‹ Œuvres inéditesChapitre 5 sur 31 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Texacte valeur de ses conceptions métaphysiques. Malheureusement, au lieu d'un traité méthodique exposant une théorie complète, il ne nous a laissé qu'une ébauche de doctrine présentée sous forme de roman et assez peu développée. Son Bélial renferme non point une vue d'ensemble, mais une hypothèse sur le monde et sur la vie humaine. Il ne s'y rencontre point de discussion proprement dite, mais une simple description appuyée sur des exemples concrets, des affirmations dogmatiques et des conclusions assez arbitrairement déduites. Ce n'en est pas moins une œuvre intéressante, qui mérite de nous arrêter un instant.

Par son sujet et par le principal de ses personnages, Bélial (1) appartient au même groupe d'ouvrages que le Diable amoureux de Cazotte, le Diable boiteux de Lesage, et tant d'autres. Mais le conte de Le Poittevin se distingue cependant par ce fait que l'élément surnaturel y est réduit au minimum.

(1) Le titre complet de ce coûte philosophique, tel que je le trouve indiqué sur le manuscrit, est : Une promenade de Bélial. Le sujet l'explique sufQsamment. Le premier projet en paraît remonter au commencement de 1845 ; Le Poittevin écrit en mars à Flaubert : « J'ai l'idée d'un conte philosophique que tu aimeras je crois beaucoup ». En mai, nous apprenons que l'ouvrage est commencé : « J'avance assez dans mon roman ; il sera moins long que je n'avais cru parce que je veux d'abo'-d sonder le goût du public, sauf à faire une deuxième Promenade de Bélial. >• {Lettre inédite à Flaubert.) C'est à cette lettre que répond Flaubert {Corresp., I, 79) : « Soigne bien ton roman; je n'approuve pas cette idée d'une seconde partie; pendant que tu es en train, épuise le sujet, condensp-le en une seule ». Knûn, dans une lettre inédite du U septembre 1847, Le Poittevin écrit : « Je me suis remis à Bélial, ce qui est m'occuper de toi, tes sollicitations ne m'ayant pas manqué pour reprendre le vieux sillon. Je refais toute une partie, j'arrangerai les autres pour un tout complet et j'espère bientôt pouvoir te montrer quelque chose. Je vais ainsi remettre au net, à la version défiaitive, tout ce que j'ai de fait. La première série ainsi terminée, nous passerons à la seconde phase ou hypostase. » — Ces lignes indiquent donc que Bélial avait été interrompu de 1845 à 1847. Les modifications signalées ici par Le Poittevin expliquent les variantes que nous reproduirons plus loin. Enfin, si l'on songe qu'il est mort en avril 1848, six mois à peine après cette lettre, on comprendra pourquoi Bélial donne l'impression d'une œuvre inégalement travaillée et à laquelle l'auteur n'avait pas mis sans doute la deruière main.

L'on n'y rencontre, à proprement parler, ni prodiges ni sortilèges : le miroir dans lequel Bélial dévoile à ses interlocuteurs l'avenir, son apparition soudaine dans le boudoir de la duchesse de Préval et sa brusque disparition, sont à peu près les seuls détails merveilleux du récit; que ce Génie ouvre à sa guise les portes les mieux verrouillées, ou que son carrosse dévore l'espace avec une rapidité stupéfiante, ce sont là particularités conformes à la qualité du héros : on ne comprendrait guère le rôle du Diable sans quelque magie. Mais dans l'ensemble, Bclial n'apparaît pas du tout comme une fantaisie où la vraisemblance est volontairement sacrifiée aux caprices de l'imagination : au contraire, l'auteur semble avoir voulu résolument s'interdire toute exagération choquante et côtoyer du plus près possible le domaine du raisonnable ; cette modération donne précisément à son livre sa physionomie propre, et dès les premières pages on a l'impression de feuilleter une œuvre sérieuse, réfléchie, dans laquelle les agréments de la forme, l'intérêt, d'ailleurs assez faible, de l'intrigue ne peuvent que se surajouter à la valeur propre du fond.

Cette forme est de nature à provoquer des appréciations très diverses : elle déroute à première vue par son extrême concision, son allure sèche et tranchante, sans sonorité, sans envolée, sans rythme. Jamais le mot de Flaubert à Ernest Feydeau (1) : « Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles! » ne s'appliqua mieux qu'au style de Le Poittevin. La rapidité du dialogue, le ton brutal des réparties, rappellent parfois certains chapitres de Balzac où conversent Lousteau et Bixiou. De place en place, une trouvaille d'expression, une sorte de détente lyrique involontaire dans cette prose guindée et pénible. Par exemple : « Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant » (2) ; — ou encore, tout à la fin, la comparaison des deux jeunes mariés. Mais ce sont-là de rares exceptions. A diverses

(1) Corresp. de Flaubert, III, 142.

(2) Cette phrase, extraite du chapitre premier de Be7ia/, est celle que cite Flaubert, Corresp., I, 206.

reprises, au contraire, on se heurte à des tournures équivoques, excusables peut-être de la part d'un poète, mais blessantes pour Toreille et tout au moins risquées (1). Elles ne sont point preuves d'inexpérience, mais seulement d'affectation. Dans Fensemble, en effet, l'ouvrage trahit la recherche d'une simplicité non spontanée, le choix laborieux du mot juste, le désir d'arriver, coûte que coûte, à la plus grande puissance d'expression possible sans répétitions fâcheuses, en bornant la phrase à son strict nécessaire. De là provient la difficulté qu'on éprouve à saisir la pensée de l'auteur, réduite en quelque manière à son ossature.

Le conte pèche ainsi par un défaut général qui est l'eavers de précieuses qualités. Il faut peser chaque terme, car aucun n'est employé au hasard ; si d'abord on peut se méprendre à certaines duretés de langage, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont voulues et répondent à une intention définie. Mais Bélial, on ne peut le dissimuler, « sent l'huile » : on le devinerait déjà rien qu'à une lecture attentive, et l'examen du manuscrit en apporte la preuve encore plus évidente. Les feuillets jaunis que j'ai sous les yeux, couverts au recto et au verso d'une écriture fine et mal formée, sont tout noirs de ratures et de surcharges. La plupart du temps, deux colonnes les divisent : dans l'une, à gauche, se trouvent les corrections et modifications apportées au texte primitif, qui figure à droite : ainsi l'on trouve en marge tantôt deux ou trois mots, tantôt une phrase, tantôt un paragraphe entier. Des renvois piqués un peu partout, des flèches, des indications variées ajoutent à la complexité des rédactions successives : on en compte jusqu'à cinq et six pour le même fragment (2). Il arrive que Le Poittevin ne biffe même pas, mais écrit à la suite de l'ancienne version la nouvelle,

(1) Par exemple, chap. V : « Son organe, dont s'accommodait la souplesse aux intentions les plus diverses, etc.. » — « L'actrice à peine eut fini qu'éclatèrent les bravos, etc.. »

(2) J'ajoute que les feuillets n'étaut point paginés régulièrement, il est souvent difficile de reconstituer la succession chronologique des diverses versions.

puis s'interrompt au milieu, reprend la précédente sans noter qu'il revient en arrière, et ainsi de suite.

On a donc affaire à un texte tronqué et interversé, parfois à peu près indéchiffrable (1). Mais il y a grand profit à retirer de l'étude de ces brouillons : ils sont le témoignage irrécusable d'un travail considérable et scrupuleux. Sans doute, on serait également fondé à y voir le fait d'un talent peu maître de lui et de son instrument; il est certain que Le Poittevin ne passera jamais pour un écrivain de premier jet. Mais je crois plus exact d'interpréter ses perpétuels remaniements dans le sens d'une réelle probité artistique. Et la remarque a son importance si l'on songe encore que Flaubert s'est formé à son école, et qu'il a vraisemblablement appris de lui à ne jamais se contenter des à peu près, à châtier son style, et à le mûrir jusqu'à cette admirable netteté, à cette vigueur que nous admirons dans Madame Bovary ei ses autres romans.

Quant au fond, il importe de distinguer dans BHial deux choses : la partie proprement philosophique et la partie littéraire. Celle-ci est, à mon sens, la moins bonne. Le Poittevin a cédé à l'entraînement de sa verve satirique (2) et, en essayant la critique des mœurs de son temps, en esquissant çà et là le dessin d'un caractère ou d'une situation, il n'a pas toujours très complètement réussi. Malgré quelques traits piquants d'ironie, la portée de ses réflexions est souvent atténuée par le parti pris de pessimisme qui s'y découvre; et malgré le tour impersonnel de l'œuvre, on sent trop que l'auteur prend la parole à la place de ses personnages. Ceux-ci assistent, guidés par le Génie, à des

(1) Au nombre des feuillets du manuscrit, il s'en trouve qui évidemmeat appartieunent exclusivement à une première version, définitivement abandonnée depuis, et qui dut rester inachevée. Les noms des personnages sont différents, l'ordre d'exposition des idées n'est pas exactement le même, ni les développements. Mais la donnée générale reste identique. J'ai indiqué en note sous le texte, quelques-unes de ces variantes.

(2) Je lis dans une lettre inédite à Flaubert : « 0 Lucien, 0 Arcliiloque ! — Voilà les deux inspirations que Dieu a réunies chez ton serviteur. Qu'il serait beau d'être la hache — comme Phocion ou Démosthène — de toutes les inconséquences d'aujourd'hui ! » (24 septembre 1845).

scènes assez peu originales, un rendez-vous d'amour, un bal, etc. Mais les descriptions sont autant de hors-d'œuvre dans le récit, et ce serait faire tort à Le Poittevin que lui reprocher sa brièveté sur ce point. Seules, les conséquences morales des événements, l'enseignement philosophique qui s'en dégage, ont été retenus par lui II n'a combiné une très vague intrigue que pour fournir des développements concrets à l'appui de ses théories métaphysiques : de sorte que tout, ou presque tout le livre, est fait de conversations, chacun des interlocuteurs à son tour commentant les faits et discutant les idées ; et les tableaux de la nature et les tableaux de la vie y sont par contre très négligés. En somme, le fond romanesque de Béllal n'est qu'un trompel'œil destiné à en masquer la partie didactique, à faire avaler, si l'on peut dire, le système philosophique qui est le sujet véritable de l'ouvrage, ainsi présenté au lecteur sous un aspect moins rébarbatif.

Si incomplet qu'il soit, ce système est pourtant ce qui donne à Bî'lial toute sa valeur. La question à résoudre se trouve posée dès les premières lignes : d'où vient la vie ? quelle est sa nature et pourquoi la reçoit-on ? Une controverse surgit à ce propos entre le duc et la duchesse de Préval. Cette dernière est catholique : ce détail n'est pas indifférent, non plus que d'apprendre, un instant après, que si le Diable vient se mêler à la conversation, c'est dans l'intérêt de la duchesse, et parce qu'il le chagrinait de voir couler de si belles lèvres des raisonnements futiles. Nous devinons d'avance dans quel sens sera tranché le différend : nous aboutirons à une solution scientifique et rationaliste, non orthodoxe : à l'époque ou écrivait Le Poittevin, c'étaient encore deux points de vue radicalement opposés. Aux affirmations dogmatiques de la métaphysique traditionnelle, aux déclamations souvent brillantes, mais plus souvent creuses, des disciples de Cousin, notre auteur va essayer de répondre par une conception de la vie et du monde moins intuitive, plus conforme aux progrès de la science moderne. Il ne se privera pas cependant de faire appel à l'absolutisme moral ; mais il tentera

au moins d'en soutenir les postulats par des faits positifs, et la finalité dont il se réclamera dans sa conclusion implique moins l'hypothèse d'une harmonie préétahlie comme celle de Leihniz qu'une interprétation évolutionniste des phénomènes de la nature. Cet effort de conciliation était encore assez nouveau vers 1845; et par là Bélial prend sa place, et marque une époque dans le mouvement philosophique du xix'^- siècle.

Sa théorie est la suivante : le perpétuel changement qui se révèle à nous dans la multiplicité du monde extérieur n'est pas le résultat d'un caprice. « La roue ne tourne pas pour tourner, mais pour mener à un but ». Ce but, c'est pour chaque individu le développement des fins inhérentes à sa nature particulière, et pour l'ensemble une progression lente, mais assurée, vers un état dernier de perfection et d'équilibre. Du ver de terre à l'homme une chaîne continue relie tous les êtres vivants, et du premier au dernier chacun, à un moment quelconque de son existence, reproduit les formes organiques correspondantes aux états inférieurs, le nombre en étant de plus en plus considérable, l'élaboration par suite de plus en plus rapide, à mesure qu'on s'élève d'un degré sur cette échelle. Natura non facït saltus : il n'y a pas de transition brusque, mais une succession continue d'étapes, de formes vitales, dépendant les unes des autres et évoluant suivant un ordre de complexité croissante. La création est une sorte d'organisme gigantesque dont toutes les parties, c'est-à-dire toutes les créatures, sont constituées pour vivre à un moment et dans un milieu donnés, comme si elles avaient une mission nécessaire à y remplir. Aussi étroitement liées entre elles que les cellules ou les atomes le sont dans chacune d'elles, elles ne peuvent être autres qu'elles sont à tel instant précis de l'évolution générale. Et toutes poursuivent également en dehors d'elles-mêmes des fins identiques, l'adaptation au plan général de l'univers.

Il semble bien jusqu'ici que nous touchions de très près aux conceptions de la science contemporaine. Cette grande idée d'évolution, dans ses principes généraux et dans un grand

nombre do faits particuliers, est aujourd'hui une certitude. Le Poittevin la présente comme une hypothèse seulement très probable : sa prudence était encore légitime, à une époque où Darwin n'avait pas publié le résultat de ses admirables observations. D'ailleurs, il faut bien le dire, notre auteur glisse rapidement sur ces théories; on doit les chercher, et souvent les deviner, entre les lignes de son Bèial. Elles ne servent guère que de base à l'édifice, et, comme telles, se dissimulent aux regards non prévenus : mais sans elles, la construction ne pourrait se soutenir, et nous sommes d'autant mieux autorisés à les dégager que par endroits elles sont assez nettement apparentes. Au surplus Le Poittevin n'est pas un biologue. Son ouvrage n'a pas pour but de fournir une explication purement scientifique de la vie en général, ni des formes successives de la vie ; son interprétation finaliste de l'évolution indique déjà suffisamment qu'il reste avant tout philosophe. Ce qui l'intéresse c'est l'homme, et dans l'homme la raison d'être de son activité intellectuelle et morale. li va donc s'appliquer à en définir les causes, à expliquer les instincts, les sentiments, les passions, les opinions, en s'appuyant sur cette idée générale d'une évolution universelle dirigée vers une concordance harmonique au plan de la Nature. Et ainsi ce qui précède n'est guère que l'amorce d'un système, où maintenant vont se fondre tant bien que mal, et plutôt mal que bien, des éléments empruntés à une tout autre source. Mélange hétérogène de conceptions scientifiques et d'abstractions métaphysiques, telle est, on va le voir, la caractéristique de sa philosophie.

A chacun des individus composant cette immense échelle des êtres vivants, Le Poittevin attribue une âme. Mais il est difficile de préciser ce qu'il entendait dire par ce mot. L'àme est à la fois un principe de vie, le siège des instincts et des perceptions confuses, le rudiment d'une intelligence chez les êtres inférieurs. Chez l'homme elle reste tout cela, et en outre se confond avec la sensibilité et avec la pensée réfléchie. A une époque où la théorie des « facultés » régnait sans conteste en Sor-

bonne, notre auteur simplifiait donc singulièrement les difficultés de l'analyse psychologique. Tout chez lui se réduit à l'àme, terme générique, sorte de réalité substantielle, dont l'essence est précisément de tendre à un certain développement, de se dilater sans cesse, selon qu'on la considère chez des êtres placés à des niveaux différents. Une très belle phrase de son conte résume ainsi sa théorie :

(( Avez-vous vu parfois, dit Bélial, les grands bœufs mugir et les étalons galoper dans les prairies? X'avez-vous pas saisi, dans leurs yeux, l'éclair de la pensée et comme une majestueuse attente? Une autre vie s'apprête en silence sous ces fronts tranquilles. Laissez faire, l'heure approche où l'animal, laissant à la terre sa dépouille, va s'élever à la pensée humaine et à la parole qui la communique ».

L'âme, en somme, c'est donc ce qui évolue d'une forme vitale à une autre. Elle survit à la mort de son enveloppe corporelle, et c'est là le pivot du système. Dans le premier chapitre de Bé/i'/I, il est question de métempsychose et des doctrines pythagoriciennes : je ne jurerais pas qu'au fond l'imagination poétique de Le Poittevin n'ait été séduite par le mystère de cette survie, autant que sa réflexion frappée par les découvertes du transformisme. L'àme est non seulement immortelle, mais susceptible de plusieurs existences corporelles distinctes : et, comme nous le verrons mieux tout à l'heure, chacune de celles-ci constitue un degré de son évolution qui la rapproche du but vers lequel elle progresse sans relâche. « Si la mort a lieu, dit très fortement Bélial, c'est pour renouveler la vie ». — Que devient, après la dissolution du corps qu'elle habitait, chaque àme individuelle ? Elle retourne au « monde universel », dans ce creuset mystérieux où la Nature élabore son œuvre infinie. Et là, chose curieuse et qui n'est plus tout à fait conforme à Pythagore ni aux idées traditionnelles de métempsychose, elle perd son identité à peu près complètement (1). Elle est ce qui, en chacun de nous,

(1) Cf. Déliai, cbap. VI, les argumeuts ddilleurs très faibles de Le Poilleviu à cet égard, relatifs à la parenté, etc..

constitue Tassiette de notre personnalité conciente; mais cette personnalité s'abolit avec la mort : dans ses existences nouvelles, l'âme ne garde de ses formes antérieures que des réminiscences confuses. Autrement dit, les âmes individuelles sont comme autant d'irradiations successives de l'Ame Universelle ; elles revêtent bien, par leur union avec le corps, une sorte d'existence distincte, indépendante; mais ce n'est là qu'une apparence mensongère. Il faut cependant, s'il y a évolution, que quelque chose se conserve d'une étape à l'autre : ce seront les formes des progrès auparavant accomplis, des dispositions pour l'avenir, de nouveaux progrès en puissance, et qui ne passeront à l'acte que par de nouvelles « créations » — terme impropre plusieurs fois employé dans Brlial, et qu'on doit entendre comme synonyme d'existence phénoménale — . Si j'osais me servir d'un exemple concret, je dirais qu'il conçoit l'âme à la manière d'une cire molle qui se pétrit, s'épure à chaque coup de pouce du sculpteur ; de sorte qu'au fur et à mesure on distingue davantage les contours plus assurés de la statue qui, dès le premier moment, y était renfermée. « L'âme, dit Bélial, en se créant un nouveau corps, tire des conditions de sa vie passée les aspirations de sa vie nouvelle. »

Dans la doctrine de Pythagore, une sanction morale est attachée à ces états successifs des âmes après la mort. Rien de semblable n'apparaît chez Le Poittevin. La question de savoir si on a bien ou mal vécu ne se pose même pas, parce qu'il n'y a plus de libre arbitre : l'ordre des existences est réglé par la Nature d'une façon irrévocable et la loi de l'évolution est constante. (( Une existence étant la condition d'une autre, une étroite relation les unit. » Et il en résulte aussitôt que les notions même d'immoralité ou de moralité n'ont plus aucune portée absolue : elles valent seulement par rapport aux hommes, incapables de pénétrer les secrets de la Nature; mais pour qui aurait saisi la concordance universelle, ces mots n'auraient plus aucun sens. Le Poittevin, il est a peine besoin de le dire, est déterministe. La vertu et le vice sont à ses yeux, comme plus tard aux yeux

de Taine, des produits à l'égal du sucre et du vitriol (1) : et la même conception se dégag-era exactement des romans de Flaubert. Ce n'est pas cependant que les circonstances extérieures ne puissent inlUier plus ou moins sur les phases du développement des âmes : notre auteur le reconnaît implicitement (2) ; mais encore se rcfuse-t-il à admettre le hasard : il n'est, selon lui, qu'une forme de notre ignorance ; l'esprit le constate, l'accepte, évite, grâce à lui, une explication difficile, mais n'est point au fond sous sa dépendance. Les contingences nous paraissent modifier l'évolution des âmes : en fait, les conditions nécessaires à l'accomplissement de leurs progrès sont peut-être retardées, contrariées, inversées, jamais abolies : volentem fata ducrint, nolcnteni trahunt. En d'autres termes : a Le hasard ne perd que les faibles : les forts veulent leur destinée ». El cette fois, malgré les affirmations précédentes, nous voici brusquement ramenés aux principes de la morale sto'icienne, qui cadre assez bien d'ailleurs avec l'ensemble du système exposé dans Hè/'ial.

Comme on peut en juger, tout ceci est assez disparate ; et le flottement nous semble encore plus grand lorsque nous voyons Le Poiltevin admettre, par suite toujours de circonstances accidentelles, certaines récurrences dans les phases successives de l'évolution. Il avait employé, au premier chapitre, la comparaison d'une roue qui tourne, et plusieurs paragraphes du récit semblaient la confirmer. Pourtant, en réalité, l'évolution va vers un but déterminé : elle tend à faire prédominer l'Esprit sur les sens, la Raison sur l'Instinct, l'Idée sur la Matière : elle rapproche sans cesse l'âme de l'Idéal : c'est tout juste s'il ne dit pas de Dieu, de l'amour ou de la connaissance de Dieu ; ce nom ne figure pas dans Belial, au moins comme clef de voûte de la théorie, et nous en savons le motif : mais chez un spiritualiste aussi convaincu on est en droit de suppléer aux lacunes volon-

(1) "Le vicieux, dit Bélial, est un malade qu'il faut guérir et non châtier».

(2) Par exemple au chap. V.

taires de l'expression. La notion de ce progrès est la base même de sa philosophie de la vie et du monde. L'ouvrage entier est composé pour lui servir de démonstration. Il y distingue trois périodes, ou hypostases. Chacune comprend elle-même des subdivisions, des étapes différentes, représentées, pour l'espèce humaine, par toute une série d'existences consécutives. Les exemples positifs qui constituent presque la totalité du volume n'ont d'autre intérêt que de préciser ces étapes : ils servent à prouver qu'on peut pratiquement justifier la vie présente de chaque individu par son passé, et deviner son avenir par sa vie présente. Dans la première hypostase la matière assujettit l'âme : c'est le règne des instincts grossiers, des désirs charnels ; et, quoique Le Poittevin ne s'explique pas clairement sur ce point, il est vraisemblable qu'il n'accordait pas aux êtres inférieurs le pouvoir de dépasser jamais ce premier degré. Souvent même, nous dit-il, l'homme s'y maintient encore ; mais il parvient aisément à la seconde hypostase : l'Esprit échappe alors déplus en plus à la Matière, et s'en dégage en la niant. La troisième hypostase enfin est celle de la conciliation entre ces deux principes, qui, loin d'être opposés, se rencontrent et se confondent comme les deux branches d'un Y : « Le règne effréné de la Matière amène la réaction de l'Esprit. Pour s'émanciper il la condamne, y voyant les pompes de l'Enfer. Mais plus tard, des hauteurs idéales, l'homme aperçoit des aspects plus vastes ; la science le fait impartial. Après avair affranchi l'Esprit, il réhabilite la Matière, et, sous leur apparente opposition, saisit leur identité ».

C'est là le degré suprême, la fin du développement de l'âme. Même sur cette terre, au cours d'une de ses existences successives, l'homme peut connaître cet état de perfection. Alors il est mûr pour « être », au sens absolu et transcendantal du mot; plus exactement la parcelle de l'âme universelle qui l'anime, ayant atteint le niveau de son plein épanouissement, tend à y persévérer sans rechutes ; mais les conditions de la vie terrestre ne lui conviennent plus à ce moment, et comme elle est immor-

telle, dans d'autres planètes que la nôtre cette àme va goûter de nouvelles existences, à l'infini : a Ne vous souvient-il pas, dit Bélial, que Goethe, dans son admiration pour Wieland, se demandait si l'àme de cet homme, dans les temps à venir, ne deviendrait point celle d'un monde »?

La théorie de Le Poittevin s'arrête là, et n'a point d'autre conclusion. Sa conception de la vie et du monde, quoiqu'empreintc parfois d'un profond pessimisme, lorsqu'elle envisage la vie moderne et le monde actuel, n'ahoutit donc pas comme celle de Flaubert (dans Smarli par exemple) à l'aveu d'un néant absolu; elle laisse encore à l'humanité l'espoir resplendissant d'un avenir meilleur.

Nous comprenons maintenant comment cetti' soliilion métaphysique du problème de l'existence, cette doctrine échafaudée à grand renfort d'imagination et de connaissances scientifiques, vint dans une certaine mesure atténuer son propre découragement. En dépit des apparences en effet, malgré le tour impersonnel et général de la discussion, Hrlial n'était guère mieux qu'un résumé de ses angoisses intellectuelles et morales ; et le trouble de son cœur et de son cerveau avait bien servi de prétexte à ses constructions philosophiques. L'impression d'être lui-même dépaysé dans son milieu, le besoin intense d'échapper à son ambiance, le souci de s'expliquer les contradictions de son a moi » tiraillé entre des appétits grossiers, matériels, et de sublimes aspirations (1), lui avaient suggéré cette hypothèse des incarnations successives des âmes, dans laquelle chaque existence particulière est déterminée par les conditions de ses existences antérieures. N'était-ce point aussi une consolation, un soutien, que de pouvoir interpréter sa misère actuelle comme la conséquence logique d'une évolution nécessaire, de la considérer par suite comme utile à l'accomplissement du but final? Une telle conviction, chez un

(1; Oa se rappelle la phrase d'une de ses lettres : « Il y a toujours eu eu moi quelque chose d'insatisfait : réminiscences, ou vagues aperceptions de l'avenir? »

homme de son intelligence et de sa trempe, ne contenait-elle pas le principe d'une heureuse soumission aux lois de sa destinée? Le dogme fondamental de cette philosophie, sa conclusion dernière, c'est un conseil de résignation et d'amour, un v^v ôiJLo/.oyouijivo); tt^ çôcet d'une très haute et très profonde moralité. Nous l'admirons d'autant plus volontiers que, pour renouvelé des Grecs, il n'en est pas moins en harmonie avec les résultats de la science moderne. Celle-ci, dans l'ensemble, et en laissant de côté les différences d'interprétation qui séparent les systèmes finalistes et mécanistes, n'est-elle pas tout entière évolutionniste? Elle nous montre au début l'être vivant, tout au bas de l'échelle, parmi les premiers apparus sur la terre, subissant au lieu de résister, esclave du milieu extérieur, s'efforçant uniquement (si l'on peut appeler cela un effort) de se cacher, de se faire petit, de disparaître ; puis un mouvement de réaction se dessine ; il acquiert une certaine indépendance qui lui permet de se défendre contre ce milieu; aux armes matérielles que lui donne l'adaptation progressive de ses organes, s'ajoutent l'instinct, l'adresse, l'ingéniosité, l'initiative, l'intelligence enfin qui permet aux derniers venus des êtres de rester à peu près nus comme les premiers. Dans chaque espèce, la lutte soutenue par l'individu contre l'ennemi, avec une habileté de plus en plus grande à utiliser ses moyens de défense, tend, comme l'élimination des incapables par la sélection vitale, à améliorer la race. Et tout en haut de l'échelle, chez l'homme, l'amélioration se traduit alors par l'épanouissement de la faculté pensante, qui supplée à l'incapacité matérielle du corps. L'évolution physiologique a développé l'organe de la pensée, le cerveau, au détriment de tous les autres; et pour que l'homme vive et résiste, pour qu'il transmette par l'atavisme aux races futures les améliorations qu'il a lui-même reçues des ancêtres, il faut qu'il le développe de plus en plus. L'homme profondément moral sera donc celui qui, se conformant au plan incessamment poursuivi par la Nature, s'efforcera de se cérébraliser davantage ; il ne peut revenir en arrière, ayant pris un autre

chemin depuis l'origine des âges; se soumettre à la matière n'est plus son rôle, il faut qu'il s'en dégage, et, pour progresser dans le sens même de l'évolution, qu'il continue cette lutte contre la chair dont, le premier, le christianisme a formulé l'admirable loi. Voilà ce que nous apprennent les savants d'aujourd'hui, biologues, géologues et psychologues. Traduite dans un langage un peu diiïérent, présentée sous une forme moins scientifique, plutôt à titre de rêverie métaphysique ou de vérité mystique que comme certitude positive, c'est au fond la même conception qui se dégage de Bélial.

Faut-il maintenant chercher quelles croyances philosophiques ont pu inspirer l'ouvrage de Le Poittevin? Nous avons parlé des Pythagoriciens et assurément la culture classique très solide de notre auteur lui permettait d'avoir étudié aux sources même leurs théories. On en dirait autant pour les Stoïciens. L'idée des hypostases, si importante dans la philosophie alexandrine, et l'emploi même de ce mot dans Bélial, paraissent encore indiquer un rapprochement plus certain : l'âme est bien représentée aussi dans les Ennéades de Plolin comme appartenant par son essence à un monde supérieur et devant s'affranchir le plus possible de toute inclination sensible; elle est bien soumise à la ■/.y.')j.zz:z qui, la rendant libre, lui permet de se livrer à son principal objet, l'exercice dela^pensée; l'immortalité impersonnelle qui lui est attribuée n'exclut pas la transmigration pythagoricienne; et chaque àme individuelle étant une émanation de l'àme divine, de l'Unité (T: "Ev), nous sommes encore ici en plein panthé'isme, comme dans Bélial. Cependant, aucun texte ne permet d'affirmer que le conte de Le Poittevin renferme d'emprunts directs à Plotin ou à Porphyre. Nous avons vu pareillement qu'il avait beaucoup médité Spinoza; en fait, la morale de V Ethique rappelle vaguement celle que nous venons d'exposer — encore qu'elle dérive, chez le philosophe d'Amsterdam, d'une théorie de la connaissance et non d'une métaphysique de l'existence (1). Enfin de tous les modernes, celui qui

(1) Él/iigue, livres IV el V. Taut qu'il est réduit au premier degré de la con-

Page 1