A M. Ange Blaize
Paris, 18 avril 1851.
J'ai été souffrant, mon cher Ange, et je le suis encore, quoique mieux. J'attribue cette indisposition à la température si variable du matin au soir dans cette saison. Toutefois le printemps paraît s'établir, et j'espère que votre santé s'en trouvera bien. J'aurais été extrêmement inquiet de celle de Marie-Ange, si, en m'apprenant sa maladie, vous ne m'appreniez aussi sa convalescence. Malheureusement l'âge de mon frère permet peu d'attendre qu'il puisse tout à fait être délivré de ses infirmités; mais avec des soins et beaucoup de ménagements, j'espère que Dieu le conservera des années encore.
Je vous embrasse tous de cœur. Votre frère.
ŒUVriES INÉDITLS U\i LAMENNAIS 257
A'.i-l. — .1 M. DcssoUaire,
Paris, 20 juin 1851.
Je VOUS remercie, mon cher Dessoliaire, de tout ce quo vous me dites d'afTecLueux. Si vos désirs étaient accomplis, ma santé serait sans doute meilleure qu'elle ne l'est; mais il Tant se contenter de ce que Dieu nous donne, et, en ce temps-ci moins qu'en aucun autre, il n'y a lieu, à mon âge, de souhaiter une plus longue vieillesse, car chaque année n'amène avec soi qu'un surcroît de faiblesse et de souffrance.
Vous jugez parfaitement le système proposé par Considérant, Lcdru-RoUin et autres. On ne saurait comprendre que de si folles rêveries puissent monter dans l'esprit d'hommes en qui il reste une lueur de bon sens. Leur gouvernement direct ne serait autre chose que l'abolition totale de la société. De pareilles idées ne se propageront certes pas, mais il est fâcheux qu'elles aient pu être émises par des gens sérieux ou qui devraient l'être, et parmi lesquels il en est qui occupaient une place éminentc dans le parti démocratique. La fureur de sj distinguer, de se populariser, comme on dit, en d'autres termes la vanité et l'ambition détraquent bien des tètes, et, malheureusement aussi, corrompent de nos jours bien des cœurs.
Malgré le mouvement factice des pétitions commandées par le gouvernement, il n'y aura point de révision. Plus de deux cents membres de l'Assemblée voteront certainement contre. A moins d'un coup d'État peu probable, il faudra donc nécessairement procéder en 1852 à l'élection d'un nouveau président et d'une nouvelle assemblée. Si la funeste
loi du 31 mal est abrogée (je dis abrogée, et non modifiée)^ et II. 17
le suffrage universel rétabli, cette double élection se fera pacifiquement. Si, au contraire, on persiste dans la violation du droit, ce sera le signal de la guerre civile; et malheur à ceux qui l'auront provoquée! car le droit lui-même, le droit invincible, indestructible, prêtera sa force à ses défenseurs.