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Florence, 20 décembre 1831.
Nous voici dans cette ville, Lacordaire et moi, depuis hier au soir. Monlalembert a voulu rester un jour de plus à Pise, et nous le laisserons h Florence, où il veut passer quelque temps pour voir ce qu'il y a de curieux. 11 nous rejoindra ensuiteà Rome, vers laquelle nous continuerons de nous acheminer le 22. Il nous faudra sept jours pour nous y rendre, étant obligés de voyager en voiturin. Il n'y a point de diligence sur la route que nous avons suivie depuis Nice, et qui est la seule qui soit praticable en cette saison. Cette circonstance a augmenté de beaucoup nos frais de voyage, bien que nous y mettions la plus sévère économie. Nous arriverons à Rome sans le sou, c'est-à-dire uniquement avec la lettre de crédit que m*a remise M. Lévêque. Ma santé est meilleure que lorsque je vous écrivis de Gènes. Les spasmes m'ont quitté, mais je n'ai guère de forces. Dimanche dernier, à Pise, nous eûmes une journée magnifique : aujourd'hui il pleut à verse, ce qui me retient à la maison. Le général des Servîtes, que j'avais connu à Rome , et qui est l'auteur des trois petits volumes sur le moyen âge dont on rendit compte, il y a quelques années, dans \c Mémorial, présumant que nous passerions par Pise, où il professe la théologie à l'Université, avait pris ses mesures pour être averti de notre arrivée. Ce bon vieillard est venu me voir. 11 comprend parfaitement tout ce que nous avons fait, ot nous approuve fort. Nous lui enverrons
de Rome les Mélanges catholiques. La catholicité de nos doc-trines ne souffre, selon lui, aucun doute : Nihil censura clignum^ me disait-il. Il pense aussi comme nous sur la nécessité de séparer la religion de la politique. La réponse au Père Ventura lui a plu beaucoup; il la trouve péremptoire.
Je vous prie de m'envoyer à Rome, le plus tôt possible, une copie de nos Règles, et s'il est possible, la traduction latine. Il faudrait achever la 3^ partie, ce qui est peu de chose. Si vous ne trouvez pas une occasion, faite copier fin et adressezmoi cette copie par la poste, une ou deux feuilles à chaque fois. Il faudrait que Tévêque de Rennes écrivît au Pape pour demander notre approbation. Je ferais, ou non, usage de sa lettre, selon les circonstances, et par conséquent cette lettre devrait m'être envoyée. Les tracasseries inconcevables que nous éprouvons à Paris, me font regarder ceci comme très-important. Peut-être n'aurai-je rien à faire, mais peut-être aussi la Providence ouvrira-t-elle des voies que nous ne pouvons connaître en ce moment. Il faut, en tout cas, être prêt.
Montalembert a reçu à Gènes une lettre de M. Combalol. Dès qu'on nous aura rendu nos passe-ports, nous irons voir s'ilyenapour nous quelques-unes à la poste. Nous ignorons presque entièrement ce qui s'est passé depuis un mois en France. Nous avons été admirablement accueillis à Marseille.
L'évêque et son neveu ont été fort bien pour nous : ce dernier m'a donné une lettre pour le cadinal Pacca. Il envoya savoir de mes nouvelles le jour de mon arrivée, vint me voir le lendemain, le surlendemain nous dînâmes à l'évêché. Nous avons dans cette ville un grand nombre d'amis chauds.
Mille amitiés au bon abbé Combalot, à MM. de Goux, d'Ault-Dumesnil, Lévôque, etc. J'embrasse tendrement tous
ŒUVKES INKDITES DE LAMENNAIS SU
nos chers enfants. Lacordaire mo charge de vous dire à tous toute sorte de choses affectueuses.
2λ7. — Au m<}mc,
Homo, In 8 janvier 1832.
J'ai reçu, mon cher ami, \os deux lettres du 14 et du 23 déceml)re. Vous savez drjfi qu'enfln nous sommes arrivés ici après vingt-cinq jours de voyage assez pénible. Sauf des spasmes assez forts qui m'ont repris entre Florence et Rome, je n'ai pas éprouvé de nouvel accident, et ma santé n'est pas, grâce à Dieu, mauvaise en ce moment. Notre séjour ici pourra être long. Nous y avons trouvé des amis sincères, en particulier le Père Ventura dont je ne saurais trop me louer. C'est un homme excellent et animé de l'esprit de Dieu. J'augure bien de notre voyage ; mais il ne faut pas que le public sache un mot de ce que nous vous mandons à cet égard. Le secret est d'une grande importance. Le Pape n'a rien dit de ce qu'on lui a fait dire ; il ne s'explique ni pour ni contre. Le cardinal de Rohan et les Jésuites, voilà nos adversaires. Vous ferez bien de répondre au Père Rosaven. Votre réponse pourrait servir de préface à la nouvelle édition de votre livre. Quant à nos doctrines, tout le monde ici sans exception avoue qu'elles n'offrent rien de condamnable , et que par conséquent elles ne seront point condamnées. Nous nous occupons d'un Mémoire qui embrasse l'ensemble de notre affaire. Elle serait bientôt finie sans les considérations politiques. Cette malheureuse politique est partout ce qui perd la religion.
Ne nous envoyez en fait de lettres et de papiers que ce qui sera absolument indispensable, à cause des ports qui sont
énormes; ce que je dis des lettres, Je le dis également des journaux et des brochures.
Je vous ai écrit de Florence pour vous demander nos Règles, s'il est possible, traduites en latin. Il me tarde de les recevoir, afin, si les circonstances le permettent, de sortir des embarras inextricables qu'on nous suscite. 11 faudrait achever la 3^ partie, ce qui ne vous sera pas difficile. Je vous recommande instamment cette affaire. La persécution de V Avenir ne m'étonne point; mais elle nous oblige àpenser de bonne heure au parti que nous prendrons pour l'année prochaine. Nous n'avons plus que huit mois devant nous. Il me paraîtrait important de savoir ce que l'on peut faire en Belgique. Mademoiselle de S. nous manquant, il nous faut chercher d'autres ressources. Peut-être serons-nous réduits à retourner provisoirement à la Chênaie, ce qui serait fâcheux à cause des études. Après tout, j'ai la confiance que Dieu ne nous abandonnera pas. Dites-moi vos idées sur tout cela. Écrivez aussi àLe Gudennec (rue Cadet, n° 14), pour savoir où en sont mes affaires personnelles. Pressez-le de ma part à avoir une décision. Ne négligez pas non plus l'autre afi'aire dont nous avons causé avec M. de P. et Adrien Benoît. Il peut et doit sortir de là quelque chose de très-utile.
Notre voyage nous a coûté plus que nous ne pensions. Maintenant notre dépense est réglée, et n'a rien d'excessif. Le logement, la nourriture, l'éclairage et le domestique qui nous sert, tout cela ensemble nous coûte à chacun 5 fr. par jour. Dites à M. Lévêque de tâcher, lorsqu'il nous enverra des fonds, de se procurer, non pas une lettre de crédit, mais une lettre de change en piastres ou écus romain. Torlonia est un juif, comme tous les banquiers italiens ; il nous compte la piastre à 5 fr. 55 c, et outre cela nous aurons à lui payer une commission d'au moins 1 p. 0/0.
Veuillez dire à mon frère que je le remercie de la lettre qu'il m'a écrite, et de ne plus parler du passé. Je lui répondrai dès que je serai un peu plus libre. S'il pouvait m'envoyer une lettre de l'évoque de Rennes, dans laquelle il parlerait de la Congrégation, du bien qu'elle fait dans son diocèse, et prierait le Pape de l'approuver, cela nous servirait beaucoup. — Je vous prie aussi d'écrire à M. Marion, que je le prie d'envoyer l'argent dont il vous a parlé, ci M. Adrien Benoît, avocat, rue de Ghoiseul, n° 8 bis, en le prévenant que c'est un à-compte sur ce que je dois à M. de Musigny.
J'embrasse tendrement notre bon abbé Gombalot. Mille choses affectueuses à tous nos amis. Il me tarde bien de les revoir, ainsi que nos chers enfants que je serre contre mon cœur. — Totus tuus in Christo Jesu. Souvenirs bien tendres à l'abbé de Salinîs, de Scorbiac et Caire.
Je décacheté ma lettre pour vous dire de ne pas mettre, dans la seconde édition des Mélanges catholiques^ ma lettre au Père Ventura, qui est si bon et si zélé pour nous. Nous ne distribuerons môme pas, à cause de cela, les exemplaires de la première édition que nous nous sommes fait adresser ici.