‹ Œuvres inéditesChapitre 35 sur 81 · Lettre du 10 mai · texte numérisé non relu

Lettre du 10 mai

mier *. « J'étois chez Mme delà Fayette, écrit Mme de Se vigne, le 1 7 au soir, quand on vint apprendre ces tristes nouvelles à M; de la Rochefoucauld; cette grêle est tombée sur lui en ma présence. Il en a été très-vivement affligé, ses larmes ont coulé du fond du cœur et sa fermeté Ta empêché d'éclater. » Trois jours après, en conseillant à Mme de Grignan d'écrire au duc de la RochefQucauld, elle ajoute : « J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison : je compte pour rien son esprit et son agréments » Et le 24 juin, renouvellant ce conseil : « N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de M. Chevalier et la blessure de M. de Marcillac; n'allez pas vous fourvoyer; voilà ce qui l'afflige : hélas, je mens. Entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, il est inconsolable de la perte de celui que tout le monde regrette.^ » On peut

1. Le duc de Longueville par son ardeur compromit les conséquences du succès qui eût pu être beaucoup plus considérable et beaucoup moins chèrement acheté.

2. Parlant du désespoir de Mme de Longueville, Mme de Sévigné ajoute: a II y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché ; j'ai

d ans la tête que s'ils s'étoient rencontrés tous deux dans ces premiers moments , et qu'il n'y eût eu personne avec eux , tous les autres sentiments auroient fait place à des cris et à des larmes, que l'on auroit redoublés de bon cœur : c'est une vision. » (Lettre du 20 juin.)

3. On trouve dans les Mémoires de l'abbé Arnauld une assez piquante anecdote à ce propos. Il était allé peu de temps après ces tristes événements voir M. de la Rochefoucauld à l'hôtel de Liancourt et entra comme la duchesse de Brissac sortait. La Rochefoucauld lui dit que précisément elle se plaignait à ce moment qu'il ne fût pas encore venu lavoir. Elle rentra presque aussitôt et comme l'abbé s'avançait vers elle, il la vit s'arrêter, regarder fixement, faire la révérence et partir rapidement. On comprend la surprise que causa cette aventure. Deux jours après, Arnauld alla chez Mme de Brissac qui lui donna le mot de l'énigme. Après lui avoir dit à quel point elle aimait le jeune duc de Longueville « quoiqu'il n'y ait jamais rien eu de particulier entre eux, » elle ajoute : « Comme je rentrois pour vous voir dans la chambre de M. de la Rochefoucauld, par une porte opposée à celle par laquelle j'étois entrée la première fois, je jetois les yeux par hasard sur un portrait de

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croire que la marquise exagérait les choses, qu'au bout de peu de temps le duc revint à des sentiments plus justes : toujours est-il qu'il eut encore à subir une nouvelle angoisse, car pendant quelques jours les blessures du prince de Marcillac donnèrent de grandes inquiétudes.

Mme de la Fayette regagna peu après Saint-Maur d'où Gourville c'avait encore pu la déloger; au commencement de juillet, Mme de Sévigné alla la voir, sans lui' faire ses adieux, car l'excessive délicatesse de la comtesse ne pouvait lui laisser souffrir sans la plus déchirante émotion la pensée de se séparer d'une amie : elle y fut avec M. de la Rochefoucauld qui lui montra la lettre qu'il avait reçue de Mme de Grignan « ne trouvant personne qui écrive mieux qu'elle. » 11 y avait alors à Saint-Maur Mme du Plessis, deux demoiselles de la Rochefoucauld et Gourville oc qui avec un coup de baguette fît sortir de terre un souper admirable. » M. de la Rochefoucauld, revenu de sa première stupeur voulait faire bonne contenance : « Il y avoit un nombre infini de pleureuses de la mort du duc de Longueville » et toutes voulaient causer avec M. de la Rochefoucauld : « Mais lui qui craint d'être ridicule plus que toutes les choses du monde, il les a fort bien envoyées se consoler ailleurs. » La Rochefoucauld demeura encore toute cette année à Paris avec Mme de la Fayette et sa santé fut meilleure; vers la fin de décembre seulement, il fut un peu repris : « Il a la goutte en miniature, » écrit Mme de la Fayette à Mme de Sévigné alors en Provence*,.

M. de Longueville, qiii étoit au-dessus de cette dernière porte; et comme depuis son malheur, c'étoit ie premier objet qui pût me le rappeler, cette vue me frappa l'esprit d'une telle sorte que, ne me trouvant plus maîtresse de ma douleur, je ne pus que me retirer. »

1. a Votre perte est si grande pour moi, écrit-il à Mme de Sévigné, Le 9 février 1673, que vous seule pouvez m'en récompenser; mais vous ne payez pas ces sortes de dettes-là; j'en ai perdu bien d'autres, et pour être un ancien créancier, je n'en suis que plus exposé à de telles banqueroutes. »

Pendant l'absence de la marquise, M. de la Rochefoucauld vit beaucoup Mmes de Goulanges et de Thianges : il allait dîner à Livry avec elles : il passait toutes ses soirées jusqu'à onze heures chez Mme de la Fayette, avec Gourville. Il semble qu'il ait recouvré toute sa belle humeur : sa santé de plus était parfaite. C'est aussi à ce moment qu'il eut avec Bussy-Rabutin ces différends que ce peu bienveillant narrateur raconte tout à la louange du duc. Bussy avait été accusé d'avoir parlé du prince de Marcillac de la façon la plus défavorable à l'égard de son courage. La Rochefoucauld s'en plaignit très-vivement et ce fut Mme de Thianges qui servit d'intermédiaire « .... Je vous dirai, lui écrit Bussy le 25 octobre, que M. de la Rochefoucauld est l'homme du monde pour qui j'ai toujours eu le plus d'estime, par tous les endroits par où on puisse regarder, et je serois très-fâché qu'un des plus honnêtes hommes de France, à mon gré, eût à se plaindre de moi. » Il oppose un démenti formel à l'accusation formulée contre lui, « car il n'y a personne en France qui puisse rendre de plus assurés témoignages que moi de la valeur du père et de celle du fils; ils ont été blessés en deux occasions oùj'avois l'honneur de commander. » Bussy , pour se réconcilier tout à fait avec le duc, s'adressa ensuite à Mme de Sévigné afin d'obtenir une entrevue qui eut lieu, grâce à l'intervention de Mme de la Fayette, vers la fin du mois de novembre. « Mais M. de la Rochefoucauld me fit dire que, puisque nous ne nous voyions pas avant, il étoit inutile de se voir ghez eux, qu'ils continueroient à vivre honnêtement ; que pour lui il seroit très-aise de me rencontrer souvent et qu'il se cloueroit volontiers où je serai : ce furent ses propres termes. » Le P"" novembre, en effet, Mme de Sévigné était rentrée de son interminable voyage

et elle tomba le soir chez M. de Coulanges où elle fut reçue avec enthousiasme; toute la coterie s'y était donnée rendez -vous, Coulanges, Raray, Mme de Coulanges, Mlle de Méry, Mme de Sanzei, Mme de Bagnols, le Tellier, archevêque de Reims, M. et Mme delà Fayette, la Rochefoucauld, la Garde, d'Hacqueville , Mme Scarron , les abbés Testu el de Grignan , M. de Brancas. « M. de la Rochefoucauld est aimable comme à son ordinaire, écrit-elle trois jours après : il a gardé deux jours ma chambre. » Le duc, à ce moment, était complètement rentré en faveur : « Il ne bouge plus de Versailles, » écrit notre marquise le 20 novembre 1693. Le roi le faisait entrer « et asseoir » chez Mme de Montespan pour lui faire entendre les répétitions d'un opéra dont on disait des merveilles. Il alla le mois suivant à Saint-Germain avec Mmes de Coulanges et de Sévigné, passa deux jours chez le prince de Marcillac tout en faveur aussi depuis ses blessures. Nommé grand maître de la garde-robe du roi, il tenait un rang considérable à la cour et il donna à ces dames « un souper dans son appartement enchanté avec une musique céleste, » en les réunissant à son père, à M. de Yivonne, au duc de Bourbon, à Mmes de Thiange et Scarron. Mais cependant il faut reconnaître que M. de la Rochefoucauld ne courait pas après la faveur que tant d'autres désiraient avec ardeur. Mme de Sévigné revient à plusieurs reprises sur ce sujet : « Il n'a point d'autre faveur que celle de son fils, écrit -elle le 15 décembre, qui est trèsbien placé. » Une autre fois, le 28 de ce mois, elle répond à sa fille, qui semble avoir élevé des doutes à ce propos : « Il n'y a nulle finesse à la manière dont M. de la Rochefoucauld, son fils, Mme de Montespan, Mme Scarron et Mme de Coulanges sont à la cour : il n'y a point de nœud qui les lie. >• Au retour ce fut chez Gourville qu'un splendide dîner réunit les mêmes convives à peu près, et en outre l'abbé Testu, Guilleragues , et après on lut VArt

poétique de Despréaux qui ne fut publié que l'année suivante.

En 1674, je crois que M. delà Rochefoucauld dut passer quelque temps hors de Paris, car les lettres de Mme de Sévigné ne prononcent même pas son nom et elle cite plusieurs brillants dîners chez Gourville, où, de tous les habitués, le duc seul n'est pas mentionné. Mais quand Mme de Grignan partit, au mois de mai 1675, laissant celle-ci dans la douleur de cette séparation, nous revoyons M. de la Rochefoucauld auprès d'elle. Il compose alors le portrait du cardinal de Retz que la marquise envoya à sa fille, le 19 juin; elle lui recommande de ne pas le faire voir, et à quelques jours de là, elle lui raconte qu'elle l'a communiqué elle-même à Retz avec qui elle était liée, et qu'il s'en montra assez satisfait : on est en droit d'en être surpris. La Rochefoucauld continuait alors avec une nouvelle ardeur ses travaux de révision des Maximes et ne soignait pas moins l'opinion pubhque qu'au début. « Il m'a paru, écrit Mme de Sévigné le 3 juillet, que l'envie d'être approuvé par l'Académie d'Arles pourra me faire avoir quelques Maximes de M. de la Rochefoucauld. » On sait qu'on lui avait précédemment à peu près offert un siège à l'Académie française et qu'il ne put se décider à accepter à cause du discours qu'il fallait prononcera

A ce moment aussi, la situation du duc, grâce à son fils et aux bons soins de Mme de la Fayette, était revenue des plus prospères, si l'on en juge par ce passage, qui nous apprend seulement que sa maladie l'avait vivement repris. « M. de la Rochefoucauld crut mander que sa goutte étoit parfaitement revenue, qu'il croit que la pauvreté reviendra aussi, du moins il ne sent point le plaisir

1. Huet, Commentaires, liv. V, page 317. — Pellisson et l'abbé d'Olivet expriment dans leur Histoire de VAcadémiele regret qu'on n'ait pas dispensé le duc de cette obligation.

d'être riche avec la douleur qui le fait mourir ^ » Le beau monde revint alors chez lui pour tâcher de diminuer ses ennuis, et c'est dans une de ces matinées que Mme de Sévigné nous raconte que , en présence du duc, de son fils, de Mmes de Lavardin et de la Fayette, Beringhem vint et se mit à parler de ce qui faisait l'événement du moment, de ce qui consternait tous les cœurs, la mort de Turenne : « Tous les yeux étoient baignés de larmes, dit la marquise, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte étoit gravée profondément dans les cœurs. » Elle y revient encore une fois, quinze jours plus tard, le 22 août, pour dire : « Vous me demandez si M. de la Rochefoucauld a été affligé de M. de Turenne? Oui, certainement, et très-sensiblement. Pour son fils, ajoute-t-elle, il ne s'est pas ménagé. Demandez à la Garde, il vous dira s'il y a un plus honnête homme à' la cour et moins corrompu. »

La fin de l'année 1675 fut peu gaie pour M. delà Rochefoucauld : Mme de Sévigné alla s'installer en septembre aux Rochers; Mme de la Fayette était retenue tout à fait dans sa chambre par de vives douleurs, « ne pouvant même aller un seul jour à Saint-Maur.... mais ayant toujours bonne compagnie chez elle, » et la goutte venait de reprendre le duc dans la dernière semaine d'octobre, malgré un traitement au lait qu'il suivait assidûment. Il se remit avec l'été, puisque nous le voyons l'un des premiers venir voir la marquise, rentrant de Vichy, le 30 juin, et, bientôt après, il se décida à aller dans le Poitou, où il n'avait pas paru depuis longtemps et otf son fils l'avait précédé 2, avec Gourville, le marquis de Sillery et l'abbé de Quincé. Le duc se rendit à Verteuil, « oij il fut visité d'un grand nombre de noblesse des provinces voisines*,

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