PROTESTATION
CONTRE LA PUBLICATION QUI POURRAIT ÊTRE FAITE DES LETTRES ÉCRITES PAR LAMENNAIS A MADAME Y
Paris, 12 juin 1851.
On m'a souvent pressé d'écrire mes Mémoires. Malgré la ténuité du fonds à ne regarder que moi, ils auraient pu, en effet, n'être pas dépourvus de quelque intérêt, ayant vu et su beaucoup do choses pendant la longue période qu'embrassent mes souvenirs, lié surtout comme je l'ai été, depuis la fin de l'Empire, avec la plupart des hommes qui se sont fait un nom, et plus ou moins mêlé moi-môme au mouvement politique, philosophique et religieux.
Peut-être aussi ceux que leur goût porte à l'observation du travail incessant de la pensée au sein du monde social, que progressivement il transforme, auraient-ils aimé à suivre dans ses phases le développement d'un esprit sincère, qui, cherchant le vrai toujours et ne cherchant que le vrai, va se modifiant à mesure que la réflexion, le spectacle des faits, l'étude de la nature, de l'humanité et de ses lois, l'éclairent
d'une nouvelle lumière et ouvrent devant lui des horizons plus étendus.
Deux motifs principaux m'ont empêché de céder aux instances qu'on m'a faites. Il aurait fallu pendant des années m'occuper de moi-même, y penser, en parler sans cesse. Or, s'il est quelque chose qui me répugne invinciblement, c'est cela.
En outre, contraint de dire la vérité sur les autres, cette vérité n'eut pas été constamment favorable à tous. Il en est qu'elle aurait, quoi que je pusse faire, montrés sous des côtés où nul n'est bien aise qu'on le regarde, et cela me répugnait encore. Sans blâmer ceux qui lèguent aux vivants l'histoire rigidement vraie des morts, liée à celledelasociété, je neme sentais pas disposé à les suivre dans cette voie. Lorsqu'il s'agit de blesser, les morts pour moi sont toujours vivants ; ils me semblent même avoir droit à plus de respect, à plus de ménagements, car attaqués ils ne sauraient se défendre.
J'ai donc renoncé à écrire des Mémoires. Mais comme, attendu la part que j'ai prise aux choses de mon temps, mon nom me survivra peut-être, et que ma conduite et mes écrits, oii se marque le progrès de mon esprit, ses variations même, si quelques-uns préfèrent ce mot, pourront donner lieu à des appréciations très-diverses, j'ai voulu qu'au moins mes pensées véritables, aux différentes époques de ma vie, fussent bien connues et d'une manière incontestable, afin de prévenir les suppositions et les conjectures erronées.
A cet effet, secondé par l'obligeance de mes amis, j'ai pris soin de recueillir mes correspondances les plus intimes, pour qu'elles pussent après ma mort servir au dessein que je viens d'expliquer.
Mais une de ces correspondances, qui se compose de plus de 400 lettres, m'a été refusée. Je demandais qu'on me per-
ŒUVRES INÉDITES DE LAMENNAIS ?,Vj
mît de la l'aire copier. La personne à qui elle est adressée, madame Y.., m'a répondu que me les remettre seulement pour les relire, lui serait trop désagréable. On jugera ce procédé que depuis, écrivant à d'autres, et sans doute aussi de vite voix, elle a cherché à justifier par des allégations aussi futiles que lausses, confondant et brouillant, de la façon la plus étrange, ce qui touche les lettres que je réclamais, et ce que je lui ai confié de mes affaires personnelles. Le besoin seul d'une excuse aura, je me plais à le croire, fasciné sa bonne foi et jusqu'à son esprit, car autrement elle aurait tâché d'inventer des prétextes qui eussent au moins quelque vraisemblance.
Je me tairais sur un fait de cette nature, si je n'avais, par rapport aux suites qu'il peut avoir, des craintes trop fondées. Madame Y.., a des passions politiques violentes; elle est, de plus, entièrement, aveuglément livrée aux jésuites. Or, d'après l'expérience que j'ai d'eux et de tout ce qui dépend d'eux, je ne saurais douter que, pour peu qu'ils y eussent ou crussent y avoir un intérêt quelconque, cette correspondance, qu'on ne veut pas aujourd'hui me permettre de relire, ne fût, sans aucune hésitation, tronquée, mutilée, altérée, pour en abuser selon leurs vues, dans ce que pourraient en publier ses dépositaires futurs; et c'était même là un des motifs qui me faisaient désirer d'avoir entre les mains et de laisser après moi un moyen certain de contrôle.
Privé do ce moyen auquel j'avais un droit sacré, et le refus qu'on m'en a fait autorisant les appréhensions les plus graves, je désavoue expressément tout ce qu'on pourrait m'attribuer un jour comme extrait de ces lettres, môme tout passage matériellement exact, qui, séparé de ce qui l'explique dans l'ensemble d'une longue correspondance, serait, par des gens qu'aucun scrupule n'arrête, facilement détourné à un sens
très-éloigné du sens véritable : déclarant, au reste, que sij'ai dû prendre cette précaution trop nécessaire, je ne conserve d'ailleurs aucun ressentiment contre une personne faible de raison, aveuglée par le fanatisme politique et religieux, habituée de plus à ce que tout cède à ses volontés capricieuses, et que, malgré le regret que peut m'inspirer la confiance que j'ai eue en elle, il me serait doux d'estimer encore.
F. Lame^^nais.