SUR LA MORT DE M. ARMAND CARREL
Quand s'éteint sur le trône un prince héréditaire, Homme dont pour régner les destins ont fait choix, On célèbre à grand bruit sa pompe funéraire Avant de l'enfermer dans le caveau des rois. Un cortège obligé, jusqu'au bout, l'environne. Et le flot populaire, à sa suite emporté, Accompagne celui qu'entourait la couronne D'un éclat emprunté.
I. Publiée dans Le Colibri du 4 août 1836. -« Armand Carrel. publiciste, un des principaux promoteurs de la Révolution de Juillet, était né à Rouen le 2 août 1800. Il fut tué dans une rencontre avec Emile de Girardin le 24 juillet 1836.
Et nous, que vient frapper au grand anniversaire D'un patriote pur l'inattendu trépas, Ensevelirons nous notre deuil solitaire Loin du forum muet, témoin de ses combats? Quand tombe un écrivain si cher à la patrie, Dans un funèbre jour, par le peuple adopté, 11 faut pleurer celui qu'enflammait le génie. Cette autre royauté !
Oh! nous ne manquons pas, dans notre libre France, Pour les grands cit03'ens de cœurs reconnaissants; Nous ne délaissons plus, aux lieux de leur naissance, Dans un honteux oubli les morts dignes d'encens. L'existence ici-bas leur est en vain ravie : Le temps qui détruit tout garde leur souvenir, Le peuple, pour lequel ils ont donné leur vie. Leur donne l'avenir.
Eh! qui, mieux que Carrel, dans la publique arène. D'un populaire éclat sut entourer son nom? Certe, il devait des rois faire naître la haine Lui, probe citoyen modelé sur Caton.
Aussi, quand relevant le drapeau tricolore Il vint ofïrir son bras à de nobles proscrits. Il vit, dans son pays qu'on opprimait encore, Sa tête mise à prix.
Après nos trois grands jours, de mémoire éternelle, Quand le peuple voyait, pour fruit de tant d'exploits, A sa cause héroïque une secte infidèle Se gorger à l'envi de places et d'emplois,
Carrel seul, dédaignant cet inique partage, Conserva jusqu'au bout sa stoïque vertu, Et n'accepta jamais sa part de l'héritage Du pouvoir abattu !
Oh ! qu'on rapporte au moins dans sa ville natale Les restes de celui que la France a pleure; 11 faut qu'aux yeux de tous notre douleur s'étale Quand viendra dans nos murs le cercueil vénéré. Puis, sur le saint tombeau de la noble victime, S'élèvera bientôt, entouré de cyprès, Le monument pieux que le peuple unanime Lui vote en ses regrets.