‹ Œuvres inédites (volume 3)Chapitre 4 sur 89 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

conduire cette histoire jusqu'au moment où ce peuple est subjugué par un autre, pour la terminer à cette époque , et ne plus en parler ensuite: je crois plus utile de commencer l'histoire d'un peuple, de la continuer, et de ne la finir qu'au moment où nous vivons , d'y joindre la géographie un peu détaillée du pays , de parler de ses productions , d'expliquer ses lois , ses moeurs , ses usages, en suivant les changemens qu'ils ont éprouvés depuis son origine jusqu'à nos jours. Des exemples éclairciront mieux ma pensée. Comparons la méthode de RoUin avec la mienne, et les dififérens effets que doivent produire les deux systèmes.

J'ouvre l'histoire ancienne de RoUin, et, sans qu'il m'explique, qu'il me détaille ce que c'est que la portion de

d'un ouvrage historique, iq

terre appelée Egypte, je lis les faits au moins douteux qu'il me raconte des Egyptiens. A peine je commence à connaître un peu ces Egyptiens , à me familiariser avec eux, que je les vois vaincus par les Perses; et l'auteur commence aussitôt une nouvelle histoire , qui est celle des Carthaginois.

Surpris et fâché d'abandonner les Égyptiens , que je sais bien avoir existé depuis l'époque où je les laisse, sans que je sache ce qu'ils sont devenus , je recommence avec Rollin une nouvelle étude sur les Carthaginois , qui , bientôt finie , m'oblige de me remettre à une autre , qui est celle des Assyriens.

Que me reste - 1 - il de tant d'histoires commencées? un mélange confus de noms , de faits étrangers les uns aux autres. Je sais assez

mal que tels et tels peuples se sont battus, se sont subjugués; mais fignore absolument l'histoire de ces peuples depuis leur défaite , ce que c'est que leurs différens pays, ce qui leur est resté de leur ancienne gloire, de leurs lois , de leurs mœurs , de leurs arts. Ils ont passé devant moi comme de vaines ombres ; et lorsque je viens d'achever l'histoire des Carthaginois , il se peut très bien que je cause long - temps avec un voyageur arrivant de Tunis , sans me douter que je parle à quelqu'un qui arrive de Carthage.

Dans mon nouveau plan, du moins j'évite cet inconvénient , car je ne quitte un pays qu'après avoir dit tout ce qu'on en sait, qu'après avoir appris au lecteur et ce qu'il fut et ce qu'il est. L'ordre que j'observe dans

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ces différentes histoires, est un nouveau point d'appui pour la mémoire.

Voici quel doit être cet ordre.

Je me demande , avant tout , quel est celui de tous les peuples que l'on peut, avec vraisemblance, regarder comme le premier : ce sont les Indiens. Je commence donc par les Indes. J'en fais d'abord une description géographique , à laquelle je joins l'histoire des productions du climat , de tout ce qui tient à la nature et au physique de ce pays si célèbre et si peu connu. Je raconte ensuite ce que l'on sait des révolutions qu'il a éprowvées ; j'entremêle ces récits de détails sur la religion , les mœurs , la philosophie , la littérature des Gymnosophistes , des Brachmanes , en un mot des anciens habitans de l'Inde. Je passe ensuite aux

nouveaux, en m'arrêtant, de siècle en siècle , à la peinture des change mens dans les mœurs ; je poursuis jusqu'à ce que je sois arrivé à ce qu'est l'Inde au moment où j'écris ; et je ne termine qu'à ce point l'histoire , non des Indiens , mais de l'Inde.

Ce morceau achevé, je me demande encore quel est le peuple qui , après les Indiens , peut être regardé comme le plus ancien : ce sont les Chinois. Je passe donc à la Chine , et je fais , sur cet empire , tout ce que j'ai fait sur les Indes. Après lui les Égyptiens , les Assyriens, les Hébreux , les Arabes , viennent à leur tour ; je les prends toujours dans leur ordre de chronologie, et je les conduis, l'un après l'autre , jusqu'à nos jours.

Voici , ce me semble , les avantages de cette méthode. L'enfant que j'oc-

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cupe uniquement et long-temps, je suppose , de l'histoire d'Egypte , la retient mieux que lorsqu'on la lui a coupée , divisée , confondue avec celle des autres peuples. Il a suivi cette histoire jusqu'à nos jours; il en a classé les époques dans sa tête. Le seul nom d'Egyptien lui rappelle et les Egyptiens d'autrefois et les Égyptiens d'à présent. Déplus, il ne peut oublier qu'il s'est occupé des Égyptiens après les Chinois , et avant les Assyriens : cette seule place lui indique que les Chinois sont les plus anciens , les Assyriens les plus nouveaux. Il a marié dans sa tête les productions du pays à ses révolutions politiques et à ses mœurs sociales. Il a donc appris à la fois la géographie, la chronologie, l'histoire naturelle et l'histoire ; et il les a apprises de manière à ce que , se

tenant l'une a Tautre , elles aident mutuellement sa mémoire et sa raison, deux choses dont les hommes ont besoin à tout moment.

Ce n'est pas tout. J'ai grand soin de joindre à ce quadruple avantage l'extrême attention de détailler , avec le plus de charme possible, les traits de vertu, de patriotisme, de piété filiale , de valeur , d'amitié , qui sont épars dans l'immense chaos des faits politiques. Je m'arrête plus long-temps sur le citoyen qui se dévoue pour sa patrie , sur un fils qui sauve sa mère aux dépens de ses jours , sur un sage ou un savant qui éclaire les hommes, que sur une bataille gagnée par un conquérant féroce sur un général imbécile ; que sur une dynastie de despotes abrutis , remplacée par une dynastie de

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despotes barbares. Je ne présente à l'enfant que la portion juste d'évènemens et de politique qu'il doit savoir, * et je lui prodigue les leçons et les exemples de vertu dont il doit nourrir son âme, et dont je veux l'imprégner. Je m'efforce de varier, d'intéresser, d'égajer même mes récits |>ar des morceaux de littérature pris, traduits , imités des auteurs des pays que je dépeins; en un mot , en m' occupant d'abord de l'âme , qu'il faut former à la vertu , ensuite de la mémoire , à qui je dois confier les faits importans , je ne néglige point de donner des alimens à l'esprit et au goût, qu'il faut aussi cultiver.

Un plan aussi vaste , et que je crois aussi utile , exige , je le sais , de grandes études , et vraisemblablement ma vie ne suffira pas pour l'ache"

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