SOCIÉTÉ
Afin de mieux montrer l'enchaînement des fausses doctrines qui, en attaquant la foi par sa base, ruinent les fondements de l'Église et ceux des États, je ne m'astreindrai point à les exposer sous une forme rigoureusement théologique; je n'examinerai môme pas si les propositions que je vais présenter seraient toutes susceptibles d'être atteintes par une censure directe. Mon seul but est d'indiquer l'ensemble et la liaison des maximes qui égarent les esprits, et menacent de détruire jusqu'aux derniers éléments do l'ordre social.
i. Chaque homme n'a primitivement d'autre régie de vérité que sa propre raison, dans laquelle seule il doit trouver le fondement de toutes ses croyances et la règle de tous ses devoirs.
2. Il ne doit admettre pour vrai que ce que sa raison juge ôtrevrai, et il doit rejeter comme faux ce que sa raison juge être faux, quelle que soit l'opposition de ses jugements avec les jugements d'autrai et les décisions de l'autorité.
3. Il n'existe ni dans l'ordre religieux, ni dans l'ordre politique, aucune souveraineté légitime, aucune autorité à laquelle l'homme, si sa raison et sa volonté s'y refusent, doive obéissance par Tordre de Dieu.
4. Chaque homme est radicalement l'unique souverain de soi-même, de sorte que toute autre souveraineté, lorsqu'elle...
Ici s'arrête le manuscrit; la suite a été égarée.
JOURNAL DE MA PlilSON W
Sainte-Pélagie .
1841. Janvier 4. — Entré vers trois heures. Chambre de quinze à seize pieds carrés, six pieds de hauteur. Éclairée par cinq impostes, deux à Test, trois au sud. Ces impostes hauts de dix pouces, ne peuvent laisser passer que peu ou point de soleil, et ne donnent qu'une lumière triste et louche, avec des ombres singulières. J'espère ne pas souffrir du froid à l'aide de mon petit poêle. Dîner à six heures, froid. Coucher à neuf heures et demie. A neuf on m'enferme. Point de secours pendant la nuit, si l'on tombait malade : mais aussi point do bruit, ce qui est une grande chose pour moi.
5. — A huit heures et demie, le condamné qui fait ma chambre vient voir si j'ai des souliers à faire nettoyer. Cela ressemble assez ù une plaisanterie, puisque je ne sors pas de ma chambre où je ne porte que des pantoufles. Dormi passablement. Le guichetier était venu ouvrir i\ huit heures, j'ai eu du lait à dix heures et demie, mais point de pain. Je vois bien
(1) Lamoiiiiais coiuinciice ce journal on ontninl à Sainle-Pélatrie le i janvier 1841. Il cesse de réci-ire le lU du môme mois.
qu'il faudra que je change mon régime. Ce que j'éprouve, ce n'est ni de la tristesse ni de l'ennui, mais une sorte de manque d'air. On est ici comme dans un monde à part et qui flétrit l'âme, car l'homme n'y apparaît que par ce qu'il a de mauvais, à partir de l'architecte dont la pensée très-apparente a été de faire souffrir ceux qui logeraient là, en les privant d'air et de lumière. Cette pensée est aussi plus ou moins celle de tous les agents, exécuteurs forcés de règlements qui ont le même but. Il serait impossible de faire ce métier, si l'on avait en soi quelques-uns des sentiments qui font l'homme; et comme on ne voit qu'eux, qu'on n'est en rapport qu'avec eux, c'est une vraie souffrance et de tous les instants presque. Je ne crois pas non plus qu'il soit possible d'habiter un peu longtemps une prison quelconque sans que la santé en soit altérée ; et quand on vient à se représenter avec quelle légèreté souvent, avec quelle indifférence toujours, les jugeurs abrègent ainsi la vie des hommes que leur livrent des lois stupides et cruelles, on a une idée de la société au milieu de laquelle nous vivons.
Lieux, boyau de cinq pieds de longueur sur une largeur de trente pouces ; au fond, un trou au niveau du pavé, sans siège ni appui. L'esprit d'invention, et dans le même sens, se remarque ici partout.
Régime des prisonniers. Deux repas, vers huit heures et à quatre heures. Une livre de pain blanc, ou une livre et demie de pain noir ; au déjeuner du bouillon maigre, à dîner une cuillerée de légumes. Le jeudi un quart de livre de viande, qui tient lieu de la portion de légumes. Le tout ensemble insuffisant pour le besoin.
Visite d'Ange et de Didier. — Le National envoyé au Directeur ne m'est pas rerais. Il est interdit dans la prison. Mes lectures sont réglées par M. Djlossert.
ŒUVHES INÉDITES DE LAMENiNAIS 3i3
Mercredi 0. — Assez mauvaise nuil. Je m'étais couché à neuf heures, excédé de fatigue ; j'espérais dormir. Ma porte qu'on verrouille et le bruit de l'escalier me réveillent vers dix heures. Plus do sommeil jusqu'au matin. Levé à huit heures; visite du docteur Gaubert qu'accompagne le Directeur. Ils me trouvent travaillant à allumer mon poêle. J'y parviens avec peine ; enfin j'en viens à bout. — Visite d'Adrien. Plus tard mon bon Ange vient m'apporter des rideaux d'alcôve et les poser.
Jeudi 7. — Peu de sommeil, relevé ù minuit, mais le froid m'oblige à me recoucher bientôt. Le pire moment est celui du réveil : le meilleur celui de la tombée de la nuit. — Le poêle toujours long et difficile à allumer, faute de copeaux. On m'en a promis pour demain. — Vers dix heures on m'apporte du lait. Je fais mon café, cela prend du temps. Puis, voulant me raser, je ne sais comment faire chauffer de l'eau. Je parviens pourtant à en avoir de tiède. Ma barbe faite, je nettoie mes dents. Tout cela me conduit jusqu'à onze heures. On vient faire ma chambre, où se glisse un rayon de soleil, qui me donne un moment de joie triste. Je commence à croire qu'il n'est pas possible de travailler en prison, à moins que ce ne soit à quelque ouvrage pour ainsi dire mécanique, comme l'étude d'une langue ou autre chose semblable. Il faudra donc probablement me résoudre à perdre une année. Tout ce que Dieu fait est bien.
Vendredi 8. — Levé tard, temps sombre, neige. Vif désir de travailler; je ne le peux encore. J'aurais cru le contraire avant d'être ici. Outre tout le reste, il y a quelque chose d'aflaiblissant dans la prison. Aussi je ne connais aucun ouvrage qui y ait été écrit. L'aumônier se présenta hier chez moi. Il a une figure commune et vermeille. Je le reçus débouta la porte. 11 me parla d'un ancien ami qui l'avait prié de le
rappeler à mon souvenir. Je demandai son nom ; point de nom. C'était, disait-il, un ancien prieur de la rue du Regard. Je lui répondis, et c'était très-vrai, que je ne connaissais pas du tout la personne dont il me parlait. Sur-le-champ je soupçonnai qu'il y avait là-dessous quelque petite intrigue jésuitique. — Vous demeurez bien haut, me dit cet homme. — Je suis parfaitement bien, répliquai-je. Et comme il faisait un mouvement pour entrer, je le saluai poliment, avec un geste qu'il comprit. Il se retire et je ferme ma porte. Tout cela ne dure pas plus de deux ou trois minutes.
Hier au soir, visite du Directeur. Ce matin, visite du brigadier, que je prends bien pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une inspection. — Plus tard, Pagnerre, Didier et Ange qui me place deux portières aux deux extrémités de l'alcôve. L'une me fait un petit cabinet, l'autre masque la porte, ce qui m'est surtout agréable.
Samedi 9. — Froid vif, neige. Toujours peu de sommeil. Je me décide à entreprendre un petit ouvrage sur la religion, expliquée selon les principes exposés dans r Esquisse d'une philosophie. J'ai dans l'esprit un autre petit livre que je ferai ensuite si j'en ai le temps, ou plutôt la force , car la vie de prison affaiblit beaucoup.
Dimanche 10. — Mal dormi. Pendant îa nuit, sensation singulière éprouvée déjà plusieurs fois. Il me semblait que les murailles me serraient, me pressaient et que je faisais de vains efforts pour les repousser, et respirer et me dilater à Taise dans l'espace. Cette impression n'est pas le cauchemar, car je ne la ressens jamais qu'éveillé.
Lundi 1 i . — Visite du docteur Gaubert qui me trouve au lit. Dérangé tout le jour par le retard du déjeuner et le serrurier qu'on vient appeler trois fois pendant qu'il place la serrure de mon petit placard. — Convenu avec Marie qu'elle viendr
tous les lundis (Ij. A quatre h. et demie Ange, il ne peut rester qu'un moment.
Mardi 12. — Lettres nombreuses. Je fais dire au greffe de n'en recevoir aucune si l'on ne veut pas permettre qu'elles me soient montrées auparavant, de sorte que je puisse refuser celles qu'il ne me conviendrait pas de retirer. Parmi celles de ce jour, il y en a une d'injures atroces oh l'on me dit que je mourrai dans l'année et que j'aie à remédier aux désordres de ma conscience. Elle vient du Midi et me coûte vingt-deux sols de port.
Mercredi 13. — M. et madame Didier, A. Benoît, Pagnerre.
Jeudi 14. — Vent et pluie comme hier. Toujours peu de sommeil et mauvais. A cela près et quelque faiblesse, je m'accommode très-bien de la position qu'on m'a faite. Je n'ai pas encore éprouvé un quart d'heure d'ennui.
Samedi 16. — Un an de prison, c'est une peine de mort partielle, car c'est une année retranchée de la vie.
(1) Domestique de Lamennais.