‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 84 sur 180 · A Mademoiselle de Lucinière · texte numérisé non relu

A Mademoiselle de Lucinière

Sajnte-Pélafrie, 22 mai 1841,

Vous prêchez admirablement, sœur Ninette, et comme ce rustre dont vous savez l'histoire, si j'étais de la paroisse, Je pleurerais vraiment. Oh avez- vous donc pris cette onctionlà? Il faut pourtant vous dire que vous avez eu tort de vous en rapporter à autrui pour le choix de votre texte, et c'est une preuve de plus que les fourbes ne sont pas aussi rares que vous paraissez le penser parmi la gent portant et rabat et soutane. Gomme je n'ai pas la moindre envie de tracasser personne dans ses croyances ou ses opinions, je ne vous ai point envoyé mon livre où il s'en trouve d'opposées aux vôtres. Toutefois, si vous Taviez lu, au lieu de lire la Gazette ^ vous auriez vu dans la préface que cet ouvrage se compose de fragments écrits depuis plusieurs années, et notamment ce qui vous suggère de si pathétiques réflexions. Ta été en un temps où je pensais comme vous sur les choses religieuses. J'y parlais de l'état général des esprits, ce qu'on veut bien aujourd'hui traduire en une peinture de l'état du mien. Ah uno disce omnes; j'aime à vous parler latin. Mais, en bon français, quel rapport y a-t-il entre ce que le prêtre devrait être et ce qu'il est? Vous qui avez lu les sermons, puisque vous les savez si bien faire, quelle idée auriez-vous du christianisme, si vous le jugiez d'après ce que les prédicateurs disent des chrétiens? Mais brisons là-dessus; c'est toujours à regret que j'entre en un pareil sujet, ce qui n'empêchera pas qu'on écrive sur ma loge :

Cet animal est fort méchant, Quand on l'attaque, il se défend.

Je m'attriste sans doute de l'état de notre pauvre Villiers, mais je ne la plains pas. Je plaindrais plutôt ceux qui restent sur cette terre oii souffrir est la condition de quiconque a le cœur droit. Et toutefois, ma sœur, faites en sorte de vous débarrasser de votre rhumatisme, qui est une souffrance aussi, et fort ennuyeuse. Quant à moi, ma santé se soutient parfaitement dans ce cabanon oii j'ai encore sept mois et demi à passer. Voilà ce que c'est que de ne se point étonner ni déconforter. J'embrasse Hélène et sa tante aussi, toute rancune tenante. Hélas ! la rancune n'est pas mon fort!

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