‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 87 sur 180 · A M, Joseph Mazzini · texte numérisé non relu

A M, Joseph Mazzini

Sainte-Pélagie, 18 août 1841.

Votre lettre m'a causé d'autant plus de joie, que j'étais peiné de ne recevoir aucunes nouvelles de vous depuis si longtemps. Maintenant je le suis bien plus de la cause de votre silence, que de votre silence même. La vie est triste, il faut cependant l'accepter telle qu'elle est. Tout ce que Dieu fait est bien; tâchons seulement de ne pas le gâter nous-mêmes.

Si VApostolato pénètre en Italie, il y sera extrêmement utile. Que ne peut-on Ty réimprimer, ne fut-ce que par extraits sur de petites feuilles volantes ! Je crains qu'il ne soit très-difficile de le faire arriver jusqu'au peuple, et cependant c'est là surtout qu'il faudrait qu'il parvînt. Gomme partout, vous ne ferez rien sans le peuple, et pour qu'il devienne l'instrument de sa propre délivrance, que de choses lui manquent encore ! Combien de préjugés à détruire , d'idées nouvelles à substituer aux idées fausses dont il est imbu, d'habitudes à réformer, de désirs à faire naître, et que saisje? C'est une transformation complète à opérer. Aussi le travail de l'enfantement me paraît-il bien loin encore de son terme dans l'Europe entière; tout ce que nous pouvons faire, à mon avis, c'est de le préparer.

L'affaiblissement du principe moral, conséquence immédiate de l'absence de religion, est la grande plaie de l'âge actuel. Les hommes sans croyances et sans amour, ne vivent que dans le présent et y vivent isolés, ennemis les uns des autres, chacun d'eux n'ayant d]autre règle que l'intérêt, ne songeant qu'à soi , ramenant tout à soi , par un égoïsme

raisonné, qui systématiquemenf détruit tous les liens sociaux. On doit pourtant reconnaître dans les masses, avec des sentiments plus humains et plus sympathiques, que la souiïrance conserve en elle une vague aspiration, un état moins dégradé, et comme un élan naturel vers Dieu.

Les sectes communistes, toutes matérialistes, toutes fondées sur un athéisme que plusieurs avouent nettement, hautement, passeront vite en ce pays-ci; elles n'y ont môme fait, à vrai dire, presque aucun progrès. Quoi qu'elles fassent pour tenter ses passions, le peuple les repousse d'instinct, comme il a rejeté le saint-simonisme dont elles ne sont guère que des débris mêlés de babouvisme. Quant à ce que vous a dit la personne dont vous me parlez, ce n'est pas de la politique même absurde, c'est tout simplement une rivalité d'amour-propre et de commerce : nous en sommes là.

La réforme parlementaire, considérée uniquement en soi, n'a certainement pas plus de valeur que vous ne lui en accordez; mais elle sert à maintenir un reste d'activité, elle empêche qu'on ne s'affaisse dans une inertie absolue, elle conserve le principe du droit, elle est enfin une protestation permanente contre la corruption administrative et législative. Voilà ses avantages. Le mouvement réformiste est la seule expression publique qu'aujourd'hui la démocratie puisse avoir en France, le seul moyen de s'entendre et de s'unir pour un but commun. Toutefois il est vrai que la question vitale, la question suprême est ailleurs. Il se fera des révolutions dans les gouvernements, on essaiera de résoudre les problèmes matériels, et, quelque progros qu'on puisse faire dans cet ordre, on n'en sera guère plus avancé; il n'existera de société stable , de société réelle , qu'après l'établissement d'une foi religieuse, qui satisfasse les besoins élevés de la

nature humaine, et sur laquelle reposent le devoir et le droit.

C'est pourquoi je vous soumettrai quelques courtes observations sur ce que vous me dites à l'égard de la doctrine trinitaire développée dans l'^'^^m^^e. Elles porteront uniquement sur le fond des idées, non sur le langage que je vous abandonne. Si cette doctrine est fausse, l'ouvrage tout entier est également faux, car il n'en est qu'une déduction; et alors hâtons-nous de chercher dans une autre voie. Tout l'avenir de l'humanité dépend de sa conception future de Dieu, et jusqu'à ce qu'elle se soit formée, le monde, privé de direction, continuera de flotter au hasard, incapable de se fixer, incapable de sortir de la confusion présente. Si j'ai une conviction profonde, invincible, c'est celle-là.

Je suppose que maintenant vous avez lu le petit écrit sur e Passé et l'avenir du Peuple, lequel se lie très-étroitement à celui qui a pour titre De la Religion. L'un et l'autre ont dû vous être envoyés dernièrement. Ils m'épargneront, le premier surtout, d'assez longs détails où j'aurais été contraint d'entrer pour me faire entendre.

La progression de Dieu-puissance, Dieu-intelligence, Dieuamour est une idée saint-simonienne, qui ne me semble admissible ni en soi, ni historiquement. Ce n'est point là la marche qu'a suivie l'esprit humain; les monuments religieux et philosophiques de tous les peuples en font foi, quoique certaines apparences puissent un moment faire illusion à quelque degré.

Je crois bien moins encore, s'il est possible, à une dernière phase du développement religieux, qui ramènerait à l'idée simple de Dieu dans son wni^f' exclusivement conçue, et dogmatiquement séparée de toute autre idée. Loin que ce soit là le terme de la conception du souverain Être, c'en est, à mon sens, le point de déparl.

ŒUVRES INÉDITES bfci LAMENNAIS 173

Si l'esprit se concentre dans cette idée d'unité pure, si dans cette unité il ne conçoit pas le principe du fini et le principe de la variété, il est contraint de nier l'univers qui n'a plus de raison, ou de lui attribuer pour raison d'être, non plus une cause antérieure à lui, mais une nécessité intrinsèque; c'est-à-dire qu'il tombe forcément dans le panthéisme, dans un panthéisme spirituel, si c'est Dieu qu'il afflrme, dans un panthéisme matériel, si c'est l'univers, et toujours, en définitive, on s'arrête à celui-là. Entre ces deux panthéismes, il n*y a de milieu apparent que l'inconséquence du déiste, si bien nommé par Scheling tin athée poltron.

Mais l'affirmation simultanée de Dieu et de l'Univers esr renfermée dans l'acte même constitutif de l'intelligence : et de là l'impuissance réelle oii nous sommes de nier ni l'un ni l'autre, et de prouver ni l'un ni l'autre. Ils précèdent en nous toute autre pensée et la contiennent, et c'est pourquoi penser , c'est essayer de les concevoir et de concevoir leur union, de ressaisir et de constituer la foi primitive sous la forme de science, et dès lors toute science, toute philosophie qui aboutit à la négation d'un des deux termes originairement affirmés par l'intelligence, et déplus affirmés comme d'instinct, est nécessairement fausse et pernicieuse dans ses conséquences.

Qu'il existe en Dieu un principe du fini, il le faut bien, autrement le fini serait impossible, autrement Dieu ne pourrait, je ne dis pas réaliser, mais avoir la notion d'aucun autre être que lui.

Qu'il existe en Dieu des propriétés essentiellement diverses, il le faut bien encore, puisque rien de divers ne serait possible sans cela, puisque les phénomènes n'auraient aucune cause première et nécessaire, c'est-à-dire, aucune cause absolument.

174 ŒUVRES INÉDITES DE LAMEiNNÂIS

Ces propriétés, qui seules expliquent, seules rendent possibles les phénomènes indéfiniment variés, forment donc le lien de Dieu et de l'Univers, du Créateur et de la Création, et qui le manifeste dans l'espace et le temps; et par les modifications innombrables qu'elles subissent, hors de Dieu, elles deviennent les causes secondes, dérivées, les principes physiques des choses. La science tout entière n'est que l'étude de ces modifications et de leurs lois.

Nous voici maintenant arrivés à la question de personnes. Avant tout, rappelez-vous combien j'ai insisté sur ce point en effet très-important, savoir, quelemoi pe^^somie, le moins imparfait qu'offre le langage humain pour exprimer ce que la raison conçoit nécessairement en Dieu, ne saurait cependant en être l'expression adéquate; qu'il indique un rapport, une ressemblance, une analogie, plutôt qu'une réalité rigoureuse, laquelle dépasse notre compréhension, comme celle

de tout être fini.

Gela posé, il est clair d'abord que si. à l'idée d'unité nous ne joignons pas, dans la notion que nous nous formons de Dieu, celle de personnalité, l'idée même de l'être s'évanouit, et il ne reste que celle d'une nécessité absolue, placée au-dessus de toute chose, l'antique et vague Destin, ineœorabUe Fatum.

A l'idée de l'unité, joint-on, au contraire, l'idée de personnalité, cette idée s'appliquant à tout ce que l'être contient en soi, s'applique dès lors à ses propriétés essentielles et distinctes, qu'en ce sens on devra forcément appeler des personnes, c'est-à-dire, des énergies spécifiques douées, comme l'Être un, de personnalité, car nécessairement elles ont le même mode d'être.

Que si on leur refusait un mode d'être personnel, outre que logiquement il faudrait alors le refuser aussi à l'Être un

considéré dans son unité, puisque ce sont elles qui constituent ce qu'il est, il s'en suivrait que tout serait nécessité dans la création, tout y dépondant de causes premières aveugles, de causes agissant h la manière des causes physiques, et le fatalisme triompherait. Plus de droit, plus de devoir, mais un rigoureux enchaînement des faits dont le premier anneau se rattacherait à une nécessité première, asservie à elle-même éternellement.

Réfléchissez-y encore, et vous reconnaîtrez, je crois, l'importance souveraine de la conception trinitaire de Dieu , pourvu que de l'idée de personne, qui, je le répète, ne représente qu'un simple mode d'être, on ne sépare point celle de propriété, ou de ce qui subsiste réellement et substantiellement sous ce mode d'être personnel. Là est, ce me semble, tout le nœud de la question, c'est là qu'on découvre l'immense lacune que présente le dogme chrétien, ce qui fait qu'il n'a point, qu'il ne peut avoir de lien qui l'unisse à la Nature et à la Science.

J'aurais encore mille choses à vous dire, mais il faut finir cette longue lettre. Aimez-moi, Mazzini, comme je vous aime, en frère, et ne soyez pas désormais si longtemps sans m' écrire.

Page 1