Lettre du 7 octobre
3. a Pour le voyage de M. de Marcillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune finesse : il a été fort court. M. de Marcillac est aussi bien, que jamais auprès daroi-» (Même lettre).
toujours; il était rentré à Paris au commencement d'octobre et installé à Saint-Maur, où Mme de Sévigné, dans une lettre du 15, dit l'avoir vu et «< avoir fort causé avec lui. » Le voyage lui réussit parfaitement, car, à peu de jours de là, M. de Sévigné, en nous apprenant qu'il clopine comme clopinait jadis M. de la Rochefoucauld, ajoute que le duc « va présentement comme un Basque. »
Pendant presque deux ans ensuite, les lettres de Mme de Sévigné ne mentionnent pas une seule fois le nom de M. de la Rochefoucauld : ce n'est qu'en septembre 1679 qu'elle dit, en passant, l'avoir vu encore fort inquiet de la petite vérole de son petit-fils de la Roche Guyon^ Pendant ce temps, Mme de la Fayette passa de longs mois en proie à d'incessantes et cruelles souffrances à Saint-Maur, quand elle pouvait y aller, ou à Paris, couchée sur ce fameux lit galonné d'or que lui reproche Mme de Maintenon. M. de la Rochefoucauld la quittait peu, et il est permis de croire que c'est pendant cette pénible période qu'ils mirent la dernière main à la Princesse de Clèves. Dans une lettre de Mme de Sévigné à sa fille, du 16 mars 1672, on lit : « Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi; c'est ce chien de Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des princesses de Clèves et de Montpensier. » Il était donc déjà question de ce roman, assez même pour qu'il y ait eu évidemment traité passé avec le libraire le plus achalandé de la société honnête de l'époque. Un long temps se passa ensuite, et le 22 mars 1678 '■*,
1. Madeleine le Tellier deLouvois, avait épousé, le 23 novembre 1679 François de la Rochefoucauld, duc de la Roche-Guyon, fils du prince de Marcillac. Mme de Sévigné écrit, le V décembre 1679, ce passage qui prouve à la fois que cette jeune femme n'était pas très-soigneusement élevée et que le salon du duc de la Rochefoucauld était toujours très-suivi : « Elle est à l'hôtel !a Rochefoucauld, toute gaillarde et toute drue : si elle nese polit avec tantde polisseurs et de polisseuses, il faudra conclure que Véducation n'esi qu'une fable dç la Fontaine. »
2. Mais le roman était terminé depuis plusieurs mois : « M. de la
Bussy écrit à sa cousine : « La chanoinesse de Rabutin ne m'a rien mandé de la Princesse de Clèves; mais cet hiver, un de mes amis m'écrivit que M. de la Rocliefoucauld et Mme de la Fayette nous alloient donner quelque chose de fort joli, et je vois bien à présent que c'étoit la Princesse de Clèves dont il vouloit parler. Je mande qu'on me l'envoie, et je vous en dirai mon avis, quand je l'aurai lue, avec autant de désintéressement que si je n'en connoissois pas les pères. » Le livre avait paru le 16 mars précédent, et, comme on voit, personne n'ignorait la part que l'auteur des Maximes y avait eue^ Le succès fut immense, à peu près incontesté, et il subsiste encore aujourd'hui; Bussy et Mme de Sévigné s'en écrivirent plusieurs fois : « Bussy trouve la première partie admirable , mais la seconde ne me paroît pas de même; la marquise approuve ce jugement, en y ajoutant deux ou trois bagatelles. « Mais les applaudissements couvrirent les critiques de détail. Segrais loua avec une énergie remarquable, d'autant plus qu'on disait tout bas qu'il avait été aussi quelque peu consulté. Fontenelle lut le roman quatre fois dans les premiers jours de son apparition; Boursault en tira une tragédie ; Yalincourt lui consacra un petit volume de critique attribué au père Bouhours, et l'abbé de Charnes répliqua en laissant nommer pour auteur Barbier d'Aucourt, adversaire ordinaire du savant jésuite.
Rochefoucauld et Mme de la Fayette ont fait un roman de galanteries de la cour de Henry II, écrit Mlle de Scudéry , le 8 décembre 1677, à Bussy ; on le dit admirablement bien écrit ; ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble. » Bussy lui répond le 11, en insistant sur cette badine réflexion : « Je serois fâché que ces auteurs fussent plus jeunes, car ils s'amuseroient à faire autre chose ensemble qui ne me divertiroit pas tant que leur livre. »
1. M, Sainte Beuve écrit à ce propos : « Personne au reste ne s'y méprit cette fois; les lectures confidentielles avaient fait du bruit, et le livre fut fort bien reçu comme l'œuvre de la seule Mme de la Fayette, aidée du goût de M. de la Rochefoucauld. » Je crois qu'il faut y donner à ce dernier une plus large part.
Ce roman méritait en effet sa réputation et sa vogue : c'est une touchante et sympathique histoire qui a créé ce genre de littérature dont on a tant abusé et mésusé depuis. Les deux auteurs semblent s'y être doucement complus : il est touchant de penser dans quelle situation particulière naquirent ces types si charmants, si chastes, ces personnages nobles et honnêtes, ces sentiments si purs et si tendres cependant. Mme de la Fayette y mit évidemment toute son âme aimante et poétique. La Rochefoucauld se plut certainement à retrouver, dans M. de Nemours, ce brillant esprit chevaleresque qu'il avait passionnément aimé, « en quelque sorte un miroir embelli où recommençoit sa jeunesse ^ »
M . de la Rochefoucauld eut bientôt après à s'occuper d'une affaire des plus délicates. Le duc et la duchesse d'Aumont, la duchesse de Ventadour, sœur de celle-ci, et le chevalier de Tilladet revenaient ensemble des eaux de Bourbon- Lancy. Pendant la nuit, le duc de Yentadour survint, voulant emmener cette joyeuse compagnie dans l'une de ses terres : on le refusa et peu révérencieusement, ce Sont il se fâcha en faisant retomber toute sa colère sur sa femme , « chevauchant par les champs , le pistolet au poing, comme don Quichotte, » remarque Mme de Sévigné, et menaçant tout le monde. Le chevalier de Tilladet le traita tout haut de fou à mettre aux petites maisons. On arriva ainsi à Paris, et le duc de Ventadour alla se plaindre au roi , qui fît garder la duchesse pour la préserver de la colère de son mari, et chargea M. de la Rochefoucauld « d'accommoder ces messieurs, ce dont il est très-empêché ^.» Il prétendait, à ce que Mme de la Fayette écrivait à Mme de Sévigné, qu'il aimerait mieux avoir à
1. M. Sainte-Beuve, loco citaio. — On sait que Mme de la Fayette disait : a 11, m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. » (Segrais.)