Voir maxime gccxl
roit condamner avec justice. Moi, qui connois tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur. »
De son côté le cardinal de Retz apprécie en ces termes le caractère du duc de la Rochefoucauld, et il est curieux délire ce jugement en somme assez peu défavorable, quand on pense à l'animosité dont devait être animé le coadjuteur: « Il y a toujours eu, dit-il, du je ne sais quoi en M. de la Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et en un temps où il ne sentoit pas les petits intérêts qui n*ont jamais été son foible, et où il ne connoissoit pas les grands, qui d'un autre sens n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucunes affaires, et je ne sais pourquoi; car il avoit des qualités qui eussent suppléé à toutes celles qu'il n' avoit pas. Sa vue n'étoit pas assez étendue, et il ne voyoit pas même tout ensemble ce qui étoit à sa portée; mais son bon sens, très-bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de mœurs qui est admirable, devoit récompenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle; mais je ne sais même pas à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement; car quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connoissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier quoiqu'il fût très-soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voye^. dans la vie civile, s'étoit tourné
dans les affaires en air d'apologie. Il croyoit toujours en avoir besoin ; ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi à la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y étoit entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connoître et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli et le plus honnête homme, à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle. «
Segrais juge très-favorablement M. de la Rochefoucauld ; on le verra d'après ces passages pris dans ses OEuvres diverses :
« M. delà Rochefoucauld n'avoit pas estudié, mais il avoit un bon sens merveilleux et il savoit parfaitement bien le monde.
« Il étoit l'homme du monde le plus poli, qui savoit garder toutes ]es bienséances et surtout qui ne louoit jamais.
« Il disoit sur le jeune Longueville qu'il n'avoit rien de ce que les autres courtisans avoient de trop ; entendant parler de la hardiesse que les courtisans ont à se prôner eux-mêmes et à demander des faveurs et des grâces.
« Il disoit que la soumission et les bassesses que les seigneurs de la cour font auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang, sont des lâchetés de gens de cœur.
« Il est outré sur le fait de l'amour-propre, quand il prétend qu'on fait tout par rapport à soi-même et rien par rapport aux autres.
« M. de la Rochefoucauld auroit bien mieux réussi que M. de Montausier. Monseigneur auroit appris tout ce qu'un prince comme lui devoit apprendre, seulement en le regardant. Il étoit doux, complaisant, agréable et insinuant, et il n'avoit pas cet air de décision et d'autorité qu'avoit M. de Montausier....
« Il ne contestoit jamais , mais disoit simplement : Monsieur, vous êtes de ce sentiment-là et moi je suis d'un autre.
« Il me forçoit à garder ses manuscrits pendant cinq et six semaines pour bien les revoir et lui indiquer les corrections à faire ^ en ayant bien le temps déjuger du tour des pensées et de l'arrangement des paroles. »
Senac de Meilhan a dit : « M. de la Rochefoucauld est peut-être un peu suspect; il est comme les médecins qui, dans toutes les maladies, voient ce qu'ils ont le plus particulièrement étudié; mais enfin il a des traits de lumières qui pénètrent jusqu'au fond du cœur, et je lui dois une partie de mes connaissances. »
Je relaterai maintenant ici les jugements que deux éminents écrivains, tous deux connaisseurs émérites du dixseptième siècle, MM. Cousin et Sainte-Beuve, ont tracés du duc de la Rochefoucauld. D'abord, par ordre de date, M. Sainte-Beuve :
« Ce fut à lui le terme de ses actives erreurs (sa blessure à la bataille du faubourg Saint- Antoine). Il a près de quarante ans ; la goutte le tient déjà, et le voilà presque aveugle. Il retombe dans la vie privée et s'enfonce dans le fauteuil pour n'en plus sortir. Ses amis empressés l'entourent et Mme de Sablé est aux petits soins. L'honnête homme accompli commence et la moralité se déclare.
« M. de la Rochefoucauld va nous paraître tout sage du moment qu'il est tout désintéressé. Ainsi des hommes ; sagesse d'un côté et action de l'autre. Le bon sens est au comble quand on n'a plus qu'à juger ceux qui n'en ont pas.
« Le je ne sais quoi dont Retz cherchait l'explication en M. de la Rochefoucauld se réduit à ceci, autant que j'ose le préciser : c'est que sa vocation propre consistait à être
1. Segrais savait toutes les Maximes par cœur. Il nous apprend que c'est par allusion à Despréaux et à Racine que le duc a dit : « C'est de la pauvreté de n'avoir qu'une sorte d'esprit. »
observateur et écrivain. Ce fut la fin à quoi lui servit tout le reste. Avec ses diverses qualités essayées de guerrier, de politique, de courtisan, il n'était dans aucune tout entier; il y avait toujours un coin essentiel de sa nature qui se dérobait et qui déplaçait l'équilibre. Sa nature, sans qu'alors il s'en doutât, avait son arrière-pensée dans toutes ses entreprises : cette arrière-pensée était d'y réfléchir quand ce serait passé. Toutes les aventures devaient finir chez lui, non comme la Fronde par des chansons, mais par des maximes; une moquerie aussi, grave et couverte. Ce qui semblait un débris ramassé par l'expérience après le naufrage, composa le vrai centre enfin trouvé de sa vie.
a Un léger signe très-singulier me paraît encore indiquer en M. de la Rochefoucauld cette destination expresse de sa nature. Pour un homme de tant de monde, il avait (Retz nous le dit) un air de honte et de timidité dans la vie civile. Huet (dans ses Mémoires) nous le montre tellement embarrassé en public, que, s'il avait eu à parler d'office devant un cercle de six ou sept personnes, le cœur lui aurait failli. L'effroi de la solennelle harangue l'empêcha toujours d'être de l'Académie française. Nicole était ainsi, et n'aurait pu prêcher, ni soutenir une thèse. Un des traits du moraliste est dans cette observation à la dérobée, dans cette causerie à mi-voix. Montesquieu dit quelque part que s'il avait été forcé de vivre en professant, il n'aurait pu. Combien l'on cofiçoit cela de moralistes, surtout comme la Rochefoucauld, Nicole ou la Bruyère. Les Maximes sont de ces choses qui ne s'enseignent pas; les réciter devant six personnes, c'est déjà trop. On n'accorde à l'auteur qu'il a raison que dans le tête-à-tête. A l'homme en masse, il faut plutôt du Jean- Jacques ou du Lamennais K »
L Segrais nous raconte cette anecdote : « M. de la Rochefoucauld
Voici maintenant ce que dit M. Cousin dans son Histoire de Mme de Sablé :
« Je ne m'en défends pas. Je n'aime pas la Rochefoucauld : je veux dire l'homme et le philosophe; mais je mets très-haut l'écrivain. Sans doute, comme on a pu le voir dans les passages analogues que nous avons cités de l'un et de l'autre, la Rochefoucauld pâlit devant Pascal ; mais Pascal, c'est un grand esprit inspiré par un grand cœur et servi par un art consommé. Au-dessous, la Rochefoucauld a encore une belle place; son vrai rival, celui avec lequel il a des rapports de tout genre, c'est le cardinal de Retz. Peut-être la nature avait-elle plus fait pour Retz : elle lui avait donné autant d'esprit, plus d'imagination, de force, d'étendue..,. Retz voulait seulement amuser Mme de Gaumartin et se divertir lui-même dans sa retraite de Commercy, et s'il regardait aussi le public et la postérité, c'était d'un regard détourné et lointain, tandis que la Rochefoucauld, après avoir commencé à écrire par occasion, par complaisance même, pour faire sa cour à Mme de Sablé, peu à peu enhardi par ses succès de société, s'en proposa de plus grands, et songea à paraître devant le public. Là est le trait particulier de la Rochefoucauld, qui le distingue entièrement de Retz, de ces grands seigneurs et de ces grandes dames, dont Mme ^de Sévigné savait deviner tous les représentants les plus illustres, qui avaient tant d'esprit et écrivaient si
étoit l'homme du monde le plus poli , qui savoit garder toutes les bienséances, et surtout qui ne se louoit jamais. M. de Roquelaure et M. de Miossens avoient beaucoup d'esprit, mais ils se louoient incessamment: ils avoient un grand parti, M. de la Rochefoucauld disoit en parlant d'eux, bien loin pourtant de sa pensée : « Je me repens de la loi que je me suis imposée de ne me pas louer : j'aurois beaucoup plus de sectateurs si je le faisois. Voyez M, de Roquelaure et M. de Miossens qui parlent deux heures de suite devant une vingtaine de personnes et se vantent toujours; il n'y en a que deux ou trois qui ne peuvent les souffrir et les dix-sept autres les applaudissent et les regardent comme des gens qui n'ont point leurs semblables. »
bien sans en faire profession, et sans songer à se faire imprimer, au moins de leur vivant. Grâce à sa liaison avec Segrais et avec Mme de la Fayette, qui elle-même était un auteur, la Rochefoucauld a su qu'il y a un art d'écrire, et il s'est exercé dans cet art. A peu près vers 1660, il est devenu homme de lettres, bien entendu en mettant tout son soin à ne le pas paraître. Il avait infiniment d'esprit et d'agrément dans l'esprit, et il y joignait la délicatesse et le goût. Dans le monde où il vivait, entre Gondé et sa sœur, entre Retz et la Palatine, chez Mademoiselle et même chez Mme de Sablé, le ton du grand seigneur devait dominer. On lui savait gré de la malice, de la vivacité, de la grâce de ses pensées et de son style, pourvu que l'air aisé et une certaine négligence de grand goût, y fussent toujours, sans quoi on eût trouvé qu'il dérogeait. Aussi M. le duc de la Rochefoucauld se donne-t-il l'air de produire tout ce qu'il fait sans nul effort et sans mettre enseigne, comme dit Pascal, en honnête homme et nullement en homme du métier, et pourtant il l'est. Il porte le soin du bon style jusqu'au raffinement, et ce travail secret qui ne se sent pas, l'a conduit à une perfection que son rival a trop souvent manquée. La Rochefoucauld était scrupuleux et réfléchi jusqu'à l'irrésolution en toutes choses. Il n'avait pas de ces instincts puissants qui poussent malgré eux certains hommes. Il se battait bien par honneur, mais il n'a jamais eu aucune des inspirations de l'homme de guerre. Cette grande passion qui, dit -on, l'entraîna dans la Fronde, commença, c'est lui-même qui nous l'apprend, par un calcul, par la considération des avantages qu'il pourrait tirer de cette liaison pour sa fortune, en gagnant le frère par la sœur. Il n'était pas non plus un véritable homme de parti, n'ayant ni la fermeté d'esprit ni la constance nécessaires, entrant aisément dans une affaire, en sortant de même, s'étant mêlé d'intrigues dès l'enfance,
dit de Retz, sans en avoir poussé aucune à fond, ne s'attachant à rien fortement et cherchant toujours son intérêt au milieu de tous les mouvements contraires. »
On a dit beaucoup de mal de M. de la Rochefoucauld à cause de ses Maximes * ; on les a présentées comme l'œuvre d'un esprit égoïste, blasé, froidement hostile à l'humanité et qui avait pris l'espèce humaine en haine. On a voulu absolument établir entre les Maximes et la vie de leur auteur un parallèle étroit, et en tirer des traits significatifs. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, je n'hésite pas à considérer M. de la Rochefoucauld comme un ami un peu outré du paradoxe. Et comment expliquer autrement le concert unanime de ses contemporains à reconnaître et à proclamer la bonté de son cœur, son affection pour la reine, cette touchante amitié qui le lia pendant vingt-cinq ans à Mme de la Fayette? Est-ce donc un cœur sec et sceptique que celui qui demeure le même pendant le quart d'un siècle pour une amie, sans qu'aucun lien l'attache à elle et qui ne s'en sépare que parce que la mort le frappe? Et d'abord la Rochefoucauld commence à écrire ses Maximes pour faire comme ceux qui composaient la société au
1. Nous avons cité les cinq éditions données du vivant de l'auteur. Depuis elles ont été bien souvent réimprimées, mais toujours avec une rare infidélité. Suard en donna une dont le véritable auteur est, à ce qu'il paraît, le duc de la Rochefoucauld, en 1678; elle a servi de modèle à toutes celles qui ont suivi jusqu'en 1822, mais en ajoutant vingtquatre maximes supprimées par le duc, en en défigurant plus du double et se permettant des corrections. En 1789, Brossier donna à son tour une édition conforine à celle de 1678, mais avec nombre de négligences. Aimé Martin en 1822 reproduisit l'exemplaire de 1678 très-fidèlement. M. Duplessis à fait de même, en y joit^^nant d'excellentes notes dans la collection elzévirienne, en 1851. M. Gilbert en prépare une en ce moment pour la grande Collection d>'s classiques français, et celle-ci sera certainement un monument définitif à la gloire du duc delà Rochefoucauld.
milieu de laquelle il vivait; il s'aperçut vite qu'il réussissait et il se mit à en faire, par goût, comme il arrive pour toutes les choses dans lesquelles on excelle. Il aura sans doute soutenu quelque thèse bien paradoxale sur la perversité ou l'égoïsme humain, dans le salon de Mme de Sablé, il aura écrit des sentences en ce sens. Accueillis avec faveur, quoique très-critiqués naturellement, ces jeux d'esprit créèrent au duc comme une spécialité; il s'y arrêta et composa ce petit livre si célèbre et qu'on commenta si injustement contre lui^
On a exploité contre M. de la Rochefoucauld sa fameuse maxime sur l'amour. Mais qu'on examine donc sa vie ; elle se divise en quatre périodes et chaque période est dominée par une femme : d'abord Mme de Chevreuse pour laquelle il alla jusqu'à se compromettre et dont il fut assez mal récompensé, ce semble, pour concevoir dès ce moment une fâcheuse idée de la fidélité féminine; puis Mme de Longueville, qui, après avoir obtenu le sacrifice absolu de son amant, le trompe tristement ; puis la marquise de Sablé, et enfin Mme de la Fayette ; « l'une amie, moraliste et causeuse, l'autre revenant sans y viser à l'héroïne par une tendresse tempérée de raison, repassant, mêlant les nuances, et les enchantant comme dans un dernier soleil^. » Peut-on dire avec sincérité qu'il n'a pas aimé , lui dont Mlle d'Aumale disait : « Je ne connois rien de meilleur que M. de la Rochefoucauld, et, selon moi, c'est tout dire. » Et enfin pourquoi toujours passer sous silence cette curieuse lettre dans laquelle le chevalier de Méré raconte à une dame inconnue une longue
1. M. Sainte-Beuve dans sa préface de l'édition des Maximes de la bibliothèque elzévirienne, n'hésite pas à reconnaître qu'il y a eu certainement « un peu de gageure » dans la composition de ce livre et il ajoute : a l'homme du monde, le philosophe, l'homme qui joue aux maximes se confondent en lui. »