‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 53 sur 180 · Au même · texte numérisé non relu

Au même

Rome, le 25 février 1832.

Cette lettre vous sera remise par M. de Crouy, qui part dans deux ou trois jours, et qui arrivera vers la mi-mars à Paris. Dans une autre lettre qu'il vous porte aussi, je vous parle d'une affaire qui lui est personnelle, et que je vous recommande instamment. C'est un excellent homme et qui m'est très-dévoué. Si ses entreprises réussissent, il sera trèsutile à nos œuvres. Avec quelque chose du génie d'Ouvrard, il a une âme élevée, ainsi que le zèle d'un vrai catholique. Je vous engage à cultiver soigneusement sa connaissance. Il reviendra ici probablement vers le mois de mai, et dans l'intervalle il s'occupera de mes tristes affaires. J'ai appris hier par les journaux le jugement qui prononce la contrainte par corps. Vous sentez combien il me tarde de savoir enfin quelque chose de ce qui s'est passé à cet égard, car on ne m'en

ŒUVRES INHDTTKS I)F. LA.MKNNAIS ÎH

a pas jusqu'à, présent écrit un seul mot. Ici on ne doit rien attendre en ce moment. L'Église est complètement sacrifiée à la politique; ce sont les puissances hérétiques, schismatiques, impies, qui gouvernent à leur gré les choses du catholicisme ; et malgré ces énormes prévarications, le Pape ne sauvera pas son pouvoir temporel ; il se dissout de tous les côtés, et l'on doit désirer que cette dissolution soit prompte, car autrement la foi périrait. Elle s'éteint tous les jours en Italie, et à sa place il règne une haine prodigieuse pour le clergé, justement par les mômes causes qui le font haïr en France. Tout marche en Europe vers une catastrophe sanglante, épouvantable, mais dont l'eifet sera de régénérer l'Église, et, en modifiant ses institutions, en changeant Tesprit de ses ministres, de ramener les peuples à la religion. C'est la pensée de quiconque a une pensée dans ce pays-ci. Les évoques de Louis-Philippe proclamés hier, annoncent assez ce qu'on doit attendre, tant que le Pape restera dans sa position présente. La Russie et l'Autriche ont envoyé des notes diplomatiques contre nous, c'est-à-dire des ordres. On laissera donc nos demandes sans réponse. On ne nous Lklmera point, parce que tout le monde s'accorde à dire que nos doctrines sont irréprochables, mais on ne nous approuvera point non plus, pour ne se pas brouiller avec les ennemis de l'Église. Nous n'aurions, dès-lors, qu'à nous en retourner, si l'effet terrible que produirait sur l'esprit des catholiques et plus encore des non-catholiques, un semblable déni de justice, ne nous imposait un nouveau devoir, celui de faire en sorte qu'aux yeux de tous la cause continue de paraître pendante, afin de prévenir le déshonneur du Saint-Siège et les conséquences terribles que ce déshonneur aurait dans toute l'Europe et au-delà. Je me suis donc décidé à prolonger mon

séjour ici, d'après le conseil du Père Ventura et de quelques II 7

autres personnes distinguées par leur piété et par leurs lu- ' mières. Mais, pour diminuer la dépense, et aussi pour vous aider, Lacordaire retournera prochainement près de vous, et il vous racontera mille détails que vous devez être impatient de connaître. Ne parlez cependant pas encore de son retour, dont l'époque exacte n'est pas fixée et qui sera toujours su assez tôt du public. Je compte chercher quelque asile à la campagne, pour fuir cette abominable ville de Rome, et pouvoir travailler un peu. Et comme dans la confusion présente des choses et les secousses prochaines de l'avenir, personne ne sait ce qu'il deviendra, je vous dirai en peu de mots ce que je pense sur la marche à suivre. Je crois que nous devons soutenir V Agence et tout ce qui s'y rattache aussi longtemps qu'il sera possible, et, si cela se peut, jusqu'au temps peut-être plus près qu'on ne l'imagine, où nous commencerons une action plus étendue et plus forte que la première ; ménager soigneusement et rassembler les éléments de la grande union entre tous les hommes qui veulent, catholiques ou non, la liberté, et, dès qu'on en aura le moyen, réaliser en France et hors de France leur association actuelle; tendre à relever VAvenir par une association de ce genre dont il serait le journal et qui le soutiendrait par des souscriptions, à peu près comme le Globe.

Quant à nous personnellement, il s'agira en premier lieu de changer de logement, je dis de changer de logement, parce qu'il faut, à mon avis, rester à Paris tant qu'on le pourra, à cause de toutes les œuvres qu'on ne peut volontairement abandonner. Si les ressources manquent définitivement, nous retournerons à la Chênaie. On ne peut pas songer en ce moment à des ecclésiastiques pour la Congrégation ; mais s'il se présentait des jeunes gens laïques, qui pussent par eux-mêmes fournir à leur entretien, on pourrait les

recevoir. Jo crois m(>nio ([u'il faudrait, selon iiutr«j preiniLTC idée, qu'on pût entrer i)armi nous sans fttro obli^'é (le prendre les Ordres; cela um paraît indispensable par mille raisons. C'est en beaucoup de cas un moyen d'évité' la persécution, et puis parmi les choses dont nous aurons à nous occuper, il y en a une multitude qui ne conviennent pas au prêtre, et auquel le prêtre ne convient pas. Je vous enjj^age à en causer avec mon frère, et à modifier nos statuts d'après cette idée.

Je vous prie d'écrire à M. Marion que, forcé de vivre à l'étranf,'er, j'aurai besoin de ma portion des revenus de la Ghônaie, et qu'ainsi je le prie de ne pas continuer jusqu'à nouvel ordre à les remettre à M. de Musigny.

J'ai la tète tellement prise par un fort catarrhe, qu'à peine sais-je ce que j'écris. Avant que cette lettre vous parvienne, vous en recevrez une par la poste, avec une note pour le bulletin de VAf/ence, sur nos affaires d'ici. Le bon cardinal Pacca, qui avait remis notre iMémoire au Pape, vient de nous en annoncer le résultat d'une manière officielle. Le Pape, « en K rendant justice à nos talents et à nos bonnes intentions, est (( mécontent qu'on ait remué depuis peu certaines contro- « versos et opinions au moins dangereuses. » Il fera examiner, selon notre désir, l'exposition de nos doctrines, mais cet examen devant être long, nous pouvons retourner en France, où Ton nous aviu'tira lorsqu'il sera termin;''. — Gela est cons'^quent au parti qu'a pris le Pape d'instituer des

évéques par complaisance pour Louis-Philippe, et à la

position où il veut se tenir à l'égard des puissances, et surtout d(î la Russie, destinée, disent les cardinaux et les Monseignours, à rétablir Tordre en Europe.

1" Mars.

M. de Crouy ayant retardé son départ, j'ajoute quelques mots à cette lettre. J'ai reçu les deux vôtres du 8 et du 12 février, qui m'annoncent un autre paquet, lequel ne m'est pas encore parvenu. Je vous avais plusieurs fois demandé de l'argent. Vous ne m'avez point répondu à ce sujet, ce qui me met dans un extrême embarras, à cause du départ de Lacordaire qui aura lieu le 8 mars. Il sera un mois en route, et vous racontera en détail tout ce qui ne peut se dire dans une lettre. Vous attendrez son arrivée pour parler de notre mission dans les bulletins deV Agence. On regarde ici comme un grand succès d'avoir obtenu qu'on examine nos doctrines. Le bon Père Brzozowski, que Rosaven a exilé à Naples, continue de les défendre hautement avec un grand zèle. Nos ennemis se flattaient qu'on nous renverrait sans réponse ; leurs intrigues à cet égard ont échoué. Je vous prie en grâce d'être exact à me faire passer les fonds nécessaires pour vivre ici, car rien au monde ne serait aussi désagréable que d'être obligé d'emprunter. Je me réfère d'ailleurs à tout ce que Lacordaire vous pourra dire de ma part. Nous vous embrassons tous tendrement. Ménagez soigneusement votre santé et donnez de mes nouvelles à mon frère. Avec un peu de patience notre position changera. L'avenir est pour nous. Tant mieux que ce soit la croix qui nous guide.

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