‹ Œuvres inéditesChapitre 44 sur 81 · Sainte-Beuve, Portrait de M. de la Rochefoucauld · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Portrait de M. de la Rochefoucauld

conversation philosophique qu'il eut avec M. de la Rochefoucauld, et dans laquelle celui-ci ne nie nullement l'excellence de l'amour, seulement il y voit quelque chose de plus : a Je trouve aussi, dit-il, que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour; mais il passe vite si l'esprit n'est pas de la partie. »

Maintenant qu'après avoir vécu au milieu des révolutions perpétuelles, dans un temps où l'es hommes changeaient volontiers de parti pour une pension ou un gouvernement, où les femmes trahissaient leurs amants sans rougir et prêtes à leur revenir le lendemain, qu'au milieu de cette société troublée, ambitieuse et avide, la Rochefoucauld, qui demeura fidèle à Gondé jusqu'à la dernière heure, ait pris assez en dégoût l'esprit humain, cela s'explique et se comprend. Il l'a dit trop bien, voilà son crime, parce que son œuvre, grâce à son admirable style et à son originalité, a grandi à travers les siècles et a attiré les yeux de la foule et la critique des savants et des jaloux. Mais, voir dans ce livre un système froidement conçu, sournoisement préparé et méchamment libellé, serait commettre une injustice et un non-sens. La façon dont M. de la Rochefoucauld a été amené à écrire des Maximes éloigne toute pensée de préméditation; la bonté de son caractère, certifiée par vingt témoins, même par Bussy- Rabutin, doit pareillement écarter toute idée de méchanceté et d'égoïsme. La Rochefoucauld avait vu à quel point de vue l'homme d'ordinaire agit, et en vertu de ce principe qui est en lui et qui le pousse à chercher sa satisfaction, son intérêt et son bonheur. Cette pensée est assurément vraie ; mais la nature a réparti de cent façons diverses cette satisfaction, ces intérêts, ce bonheur; ce qui est chez les uns égoïsme, est grandeur chez ceux-ci, dévouement chez ceux-là, sacrifice chez d'autres. La

Ro:îhefoucauId a voulu réduire tout le mobile humain à l'idée égoïste dont il n'avait vu que trop d'exemples : il a pris un paradoxe \ l'a étrangement exagéré, y a ensuite attaché son amour-propre et a écrit son recueil.

M. de la Rochefoucauld n'avait pas en grande estime l'homme, ce semble, mais a-t-on fait un crime à Fénelon de penser de même et de le dire, quand il écrivait : « Je voudrois obliger tout le genre humain et surtout les honnêtes gens, mais il n'y a presque personne à qui je voulusse avoir obligatioji. Est-ce par hauteur ou par fierté que je pense ainsi ? Rien ne seroit plus sot et plus déplacé : mais j'ai appris à connoître les hommes en vieillissant et je crois que le meilleur est de se passer d'eux. Cette rareté de bonnes gens est la honte du genre humain. »

Voilà, selon moi, le vrai sens des Maximes, la seule importance qu'on doive y attacher, et je suis heureux de pouvoir m'appuyer sur les avis de MM. Suard, Vinet^, Gerusez et Sainte-Beuve ; Vauvenargues lui-même se prononce pour mon opinion, quand il dit : « La Bruyère étoit un grand peintre et n'étoit peut-être pas un grand philosophe. Le duc de la Rochefoucauld étoit philosophe et n'étoit pas peintre. » Au point de vue littéraire, les Maximes sont véritablement incomparables; à cet égard, amis et ennemis sont d'accord. La Rochefoucauld prend même, depuis la découverte du Mémoire de 1648 faite si

L Nest-ce pas ce que pensait Huet qui, en reprochant à M. de la Rochefoucauld d'avoir plus de sagacité que d'équité, ajoute que certainement il n'avait inventé certaines accusations contre l'homme que pour ne pas perdre quelques expressions ingénieuses et vives dont il avait su les revêtir. {Huetiana, page 251.)

2. Essais de philosophie morale, 1837. — L'article consacré à la Rochefoucauld est des plus remarquables : je crois seulement que M. Vinet se trompe en voulant reconnaître chez la Bruyère plus d'observation et de sûreté dans le coup d'œil que chez le duc : le contraire me semble plus vrai.

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heureusement par M. Cousin, place avant Pascal dans l'histoire de la langue française ^ M, Sainte-Beuve dit qu'il a cette netteté et cette concision de tour que Pascal seul, dans ce siècle, a eue avant lui ; c'est donc au duc à qui en revient désormais tout l'honneur : la date du Mémoire ne peut le lui laisser contester. Correct comme Boileau,la Rochefoucauld revenait sans cesse comme lui à son œuvre : il a fait et refait certaine maxime plus de vingt fois, sans que ce travail se fît sentir^; il atteint à la perfection de la concision en mê^e temps qu'à celle du stylet

1. Les Pensées de Pascal ne furent d'ailleurs publiées qu'en 1669.

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