‹ Œuvres inéditesChapitre 38 sur 81 · Lettre du 18 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 18 octobre

faire un poëme épique. Il en vint à bout cependant. Nous le voyons ensuite recevant une société de plus en plus nombreuse dans son salon, dînant souvent chez les principales femmes de son intimité, sans négliger cette pauvre comtesse de la Fayette, toujours souffrante et ne pouvant reprendre un peu de force qu'en se nourrissant de bouillon de vipère. Nous le revoyons nommé à chaque page par Mme de Sévigné : « Je causai fort hier avec M. de la Rochefoucauld, écrit la marquise à sa fille, le 31 janvier 1680, sur un chapitre que nous avions déjà traité. Rien ne vous presse pour écrire, mais il vous conjure de croire que la chose du monde qui le toucheroit le plus seroit de pouvoir contribuer à vous faire changer de place, si l'occasion s'en présentoit; je n'ai jamais vu un homme si obligeant ni si aimable. » Il semble qu'il ne s'était jamais si bien porté; il allait partout, charmant chacun par sa conversation , « curieux de nouvelles » et n'aimant pas moins les narrer, comme cette plaisante aventure qu'il raconta un spir, à la fin de février, sur le départ de Mme de Soissons de Bruxelles, forcée de quitter de l'église en présence de l'humeur malintentionnée de la foule et poursuivie par des chats qu'on avait liés ensemble en criant que c'étaient des diables, et qui ne la laissèrent que quand elle sortit de la ville.

Quelques jours après cependant, il était atteint du mal qui devait l'emporter bien rapidement. « M. de la Rochefoucauld a été et est encore considérablement malade, écrit Mme de Sévigné, le 13 mars; il est mieux aujourd'hui, mais enfin c'étoit toute l'apparence de la mort : une grosse fièvre, une oppression, une goutte remontée. » On hésita entre tous les médecins; on songea à ceux en renom à la cour, puis à un docteur anglais*, et enfin on s'arrêta au

1. Ce médecin était le chevalier Talbot qui avait guéri l'abbé de Coulanges et un grand nombre de malades de distinction. Ce fut lui qui importa, eo France l'usage du quinquina.

frère Ange, qui venait de sauver le maréchal de Bellefonds et que Mme de Sévigné consultait pour sa fille. Mais le mal reprit avec une force qui fit évanouir à peu près tout espoir. « Sa fièvre a continué, dit la marquise dans sa lettre du vendredi 1 5 ; il reçut bien Notre-Seigneur, mais son état est une chose digne d'admiration. 11 est fort bien d'esprit pour sa conscience : voilà qui est fait; mais, du reste, c'est la maladie et la mort de sa voisine dont il est question; il n'en est pas effleuré, il n'en est pas troublé; il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l'Anglais, d'une tête libre, sans daigner quasy y donner son avis. » Mme de la Fayette, beaucoup plus accablée , ne pouvait demeurer près de lui, et c'est M. de la Rochefoucauld qui faisait demander de ses nouvelles. Le mercredi, M. de Marcillac était arrivé dans la nuit, en proie à un si profond désespoir, qu'il fut longtemps avant de s'être fait une contenance qui lui permît d'entrer chez son père. Il le trouva parfaitement calme et dans la chaise où il se mettait toujours quand il était malade. La Rochefoucauld , qui chérissait ce fils comme a son ami » plus que ses autres enfants, lui parla de tout excepté de son état. Il sortit enfin pour pleurer à son aise et prendre un parti à l'égard du médecin : Langlade prônait l'Anglais pour lequel M. de Marcillac se prononça après une vive opposition de la part de Gourville*. Le jeudi, M. de la Rochefoucauld avala à deux reprises le remède de l'Anglais, et, après une crise qui faillit l'emporter, éprouva une amélioration si grande, que chacun se remit à espérer. Mme de Sévigné se hâta de l'annoncer à sa fille, en ajoutant qu'elle ne doute plus d'une heureuse issue; elle passait alors ses journées et ses soirées chez Mme de la Fayette. Cet espoir dura peu malheureusement; le duc de la Rochefoucauld fut encore relativement

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