L'ANNÉE LITTERAIRE
Paris 17 décembre 1783.
Je viens de lire , Monsieur , dans votre numéro 3j , le compte que vous rendez du roman de Galatée. Je suis très reconnaissant des éloges que vous donnez à quelques endroits ; mais je ne
puis m' empêcher de tous témoigner ma surprise sur la manière dont tous interprétez un passage de la vie de Cervantes. Ils m'ont donné hier V extrême-onction , vous semble signifier :
Var complaisance pour ceux qui m 'environnent j je me suis laissé donner V extrême-onction. Vous croyez, ajoutez-vous, quon pourrait parier à coup sûr que Cervantes , enparlant de l'extrême-onction , ne s'est pas servi d'un tour aussi leste et aussi familier ., etc. Ne pariez pas, Monsieur 5 voici les mots de Cervantes : ayer me dieron la extrema-uncion ; ier vol. de l'édition de Don Quichotte d'Ibarra, page 4o. Ayer^ hier; me dieron,, ils m'ont donné; la extrema-uncion, l'extrême - onction. Vous trouverez ces mêmes mots dans l'édition de Don Quichotte en quatre volumes,
aite à la Haye en 1 744, dans celle imprimée à Madrid en 17 5o, dans celle d'Anvers , enfin dans la superbe édition d'Ibarra, en quatre volumes inquarto. Je les ai toutes , Monsieur, et elles sont bien à votre service.
Je serais tenté de croire, après y avoir mûrement réfléchi, que ces mots , ils m'ont donné hier V extrêmeonction ^ n'ont paru à Cervantes, à ses amis, à toute l'Espagne et peut-être à beaucoup de mes lecteurs, signifier autre chose , sinon que Cervantes avait reçu l'extrême-onction la veille.
Vous y voyez une intention maligne ; je me hâte de vous assurer , Monsieur, que celui de nous deux à qui l'idée en est venue n'est pas moi. Je n'écrirai jamais rien qui ne puisse être approuvé par l'inquisition d'Espagne, qui a approuvé ce passage. Comme
vous êtes plus sévère que l'inquisition d'Espagne, je n'ose pas me flatter de ne jamais vous alarmer , mais du moins je ne négligerai rien pour me rétablir dans votre estime, et pour vous prouver les sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le cher de Florian.
Réponse à la lettre précédente.
C'est moi, Monsieur, qui vous dois de la reconnaissance pour le plaisir que m'ont procuré quelques détails de votre Galatéej ceux surtout qui vous appartiennent. Je ne mérite de votre
part ni rernercîmens ni reproches.
Si j'ai commis une injustice , l'honneur m'ordonne de la réparer. Je suis tout prêt à insérer dans i5 'Année littèraire , le passage de Cervantes à côté de votre traduction. Je reconnaîtrai très volontiers que vous ne vous êtes permis aucune liberté dans la traduction de ce passage ; mais je ne pourrai me dispenser d'ajouter que votre traduction très littérale est en même temps une traduction très infidèle.
Vous n'ignorez pas, Monsieur, que le même tour qui est sérieux et décent dans une langue, est familier et trivial dans une autre. Les Latins emploient souvent dans le style le plus noble , la troisième personne du pluriel, d'une manière vague et indéfinie, comme ferunt j memorant j etc. On serait très exact, mais très ridicule, si
8o MA QUERELLE
Ton traduisait : i/s rapportent j ils publient. Vous pouviez tous épargner la peine de ni'expliquer mot à mot une phrase espagnole de la dernière facilité. Vous pouviez surtout abréger le catalogue des éditions où elle se trouve; car je ne conteste point le passage. De quoi s'agit - il donc , Monsieur ? de la chose du monde la plus aisée à savoir. Ce tour, ils mont donné hier l'extrême-onction , est-il familier dans notre langue? le plus simple usage du français suffit pour décider la question.
S'il n'est pas douteux que ce tour a quelque chose de familier en français, il est tout aussi constant que le même tour n'a rien que de grave et de décent en espagnol. J'ai donc eu raison de parier que Cervantes, en parlant de l'extrême-onction , ne s'était pas servi
d'un tour aussi leste et aussi familier que l'est en français celui-ci : ils m* ont donné hier l'extrême-onction. Comment donc faut-il rendre en français ces mots , me dieron, pour être toutà-la-fois exact et fidèle? Comment, Monsieur ? il faut les rendre par , on m'a donné » et non pas par, ils m'ont donné.
Vous croyez avoir le droit de me dire qu'il n'est pas permis de juger les intentions. Vous m'apprenez, Monsieur, ce que je savais très bien. Mais me refuseriez-vous le droit de vous demander, à mon tour, où et comment, j'ai jugé vos intentions ? J'ai déclaré que , n'ayant pas l'original sous les yeux, je ne pouvais pas juger des libertés que vous pouviez vous être données. Juge -t- on, quand on dit qu'on ne peut pas juger? J'ai ajouté
qu'on pouyait parier à coup sûr que Cervantes , en parlant de l'extrêmeonction, ne s'était pas servi d'un tour leste et familier. J'ai jugé alors ce que Cervantes avait écrit , et non pas ce que vous aviez dessein d'écrire. J'ai jugé un fait et non pas votre intention. Si vous pouvez me prouver que me dieron la extrema-uncion , est aussi familier en espagnol que l'est en français , ils m'ont donné l'extrême-onction , j'ai tort; mais j'ai pour garant du contraire, le caractère de Cervantes, les mœurs de son siècle et la sévérité de l'inquisition, qui, selon vous, a approuvé le passage.
Vous vous plaignez de ce qu'un Français est plus soupçonneux et plus sévère que l'inquisition d'Espagne. Je sens, Monsieur, toute la force de cette antithèse; malheureusement c'est mon
métier. Vous m'attaquez avec votre esprit et vos grâces ordinaires; je n'ai pour me défendre que la raison , la vérité et une triste logique qui n'est plus de mode. Souffrez cependant que je fasse usage de ces armes, quelque méprisables qu'elles puissent paraître aujourd'hui. Souffrez que je vous représente que je ne condamne personne , que je ne suis point sévère, que je n'en ai pas le droit , et surtout que je n'ai rien de commun avec l'inquisition d'Espagne. Observez, s'il vous plaît, que je ne suis point ecclésiastique, quoiqu'on s'obstine à m'honorer du titre d'abbé ; que je ne connais ni les préjugés d'état, ni l'esprit de parti ; que j'ai toujours , dans mes écrits , envisagé la religion d u côté politique, que j'en ai parlé en citoyen et non pas en théologien,
En quoi donc consiste cette prétendue sévérité qui vous paraît plus injuste même que celle de l'inquisition d'Espagne? J'ai assuré que le tour dont Cervantes a fait usage, n'avait rien de familier dans sa langue; que le medierorij quoiqu'il ait la même valeur grammaticale que ils ?nJont donné,, n avait point la même force dans le discours; que l'exactitude littérale dans la traduction de ces mots était une infidélité. De grâce ne sortez pas de là. Prenez garde que ce n'est point ici une aifaire de religion, mais un point de moeurs, de convenances et de costume.
Si malgré ces raisons, qui, je vous l'avoue , me paraissent sans réplique , vous persistez à me croire coupable , je suis disposé à vous donner toute la satisfaction qu'il vous plaira d'exiger ;
mais l'estime que m'inspirent votre personne et vos talens, m'a engagé à plaider cette cause à votre propre tribunal, avant de la porter a celui du public. Un mot de votre part ou même votre silence, me détermineront à publier votre apologie et la mienne , qui par la nature de la chose deviennent inséparables.
J'ai l'honneur d'être avec les sentiniens les plus distingués ,
Monsieur ,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Geoffroy.
Ce lundi 22 décembre 1783.