‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 51 sur 180 · Ail, même · texte numérisé non relu

Ail, même

Rome, le 28 janvier 1832.

Depuis que je ne vous ai écrit, nos alîaires n'ont ni avancé ni reculé. Nous cherchons en ce moment une personne pour copier notre long Mémoire, après quoi nous le communiquerons au Cardinal Pacca, qui nous a montré beaucoup d'intérêt, et nous tâcherons d'obtenir par lui une audience du

Pape. Quant au résultat que nous pouvons espérer de nos démarches, il est encore fort incertain. Gomme je vous l'ai mandé, il n'y a qu'une voix sur la parfaite catholicité de nos doctrines, on ne blâme pas davantage nos vues en ellesmêmes pour la défense de la religion. Les difficultés sont ailleurs, et pour les comprendre il faut connaître Rome. Le Pape est un bon religieux, qui ne sait rien des choses de ce monde, et n'a nulle idée de l'état de l'Église. Sa piété réelle et profonde lui inspire un courage passif, c'est-à-dire qu'il souffrirait tout plutôt que de manquer à sa conscience. Mais, en même temps, on ne saurait être plus dépourvu de courage actif; cela passe tout ce qui se peut imaginer. Or, représentez-vous ce vieillard entouré d'hommes qui mènent les affaires, et dont plusieurs ne sont pas même tonsurés ; hommes à qui la religion est aussi indifférente qu'elle l'est à tous les cabinets de TEurope, ambitieux, cupides, avares, lâches comme un stilet, aveugles et imbéciles comme des eunuques du Bas-Empire : voilà le gouvernement de ce pays-ci, voilà ceux qui conduisent tout, et qui sacrifient journellement TÉglise aux plus misérables intérêts et le plus sottement conçus de leurs affaires temporelles. Ils ne comptent les peuples pour rien, et ne voient dans le monde que dix ou douze hommes devenus, parce qu'ils sont forts, ou parce qu'on les croit tels, leur véritable divinité. Et cependant tout se dégrade, tout s'en va, tout meurt. Il y a des gens de vertu qui le sentent et qui en gémissent ; mais le remède, où estil? On n'en voit point. C'est pourquoi j'ai la ferme conviction que Dieu se chargera lui-même de sauver ce que les hommes perdent, et que nous touchons à de grands événements. D'ici à peu d'années l'Église, affranchie par des événements extraordinaires, se régénérera, et jusqu'à ce moment on ne doit rien attendre. Les choses se préparent pour

une réforme immense dont tout le monde presque a le pres^ sentiment, et qui commencera sous le prochain pontificat, je le crois du moins, car il est clair que le désordre actuel ne pourrait se prolonger, sans que la foi s'éteignît dans le monde. Je ne sache point de spectacle plus triste que celui qu'on a ici sous les yeux. L'on n'a, pour se soutenir, que les promesses divines, et les impérissables espérances qui ont en elles leur fondement.

Dans cet état de choses, il est fort douteux qu'on puisse recommencer VAvenir. Je désirerais donc savoir si vous voyez jour à l'exécution de l'autre projet. Dans le cas contraire, nous n'aurons probablement rien de mieux à faire que de nous retirer à la Chênaie, pour laisserpasser les mauvaises années, et préparer, par nos travaux, une action nouvelle. Dites-moi vos idées sur tout cela. Les persécutions de l'archevêque compliquent encore nos embarras. J'espère qu'ils ne seront que passager, et que le jour de la vérité viendra, mais nous aurons jusque-là beaucoup à souffrir.

Ne m'envoyez pas nos Constitutions, à moins que vous ne trouviez une occasion sûre. Je prévois qu'elles me seraient inutiles dans ce moment. Nous désirons beaucoup qu'on hâte la seconde édition des Mélanges catholiques, ^ous aurions pu en placer ici un certain nombre. Je vous recommande aussi la réponse au Père Rosaven : on la demande partout. Cet homme est incroyable de malignité et d'imposture, c'est le jésuitisme incarné. Du reste, il ne jouit ici d'aucune considération.

N'oubliez pas de rappeler à M. Lévêque qu'il vaut mieux, en nous envoyant de l'argent, prendre à Paris une simple lettre de change stipulée en piastres ou écus romains que de nous faire ouvrir un crédit chez ce juif de Torlonia, qui nous passe la piastre à 3 fr. 55 c.

Dites, je vous prie, à notre bon Sainte-Beuve, que si je no

iui écris pas, c'est que les affaires et les visites me prennent tout mon temps, et que ma santé, d'ailleurs, souffre beaucoup dans ce triste pays, où l'on ne sait en hiver comment se mettre à l'abri de l'humidité et du froid. N'oubliez pas non plus de me mander ce que Le Gudennec vous aura dit touchant mes affaires personnelles. Vous savez combien il m'importe de savoir à cet égard oîi en sont les choses. Pressez-le d'arriver à une décision quelle qu'elle soit. N'ayant pas le temps d'écrire à mon frère, veuillez lui donner de mes nouvelles, et embrassez 'pour moi nos chers enfants, qu'il me tarde tant de revoir. Mille amitiés à notre bon abbé Gombalot, à MM. de Goux, d'Ault-Dumesnil,Lévêque, etc. Du reste, prenez courage ; le mal prévaut, mais pas pour longtemps. Soyez sûr que les moments de la Providence approchent. Croyons, liœc est Victoria quœ vincit munclum fuies nostra. Je suis tendrement tout à vous. Souvenirs les plus affectueux de mes compagnons de voyage. Quand serons-nous encore une fois tous réunis ?

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