‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 162 sur 180 · SUR LE PROTESTANTISME · texte numérisé non relu

SUR LE PROTESTANTISME

Kcnsington, 24 mai 1815 (1).

Cher monsieur, je voudrais avant tout vous exprimer à quel point je suis touché des bontés sans nombre dont vous comblez un pauvre étranger qui ne saurait vous offrir en retour qu'une stérile reconnaissance, et un attachement qui, loin de l'acquitter envers vous, ne fait qu'accroître sa dette, puisqu'il trouve dans le sentiment qui le lie à vous pour jamais, une des plus douces consolations de son exil. Né avec une âme tendre et désabusé de bonne heure des trompeuses illusions qui tourmentent si tristement la plupart des hommes, une longue et dure expérience m'a appris à supporter les événements de la vie, et je fais trop peu de cas de la fortune pour compter parmi mes malheurs la perte de la mienne.

Oh! si vous saviez combien je bénis, chaque jour, Ta-

(1) Ces lettres furent écrites par Lamennais pendant son séjour en Angleterre en 1815.

dorable Providence qui me réservait, au-delà des mers, un ami si digne, à tous égards, d'être aimé. Mais je ne veux pas m'arrêter sur un sujet que mon cœur n'épuiserait jamais. Je passe tout de suite à l'objet qui m'a fait prendre la plume ; et, d'abord, je vous préviens que vous ne trouverez en moi ni un savant ni un argumentateur. Ma raison est la faiblesse môme, et, en vous faisant part des réflexions qui m'ont déterminé dans le choix d'une religion, le plus important qu'un homme puisse faire, bien qu'elles opèrent en moi une conviction complète, je ne doute nullement que votre propre esprit ne vous en suggère de bien plus fortes et de bien plus frappantes. Quoi qu'il en soit,» voici à peu près l'enchaînement d'idées qui me conduisit à préférer l'Église catholique aux autres communions chrétiennes. Ne vous rebutez pas, je vous prie, de la sécheresse de cette discussion.

Tout rapport entre les êtres dérive nécessairement de leur nature; car s'il n'en dérivait pas, il leur serait donc étranger; ce ne serait donc pas un rapport, ce ne serait rien.

Donc les rapports entre Dieu et l'homme dérivent de la nature de l'homme et de celle de Dieu.

Ces rapports constituent ce que j'appelle la religion.

Mais do lui-même l'homme ne connaît ni la nature de Dieu, ni sa propre nature, l'une et l'autre éternellement inexplicables à sa raison.

Donc l'homme ne pouvait de lui-même découvrir la vraie religion.

Donc il fallait que Dieu suppléât à son impuissance, en lui révélant ce qu'il était nécessaire qu'il connût de sa propre nature et de celle du premier Être.

Jusqu'ici l'homme est purement passif dans l'œuvre qui l'établit en relation avec son auteur. Dieu parle, il se soumet à son autorité ; de sa part tout se borne à croire et à

ŒUVRES INÉDITES DE LAMENNAIS VTiJ

obéir; il n'est pas m^mo néccssairr; qu'il comprenne. Mais voyons la suite.

Donc il n'est pas de vraie religion, ou cette religion est révélée.

La nature de Dieu connmc la nature de l'homme étant immuable, les rappf)rts qui en dérivent sont également immuables.

Donc la religion, qui n'est au fond que l'expression do ces rapports, est immuable comme eux.

Donc toute religion variable est une religion fausse, puisqu'elle n'a pu varier, sans cesser d'être, à une époque ou à l'autre de ses variations, l'expression des véritables rapports, des rapports nécessaires qui existent entre Dieu et l'homme, et, par conséquent , les sépare au lieu de les unir. Ainsi l'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu considéré comme vérité suprême. L'erreur dans les actions ou le péché, sépare l'homme de Dieu considéré comme souveraine justice et auteur de l'ordre.

Donc l'homme ne peut se sauver que dans la vraie religion, car le salut n'est autre chose qu'une union éternelle avec Dieu, comme la damnation n'est autre chose qu'une éternelle séparation de Dieu.

Mais Dieu veut sauver tous \es hommes; omnes ho7nines vult salvos ficri; il a donc donné à tous les hommes un moyen safQsant de discerner la vraie religion des religions fausses.

Quel est ce moyen?

Selon les Protestants, c'est la raison humaine. Dieu, disent-ils, nous a révélé dans les Écritures toutes les vérités nécessaires au salut, et c'est à l'homme de les y chercher et do les y reconnaître.

Chose étrange que la raison, impuissante par elle-même à TI 18

découvrir ces vérités, en demeure néanmoins l'unique et infaillible juge. Quoi! il a fallu que Dieu révélât à l'homme ce qu'il devait croire, et l'homme, parmi tant de choses que nous lisons dans les Écritures, discernera ce qui doit être l'objet de sa foi, de ce qu'il peut ignorer ou rejeter sans crime ? Je vous le demande, comment fera-t-il ce choix, sans soumettre au jugement de sa raison, non-seulement la lettre de TÉcriture, mais encore les dogmes mêmes qui y sont révélés? Aussi vous remarquerez que les Calvinistes ne rejettent la présence réelle, les Sociniens, la divinité de Jésus-Christ et les peines éternelles, etc., que parce que ces dogmes leur paraissent contraires à la raison humaine. Voilà donc l'homme juge infaillible des mystères qu'il ne saurait même comprendre : ce qui, outre l'absurdité manifeste d'une telle prétention, renverse encore, par le fondement, la nécessité de toute révélation, et soumet à la raison humaine la raison divine même.

Mais ce n'est pas tout; avant de songer à interpréter l'Écriture, il faut savoir si cette Écriture est réellement inspirée; qui nous l'apprendra? la raison, car son empire est universel. Il faut discerner entre les différents livres reçus par les différentes communions chrétiennes, ceux qui sont authentiques de ceux qui ne le sont pas. Qui fera ce discernement? Encore la raison. Me voilà donc obligé d'étudier les langues, de conférer les manuscrits, de comparer les originaux aux traductions, de lire tout ce qui a jamais été écrit pour ou contre la canonicitéde chaque ivre en particulier. Et quand j'aurai fait cet examen qui, comme on le voit, exige si peu de temps et est à la portée de tant de personnes, il me faudra travailler sur nouveaux frais à chercher dans ces mêmes livres, la foi dans laquelle je dois vivre et sans laquellejencpuis être sauvé. Entreprise

plus longue encore et plus (lifficile que la première, puisqu'elle m'oblige indispensablement h consulter tous les interprètes, à m'instruire de toutes les controverses depuis l'origine du christianisme, sans quoi j»; m'exposerais en tombant, à mon insu, dans des erreurs dangereuses, à perdre le fruit d'un si pénible labeur. Ainsi, parmi les hommes, il n'y aura que ceux qui joignent à la science la plus rare la plus forte tête et le jugement le plus sûr, c'est-à-dire, un, peutêtre, sur plusieurs millions, qui, encore en supposant que sa raison ne l'abuse jamais, puisse parvenir à connaître ce qu'il est nécessaire qu'il croie, et cela, après un travail d'un grand nombre d'années, pendant lesquelles il aura nécessairement vécu sans aucune religion, ou du moins sans être certain d'être dans la religion véritable. Quant à la multitude de ceux à qui un pareil examen est impossible, il faut de toute nécessité, ou qu'ils ne croient absolument à rien, ou qu'ils renoncent au principe de l'examen particulier, fondement de la religion Protestante.

Je sais ce qu'on répond : on dit que l'Écriture est par ellemême si claire qu'aucune personne de bonne foi ne saurait se méprendre sur ce qu'elle nous ordonne de croire.

Quand il en serait ainsi, encore faudrait-il nous apprendre comment un pauvre artisan, un laboureur non lettré, une femme qui ne sait pas lire, s'assurera par ses propres recher ches que l'Écriture est authentique et qu'elle doit recevoir ses enseignements comme ceux de Dieu môme.

Mais, demanderai-je aux Protestants, si l'Écriture est aussi claire que vous le prétendez, pourquoi êtes-vous si peu d'accord entre vous sur l'interprétation de l'Écriture? Pourquoi tant de sectes parmi vous? Pourquoi n'est-il pas un seul dogme reçu par l'une qui ne soit nié par quelqu'autre? Pourquoi la doctrine que Luther voyait clairement dans l'Écri-

lure, est-elle si dilïérente de celle que Calvin y voyait avec non moins de clarté? Pourquoi les disciples de l'un et de l'autre y ont-ils vu le contraire de ce qu'y découvraient leurs maîtres? Étrange clarté d'oii résultent tant d'opinions contradictoires !

Non, non, l'Écriture elle-même nous apprend qu'elle est pleine d'obscurités redoutables : in quibiis, dit le chef des Apôtres, en parlant des Épîtres de Saint-Paul, sunt quœdam cUfficilia intellectu, quœ indocti et instahilcs dépravant sicut et cœteras Scripturas ad suam ipsorum perditionem (1). Remarquez cette expression iyidocti^ et voyez jusqu'oii elle s'étend. Mais si l'on veut quelque chose déplus formel encore, et une expresse condamnation du Protestantisme , je la trouve dans ces paroles du même apôtre: Omnis prophœtia Seriptiirœ propria interpretatione non fit (2).

Ainsi donc le principe de l'examen particulier est également opposé à la raison et à l'Écriture, et nous devons chercher une autre règle de foi. Or, cette règle, comme nous l'avons montré, devant être la même pour tous les hommes, quels que soient leur génie, leurs connaissances, leurs lumières, je ne saurais, je Favoue, en imaginer une autre que l'autorité.

Et, en effet, chose remarquable, Jésus-Christ ne s'adresse jamais à la raison de l'homme; toujours et partout il emploie le langage de l'autorité. L'Écriture ne dit point : Croyez cela, parce que c'est raisonnable, parce que c'est prouvé ; elle énonce le dogme d'une manière absolue, sans l'ombre même d'une preuve, sans aucun raisonnement, sans la moindre explication, et elle promulgue les préceptes sans jamais en donner le motif, ou sans en donner d'autre motif que la promesse de la récompense.

(1) s. Pet. Episl. Il, cap. 3, v. IG.

(2) S. Pet. Epist. II, cnp. \, v. 20.

Lorsque le Sauveur envoya ses disciples annoncer la foi à tous les peuples, il ne leur dit point : o Portez-leur les Écritures et commandez-leur de les examiner; » mais il leur dit : « Allez et instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et leur enseignant à garder tous mes préceptes (i). » Les Évangiles ne furent écrits que longtemps après, et lorsque déjà le christianisme était répandu dans presque tout le monde connu.

Saint Irénée nous apprend que, de son temps, c'est-à-dire vers la fin du premier siècle, ou au commencement du second, il existait des nations entières de chrétiens, qui ne pouvaient pas lire les Écritures, parce qu'elles n'étaient pas traduites dans leur langage barbare. Sur quoi reposait la foi de ces peuples, et comment étaient-ils chrétiens?

Mais, dit-on, les hommes peuvent nous tromper. Qui? Ceux à qui Jésus a dit : Euntes crgo. Ecce vobiscum sum omnibus diebuSj iisque ad consummationem sœculi (2)? Si Jésus-Christ est avec eux, selon sa promesse, croyez-les donc ; et si Jésus- Christ n'est pas avec eux, ne croyez point en Jésus-Christ, puisqu'évidemment il nous a trompés lui-même en promettant à ses ministres une assistance qu'il ne leur accorde pas.

Or, si la raison et l'Écriture concourent pour me montrer dans l'autorité l'unique fondement solide de la foi, je n'ai plus qu'à chercher quelle est l'Église où cette autorité réside, pour savoir quelle est celle où est la véritable foi. Ici la question se réduit à un point de fait. Toutes les communions chrétiennes, hors l'Église catholique, rejettent l'autorité pour établir en sa place l'examen particulier. L'Église catholique seule établit sa doctrine sur le fondement immuable d'une autorité toujours enseignante; elle est donc l'Église que je

(1) s. Matlh. xwiii, 19 cl 20.

(2) S. Mallh. \xviii,20.

cherche. Aussi Rousseau dit-il dans ses Lettres de la Montagne : « Qu'on me prouve que je dois me soumettre à une autorité quelconque, et dès demain je me fais catholique. »

Mais une chose à quoi l'on ne saurait faire trop d'attention, c'est que le Protestantisme, incapable de se soutenir sur sa base, ne subsiste que par une continuelle abjuration de son principe fondamental. Comptez, parmi les Protestants, combien il en est qui le soient par une persuasion raisonnée, com.me ils le doivent pour être conséquents; combien il en est qui puissent dire seulement avoir commencé le long et difficile examen qui est pour eux de devoir ? Loin de là, dit M. Hume, « on ne trouve aucune preuve que la force des arguments ait servi à dégager le peuple du fardeau des absurdités dont la superstition l'avait accablé. Les progrès subits de Luthéranisme et l'ardeur avec laquelle il fut embrassé prouvent, au contraire, que le raisonnement et la réflexion ne s'en mêlèrent pas (1). » «Rien, dit-il ailleurs, n'avança tant les progrès des Réformés, que la liberté qu'ils accordaient à chaque particulier d'examiner en arbitre souverain et les diverses doctrines et les premiers principes mêmes qu'on avait reçus. Quoique la multitude ne fût pas assez instruite pour être en état d'entreprendre cet examen, elle se trouvait flattée d'être juge dans sa cause. Elle s'imaginait exercer et suivre les lumières de sa propre intelligence, tandis qu'elle ne faisait qu'opposer aux anciens préjugés des préjugés plus puissants et d'une autre espèce (2). » Et encore: <( Quoique leur prétendu esprit de raisonnement ne fût en eil'et qu'une nouvelle espèce de foi implicite (3). »

Or, que penser d'une Religion qui ne subsiste et ne peut

(1) Hist. de la maison cU Tudor, t. Il, p. 18, de h traduction française.

(2) Ibid., p. 212.

{i)ltbid ,5loaie Y.

subsister que parce que l'immense majorité de ses membres, par une inconséquence nécessaire, en viole le principe Iondam entai?

Si, comme il me semble, ce qui précède ne peut être justement contesté, nous devons tenir pour certaines les propo sitions suivantes, qui se déduisent l'une de l'autre par des conséquences nécessaires :

Il n'y a qu'une seule vraie religion ;

Cette religion a été établie pour tous les bommes ;

Donc elle porte en elle-même un caractère au moyen duquel tous les hommes peuvent aisément la discerner de toutes les autres.

Ce caractère est l'autorité ;

Il ne se trouve que dans la religion Catholique ;

Donc on ne peut se sauver hors de la religion Catholique.

Voilà, en abrégé et très-imparfaitement, les principaux motifs qui me portèrent à embrasser cette religion sainte, qui dès ici-bas fait mon bonheur, au milieu des traverses de la vie et me conduira, je l'espère, un jour à une immortelle et plus pure félicité. Bien diiïérente du Protestantisme qui, né de l'orgueil, l'excite à son tour et le nourrit, cette religion divine est une religion d'humilité, de simplicité et d'amour ; c'est la religion de celui qui se rendait à lui-même ce témoignage : « Apprenez que je suis doux et /nonble de eœur. » Elle prévient toute contention, dispense de toute recherche pénible, et n'exige pour toute science qu'un cœur qui sache aimer. Oui, mon ami, je n'en doute pas, le voire est fait pour elle, comme elle-même est faite pour vous. Je ne vous dirai point : a Examinez, discutez, raisonnez; » mais je vous dirai :

c( Venez et goûtez combien le Seigneur est doux, venitc et (justate quoniam siHiviscstDominus. » Oh ! si vous connaissiez

le don de Dieu, si scires donum Dei ! Et pourquoi ne le connaîtriez-vous pas, vous si bon, si modeste, si plein de droiture et de candeur? Hélas! c'est à un misérable comme mo qu'il eût dû être refusé ce don précieux, si Dieu ne se plaisait pas à signaler ses miséricordes sur ses plus viles créatures. Priez-le, ce Dieu mort pour vous, priez-le qu'il vous éclaire, 29er viscera misericordix illuminare. Mais priez-le avec humilité et avec la confiance et la simplicité d'un petit enfant. « En vérité, ce sont ses propres paroles, en vérité je vous le dis, si vous ne devenez comme un de ces petits enfants, vous n'aurez point de part à mon royaume. » Combien je serais heureux de penser que l'amitié qui nous unit sur la terre, nous unira encore éternellement dans le ciel. Oh ! mon ami, mon tendre ami !... Je n'ai pas la force d'en dire aujourd'hui davantage : une autre fois nous reprendrons notre examen.

Kensington, 26 mai 1815.

Il est vrai, mon cher ami, que j'ai fait une longue étude des controverses qui divisent les différentes communions chrétiennes, mais je n'en suis pas moins convaincu que, sans se jeter dans la vaste mer des discussions théologiques, tout homme de bonne foi qui a le sens droit, peut en très-peu de temps se déterminer sur le choix de l'Église où il veut vivre, en remontant aux principes fondamentaux de toute religion révélée. Sous ce rapport, loin de me croire aucun avantage sur vous, je vous dirai ingénument que votre lettre annonce une facilite à concevoir et une pénétration d'esprit, que je suis sûr de ne pas posséder. Et avec la môme franchise je vous avouerai que ces qualités si rares ne sont cependant pas ce

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que j'aime et. estime le plus en vous ; la droiture, la candeur d'âme qui vous sont comme naturelles sont, à mes yeux, d'un bien plus grand prix, et je ne doute pas qu'à ces dons si aimables que vous tenez de sa bonté, Dieu, tôt ou tard, n'ajoute celui qui nietlra le comble à tous les autres et vous en fera recueillir le fruit; car il se plaît à répandre ses grâces sur les cœurs tels que le vôtre, hum'dibus dat gratiam.

En relisant votre excellente lettre, je crois sentir qu'au fond il s'en faut de bien peu que nous ne soyons parfaitement d'accord. Vous reconnaissez qu'il ne peut y avoir qu'une seule vraie religion et que tous les hommes sont dans l'obligation de l'embrasser. Gela posé, il s'ensuit clairement, ce me semble, qu'il existe pour tous les hommes un moyen sûr de discerner cette religion de toutes les autres ; car Dieu serait injuste s'il leur imposait une obligation impossible à remplir. Ce moyen ne saurait être l'examen particulier dont la masse du genre humain est évidemment incapable. Vous en convenez et vous ajoutez même qu'une autorité suprême est nécessaire. Jusqu'ici nous ne différons point de sentiment. Si nous pouvions parvenir à nous entendre sur la nature de l'autorité dont il s'agit, nous serions d'accord sur tous les points.

Or remarquez, je vous prie, que nous devons retrouver dans l'autorité, qui est le fondement de la foi, des caractères correspondant à ceux de la foi même. Je m'explique.

Qui dit foi, dit une conviction pleine, absolue, qui exclut toute espèce de doute : il faut donc que l'autorité sur laquelle repose la foi, soit elle-même pleine, absolue, infaillible; car si elle n'était pa^ infaillible, non -seulement on pourrait, mais on devrait douter des dogmes qu'elle nous propose, ce qui détruit la notion même de la foi.

En second lieu, la foi est divine ; donc l'autorité, fondement de la foi, doit être divine aussi.

Maintenant, je le demande, les Églises protestantes offrentelles une semblable autorité? L'archevêque de Gantorbéry est-il infaillible? Tous les ministres ensemble le sont-ils? Au contraire l'unique point dont conviennent unanimement les diverses communions protestantes, est de rejeter toute infaillibilité comme une invention sacrilège des Papistes. Leurs pasteurs sont donc bien éloignés de s'attribuer, en matière de foi, une autorité divine.

Cette suprême autorité, nécessaire de votre aveu, ne se trouve donc dans aucune des Églises Réformées; aucune Église Réformée n'est donc point la véritable Église.

Et souffrez^ mon cher ami, que je vous fasse remarquer une inconséquence bien frappante dans la doctrine des Protestants, et qui seule devrait suffire, ce semble, pour détromper de cette religion ceux qui réfléchissent.

Ils admettent que la foi par laquelle nous sommes chrétiens, est d'un ordre supérieur à toute conviction humaine; qu'incompatible avec le plus léger doute, elle emporte avec soi un parfait acquiescement de l'esprit et du cœur aux vérités qui en sont l'objet. En môme temps, ils refusent de reconnaître aucune autorité enseignante non sujette à l'erreur. D'où il suit : 1*^ Que la foi de ceux qui n'examinent pas par eux-mêmes, reposant sur une autorité purement humaine et sujette à errer, n'est point et ne peut être une véritable foi; et comme une véritable foi est nécessaire au salut, la masse des Protestants en est encore exclue par cela seul, selon leurs propres principes; 2^ La foi de ceux qui examinent, repose uniquement sur l'autorité de leur propre raison ; or, cette raison est infaillible ou ne l'est pas. Si elle ne l'est pas, ils n'ont pas plus que les autres une véritable foi; si elle

TosL, il n'est pas vrai qu il n'existe point d'autorit«3 iniaillibio : ce privilé^^c, au contraire, appartient à chaque individu quel qu'il soit. Ainsi la Réforme est contrainte de deux choses l'une, ou d'avouer que ses membres ne sauraient parvenir à cette foi certaine, inébranlable, divine, qui seule fait les vrais chrétiens, ou de renverser elle-même le principe sur lequel elle se fonde, et de confesser qu'elle a constamment, depuis son origine, enseigné une erreur destructive de la foi; c'est-à-dire^ dans l'un et l'autre cas, de reconnaître qu'elle n'est point la véritable Église, et qu'on ne saurait, par conséquent, se sauver dans son sein.

Reprenons maintenant notre raisonnement. Vous convenez de la nécessité d'une autorité suprême, et je crois avoir prouvé que cette autorité doit être infaillible, sans quoi elle ne pourrait être le fondement d'une foi divine. 11 ne reste donc plus qu'à chercher où cette autorité réside. Or, par une admirable dispensation de Dieu qui a voulu la rendre reconnaissable à tous les hommes, parce que tous les hommes sont appelés à la véritable foi, il se trouve que, de tant d'Églises diverses, l'Église catholique seule prétend être en possession d'une semblable autorité, tandis que toutes les autres déclarent hautement ne la point posséder. Que nous faut-il de plus ? Certainement cette autorité nécessaire ne réside point en ceux qui se font gloire de la rejeter, elle réside donc dans la seule Église qui, depuis l'origine du christianisme, l'a toujours réclamée, toujours exercée; cette Église est donc la seule véritable Église, il n'y a donc de véritable foi, de vie et de salut que dans son sein.

De la multitude des sectes nées de la Réforme et qui toutes prétendent que leur doctrine est la pure parole de Dieu, j'avais conclu que l'Écriture n'est donc pas si claire par elle-même qu'elle n'ait besoin d'être interprétée par une

autorité infaillible, et cette conclusion me paraît juste. Car supposons que la Réforme, depuis son origine, ait produit seulement cent sectes différentes, il est clair que la vérité { étant une, quatre-vingt-dix-neuf de ces sectes sont certainement dans Terreur, et que la centième, quand même elle aurait découvert la vérité, la devrait tenir pour très-douteuse, puisqu'aucun homme, à moins qu'il ne soit assuré d'être infaillible, ne saurait préférer sa raison à la raison d'un beaucoup plus grand nombre, au point d'attribuer aux opinions qu'on lui conteste une certitude complète. D'oîi il suit que chaque secte prise à part, étant réduite à son propre témoignage, et ayant contre elle le témoignage unanime de toutes les autres, il y a quatre-vingt-dix-neuf contre un à parier qu'elles sont toutes dans l'erreur. Pensez-vous que ce soit là un fondement de foi bien solide?

Mais enfin, demandez-vous, que doit faire celui qui s'est convaincu de la fausseté de sa religion? Ce qu'il doit | faire? La quitter, et la quitter sans délai, à l'instant; car quoi de plus inconséquent, quoi de plus criminel aux yeux de Dieu, que de persister volontairement dans une erreur reconnue? Il doit donc abandonner l'erreur, mais pour embrasser la vérité, la vérité certaine et non pas une vérité douteuse, telles que sont toutes celles qui ne reposent que sur notre faible raison ! Autrement, devenant lui-même l'architecte de sa religion, il s'établit juge de Dieu même et n'élève qu'un édifice humain, fragile, incomplet, chancelant, qui l'écrasera sous ses ruines. La foi n'est point une opinion, mais la vérité même de Dieu; elle n'est point raisonnement, mais obéissance, et sans cela où serait le mérite de croire? Le mérite est de se soumettre à une autorité plus haute, et de courber cette fiôre raison sous un joug qu'elle ne porte jamais sans murmurer. Telle est cette foi qui sauve,

selon la parole du Fils de Dieu : l'aides lua te salvam fecit, foi aveugle, foi pleine de confiance et d'amour. Les Prolestants veulent d'abord voir, examiner, comprendre, oubliant que le Seigneur a dit : Beat l qui non viderunt et crcdiderunt {{). Si Notre Seigneur parlait au peuple en paraboles, c'était bien plus, je crois, pour exercer leur foi que leur raison, ut vidcntcs non videant, et audientes 7ion inlellifjant (2). Et, en effet, nous ne voyons pas qu'il se soit mis en peine d'expliquer à la raison les étonnants mystères qu'il venait de révéler aux hommes, et l'écrivain sacré remarque qu'il enseignait comme ayant autorité.

Bien plus, il n'ordonna ni ne conseilla jamais aux Apôtres de mettre par écrit ses préceptes. Les Évangiles ont été écrits pour des fins particulières, dans des circonstances fortuites. Saint Jean publia le sien plus tard, pour confondre les hérétiques qui niaient la divinité de Jésus-Christ. Les Épîtres ne sont que des lettres particulières adressées à certaines Églises, et quelques-unes même à de simples individus. Rien n'indique que les Apôtres eussent dessein d'instruire tout le genre humain par cette voie ; au contraire, la plupart d'entre eux n'ont rien écrit. La prédication est le moyen qu'ils employèrent pour conquérir le monde, conformément à l'ordre de Jésus-Christ : Euntes doccte et haptisate. Si l'Écriture est l'unique fondement de la foi, il a donc été un temps où la foi n'avait point de fondement, et des nations entières ont cru comme aucun protestant ne voudrait ni ne pourrait croire. Pesez sérieusement ces réflexions, mon cher ami. Songez à cette grande éternité qui s'ouvrira bientôt pour nous, à ce redoutable jugement que nous aurons à subir, et en demandant à Dieu les lumières qui vous doivent

{{) s. .Toan., cnp. x\, 29.

(2) S. Luc, c;ip. VIII. iO.

guider dans ce court et triste passage qu'on appelle la vie, daignez lui demander les grâces dont a tant besoin le pauvre pécheur qui vous écrit ces lignes pour vous obéir.

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