morales.
(1) Il serait aisé d'établir quelques rapprochements entre Bélial et les Fossiles. L'un et l'autre expriment un rêve palingénésique du monde, s'appuient sur l'évolution universelle, et concl'Hint au triomphe futur de l'esprit sur la matière. Je rappelle d'un mot la donnée générale des Fossiles : aux temps géologiques, la vie s'est manifestée sous des formes végétales et animales successives, disparues aujourd'hui : puis est apparue l'humanité qui a lentement évolué en s'élevant graduellement de la matière vers l'esprit; l'humanité à son tour disparaîtra et fera place à une nouvelle forme de la vie, sorte d'esprit cosmique universel, plus por, plus parfait que les âmes grossières des hommes d'aujourd'hui. — il y a là une conception qui sans doute n'est pas celle des hypostases, mais qui présente néanmoins quelque ressemblance avec celle de Bélial.
Quant à VAme du Bourreau, de M. Du Camp, cette courte nouvelle donne un exemple de transmigration dps âmes assez voisin de ceux que le miroir magique de Bélial révèle au duc et à la duchesse de Préval. Le sujet est le suivant : le bourreau d'une petite ville de province, à chaque exécution, présente des phénomènes bizarres : évanouissements, catalpsie, etc.. Alors s'opère en lui un dédoublement de personnalité : son âme ou plutôt l'âme qui est en lui, et qui est celle de Néron, s'échappe de sa prison corporelle et remonte dans une course vertigineuse la suite des siècles écoulés. Il revoit donc le cirque, les sacrifices des chrétiens, le meurtre d'Agrippine, l'incendie de Rome, tout le décor et tous les événements de sa première existence : ces spectacles l'emplissent d'effroi. En réalité il expie dans sa vie actuelle les crimes de l'autre. Il meurt et annonce qu'il entrevoit les signes d'une incarnation nouvelle pour l'avenir. La transmigration des âmes est donc ici encore ascendante. — Au re^te, VAme du Bourreau n'est pas le seul oavrage de M. Du Camp ofi se retrouve visiblement l'influence de Le Poittevin. Un des plus curieux chapitres du Livi'e posthume fin- 12, 1853) met en scène, sous le nom de Sylvius, un jeune homme dont le caractère, les idées, les sentiments sont si semblables à ceux de notre auteur qu'on peut croire à un portrait pris sur le vif (Voir notamment pages 240-241, 248-249. 253, 270-275, etc.). Il ne faut pas oublier que Du Camp, devenu l'ami de Flaubert après 1843, a connu très intimement Le Poitteviu, l'a entendu dise iter ses théories métaphysiques et, en particulier, avait lu Bélial.
Le G juillet 18iG, Alfred Le Poittevin avait épousé M"*^ Aglaéo Julie-Louise de Maupassant dont le père, qui appartenait à la vieille noblesse française (1), faisait valoir près de Rouen, à la Neuville-Champ-d'Oisel. Le voyage de noces s'était fait selon l'usage en Italie et avait duré près de trois mois. L'hiver suivant, Le Poittevin n'ayant pu, malgré ses démarches, parvenir à se faire nommer substitut dans le ressort de Rouen (2), le jeune ménage était allé se fixer à Paris (3).
Ce mariage et cet éloignement furent des plus pénibles à Flaubert. Son amitié jalouse y vit non seulement la ruine inévitable d'un talent qu'il avait deviné, et sur lequel il avait fondé de grandes espérances, mais une sorte de trahison à la foi jurée. Il s'étonna d'une décision aussi contraire à leurs idées communes sur la vie d'artiste et considéra dès lors son ami comme doublement perdu pour lui (4). La tristesse qu'il en éprouva est peut-être la preuve la plus remarquable de l'immense affection qui les avait rapprochés. Le sentiment d'orgueil qui s'y trouvait mêlé, et qui perce souvent à travers les phrases de ses lettres, n'atténuait en rien la sincérité de sa tendresse. Alfred était bien l'homme qu'il aimait le plus au
(1) Sur les origines de la famille Maupassant, voir Lumbroso, op cit., p. 287 et suivantes. — En même temps qu'Alfred, sa sœur Laure épousait le frère de M"e de Maupassant, Gustave, père de Guy de Maupassant. Flaubert, dans une lettre inâdile à Chevalier du 12 août 1846, apprend à la fois les deux mariages à son ami.
(2) Maxime Du Camp, Souv. litlér., T, 232.
(3) Le 10 novembre 1846, le Conseil de Tordre des avocats de Rouen, présidé par M» Deschamps, bâtonnier, ordonne que du tableau sera rayé M^ Alfred Le Poittevin qui n'a plus son domicile à Rouen (Renseignement dû à l'obligeante communication de M. le Bâtonnier de Rouen).
(4) Corresp., l. 109 (à Ernest Chevalier, 4 juin 1846) ; de même encore ibid., p. 156. Il écrivait enfin plus tard, en 1863, à M™" Gustave de Maupassant : » J'ai eu, lorsqu'il s'est marié, un chagrin de jalousie très profond; ça a été une rupture, un arrachement! Pour moi, il est mort deux fois» {Corresp., 111,273).
monde (1), celui qui dans sa jeunesse, à l'âge où les impressions sont les plus fortes et les plus vivaces, avait tenu la première place, avant Chevalier et même avant Louis Bouilhet (2). 11 le pleura donc en secret à ce moment, presque aussi douloureusement qu'il allait le faire deux ans plus tard à l'occasion de sa mort.
Leurs relations furent interrompues et il nous est assez difficile de suivre Le Poittevin pendant ses deux dernières années. Il ne demeura que fort peu de temps à Paris, et dès le printemps de 1847 vint s'installer chez son beau-père à la Neuville-Champ-d'Oisel. Toujours malade, toujours incapable de supporter la moindre fatigue, toujours triste et découragé, il travaillait cependant encore, écrivant peu, mais lisant beaucoup. Une lettre du 14 avril 1847 est presque uniquement remplie par des titres de volumes qu'il emprunte à Flaubert, ou qu'il lui renvoie; une autre du 14 septembre, la dernière en date de celles que nous possédons, fait allusion à BéUal et à un roman en préparation, sur lequel nous n'avons aucune donnée précise (3).
Dès le mois d'octobre, son état de sa santé inquiéta son entourage. Du Camp, qui l'alla visiter alors en compagnie de Flaubert, fut effrayé du changement survenu : « Le front
(1) Corresp., 111, lOS (1837). «Je vois, disait il encore, que je n'ai jamais aimé personne (homme ou femme) comme lui » {ibid., III, 273).
(2) Cela est si vrai qa'en 1837, c'est-à-dire au plus fort de son intimité avec Bouilhet, Flaubert écrivait cette dédicace touchante sur l'exemplaire de Madame Bovary offert à la mère d'Alfred : « Acceptez ce livre, chère Madame, au nom de l'affection que vous m'avez toujours portée et aussi (et surtout) au nom du souvenir. S'il vivait encore, c'est à LUI qu'eût été dédié ce travail. Car sa place est restée vide dans mon cœur, et l'ardente amitié n'est pas éteinte...»
(3) M. Du Camp [Souv. litlér., I, 266) en parle en termes très vagues ; c'est, dit-il, l'histoire d'un désespéré, que l'existence a lassé, qui ne sait qu'en faire, qui meurt ou qui se tue. Je n'ai rien trouvé dans les papiers de Le Poittevin qui pût se rapporter à ce sujet. M. Du Camp fait à la même page de son livre allusion a une certaine ode de Le Poittevin qui, selon lui, est extrêmement remarquable : J'en ai la copie sous les yeux, et j'avoue n'y rieu trouver à signaler, qu'une extrême obscénité. La facture est franchement mauvaise, et le fond défie tout commentaire. M. Du Camp a été ici mal servi par ses souvenirs, et c'est peut-être la preuve qu'il ne faut pas toujours accepter sans réserves son jugement.
s^était dégarni; les mains, à la fois maigres et molles, semblaient n'avoir plus de force ; la pâleur du visage était grise et profonde, la respiration soulevait sa poitrine avec peine... il était calme et semblait ne garder aucune illusion» (1). La maladie de cœur dont il souffrait fît des progrès rapides, et bientôt il fut impossible de conserver le moindre espoir. Luimôme vit venir la mort avec une belle sérénité d'âme. « Je commence, écrivait-il, à ne regarder plus les choses de ce monde qu'à la lueur de ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants. Je te préviens que cette phrase n'est pas de moi, elle est de Saint-Simon, qui s'est trompé : le flambeau n'est pas terrible )) (2). La révolution de 1848, qu'il avait prévue (3), intéressa ses derniers moments : il suivit de loin, curieusement, les premiers événements de cette lutte, qui sans doute dans son esprit n'était qu'une phase inévitable et nécessaire de l'évolution sociale et des progrès humains.
Il s'éteignit dans la nuit du 3 au 4 avril 1848, au milieu des siens, après une longue agonie; Flaubert était à son chevet, et quelques jours plus tard il écrivait à Maxime Du Camp la lettre qu'on va lire, une des plus belles et des plus émues de sa Correspondance :
Alfred est mort lundi soir à minuit; je l'ai enterré hier. Je l'ai gardé pendant deux nuits, je l'ai enseveli dans son drap, je lui ai donné le baiser d'adieu el j'ai vu souder son cercueil. J'ai passé là deux jours larges; en le gardant, je lisais les Religions de Vantiquilé de Kreutzer, La l'enèlre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait le chant du coq, et un papillon de nuit voltigeait autour du flambeau. Jamais je n'oublierai tout cela, ni l'air de sa figure, ni le premier soir, à minuit, le son éloigné d'un cor de chasse qui m'est arrivé à travers les bois. Le mercredi j'ai été me promener tout l'après-midi avec une chienne qui m'a suivi sans que je l'aie appelée. Cette chienne l'avait pris en affection et l'accompagnait toujours quand il sortait seul. La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé
(1) Souv. littér., îbid.
(2) Cité par Du Camp, Souv. liiiér., \, 271.
(3) DuGamp,262d., 267.
terriblement sans qu'on put la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j'ai fumé, j'ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées et de genêts et j'ai dormi. La dernière nuit, j'ai lu les Feuilles d'Automne; je tombais toujours sur les pièces qu'il aimait le mieux où qui avaient trait pour moi aux choses présentes. De temps à autre, j'allais lever le voile qu'on lui avait mis sur la figure pour le regarder. J'étais enveloppé d'un manteau qui a appartenu à mon père et qu'il n'a mis qu'une fois, le jour du mariage de Caroline. Quand le jour a paru, vers 4 heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l'ai soulevé, retourné et enveloppé. L'impression de ses membres froids et roidis m'est restée toute la journée au bout des doigts. 11 était affreusement décomposé, nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses bandelettes et j'ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher sur le ciel, les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante ; des oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial : « Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant » ; ou plutôt j'entendais sa voix qui me le disait et tout le jour j'en ai été délicieusement obsédé. On l'a placé dans le vestibule, les portes étaient décrochées, et le grand air du malin venait avec la fraîcheur de la pluie qui s'était mise à tomber. On l'a porté à bras au cimetière; la course a duré plus d'une heure. Placé derrière, je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque qui remue au roulis. L'office a été atroce de longueur. Au cimetière la terre était grasse, je me suis approché sur le bord et j'ai regardé une à une toutes les pelletées tomber : il m'a semblé qu'il en tombait cent mille. Pour revenir à Rouen je suis monté sur le siège avec Bouilhet ; la pluie tombait raide, les chevaux allaient au galop, je criais pour les animer; l'air m'a fait grand bien. J'ai dormi toute cette nuit et je puis dire toute cette journée. Voilà ce que j'ai vécu depuis mardi soir. J'ai eu des aperceptions inouïes et des ébluuissements d'idées intraduisibles; un tas de choses sont revenues avec des chœurs de musique et des bouffées de parfums. Jusqu'au moment où il lui a été impossible de rien faire, il lisait Spiuoza jusqu'à une heure du matin, tous les soirs, dans son lit. Un de ses derniers jours, comme la fenêtre était ouverte et que le soleil entrait dans sa chambre, il a dit : « Fermez-la, c'est trop beau, c'est trop beau... » (1)
(1) Cette lettre est datée faussement, dans l'édition Charpentier de la Carres-^
Il ne faut pas juger Le Poittevin seulement d'après ses écrits : ceux-ci (nous l'avons dit déjà, et nous ne saurions trop y revenir pour éviter toute méprise) ne sont que l'expression très pâle et très inégale d'une pensée souvent profonde, presque toujours intéressante. Ses poésies risquent de lui attirer peu d'estime : l'inélégance et l'inhabileté de la forme, la pauvreté des images, les inexpériences du style et de la prosodie nuisent à la portée du fond. Le philosophe qui doublait en lui le poète mérite plus d'éloges. S'il eût vécu, c'est vraisemblablement de côté ce qu'il eût cherché et trouvé sa voie définitive ; et sans doute une juste combinaison des tendances opposées de son esprit l'eût amené quelque jour à composer une sorte de poème métaphysique où sa conception du monde et de l'existence, à peine esquissée dans Bélial, aurait reçu son plein développement. Il eût fallu, pour y réussir, qu'il parvint à rassurer en lui bien des hésitations, à maîtriser bien des instincts et bien des sentiments contradictoires, qui firent le tourment de sa vie ; il eût fallu surtout qu'il se dégageât des influences de jeunesse, trop enracinées pour lui permettre une véritable indépendance et faciliter son libre essor.
« J'appelle classique ce qui est sain, disait Gœthe à Ekermann, et romantique ce qui est malade. » Cette formule séduisante — et assez inexacte, comme toutes les formules — pourrait s'appliquer au cas de Le Poittevin. La tristesse romantique, une sorte d'inaptitude constitutionnelle à accepter les
pondance, du 3 avril : elle u'a été écrite au plus tôt que le 6 ou le 7. J'ai relevé moi-même sur les registres de l'état civil de la Neuville Champ-d'Oisel la date de la mort de Le Poittevin : c'est bien le 3 avril (déclaration le 4 au matin). 11 est visible, d'après les termes de la lettre, que plusieurs jours s'étaient écoulés quaud Flaubert l'a écrite. L'erreur est facilemeut explicable. Les éditeurs de la Correspondance n'ont pas eu entre les mains les originaux des lettres adressées a Du Camp {Corresp.^ I, 70, note 1). Il les out trouvées déjà publiées dans les Souvenirs littéraires et, sans réfléchir, ils ont pris la date de la mort de Le Poittevin, indiquée par Du Camp, pour celle de la lettre.
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conditions de sa destinée, usèrent son énergie dans une inutile révolte et firent sombrer son talent. Mais tout ce que nous savons de son caractère, tout ce que nous pouvons deviner de ses dispositions naturelles, nous invite à croire qu'il était né pour écrire de grandes choses : il mourut sans avoir donné sa mesure.
Le rang que lui réservent dans l'histoire littéraire les quelques essais de jeunesse publiés dans ce volume restera sans doute assez effacé. On lui refusera peut-être même le droit de prétendre au dernier de tous. Ce serait injuste. Il mérite qu'on lui maintienne sa place, non seulement en raison de son amitié avec Flaubert et de l'influence énorme exercée sur ce dernier, mais pour lui-même, à cause de sa valeur personnelle. Si imparfaites soient-elles, des œuvres comme Br/ialne peuvent être absolument négligées, surtout lorsqu'elles font pressentir celles qui les auraient suivies, et qu'il neut point le temps d'écrire.
En soulevant un coin du voile qui enveloppait le souvenir de Le Poittevin, je voudrais bien ne lui avoir pas rendu un trop mauvais service. Inconnu, il conservait intact son prestige, et se dressait tout debout sur le piédestal que la générosité de Flaubert lui avait élevé. J'ai peur maintenant qu'on ne pense de lui ce qu'on disait au xvii*^ siècle des gens dont on n'avait rien de très remarquable à retenir : c'était un fort honnête homme. En tous cas, si dans la mesure de mes moyens j'ai apporté des matériaux nouveaux à la critique littéraire, je croirai que la publication de ses œuvres inédites n'a pas été tout à fait inutile. Il reste de nombreux problèmes à élucider sur son existence, ses relations avec Flaubert, l'origine de ses théories. Puisse au moins cette introduction en avoir montré l'intérêt et donner naissance quelque jour à des études plus approfondies.
OEuvres inédites d'Alfred Le Poittevin
Le nombre des poésies laissées parle Poiltevin est assez considérable et ce volume ne les contient pas toutes. Mais le choix que j'en ai fait n'est aucunement basé sur mon appréciation personnelle. Quoique beaucoup m'aient paru de valeur fort inégale, je n'ai pas cru pouvoir arbitrairement les laisser de côté sous prétexte que j'y trouvais moins d'intérêt qu'à d'autres. Je publie donc toutes celles qui, après examen attentif des manuscrits et de leurs corrections autographes, m'ont semblé avoir reçu leur forme définitive, écartant seulement les ébauches inachevées que sans doute l'auteur n'eût pas désiré voir livrer telles quelles au public.
A proprement parler, toutes ne sont pas inédites. Plusieurs ont été imprimées du vivant de Le Poittevin dans le petit journal rouennais Le Colibri. De même pour l'Essai sur la Révolution française. Toutefois, la collection complète de ce périodique étant à peu près introuvable, j'ai cru bon de reproduire ici ces quelques morceaux. Ils sont de la jeunesse de Le Poittevin. Quant aux autres poésies, elles ne portent pas de dates sur les
manuscrits, cl hi plupart du temps il est impossible de suppléer à cette lacune. Mais on peut les répartir, je crois, entre 1840 et 1845. Bélial est au contraire de la fin de sa vie, et peut-être sa dernière œuvre.
Maxime Du Camp et Flaubert signalent tous deux un autre écrit en prose, Les Bottes Merveilleuses, sorte de féerie satirique dans le genre du Château des Cœurs. Flaubert en faisait grand cas. Je n'en ai point retrouvé le manuscrit dans les papiers de Le Poittcvin, et son fils ma dit ignorer ce qu'il était devenu.
Essai sur la Révolution Française.
Sombre histoire, qui laisse aux nations à naître Un problème de sang qu'un jour fera connaître. (Barthélémy.)
Ennuyé de la tutelle des rois absolus, le genre humain veut enfin déposer la robe prétexte pour la toge virile. L'Angleterre et la France ont donné l'exemple, le monde entier se presse à leur suite. La liberté, n'en doutons pas, sera le fruit de ce noble élan. Mais, pour l'obtenir, la constance devra terminer ce que l'enthousiasme aura commencé. Puisque les hommes veulent se gouverner eux-mêmes, ils doivent, par des études graves et sévères, se disposer de bonne heure au grand rôle qui les attend : étudier l'avenir dans le passé, qui souvent lui sert de miroir, et faisant sur les cadavres des empires ce que font les médecins sur les cadavres des morts, découvrir en les analysant les causes secrètes qui en ont hâté la ruine ou prolongé la durée.
Cette nécessité d'édifier sur des faits tout système politique, notre époque l'a bien comprise. Incertaine sur ses destinées, l'humanité a interrogé Thistoire, et l'histoire lui a fait connaître ce but que, depuis les premiers temps, elle poursuivait sans le savoir. On a remonté jusqu'aux époques anciennes pour y trouver les sources longtemps, ignorées de la civilisation : le moyen âge luimême a été exhumé du cercueil où l'avait enfoui Voltaire : mille systèmes divergents se sont heurtés l'un à l'autre, et de leur choc a jailli la lumière. Cependant, en histoire comme partout, la lutte s'est engagée entre les idées rétrogrades et les idées progressives. Les arguments du philosophe de Ferney contre les périodes de transition ont été reproduits contre la République française; ce sont ces arguments que nous voulons rétorquer ici. Prés les débris d'une civilisation détruite, nous essaierons de montrer les éléments d'une civilisation naissante. Au problème de la Terreur, nos ennemis ont donné pour solution la férocité de nos Montagnards. C'est trancher le nœud gordien parce qu'on ne peut le délier. Notre solution est différente. Nous expliquons, non les choses par les hommes, mais les hommes par les choses. Pour nous, les iMontagnards ne sont ni des idoles, ni des anthropophages. Si nous les avons tirés du sanctuaire où les avaient placés leurs fanatiques admirateurs, nous avons aussi effacé de leurs fronts le signe réprobatif qu'y avaient empreint l'ignorance ou la mauvaise foi. Inflexibles, mais non sanguinaires, ces hommes de fer ont accepté un rôle indispensable, rôle qu'à leur refus d'autres auraient rempli. Ce n'est point
sur eux, mais sur les ennemis de la France, que doivent retomber leurs excès; c'est du moins ce que nous essayons de prouver,
Richelieu avait semé pour la monarchie, la république récolta. L'autorité reposait sur cent mille têtes de nobles : il la fit passer sur celle du roi, de façon qu'au jour fixé le peuple n'eut, pour la reprendre, à frapper qu'un seul coup. Au cardinal-duc succèdent Louis XIV et Louis XV. Le premier appauvrit la France par son ambition, le second la ruine par ses débauches. Le 10 mai 1774, Louis XVI, bon père de famille, mais roi faible et temporiseur, monte sur le trône; ils lui lèguent en héritage leur royauté décrépite, leurs trésors vides, et la responsabilité de leurs crimes.
Louis veut d'abord lutter contre la fatahté qui l'écrase; il abolit la corvée, renonce au droit de joyeux avènement, il appelle au ministère Turgot et Malesherbes. Le peuple applaudit ; mais le délabrement des finances tempère bientôt son enthousiasme. A Turgot succède Necker, à Necker Calonne, à Galonné l'Archevêque de Sens. Ces changements ne font qu'accroître le déficit. Deux édits royaux, sur le timbre et l'impôt foncier, sont rejetés par les parlements ; on les exile à Troyes. Le peuple réclame et le roi cède. Cependant le trône croule ; Louis se raccroche aux états généraux; ceux-ci profitent
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de la circonstance. Le tiers état, séparé de la noblesse et du clergé, se constitue en Assemblée Nationale. La cour s'irrite, Mirabeau parle haut, Louis se tait. Les représentants du peuple déclarent qu'ils ne céderont qu'à la violence ; l'aristocratie a la force en main et n'ose s'en servir. Alors il y a deux souverains, l'un à Paris, l'autre à Versailles. Suivons leur lutte jusqu'à la fin.
Les armées royales entourent la capitale, ses habitants prennent position à la Bastille. La rage des aristocrates se témoigne par l'émigration ou les complots. Tandis que les nobles dépossédés vont quêter à l'étranger quelques bataillons allemands pour rentrer en possession de leurs serfs afifranchis, la cocarde nationale est insultée par les gardes du corps. Le peuple, las de ses tergiversations, va chercher le monarque à Versailles et le fait siéger à Paris, où il l'a sous la main. Louis effrayé se jette dans les bras des despotes voisins qui arment pour le soutenir. La France prévient leurs hostilités en lui arrachant contre eux une déclaration de guerre. A force de faux-pas Louis est tombé dans le crime. li fuit à Varennes, le peuple le poursuit et le rattrape. La royauté de douze siècles rentre alors dans Paris furtive et honteuse, au milieu d'une garde en bonnets rouges. Son escorte habituelle de princes et de seigneurs l'attendait à Coblentz... Il manqua au rendez-vous.
La guerre commence entre la France d'un côté, l'Autriche, la Prusse et les Électeurs de l'autre. L'impéritie et la trahison n'opposent à l'ennemi que des troupes inexpérimentées et peu nombreuses. A l'intérieur des mams criminelles se tendent à l'étranger; le peuple les
abat de sa hache. Au lo août 1792 le roi demande asile à l'Assemblée Législative ; le danger passé elle le retient prisonnier et le transfère au Temple. Cependant Brunswick était à 30 lieues de Paris. Paris se lève. Dans les affreuses journées de septembre il assure ses derrières avant de marcher en avant. Puis il court aux Prussiens, leur épargne la moitié du chemin et lave dans le sang des batailles des mains rouges encore du sang des assassinats !...
Le 22 septembre 1792 la Convention Nationale proclame la République.
L'état de la France est effrayant et propre à donner le vertige aux plus hardis. Déjà l'Allemagne est entrée en Hce contre nous; en jetant le gant aux rois d'Angleterre et d'Espagne, la Convention ne fait que les prévenir. Ce n'est point assez de la guerre étrangère, il s'y joint la guerre civile.
Sevrée trop tôt de ses barons et de ses prêtres, la Vendée reprend volontairement la Hsiére, et française jusque dans la trahison, soutient le crime comme elle aurait fait l'honneur. En même temps Caen se déclare pour la Gironde, Lyon pour la monarchie Quelques mois plus tard Toulon se fait anglais.
Voici l'attaque, attaque injuste, exécrable, lutte à mort des peuples armés contre un peuple libre, de la France aristocratique contre la France révolutionnaire. Étudiez Tagression, vous comprendrez la défense.
De l'Oural aux Apennins les rois marchent sur la République. La République se rue aux frontières, suivie de quatorze armées, et les rois reculent d'un bond devant
elle. Chargé de la patrie aux abois, le Comité de salut public ne reste pas au-dessous de sa terrible mission. D'un bras il frappe l'étranger, de l'autre les conspirateurs. Les obstacles ne font qu'irriter sa sombre énergie et pas une main ne touche aux rouages de l'État qu'elle n'y soit écrasée.
Remarquons-le en passant; le peuple n'est point entraîné par ses tribuns, c'est au contraire lui qui les pousse. Tant qu'ils marchent en avant, il suit d'enthousiasme Barnave, Guadet, Danton. Veulent-ils s'arrêter, il leur passe sur le corps et continue sa route.
Pour activer le mouvement, la Convention couvre la France de ses commissaires. — Ici arrêtons-nous et gémissons. — L'épée qui devait frapper les criminels s'égare sur les bons citoyens. Les vertus et les crimes sont entraînés pêle-mêle par le torrent révolutionnaire. C'est à peine si au milieu de cette mer de crimes surnagent quelques noms irréprochables. Cependant, tout extrême qu'elle est, la Terreur porte ses fruits, refoule le despotisme au-delà du Rhin et met la Vendée au pas. Alors la Convention a rempli son terrible ministère. Après avoir tout détruit elle se détruit elle-même, pousse Robespierre à l'échafaud où Danton lui a donné rendezvous, envoie Billaud-Varennes révolutionner Sinnamary ; puis, saignante et morcelée, lasse de sa lutte surhumaine, prête à s'endormir d'un sommeil éternel, elle accouche du vacillant Directoire qui va s'échouer à la fin contre la tyrannie de Bonaparte ^*^.