‹ Œuvres inédites, avec introd. et notesChapitre 8 sur 19 · L A D ASIE DE C CEU R · texte numérisé non relu

L A D ASIE DE C CEU R

— Oh! vous avez une profonde expérience du cœur humain, madame Cruchon.

Et me liâiant d'échapper au bavardage de la bonne vieille, je m'élançai vers l'escalier. Je m'aperçus alors que la montée clailbien rude, la rampe bien poudreuse, les corridors bien noirs! « Pauvre ange, dis-je en soupirant, puisque tu n'as pas d'ailes, situ viens encore, avertis-moi d'avance et je te porterai. » Enfin, je grimpai jusqu'à ma porte, et je m'arrêtai là, inquiet et palpitant.

Mon inexpérience d'écolier, de provincial (et de provincial champenois, qui pis est) me revint en mémoire, et j'eus peur : « Annibal, me disais-je, tu sais vaincre, mais sauras-tu bien profiler de la victoire? » 11 fallut pourtant me décider, et j'ouvris.. . Hélas! malédiction! damnation! enfer!

j'avais été dupe d'une mystification : ma petite chambre était vide.

Un doux grognement répondit à mes jurements romantiques : c'était Mignonnetle réveillée, qui; sautant à bas du lit, se dressait

50 HÉGESiPPEMOREAU.

devant moi sur ses pattes de derrière, coiffée d'une loque de velours noir, velue d'une veste d'écarlate, sans manches, à la manière orientale, et remuant la queue sous une robe de soie et de paillettes. Une lettre qu'elle portait dans sa gueule m'expliqua tout le mystère. Cette lettre était d'un de mes amis, qui, connaissant ma passion pour les chiens et les spectacles, avait aclielé, pour m'en faire cadeau, cette chienne artiste au directeur d'un théâtre forain. Mignonnelte était bien une pei'sonne du sexe; Mignonnelte était bien une actrice, et la prédiction du sorcier éiait accomplie; mais de quelle manière, hélas! Le dépit me rendit injuste et cruel un instant, et je battis le pauvre animal. Puis^ quoiqu'il fût bien tard, je courus à l'Odéon, où j'arrivai encore assez à temps pour voir tomber avec grâce, sous le poignard d'Othello, ma dame de cœur qui s'appelait, ce soir-là,... Desdémone*.

m. SCRIBE A L'ACADEMIE

Depuis le jour de son élection jusqu'à celui de son admission, àl. Scribe a eu environ quinze ou dix-huit mois pour préparer son discours. L'Académie s'est mise sur le pied d'accorder ce délai oratoire à ses récipiendaires.

Jeudi dernier, donc, jour de la réception de M. Scribe, l'Académie avait vu aflluer chez elle le public habituel des premières représentations. Les artistes dramatiques cta ent là aussi en grand nombre. Ligier,

HEGIiSirPE MORE.

Léonline, Volnys, M. et madame Allan- Dorval, mademoiselle Mars, Sams^n, mademoiselle Noblet et tous ceux et toutes celles qui avalera été si souvent les interprètes du talent de Scribe, assistaient à son intronisalion et bal talent des mains à fon immortalité.

Les tribunes regorgeaient de gens de lettres, de romanciers, d'auteurs, de journalistes, de poètes.

On voyait surgir, au milieu de la foule, la tête éclievelée de M. de Balzac, la tète désordonnée de M. Gustive Planche, la tète mélancolique de M. Ballanche, la tête blonde de .M. Alfred de Musset, la té(e brune de M. Alexandre Dumas, la tête grise de M. Bayard, la tète bou'souflôe de M. Janin, la tête osseuse de M. Aljjhonse Karr, la tête massive de M. Eugène Sue, la tète pâle de M. Victor Hugo, la tête expressive de M. Méry, la tôle aiguë de M. Mélesville, la tête élé^onte de M. Roger de Beauvoir, la tête épigrammalique de M. Paul de Verraond, la tète jaune de M. Antony Des-

clitHijps, la le le chiflbnnce de M. Paul Foucher, la tète cliauve de M. Élienne Beqiiel, la tête rêveuse de M. Alfred de Vigny, la têle vigoureuse de M. Frédéric Soulié, la lêie critique de M. Sainte- Btiuve, et autres lèies célèbres qui se ccuronneroDt à leur tour de l'auréole de l'Académie.

La curiosité la plus vive se manifestait de toutes paris pour le récipiendaire et son discours. M. Scribe n'a pas répondu à ce qu'on atiendait de lui. 11 a débuté liumblement; puis, après quelques paragraphes d'élogj?s à la mémoire de son prédécesseur Arnault, il est arrivé, par une brusque transition, à la partie principale cl féconde de son suj^^t.

M. Scribe, se considérant comme l'élu du couplet, a fait l'éloge de la chanson. Ce texte si rebattu n'a pas été traité d'une manière neuve par le vaudevilliste; il a été commun et fjible. Quand il aeu dit, lepubl'ic a été lenié de demander le nom desauteurs.

U abord M. Seribes'est trompé, s'il a cru

54 HÉGÉSIPPEMOREAC.

que l'Acadr-mie voulait introniser en lui la chanson; M. Scribe n'est pas chansonnier, il est vaudevilliste, voilà tout, et coupletier au plus. La chanson est représentée en France par un nommé Déranger, dont M. Scribe a dit à peine deux mois dans sa longue dissertation sur les chansonniers français.

On a blâmé surtout la surabondance de strophes indiscrètement citées, dont M. Scribe a saupoudré sa prose; un homme d'esprit disait à ce sujet que M. Scribe avait oublié d'amener les violons. Il est certain que son discours était de ceux qui ne peuvent guère se débiter sans accompagnement.

M. Scribe aurait dû être plus digne, plus grave, et songer qu'il était à l'Académie non pour les vaudevilles et les pointes qu'il a faits en nombreuse compagnie, non pour C Ours et le Pacha, mais pour Ba-lrandet Raton.

Le second acte de la cérémonie appartenait à M. Yillemain, qui a répondu au

récipiendaire avec sa faconde ordinaire ; puis le rideau s'est baissé.

Incessammenl, la représenîalion de M. île Salvandye.

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